Les Rencontres d'Arles 2022

53e édition du prestigieux festival de la photographie, sur le thème "Visible ou invisible. Un été révélé". Près d'une quarantaine d'expositions dans toutes la ville : Babette Mangolte, Susan Meiselas & Marta Gentilucci, Noémie Goutal, Bettina Grossman, Lukas Hoffmann, Debmalya Roy Choudhuri, Rahim Fortune, Seif Kousmate, Akeem Smith, Mika Sperling, Wag Yimo, Satish Kumar, Julien Lombardi, Léa Habourdin, Lee Miller, Mitch Epstein... 

Un été des révélations, cela semble presque une évidence. Comment nous faire voir ce qui nous crève les yeux, mais qui prend tant de temps à apparaître, comme si la révélation ne pouvait être qu’une naissance forcée ? La photographie, les photographes et les artistes qui s’en emparent sont là pour nous rappeler ce que nous ne voulons ni voir ni entendre : pourtant, comme le rappelle Emanuele Coccia, « c’est donc au sensible, aux images que l’homme demande un témoignage radical sur son propre être, sa propre nature ».

S’emparer d’une condition, revendiquer, critiquer, s’insurger contre les normes et catégories établies… chaque été les Rencontres d’Arles chahutent notre regard, d’un continent à l’autre, elles nous rappellent à notre nécessité absolue d’exister. 

Sismographe de notre existence dans tous ses états, la création photographique visible ne fut pas toujours à l’image de l’incroyable richesse et diversité des artistes. Depuis une quarantaine d’années, un long processus de reconnaissance des femmes photographes a été engagé. Cette année, dans la continuité de l’engagement des Rencontres, nombreux sont les lieux habités par ce rayonnement et cette créativité, de figures historiques à la découverte d’artistes oubliées ou méconnues, jusqu’à l’émergence de jeunes talents. 

La présentation dans l’atelier de la Mécanique de la collection Verbund, encore inédite en France, donne à voir Une avant-garde féministe des années 1970,mettant en évidence des pratiques performatives communes au-delà des continents. Fruit d’une recherche menée depuis dix-huit ans, l’exposition est consacrée aux artistes femmes pour lesquelles la photographie a été l’un des moyens d’expression majeurs d’émancipation pour se révolter, comme le dit Lucy Lippard, « contre le culte du génie masculin ou l’hégémonie de la peinture pour une réinvention radicale de l’image de la femme par les femmes ». De Cindy Sherman à ORLAN, de Helena Almeida à Martha Wilson, c’est toute une génération de passeuses qui a alors vu le jour et ouvert le chemin de la conscience et de la reconnaissance. 

La danse rejoint la performance dans le New York des années 1970, au cœur de l’église Sainte-Anne. Babette Mangolte, cinéaste et photographe, y documente la scène foisonnante marquée notamment par Trisha Brown, Richard Foreman, Lucinda Childs, Robert Wilson ou Simon Forti, pour ne citer que quelques noms. Elle développe un langage fondé sur la subjectivité de la caméra, où le spectateur prend un rôle central dans le dispositif et la relation du corps à l’espace. Plus près de nous, c’est une autre performance qui se déroule devant la caméra de Susan Meiselas : les gestes capturés de fragments de corps vieillissant rencontrent la composition musicale de Marta Gentilucci. C’est l’histoire d’un morceau à quatre mains, où l’énergie et la beauté dépassent le cours du temps.

Les visiteurs des Rencontres retrouvent cet été certains lieux comme la salle Henri-Comte, où est à découvrir l’œuvre singulière de Bettina Grossman. Résidente du mythique Chelsea Hotel à partir de 1970, Bettina a construit son œuvre protéiforme sur un système complexe d’auto-référencement intégrant photographies, vidéos, sculptures, peintures et design textile, révélé grâce au travail d’Yto Barrada à ses côtés. 

L’expérimentation se poursuit à travers le répertoire étrange et poétique des figures qu’élabore Frida Orupabo. Dénonçant la brutalité de la représentation picturale des corps noirs à travers l’histoire elle en déconstruit les stéréotypes dans un processus de réappropriation d’images puisées sur internet et intégrées à son archive familiale. Dans le prolongement de cette perspective critique, les jeunes commissaires de Untitled duo portent au travers de l’exposition Si un arbre tombe dans une forêt un regard investigateur sur la mémoire individuelle et collective issue du colonialisme et des traumatismes de l’altérité. Par ailleurs, pour la première fois en France, l’exposition consacrée à James Barnor à LUMA révèle une sélection d’images iconiques associées à des documents d’époque. Le photographe réalisa sa carrière entre Accra, sa ville natale, où il ouvrit son premier studio à la fin de l’époque coloniale, et Londres, qu’il rejoignit ensuite, avant de faire des allers-retours entre les deux continents.   

