L'Art mange l'art 

110 œuvres contemporaines issues des collections d’artistes et de prêts de musées, collectivités et galeries, dans le cadre de Marseille Provence Gastronomie 2019

L’exposition est consacrée aux délices gastronomiques d’artistes contemporains — photographes, peintres, dessinateurs, sculpteurs, vidéaste — qui invitent à redécouvrir, à travers leur regard intime, leur prisme, leur vision, les plaisirs simples des aliments, de leur authenticité, de la cuisine, de la table, de la cérémonie du repas, de la créativité des arts de la table. Le visiteur est convié à découvrir l’art culinaire réinterprété par des artistes contemporains qui explorent et revisitent les rapports entre créations culinaires et artistiques.

La nature morte va traverser le XXe siècle sous des formes diverses que la photographie, la vidéo, les installations, les performances feront découvrir sous de nouveaux aspects, interrogeant au plus près ou de façon plus générique l'objet/sujet en tant que présence récurrente dans l'histoire de l'art. Cette exposition donne à réfléchir sur la société de consommation, l’industrie alimentaire - l’art de séduire par des mises en scène originales et des emballages créatifs - mais aussi ses abus, ses dérives, ses gaspillages. Chaque approche artistique, souvent hors des sentiers battus et teintée parfois de dérision et de provocation, interprète l’aliment, la nature, le terroir, la récolte, la transformation fascinante de la matière première en repas, la convivialité, l’échange, le partage, la mise en scène d’un repas.

Certaines œuvres appétissantes, dans le courant du Eat Art, réveillent nos sens, mettent en appétit pour satisfaire l’oeil et la gourmandise du visiteur. Les oeuvres de Daniel Spoerri composées d’aliments, de restes de repas, de déchets et vaisselle collés, « piégés » et présentés au mur comme des fresques, elles mettent en scène nos habitudes alimentaires et des objets du quotidien. En écho de natures mortes hollandaises de Vanités, les déchets dans les oeuvres de Spoerri ou d'Arman meurent et pourrissent, rappellent en nous le processus de vieillissement de notre propre corps qui nous entrainera dans la mort. Elles mettent à l'oeuvre dans notre esprit cet exercice méditatif. Quoi de plus éphémère en effet que les plaisirs de la table ? De son côté, les arts de la table composant la mise en scène artistique d’un repas - sculptures d’assiettes, de plats, de coupes, de vases – sont aussi mis à l’honneur, constituant de véritables oeuvres d’art ornées de motifs parfois poétiques ou luxuriants évoquant l’hymne à la mer, la nature, l’amour.

Dorothée Selz, artiste majeure du Eat Art et Pop Art, est invitée à créer spécialement trois installations sculptures éphémères gourmandes réellement consommables le temps des expositions, une dans le hall du musée Regards de Provence et deux au sein de son restaurant panoramique Regards Café. Son travail met à l’honneur les relations entre l’art et la vie quotidienne, incluant tout le savoir-faire lié à la gastronomie, vecteur par excellence d’expressions et de sensations nouvelles.

Ses sculptures prennent vie grâce à la participation de chefs cuisiniers qui ont réfléchi avec l’artiste pour élaborer des mises en bouche qui sont ensuite à piquer sur la sculpture conçue en polystyrène peinte de colorant alimentaire. Ses offrandes comestibles, gustatives, visuelles et ludiques sont imaginées pour réunir le visuel, le gustatif et le ludique et faire vivre au public une sensation nouvelle et une expérience enrichissante. Ses offrandes comestibles sont imaginées pour que s’entremêlent le visuel, le gustatif et le ludique. L’ensemble prend vie de manière festive grâce à la participation active du public qui peut « goûter ce qu’il voit ». L’idée est que cet art éphémère reste dans la mémoire. Quand on se nourrit de l’art, on le côtoie, on le goûte, on le savoure, on éprouve du plaisir, une sensation, une émotion, et la correspondance avec la dégustation d’un plat qui nous serait offert, est, pourrait-on dire, de même nature…

Cette exposition est l’occasion de faire se rencontrer l’art et la gastronomie et sa déclinaison autour du repas, de la nourriture, de la table, et découvrir combien d’artistes se sont confrontés au sujet, même lorsque certains d’entre eux ont pu ne pas manger à leur faim. C’est une invitation à la découverte de l’éclectisme et du raffinement des styles et des créations. La gastronomie évoque un moment de partage, de convivialité et de confiance autour d’une table ou d’un met. Elle constitue un moment important dans notre vie sociale, offrant l’occasion de se réunir, d’échanger, de prendre du plaisir gustatif.

