Jeff Koons Mucem. Œuvres de la Collection Pinault

Rencontre entre les œuvres majeures de l'artiste américain et les collections d'art populaire du Mucem 

L’exposition Jeff Koons Mucem. Œuvres de la Collection Pinault, conçue en étroite collaboration avec l’artiste américain, présentera à Marseille certaines de ses œuvres les plus célèbres, et explorera la relation entre ces œuvres et les objets du quotidien, photographies et documents de l’immense collection du Mucem, référence dans le domaine des arts populaires.

Artiste incontournable de la fin du XXe siècle et de ce début de XXIe siècle, Jeff Koons (né en 1955 à York, Pennsylvanie, États-Unis) puise son inspiration dans le quotidien, dans des objets banals, familiers, issus bien souvent de la culture amé¬ricaine. En réinterprétant le concept de Readymade de Marcel Duchamp, Koons interroge l’idée même d’œuvre d’art. La variété des sujets auxquels il s’intéresse, les références continuellement présentes à l’histoire de l’art ou au monde de la publicité ainsi que le large spectre des techniques auxquelles il a recours ont contribué à faire entrer son travail dans notre imaginaire collectif, en offrant un nouveau regard sur notre relation au quotidien et aux objets qui nous entourent. Portant un regard perspicace sur son temps, il n’en est pas moins amateur et curieux des productions matérielles du passé, artistiques et populaires. Cet intérêt pour l’objet usuel fait de la rencontre entre l’artiste et la collection du Mucem un terrain de jeu parfait.

Grâce au prêt exceptionnel de 19 œuvres issues de la Collection Pinault, c’est une véritable plongée dans le travail de l’artiste, jalonnée par ses œuvres phares, sculptures (comme Balloon Dog, 1994-2000, ou Lobster, 2007-2012), et peintures (comme Backyard, 2002, ou Dutch Couple, 2007) qui est proposée. Depuis les premières œuvres de la série The New, aux pièces devenues iconiques de la série Celebration en passant par les créations les plus récentes comme les séries Gazing Ball et Antiquity, l’exposition retrace la carrière de l’artiste sur les 35 dernières années, de manière chronologique, et revient sur les thèmes iconographiques, les associations visuelles et les modes d’expression qui lui sont chers. Pinault Collection se réjouit de contribuer, par ce prêt important, à la réalisation d’une exposition d’un grand musée national et cela la même année où elle ouvre au public son musée parisien de la Bourse de Commerce et présente à Venise, à Punta della Dogana, une exposition de référence consacrée à Bruce Nauman.

Mais l’originalité de l’exposition tient à la rencontre des œuvres de Koons avec les collections du Mucem. Chaque œuvre est en effet mise en relation avec un ensemble d’objets conservés par le musée pour créer une conversation tantôt formelle, tantôt symbolique ou poétique, entre les pièces majeures de Jeff Koons et les collections d’art populaire.

Pour le Mucem, l’expérience permet une relecture inédite de ses collections : Koons en revisite l’histoire, joue avec leur plasticité et leur polysémie, retourne à l’esthétique de l’objet, leur redonne parfois une forme de contemporanéité, en fait et défait le sens dans un parcours libre et spontané.

Les objets choisis au sein des collections sont issus d’un long et minutieux travail dans les réserves du Mucem. Jeff Koons a ainsi exploré l’ensemble des fonds pour sélectionner objets de la vie quotidienne, chefs d’œuvres d’art populaire, documents et photographies rendant hommage à la variété des collections. Le choix final, portant sur plus de 300 pièces, a été nourri d’échanges sur le sens des objets, leur usage, leur forme, afin d’inviter le visiteur de cette exposition à une promenade contemplative où le beau surgit de l’objet de peu et de sa mise en résonance avec le regard de l’artiste.

Servie par une scénographie originale éloignée des modes de présentation habituelles de l’art contemporain, l’exposition propose une manière inédite de montrer le travail de Jeff Koons, à travers les liens tissés avec les collections du Mucem.
Jeff Koons Mucem débute avec New Hoover Convertible, New Shelton Wet/Dry 10 Gallon Doubledecker (1981), œuvre emblématique de la série The New : un aspirateur est ainsi exposé dans une boite en plexiglass face à une des unités écologiques que conserve le Mucem, un dispositif muséographique historique phare de l’ancien musée des arts et traditions populaires. Le parcours se termine avec le monumental Bluebird Planter (2010-2016) de la série Antiquity, une pièce en acier inoxydable dont le poli miroir et le revêtement coloré translucide donnent l’illusion que l’œuvre a été réalisée en gonflant un petit objet en porcelaine. L’œuvre dialogue avec une série d’objets en forme d’oiseaux, comme des appeaux, des épis de faîtage et d’autres petites pièces décoratives.

Après Un génie sans piédestal, Picasso et les arts et traditions populaires ou Jean Dubuffet, un barbare en Europe, Jeff Koons Mucem s’inscrit dans la série des expositions du musée consacrée aux passeurs, ces grands artistes qui donnent sens aux sociétés qu’ils observent.
 

Commissaires :
Elena Geuna, commissaire d’exposition indépendante, auteure et conseillère artistique
Émilie Girard, conservatrice en chef du patrimoine, directrice scientifique et des collections du Mucem

Scénographe :
Pascal Rodriguez

Mucem
Jusqu'au 18/10 - Tlj (sf mar) 10h-19h
7,50/11 € (billet famille : 18 €). Gratuit le 1er dimanche de chaque mois
http://www.mucem.org
7 promenade Robert Laffont
13002 Marseille
04 84 35 13 13

Article paru le mercredi 9 juin 2021 dans Ventilo n° 448

Jeff Koons Mucem. Œuvres de la Collection Pinault au Mucem

L’enfant roi

 

L’exposition Jeff Koons Mucem, Œuvres de la collection Pinault annonce le retour du grand public dans les musées et envoie un signal fort sur ce que l’on est en droit d’attendre d’un lieu emblématique dans le rayonnement de Marseille.

