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Retour sur Vingt mille lieues sous les mers par la Comédie-Française au Théâtre de la Criée

Ô sombre Némo de la mer

 

La Comédie-Française s’empare de Vingt mille lieues sous les mers pour l’adapter au théâtre avec, pour la première fois dans l’histoire de l’institution, des marionnettes aux côtés des comédiens. Une mise en scène fantastique, dans tous les sens du terme.

 

En 1866, une créature maritime inconnue fait son apparition dans les océans, semant panique à bâbord et naufrages à tribord. En effet, la bête émet d’étranges lueurs et est dotée d’une force herculéenne et d’une peau apparemment indestructible. L’Abraham Lincoln, navire de recherche américain, paye sa curiosité et son audace par des dégâts et la perte de Pierre Aronnax, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, son serviteur flamand Conseil, et Ned Land, un téméraire harponneur québécois. Projetés en mer, tous trois vont devenir les invités, ou plutôt les prisonniers du Nautilus et de son capitaine, l’énigmatique Némo. Derrière la bête se cache en réalité un sous-marin perfectionné qu’il a conçu et qui visite les grands fonds. À ses visées exploratoires, de collecte d’informations sur la faune et la flore, s’ajoute un sombre dessein : se venger de la Terre qui lui a volé sa famille.

Écrit en 1869, Vingt mille lieues sous les mers est emblématique des soixante-deux romans et dix-huit nouvelles qui composent les Voyages extraordinaires du prolifique Jules Verne. Nombre de ces œuvres, dont on pourra citer aussi Voyage au centre de la Terre (1864), De la Terre à la Lune (1865), le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873), ou encore L’Île mystérieuse (1875), font de l’auteur un visionnaire qui mêle fantastique et anticipation des progrès à venir. Eugène Ionesco n’a-t-il pas dit de lui en 1967 qu’il est le « dernier écrivain voyant. Ce qu’il imaginait est devenu réalité » ? D’ailleurs, le premier sous-marin nucléaire inauguré en 1954 s’appelait l’USS Nautilus, et la représentation de la pièce de Christian Hecq et Valérie Consort à Marseille, siège de la COMEX qui continue à créer des engins submersibles capables d’explorer jusqu’à 2500 mètres de profondeur, est une bien étrange coïncidence.

La transposition d’une œuvre littéraire au théâtre nécessite ajustements et empreinte scénographique bien personnels. Alors que le livre apporte dans l’instant un plaisir solitaire, où les mots font jaillir des images mentales uniques à chacun, la pièce de théâtre fournit dialogues, sons, décor et mise en scène partagés par des spectateurs. Certaines scènes sont plus étendues et d’autres sont écartées. L’adaptation de Christian Hecq et Valérie Consort ne fait pas exception à cette règle, utilisant la voix off pour narrer ce que l’on ne voit pas et sautant quelques pages tout en imposant une patte jubilatoire.

Assis confortablement, le spectateur ne contemple d’abord pas un rideau mais trois lettres capitales « NAU », qui surplombent autant de hublots. De quoi aiguiser notre curiosité autant que celle des pensionnaires du Nautilus. L’entrée dans le spectacle se fait en pénétrant directement dans la salle principale du sous-marin, où nous sommes accueillis par un canapé en cuir et des lampes au style rétro, une plomberie apparente, un coin de bibliothèque, une gigantesque vitre pour observer les fonds marins et leurs habitants et, bientôt, une écoutille qui se lèvera et une cabine de navigation qui surgira du sol. Les personnages entrent en jeu, les marionnettes de poissons et mollusques entrent dans la danse, et les bruits de machines entrent en action. Nous sommes parés pour le voyage.

Avec ce spectacle, toute la maîtrise de la Comédie-Française est à l’œuvre. Chaque artiste incarne un personnage au comportement tout en finesse, à la diction très précise. Le metteur en scène Christian Hecq est Némo, le scientifique froid, cultivé, et aigri que l’on avait imaginé. Il s’est réfugié sous l’eau depuis que les puissants sur Terre (la Grande-Bretagne) ont mis en esclavage son peuple (l’Inde) et que sa famille a été tuée. Aronnax, joué par Nicolas Lormeau, est aussi fidèle à l’image donnée par le roman, entre enthousiasme, curiosité et érudition ; partagé par le désir de rester et celui de fuir. Ned Land (Christian Gonon) est bien le grand colérique qui cherche sans cesse à s’évader du Nautilus. L’esprit du roman est donc ici respecté à la lettre. Mais nous sommes au théâtre et hommage à l’œuvre originale ne veut et ne peut pas dire imitation. D’une part, la mise en scène souhaite développer certains personnages de manière humoristique ; ce qui est absent chez Jules Verne. Conseil (Laurent Natrella) se révèle ainsi plus naïf et fragile sur scène que sur le papier et il ne peut s’empêcher de peigner souvent ses cheveux. Le serviteur de Némo passe du papier à la chair avec un nom, Flippos (Françoise Gillard), probablement en rapport à sa gestuelle qui le rapproche parfois du Gollum du Seigneur des anneaux. Un sauvage (Elliot Jenicot) monte également à bord pour détonner au milieu de ces intellectuels et serviteurs plus ou moins libres. En adoptant une démarche néanderthalienne et en découvrant qu’un chariot à repas peut rouler en criant un « Cagouuuuule », à mi-chemin entre le « ça roule » et la « cagole » marseillaise, il décoince sans peine les spectateurs de leurs fauteuils. Outre le supplément d’humour, Vingt Mille Lieues sous les mers s’avère aussi, comme le Nautilus, une prouesse technique. La manipulation des marionnettes tient comme par magie à plus d’un fil invisible, la restitution d’une fausse apesanteur lors des sorties de scaphandriers nous rappelle que la conquête des mers se rapproche de celle de l’espace, et les tentacules du monstrueux Kraken nous laissent même imaginer qu’elles pourraient sortir des coulisses du théâtre. Tous les artistes sont d’ailleurs manipulateurs quand ils ne jouent pas sur scène et Christian Hecq insiste sur le fait qu’il est « heureux de leur transmettre sa passion pour l’art de la marionnette. » L’esprit de troupe fait bien corps pour les pensionnaires de la Comédie-Française.

L’adaptation au théâtre permet aussi de mieux comprendre certains messages qui ne transparaissaient peut-être pas facilement chez Jules Verne. Autant chez ce dernier, l’éloge de la science relève de l’évidence, autant l’œuvre théâtrale permet de mieux nous questionner sur d’autres thèmes passionnants. Le statut de sauvage est par exemple interrogé. Qui l’est vraiment en fin de compte ? Est-ce l’indigène cannibale qui comprend mal une société de progrès ou est-ce l’humain qui exploite les fonds marins et fait la guerre à son prochain ? Une question indissociable du concept de liberté. Le sauvage est-il vraiment plus libre que le serviteur de Némo ? Ce dernier est-il vraiment libéré du monde extérieur alors qu’il continue à en lire les ouvrages ?

Quand ce sous-marin théâtral fait surface dans une ultime pirouette technique, les spectateurs, comme les lecteurs de Jules Verne, se demandent bien où iront Némo et son Nautilus. Car nous accepterions bien d’en être un peu prisonniers encore une fois.

 

Guillaume Arias

 

Vingt mille lieues sous les mers était présenté du 26 au 28/10 au Théâtre de la Criée, à Marseille.