L'exposition réunit une riche pluridisciplinarité d’artistes du territoire et nationaux de renoms tels que : Alt, Alussi, Angel, Arman, Autard, Barbier, Ben, Bentz, Bernex, Bioulès, Bret, Bretillot, César, Ceccarelli, Chacallis, Charvolen, Delolmo Bernard, Dantzer, Derome, Dietman, Doisneau, Ducaté, Dunning, Fakhir, Galland, Garouste, Giacobetti, Glosky, Hantaï, Hesse & Romier, Ivanez & Lagati, Kallat, Lesueur, Liu Bolin, Lorjou, Lorenzi, Lucariello, Man Ray, Marianne, Moquet, Messoubeur, Nicolas, Pesce, Pierre et Gilles, Pigalle, Pleutin, Ordioni, Ozawa, Robert, Ru Xiao Fan, Scoccimaro, Selz, Sosno, Spoerri, Spyk, Torii, Tosani, Traquandi, Valade, Vergnes.


Musée Regards de Provence
Du 21 mars au 13 oct. : mar, mer, jeu, ven, sam, dim 10h-18h Mar-dim 10h-18h
2/6,50 € (gratuit pour les moins de 12 ans)
www.museeregardsdeprovence.com
Boulevard du Littoral
Allée Regards de Provence
13002 Marseille
04 96 17 40 40

Article paru le mercredi 20 mars 2019 dans Ventilo n° 425

Zoom sur Alfons Alt dans le cadre de l'exposition L’Art mange l’art au Musée Regards de Provence

Alfons Alt au tableau

 

Une pieuvre, une pomme. Au Musée Regards de Provence, deux œuvres d’Alfons Alt ont rejoint l’exposition collective au titre facétieux L’Art mange l’art. Un juste prétexte pour aller retrouver l’artiste dans son atelier de la Friche et s’entendre conter comment — singulièrement — il écrit, avec la lumière, des images rehaussées de pigments qui se font portraits, deviennent tableaux… le cadre d’une révélation.