    Il va de soi que le titre choisi pour cette exposition ne recule pas devant les oppositions et la contestation, mais avant de rentrer dans le débat sur la marchandisation de l’art, il est raisonnable de se pencher, sans préjugés, sur les dix neuf-œuvres de l’artiste qui nous sont présentées. Du Hanging Heart au Balloon Dog, en passant par le Bourgeois Bust ou le dytique New Hoover Convertible, New Shelton Wet/Dry 10 Gallon Doubledecker, chaque pièce marque un moment important du travail de Jeff Koons dans son questionnement sur la place du ready made et de sa représentation. Jeff Koons a grandi dans l’Amérique des années 70, alors que la plupart des produits manufacturés l’étaient sur le sol états-unien : le réfrigérateur, la télé, le tracteur, la voiture… peu d’objets échappaient à la middle class américaine. Depuis, la mondialisation du commerce et la libre circulation des marques ont changé la donne. Considérer que l’aspirateur Hoover sous cloche serait un symbole d’une Amérique prospère est donc un leurre, car il faut voir dans cette pièce, méticuleusement conservée comme un jouet flambant neuf, une exacerbation d’un désir de possession et de fétichisme, plus qu’une idée de la marque. Ce goût pour des choses communes qui touche le plus grand nombre est un sujet récurant dans l’histoire de l’art américaine (Warhol, Richard Prince, Jasper Johns, David Salle). Il y a donc dans ce socle commun une force de conviction et une esthétique solidement ancrée dans l’imaginaire. Y a-t-il une différence entre une collection de pichets en terre cuite et un ready made ? C’est la grande question posée dans cette exposition. Jeff Koons a pris le temps de se pencher sur les réserves du Mucem et d’y puiser des pièces de l’art populaire (peut-on parler d’artisanat ?) qu’il met en regard avec ses œuvres. Parfois les vis-à-vis nous apparaissent trop évidents, mais les dernières salles s’habillent d’une fantaisie qui exacerbe la contemplation et abolit la question de l’âge. Est-ce un rêve d’enfant, un regard critique, une métaphore ? Tout se confond et se rassemble dans un geste fort. D’immenses peintures ressucitent l’idée du collage et de l’hyperréalisme, ramenant dans le présent les heures de gloire d’un mouvement perdu (Chuck Close, Robert Cottingham, Don Eddy, Malcom Morley…). Il est difficile de trouver un sujet central dans ces toiles, comme semblerait l’indiquer leur titre (Elephant, Dutch Couple) mais il apparait que ce qui est global peut devenir local dans une idée de l’appropriation chère au Pop Art. Jeff Koons se considère comme un peintre qui est arrivé plus tard vers la sculpture, mais rien ne nous oblige à le suivre dans cette vision des choses. Ce qui point, c’est la minutie et la perfection qui nous invitent à croire à une disparition du travail de la main, alors que tout est concertation, invention, patience et réflexion sur la qualité du travail qui est mis en place. Dès lors, quelle marge reste-t-il à la poésie de l’égarement et du droit à l’erreur ? Rien, car ce qui se joue, c’est un regard voyeur et contemplatif qui s’approche de chaque œuvre pour remarquer l’incroyable finesse des replis du plastique d’une bouée made in Taiwan (Chain Link), alors que l’ensemble jusqu’à la cordelette de la bouée est en aluminium. Tout est peint dans ses moindres détails, rien n’est oublié et tout se joue dans un réalisme confondant, dans une illusion. Dans ce parcours du regard, une construction de la pensée prend forme, convoquant l’émancipation et la spiritualité d’un dévouement sans fin, d’une perfection sans équivalent. Le souvenir des jours et des nuits passés sur la construction d’une maquette de porte-avions, la frontière entre les obsessions du petit garçon et le rapport au travail de l’adulte s’épousent pour construire une théâtralité unique en son genre. La célébration, les saisons, le voyage, le souvenir d’une famille heureuse, l’amour, le baiser et ces quelques heures passées dans la limousine de Salvator Dali deviennent le théâtre d’une vie. Maintenant, que penser de la défiance que provoque le travail de Jeff Koons sur une grande partie du public ? De la même manière que la violence participe d’un storytelling, on peut remarquer que les médias n’ont pas ménagé leur peine pour dénoncer cet artiste comme le symbole d’un marché de l’art qui se serait égaré dans le monde de la finance. Mais qui écrit l’histoire de l’art ? Le public, les institutions ou les collectionneurs qui font des choix ? L’avenir s’écrit dans un engagement où la morale se moque de la morale, car tout est à refaire et rien ne sera épargné. L’art contemporain n’est pas un projet de civilisation, il n’a pas à prendre parti pour untel ou untel. Il avance dans ses contradictions et son exubérance est partie prenante de cet avenir, de cette folie de la couleur et de l’infini des points de vue. Là où tout nous échappe, parce que nous avons besoin d’être étonné et secoué.  

Karim Grandi-Baupain

 

Jeff Koons Mucem. Œuvres de la Collection Pinault : jusqu’au 18/10 au Mucem (2e).

Rens. : http://www.mucem.org