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Rentrée Expo

Alors que les galeries associatives des années 90 cherchent une nouvelle dynamique, la rentrée reste plongée dans une certaine morosité, essoufflée par la politique saisonnière des « grands événements ». Il y a, néanmoins, une vie après Cézanne. Il suffit de réinventer un regard face à la capacité permanente de l’art à redessiner le monde.

Politique du regard

Alors que les galeries associatives des années 90 cherchent une nouvelle dynamique, la rentrée reste plongée dans une certaine morosité, essoufflée par la politique saisonnière des « grands événements ». Il y a, néanmoins, une vie après Cézanne. Il suffit de réinventer un regard face à la capacité permanente de l’art à redessiner le monde.

« Je m’intéresse à l’espace entre les galeries privées et les institutions. Ici, à New York, il y a un vrai trou noir. » Ce commentaire de Matthew Higgs, brillant directeur de White Columns, l’historique galerie gérée par des artistes, nous laisse penser qu’il serait comblé à Marseille. Pour se rendre compte aussitôt que ce « trou » peut être béant. Côté institutionnel, on semble plus que jamais miser sur les « grands événements », au risque de paralyser ce qui devrait être une dynamique d’activités pendant toute l’année. Il y a eu La Méditerranée des peintres (Musée Cantini en 1987), Le Paysage provençal et l’école de Marseille avant l’impressionnisme (Musée de Toulon en 1993), L’Estaque, de Cézanne à Dufy (Cantini en 1994), Sous le soleil exactement : Le Paysage en Provence, Cézanne en Provence et enfin Braque et le Paysage : de l’Estaque à Varengeville. Bon. Quant à cela il faut rajouter l’inénarrable Fondation Regards de Provence, qui squatte dans des édifices publics à caractère muséal, on s’interroge sérieusement sur la capacité des institutions à envisager un avenir pour la ville autre que celui de rentabiliser un passé « glorieux » — qu’il est convenu d’associer systématiquement à la lumière du sud et au paysage (tourisme oblige). Comme si on voulait oublier que si les œuvres de certains artistes sont encore vivantes aujourd’hui, c’est parce qu’elles ont porté un regard incroyablement novateur sur la peinture elle-même (plus que sur l’Estaque). On ne risque pas de trouver à Marseille l’ambition d’une expo comme Aux origines de l’abstraction du musée d’Orsay. Exposer l’art du passé peut être un défi passionnant dès lors qu’une réflexion contemporaine en renouvelle la lecture. Pour être à la hauteur des artistes, une institution doit s’interroger en permanence sur son propre modèle.
Côté galeries privées, le manque invraisemblable de collectionneurs a toujours été une entrave à leur développement. Alors que le Musée d’Art Contemporain prépare un hommage au parcours de galeriste de Roger Pailhas en novembre, signalons ici et là quelques initiatives : Buy-Sellf et RLBQ participent à la Foire de Turin, SMP à la foire Preview de Berlin et (S)extant et Plus fomente un projet à grande échelle d’équipement culturel abritant une galerie privée, qui attend le déblocage pour s’installer dans le quartier de la Joliette.