  « Je ne suis ni photographe, ni peintre, et les deux à la fois. » Alfons Alt utilise une chambre grand format et recourt au principe technique appelé le résino-pygmentype pour réaliser ses photos. Ainsi préparées, les épreuves peuvent recevoir l’application des fameux pigments qui font tout le propos de l’artiste : « Ce n’est pas une histoire de photographie, c’est autre chose que je fais. Je parle plutôt pigment que photographie. J’amène ma photographie vers ce terrain là. En fait, c’est ça, ma vertu. » Pierre de lave, terre, ocre, turquoise, fougère fossilisée, sang de puce, suc de gastéropode, corne brûlée… au milieu des pots et des flacons, Alfons Alt, tout à sa peinture et penché sur sa pièce Mania Som, énonce ses principes en gestes légers, détachés : « Si c’était que vert, ce serait complètement emmerdant. Il fallait que j’ai une tension. Cet orange, là, c’est presque dédaigneux, c’est une trace pour bousiller le calme. Mais en même temps, ça donne une excitation, une vie. Je révèle. » Il achève là sa trois mille huit cent troisième œuvre, laquelle est déjà enregistrée dans le répertoire raisonné qu’il nourrit chaque jour, en bon taxinomiste : titre, numéro, année, lieux d’exécution et d’exposition, catégorie (Bestiae, Humana, Orthus, Structura, Memoria… elles sont nombreuses parce que « grandes sont les amours » de l’artiste )… En quelques critères, il s’est assuré une navigation fluide dans ses collections. Pour Mania Som, la photo a été faite en 2005. Il a repris le négatif. « C’est un titre en portugais qui veut dire “La manie du son”. Quand j’étais dans la forêt amazonienne, ce qui m’a fasciné, c’est le son, Zzzzzzz, le vrombissement permanent de l’air. » C’est ainsi que l’on apprend qu’en devenant grand-père, Alfons Alt n’a trouvé d’autre solution que de s’immerger dans la forêt : « Ça m’a angoissé à mort et donc il a fallu que je me mette au vert. Pour oublier. J’étais prêt à tout, rencontrer une femme, me marier… Ça n’est pas arrivé. » Cette fuite a pris la forme d’une aventure dans la droite ligne de sa quête esthétique rémanente d’une image qui lui plait. Guidé par Alberto, descendant de la tribu des Saramaka et étudiant au Suriname et aux Beaux-Arts de Saint-Laurent-du-Maroni, il a installé son campement dans un no man’s land guyanais à la frontière du Brésil. Chaque matin, à l’affût de l’image, il traversait la jungle, direction la rivière : « La jungle, c’est noir. Tu es dans l’absence de la lumière. Tu vas vers la rivière et d’un coup, tu as la lumière. Ombre/lumière ! C’est la lumière qui m’a guidé pour cette photo. Comme pour toutes les autres du reste. C’est le sens de ma pratique : “photos graphein”, en grec, ça veut dire écrire avec la lumière. Mon maître, Jean-Pierre Sudre, disait que la photographie est un combat gestuel avec la lumière. De fait, écrire revient, au cours de chaque étape du développement, à mesurer la quantité de lumière qui touche ton support. Tu choisis les contrastes, c’est très graphique ; tu composes avec les valeurs et quand un mot n’est pas bon, tu en cherches un autre. Aujourd’hui, je le fais numériquement… » Alfons Alt appréhende chaque sujet comme un territoire et avant que de le capter dans la chambre high-tech de son magnifique Lotus View en merisier, il fait minutieusement le tour du domaine, de tout le domaine : l’Histoire avec un grand H, les liens littéraires, les spécificités locales. « C’est la culture des formes qui me parle. Quand je traverse une contrée, je repère et puis je fais des recherches, je fabrique une culture autour de la chose que je voudrais photographier. » Culture faite, il officie, il rend le culte, il se fait révélateur : « La photo, c’est le réel. Il y a un mystère. Moi, ce qu’on voit, je sais le traiter et je sais le nommer et je sais ce que ça veut dire. Je pense que j’ai le don du visible. Les images qui sont des énigmes m’inspirent : il faut détecter, interpréter et lire, apprendre à lire. Parce que comme disait Prévert, “Derrière les choses, il y a encore des choses.” À un moment je veux savoir ce qui est vrai, je cherche la vérité. » À l’instar de ses maîtres, Jean-Pierre Sudre pour le noir et blanc, Jordi Guillumet pour les pigments, Alfons Alt a fait des émules dans l’art du bon usage des procédés anciens : le photographe Jean-Pierre Bernard, son ancien assistant Grégoire Oustry, ou encore Hakim Rezaoui, qui le recevra cet été en Algérie pour un workshop. L’altotype, cette combinaison de photo et de pigment façonnée au long des ans par Alfons Alt, a encore tout un monde à conquérir. Jamais las, notre artiste poursuit sa quête esthétique, porté par le désir inassouvi de créer la révélation : « Ce n’est que ça, tous les jours. Je mélange tous ces pigments ensemble et il se passe plein de choses : le vert rencontre le bleu et je ne sais pas à l’avance ce que ça va donner parce que les pigments, ce ne sont pas seulement des couleurs, ce sont aussi des produits chimiques. Des fois, il y a des conflits entre les couleurs, et ça m’arrange. Je le provoque et c’est même au cœur de mon projet artistique. Je n’attends que ça. Je les fais combattre comme un combat de coq. Pour arriver à mes fins. Mais je n’ai pas abouti, j’ai encore de longues années devant moi et je n’ai pas envie de m’arrêter là. » Tant mieux !  

Patricia Rouillard

 

L’Art mange l’art : du 21/03 au 12/10 au Musée Regards de Provence (Boulevard du Littoral, 2e).

Rens. : 04 96 17 40 40 / www.museeregardsdeprovence.com

Pour en (sa)voir plus : https://altotypist.com/