L’humain est au cœur des premières attentions, mais la nature est aussi à l’honneur, impossible d’envisager l’un sans l’autre. Alors que Ritual Inhabitual nous alerte sur l’expansion vertigineuse au Chili de l'exploitation forestière industrielle, par la constitution de forêts géométriques, afin d’alimenter une industrie du papier toujours plus demandeuse, la communauté mapuche se voit repoussée de plus en plus loin de son territoire, et de fait coupée de sa culture si liée à la nature. Autre combat : Bruno Serralongue documente la lutte toujours actuelle du peuple sioux pour protéger ses terres ancestrales face à l’expansionnisme de l’industrie des hydrocarbures. 

Les Rencontres, c’est aussi un important dispositif de soutien à la création, avec de nombreux outils développés au cours des années avec nos partenaires publics comme privés, en France et à l'étranger. Cette année, pour la première fois, le lauréat de la bourse créée avec le festival Serendipity de Goa est exposé au cloître Saint-Trophime, alors que le Prix Découverte Louis Roederer retrouve l’église des Frères-Prêcheurs au cœur de la ville, sous le commissariat de Taous Dahmani. 

Nous poursuivons notre relecture de l'histoire avec deux expositions qui résonnent étrangement en cette période si terrible, où la guerre fait rage aux portes de l'Europe. Gaëlle Morel s’attache à proposer un nouvel éclairage sur la carrière professionnelle de Lee Miller, photographe au-delà de la muse que l’on a vue en elle, couvrant de 1932 à 1945 son activité de studio, de commande, mais aussi son rôle de photographe de guerre jusqu’à la libération des camps de concentration allemands. Et Un Monde à Guérir,en co-production avec le musée international de la Croix-Rouge, fruit de deux ans de recherche au sein des archives du musée, porte un regard critique sur cent soixante ans d’imagerie humanitaire.

Cette année, c’est une photographie de Mitch Epstein qui fait l’affiche du festival, dont l’exposition En Inde, 1978-1989est à retrouver à l’abbaye de Montmajour. 

Avec Aurélie de Lanlay et toute l’équipe, nous vous attendons donc pour découvrir ensemble le reste de la programmation, dès le 4 juillet à Arles.

 

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Christoph Wiesner
Directeur des Rencontres d’Arles

 

PERFORMER

 

UNE AVANT-GARDE FÉMINISTE / PHOTOGRAPHIES ET PERFORMANCES DES ANNÉES 1970 DE LA COLLECTION VERBUND, VIENNE

 

BABETTE MANGOLTE / CAPTURER DES MOUVEMENTS DANS L'ESPACE

Lauréate du prix Women In Motionen 2022 

 

SUSAN MEISELAS & MARTA GENTILUCCI / CARTOGRAPHIES DU CORPS

 

EXPÉRIMENTER

 

NOÉMIE GOUDAL / PHOENIX

 

BETTINA GROSSMAN / BETTINA, POÈME DU RENOUVELLEMENT PERMANENT

 

FRIDA ORUPABO/ À QUELLE VITESSE CHANTERONS-NOUS

 

SANDRA BREWSTER/ FLOU

 

LUKAS HOFFMANN/ EVERGREEN

 

CHANTS DU CIEL/ LA PHOTOGRAPHIE, LE NUAGE ET LE CLOUD

Lauréats de la bourse de recherche curatoriale de Arles 2021

 

ÉMERGER

 

PRIX DÉCOUVERTE LOUIS ROEDERER 2022

Sous le commissariat de Taous Dahmani

 

WANG YIMO / THÉÂTRE SUR TERRE

Lauréate du Jimei x Arles Discovery Award 2021

 

SATHISH KUMAR / UN GARÇON DU VILLAGE

Lauréat du Serendipity Arles Grant 2020

 

ARASH HANAEI & MORAD MONTAZAMI/ HANTOLOGIE SUBURBAINE

Lauréats du programme BMW Art Makers

 

CASSANDRE COLAS, GAËLLE DELORT, MAXIME MULLER / UNE ATTENTION PARTICULIÈRE

 

PIERFRANCESCO CELADA/ QUAND JE SUIS TRISTE JE PRENDS UN TRAIN POUR LA VALLÉE DU BONHEUR

Lauréat Photo Folio Review 2021

 

EXPLORER & TÉMOIGNER

 

SI UN ARBRE TOMBE DANS UNE FORÊT  

 

BRUNO SERRALONGUE / LES GARDIENS DE L'EAU

 

JULIEN LOMBARDI / LA TERRE OÙ EST NÉ LE SOLEIL

 

LÉA HABOURDIN/ IMAGES-FORÊTS : DES MONDES EN EXTENSION

 

RITUAL INHABITUAL/ FORÊTS GÉOMÉTRIQUES. LUTTES EN TERRITOIRE MAPUCHE

 