POLITIK !
Cette rentrée s’avère pourtant peu enthousiasmante au vu des programmations de la trentaine de galeries qui s’activent dans tous les quartiers de la ville, avec un nombre réduit d’initiatives cherchant à engager une réflexion sur l’art et un dialogue avec d’autres scènes artistiques. Pour cela, il faudra attendre décembre avec la manifestation I like Politique and Politique likes me, organisée par Triangle. A la place du format de l’exposition, on trouvera trois jours de performances et de projections vidéo à Montévidéo, ainsi qu’un programme de conférences concocté par Sylvie Coëllier, reconnue par son regard aiguisé d’historienne de l’art à la Faculté d’Aix. Rejoignant une tradition subversive de l’histoire de la performance, cet événement pose « la question du corps de l’artiste dans le champ politique », ce qui ne manque pas de pertinence dans un contexte social où les émeutes dans les cités et le climat sécuritaire signalent des enjeux collectifs urgents. Plus qu’émettre des réponses pauvrement consensuelles à la question des rapports entre l’art et le politique, les huit artistes invités réinvestissent des stratégies avec un « engagement fort dans ce qui constitue notre réel ». Des cocktails explosifs d’Alain Declercq à l’entreprise Meilleure Vie Corp. de la Mexicaine Minerva Cuevas, en passant par le discours à la tribune de Flavia Muller Medeiros, certains artistes jouent par infiltration, piratage et détournement. D’autres, comme le show à la Broadway de Sabina van der Linden ou le film de Gail Pickering — qui mélange le château du Marquis de Sade, Pierre Cardin, le théâtre de Peter Weiss et des acteurs porno —, véhiculent une énergie qui fait du plaisir une arme délicieusement transgressive.
La présence des corps revient avec la proposition d’Eric Houzelot, qui cherche à interroger les repères stables du théâtre à travers une « exposition », à la fois installation et performance, chez la galerie RLBQ. Habitué des projets de François-Michel Pesanti ou du chorégraphe George Appaix, il devient ici « metteur en signes », prenant pour point de départ un texte d’Henri Michaux, expérimentateur des sens s’il en est, pour basculer toutes les règles de la représentation. Play-back du théâtre qu’on regarde à travers des fenêtres 3D. Performance aussi, mais plutôt géopolitique, avec l’artiste camerounais Barthélémy Toguo, qui fera l’objet d’une exposition conjointe entre le FRAC et les Ateliers d’Artistes. Côté FRAC, le démarrage se fait dès la cour, transformée en ring de boxe, pour une présentation de l’ensemble des actions liées à ses préoccupations : les rapports Nord/Sud, la collusion des pouvoirs, la question des frontières ou l’exploitation des ressources naturelles. Aux Ateliers, Wildcats’ dinner prolonge le théâtre personnel de l’artiste, métaphore du déplacement pour celui qui a décidé de créer un centre d’art au Cameroun réunissant artistes et penseurs.

CONTEXTE, COMPETENCES ET DESIRS
De son côté, l’artiste de l’Arte povera Michelangelo Pistoletto a ouvert en 1998 la Fondation Cittadellarte à Biella, une plateforme de travail artistique qui engage ses participants à une « transformation sociale responsable » dans tous les domaines d’activité. L’Italien, qui défend la possibilité de l’art à concevoir de nouveaux systèmes, notamment politiques, pour la société civile, est le premier artiste exposé par la nouvelle Galerie of Marseille. Cette initiative ambitieuse du Bureau de Compétences et Désirs proposera des artistes dont les visions s’inspirent de « l’espace méditerranéen » (après Pistoletto, suivront Yvan Salomone et Yto Barrada) et cherche à « positionner leurs œuvres sur le marché de l’art ». Plus discrètement, le 3bisF à Aix a réussi une prouesse en organisant l’excellente exposition de Bettina Samson qui l’a propulsée actuellement à la nomination pour le Prix Ricard (le plus significatif concernant la jeune création en France). En novembre, le 3bisF organise la projection d’une trilogie de films de l’artiste finlandaise Salla Tykkä, qui a exposé très récemment au Palais de Tokyo. Une traversée perçante de l’enfance à l’âge adulte qui multiplie les identités d’un même personnage.
La rentrée est déjà entamée, avec l’exposition de Pascal Rivet à la galerie Buy-Sellf, où il donne à voir le dernier élément de sa série des Véhicules : le camion blindé de la Brink’s, entièrement (re)construit en bois, que l’artiste met à l’épreuve du réel dans des actions de rue, réveillant des fantasmes de braquage chez les passants. Il s’agit pour l’artiste d’interroger la notion de travail et de production par le biais d’un symbole de la circulation des biens. Il renverse le ready-made de Duchamp par un art du bricolage, faisant mine de reproduire l’objet industriel. Modèle ou simulacre ? Rivet s’emploie à refaire ce qui est déjà fait, transformant l’objet en image.

Une saison d’expositions plutôt tiède — dont on n’a retenu ici que des artistes ayant un parcours reconnu, car il est impossible de prévoir les découvertes — mais qui souligne par endroits la professionnalisation des « associations d’artistes » des années 90. Celles-ci continuent de faire, malgré tout, une spécificité marseillaise et le principal moteur de propositions et débats sur la création. Le marché, pour l’instant, reste un mirage.

Pedro Morais