Les rencontres d'Averroe?s

Les Rencontres d’Averroès à l’Auditorium du Parc Chanot

La démocratie, et après ?

Les trois tables rondes organisées dans le cadre des Rencontres d’Averroès ont fait salle comble le week-end dernier au Parc Chanot. Au programme, trois thèmes pour une question : « Dictature, transparence et démocratie. La cité en danger ? »

 

Pourtant datée du XIIe siècle, la pensée d’Averroès — théologien islamique à contre-courant et philosophe aristotélicien de talent — continue d’investir notre aire. Voilà déjà dix-neuf éditions que la manifestation qui lui emprunte son nom perpétue avec dignité toute la complexité des débats politiques qui s’imposent d’une rive à l’autre de la Méditerranée.
Révolutions arabes d’un côté, diktat économique de l’autre, démocraties en devenir pour les uns et euroscepticisme pour les autres… les tentatives de reprise ou de dépossession du pouvoir politique par les peuples ne manquent pas dans l’actualité. Le philosophe Claude Lefort remarquait à ce sujet que « quand le pouvoir ne dépend pas du peuple, nous sommes dans la tyrannie ». Sous cet angle, il semblerait que bien des tyrannies s’imposent aux dépens de la démocratie…

Une tyrannie historique
Depuis la chute du mur de Berlin, la démocratie déferle sur l’Europe tel le sens de l’Histoire. Toutefois, les démocraties se sont révélées bien plus riches de diversité et bien mois pacifiques que ce qu’il avait été annoncé comme une fin de l’histoire par Francis Fukuyama. Dans la « jeune démocratie » espagnole, « la dictature militaire, le franquisme et la guerre civile ont laissé des blessures qui ne sont toujours pas refermées » a observé Pilar Martinez-Vasseur, professeur d’histoire et de civilisation espagnole à l’Université de Nantes. Pour preuve : la crise économique, le discrédit qui frappe la monarchie (restée l’un des rares bastions unificateurs pendant longtemps) et les revendications indépendantistes sorties des urnes à l’occasion des dernières élections. L’adéquation entre Etat et Nation ne s’imposerait-elle plus aussi nettement ? Sur fond de déficit public, la Grèce a laissé transparaître « un nationalisme xénophobe dangereux qui menace la démocratie en se nourrissant de la misère », a renchéri Françoise Arventis, universitaire à Athènes. Et l’Italie ? « Si Silvio Berlusconi est mort politiquement, le berlusconisme subsiste », selon Angelo d’Orsi, professeur d’histoire de la pensée politique à Turin. Le « berlusconisme » ou cette façon de faire de la politique sans règles en soumettant le pouvoir judiciaire au pouvoir politique, en contrôlant les médias et en faisant de la « blague » (graveleuse, si possible) un élément de consensus… Le berlusconisme s’emploie à refuser de reconnaître à la politique la nécessaire poursuite du bien commun. Devant un tel constat, la désaffection politique et la lassitude démocratique sont grandissantes. La riposte s’organise pourtant au sein d’une contre-démocratie, selon le concept de Pierre Rosanvallon, c’est-à-dire une démocratie de la vigilance, de l’attention et de la participation citoyenne…

Une tyrannie numérique ?
« Internet est un formidable outil d’expression des peuples, mais il est aussi un formidable outil de contrôle. » Le ton résolument pessimiste de Fabrice Epelboin, universitaire français et entrepreneur multifacette (il est notamment le cofondateur du site Owni), engagé dans le combat contre la loi Hadopi et héraut de la neutralité du Net, résonne dans nos oreilles comme un éveilleur de consciences. Et ce ne sont pas les cyber-activistes tunisiens emmenés par Amira Yahyaou qui diront le contraire ! Si Internet a permis aux opinions politiques marginales de s’exprimer et de trouver une place dans l’espace public, la révolte ne peut se contenter d’être virtuelle. Pour que le peuple reprenne le pouvoir, Internet agit comme un facilitateur de la mobilisation, mais il faut investir le terrain. Internet est un canal développant la libre expression, mais une libre expression qu’on ne saurait ni contrôler ni censurer sans que les démocraties tombent dans la surveillance des peuples… A cette aune, il semblerait que nos démocraties aient bien plus de ressemblances avec les dictatures actuelles que ce qu’on voudrait bien croire. La France n’est-elle pas le premier marchand d’armes numériques, comme le rappelle Fabrice Epelboin ? C’est 1984 qui se joue en 2012… avec le numérique comme élément d’une novlangue démocratique, ou pas !

Une tyrannie économique !
La démocratie se voit dépossédée du pouvoir au profit des grands pouvoirs économiques et financiers… Faut-il vraiment en débattre ? Ruse de l’histoire, le libéralisme aurait paradoxalement donné raison à Karl Marx : « On va arriver à un moment où une poignée de familles va détenir la quasi-totalité de la richesse mondiale. » Où l’on se remet à penser au fameux 1 % des Indignés…

Pauline Langevin

Les Rencontres d’Averroès se sont déroulées les 23 et 24/11 à l’Auditorium du Parc Chanot.
Rens. www.rencontresaverroes.net/