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Mélodie en sous-sol

Du son à l’image : Rainier Lericolais construit un univers fait d’harmonies visuelles qui résultent du hasard et de l’accident. Présentation à la galerie SMP d’un travail appellé à disparaître… (lire la suite)

Du son à l’image : Rainier Lericolais construit un univers fait d’harmonies visuelles qui résultent du hasard et de l’accident. Présentation à la galerie SMP d’un travail appellé à disparaître

« Je conçois la sculpture comme un morceau de musique. Un musicien peut jouer tous les soirs le même morceau, pourtant chaque exécution est différente, il faut à chaque fois recommencer, il y a des micro-changements produits par l’improvisation ou le mixage. C’est pour cette raison que je détruis mes sculptures après chaque exposition. » Rainier Lericolais, plasticien et musicien (édité par le label Optical Sound), s’intéresse aussi à la dimension plastique du son, qu’il dit pratiquer « comme un dessin ». Dès l’entrée de la galerie SMP, une suite de bandes en carton dessine un oscillogramme au mur, cette courbe qui permet de visualiser l’oscillation des courants électriques ou sonores. Une façon de traduire le son en image, de « voir quelque chose qui n’existe pas », qu’il matérialise ici par une sculpture avec un effet dynamique rappelant les études du mouvement des débuts de la photo (« un Etienne Jules Marey du pauvre »). En face, des surimpressions sur papier (le titre, Rainogramme, est un jeu de mots avec le rayogramme de Man Ray) donnent à voir une abstraction hésitante, entre « l’écriture au citron » et l’empreinte de frites sur du papier d’emballage. A l’image de son travail sonore, ses compositions abstraites sont à la fois le résultat de la maîtrise et du hasard dans le traitement d’éléments qu’on peut toutefois identifier. Dans Frame Ends, il photographie la dernière impulsion électrique sur un écran de télé après l’avoir éteint, résonnant comme un orage magnétique, un ballet d’électrons avant le noir, dévoilant la matière abstraite des images télévisuelles. Il cherche à capter cette image fantomatique qu’il ne voit pas au moment où il la photographie, un peu comme quand il dessine avec un pistolet à colle, sorte de peinture aveugle qu’il ne visualise qu’à la fin. A l’exemple de ces Mariées dessinées au mur, qui rappellent les arabesques d’élégantes silhouettes féminines d’une gravure du XIXe, et sont pourtant reprises d’un magazine de la presse féminine actuelle. Le résultat rappelle une toile d’araignée translucide presque trop harmonieuse, rejoignant le goût mélodique de l’artiste dans son travail musical, à la croisée de Schubert et Aphex Twin. Frôlant la démonstration de virtuosité, la série des Perroquets reprend le nom de cet instrument désuet d’architecte, utilisé ici pour faire des arabesques, des motifs végétaux guidés par le hasard. « J’utilise une technique pour faire autre chose que ce qu’elle propose : je dessine avec un pistolet à colle, je fais de la sculpture avec un cutter, je peints avec du trichlo », dit-il en évoquant ce moment où le compositeur Glenn Gould transforma un piano en clavecin (dont il ne savait pas jouer). Pourtant, il s’agit moins d’un détournement que d’un retournement, à l’exemple de ses « peintures » réalisées sur des agrandissements laser d’images récupérées sur Internet. En écho au « dépays » de Chris Marker (l’intensité amplifiée des souvenirs du pays dans l’exil), l’artiste parle de « dépeinture », de tableaux qui se souviendraient de la peinture. Réalisés à partir d’images de minéraux (Agathe), il les retouche à l’eau jusqu’à diluer le motif avant qu’il ne verse entièrement dans l’abstraction. Du liquide au solide, il transforme cette pierre précieuse en sculpture de carton (Suites), taillée d’un côté et laissée brute de l’autre, pour mieux signifier sa falsification, dans une collision entre l’effet de solidité et la fragilité du matériau : « Je travaille à partir d’une forme préexistante que je reconstruis à travers le souvenir ». Fragilité, preciosité et accident : ses sculptures en trompe-l’œil, réalisées avec des matériaux précaires, relèvent plutôt de l’art de la feinte que du savoir-faire virtuose et appliqué, signalant sa destruction jubilatoire à la fin de l’exposition.

Pedro Morais