DOCUMENTS IMAGINÉS

 

ET POURTANT, ELLE TOURNE

 

ESTEFANIA PENAFIEL LOAIZA/ CARMEN (RÉPÉTITIONS)

 

REVISITER

 

LEE MILLER / LEE MILLER, PHOTOGRAPHE PROFESSIONNELLE (1932 - 1945)

 

UN MONDE À GUÉRIR / 160 ANS DE PHOTOGRAPHIE À TRAVERS LES COLLECTIONS DE LA CROIX-ROUGE ET DU CROISSANT-ROUGE

 

ROMAIN URHAUSEN/ EN SON TEMPS

Lët'z Arles

 

MITCH EPSTEIN/ EN INDE, 1978 - 1989

 

ET AUSSI :

 

ARLES BOOKS

ARLES ASSOCIÉ

GRAND ARLES EXPRESS

Arles
Du 4 juillet au 25 septembre
0/5,50/15 €. Forfait toutes expos : 0/32/37 €. Forfait Journée : 0/27/34 €
https://www.rencontres-arles.com/
13200 Arles

Article paru le mercredi 6 juillet 2022 dans Ventilo n° 467

Rencontres de la Photographie d’Arles 2022

Optique de ville

 

Pour sa cinquante-troisième édition, le festival préféré des amateurs de photo revient en configuration « normale », laissant le covid derrière lui pour réinvestir l’ensemble de ses lieux d’exposition dans et hors de la ville d’Arles.

  Cela fait du bien de retrouver la capitale mondiale de la photo en configuration optimale pour permettre à ses futur.e.s visiteur.ses de profiter au mieux de l’offre pléthorique de cette édition 2022 !  La place laissée aux femmes photographes s’avère prépondérante cette année, avec notamment une exposition dédiée à l’avant-garde féministe, réunissant plus de deux cents œuvres de soixante-et-onze photographes à la Mécanique Générale, une rétrospective (1932-1945) consacrée à Lee Miller (à l’Espace Van Gogh) et une importante présence féminine dans d’innombrables expositions (Babette Mangolte, Bettina Grossman, Sandra Brewster, Mika Sperling…).  Les séries s’organisent autour de plusieurs axes, à commencer par l’engagement écologique avec les expositions Ritual Inhabitual sur la lutte pour la biodiversité en territoire mapuche (à la Chapelle Saint-Martin du Méjan), Images-forêts de Léa Habourdin (dont on avait découvert le travail au festival Photo Marseille en 2014) sur les forêts primaires en voie de disparition (à Croisière) ou le travail de Bruno Serralongue sur les Sioux de la réserve de Standing Rock aux États-Unis, en lutte contre l’enfouissement d’un pipeline sous le fleuve Missouri (au Jardin d’Été).  L’Asie est également à l’honneur, notamment au Cloître Saint-Trophime où est présentée la détonante série de Mitch Epstein (qui signe l’affiche de cette édition) sur l’Inde des 80’s, et à l’Abbaye de Montmajour, où le Chinois Wang Yimo interroge la mémoire de son pays via un travail mélangeant vidéo, animation expérimentale, installations lumineuses et photos autour d’une centrale électrique désaffectée.  L’émergence de nouveaux talents a toujours été dans l’ADN du festival, à travers ses différents prix ou les expositions des jeunes diplômés de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Pour cette édition 2022, on retiendra tout particulièrement les travaux des dix jeunes photographes du Prix Roedorer présentés à l’Église des Frères Prêcheurs.  Enfin un autre axe de cette édition est l’expérimentation, comme en témoignent les séries Phoenix de Noémie Goudal (Église des Trinitaires) et Evergreen de Lukas Hoffman (Monoprix),  qui honorent ce précepte par leur utilisation de l’appareil photographique ou via des collages maitrisés et bouleversants. En parallèle, Arles Exposition propose pour la deuxième année consécutive un Off de la manifestation, qui investit une centaine de galeries et de lieux éphémères avec plus de deux cents événements (expositions et performances) durant l’été. Ventilo s’y affichera d’ailleurs pour célébrer ses vingt ans avec autant de Unes du journal sur les vitrines des commerçants de la place Saint-Roch.  Et pour ceux qui n’en auraient pas assez ou qui n’auraient pas l’occasion de se rendre à Arles, le Grand Arles Express propose aussi des expositions dans toute la région, avec notamment Mathieu Pernot au Mucem, Thomas Mailaender au Centre Photographique Marseille, Bernard Plossu au Musée Granet (Aix-en-Provence), Catherine Cattaruzza au Centre d’arts plastiques Fernand Léger (Port-de-Bouc) ou encore Lucien Clergue à Toulon.   

Romain Maffi

Rencontres de la Photographie d’Arles 2022 : jusqu’au 25/09 à Arles et alentours. Rens. : www.rencontres-arles.com/