L’interview Raphaël Imbert

L’interview Raphaël Imbert

Quand Raphaël Imbert parle, il faut prendre le temps d’écouter. Aussi à l’aise avec les mots qu’avec son saxophone, il évoque pour nous, le temps d’un agréable déjeuner, son dernier projet Bach Coltrane, ainsi que quelques autres anecdotes historiques et musicales qui le passionnent. Mettez-vous donc à table avec nous !

Raphael-imbert-C-Solene-Per.jpgTon disque Bach Coltrane fait le lien entre deux artistes très différents. Comment justifier un tel rapprochement ?
Tu sais, au départ j’ai étudié la zoologie… alors chercher la petite bête, c’est vraiment mon truc ! Il y a un livre que j’adore du paléontologue S. J. Gould (1)Stephen Jay Gould – La vie est belle, les surprises de l’évolution (Poche). Pour lui, la vie, c’est l’explosion. Ce n’est pas l’évolution telle qu’on la conçoit d’ordinaire, de l’unité jusqu’à la diversité, une sorte de cône renversé avec la pointe en bas (il mime…). L’évolution, c’est le contraire, ça ressemble plus à une pyramide : au départ il y a la diversité, et à la fin, l’unité. En musique, c’est pareil : au XVIIIème siècle, il y avait déjà une réelle diversité, même s’il existait des liens entre les diverses pratiques. Aujourd’hui, il y a un nivellement : tous les musiciens se ressemblent. Alors tu sais, rapprocher Bach et Coltrane, ça me paraît être un moindre mal…

Théoriquement c’est bien, mais musicalement, ont-ils des points communs ?
Bien évidemment ! Nous avons affaire à deux génies, deux solitaires dont la musique revêt une dimension spirituelle évidente. Ensuite, il y a l’Histoire : cette parenté musicale et spirituelle prend sa source dans la liturgie luthérienne qui a influencé la musique baroque, mais aussi les negro-spirituals et les thèmes écrits par Coltrane.

C’est ce qu’on retrouve sur le magnifique He nevuh said a mumbalin’ word qui évoque autant les lieder (2)Poèmes symphoniques nés en Allemagne au XVIe siècle, alternant couplets et refrains chantés par Alfred Deller que la soul blanche d’Antony & The Johnsons…
C’est marrant… En fait l’idée de départ c’était de raconter la passion du Christ avec de l’argot, avec des mots d’esclaves. C’est l’équivalent des passions chez Bach, une sorte de liturgie transformée par les esclaves. C’est un morceau traditionnel, d’ailleurs tu l’as là (il prend un livre que j’ai apporté (3)Margueritte Yourcenar – Fleuve profond, sombre rivière (Gallimard), commentaires et traductions de Negro Spirituals et me montre une page).

Pour toi qui est issu de l’univers jazz, est-ce la première fois que tu « t’attaques » à un compositeur classique ?
De cette manière-là, oui. Ce travail possède un intérêt musical, mais aussi une réelle dimension pédagogique. On aurait pu aussi aborder Purcell car il y a dans son œuvre quelque chose qui se rapproche de la « chanson » telle qu’on l’entend aujourd’hui.

Justement, existe-t-il d’autres compositeurs issus de sphères et d’époques différentes que l’on pourrait rapprocher ?
Il y a un rapprochement à faire, et qui me paraît évident, entre Mozart et Duke Ellington. Les raisons sont autant musicales que spirituelles. En apparence leur musique est très légère, et ils avaient tous deux leurs cours ; pour l’un c’était le Cotton Club, pour l’autre les palais viennois. Derrière cette légèreté se cache une dimension spirituelle qui, elle, n’est pas immédiatement perceptible. En plus, ils sont liés par un même secret : ils étaient francs-maçons. Ils ont baigné dans cette culture du faux-semblant, c’est aussi pour cela que l’apparence de leur musique est parfois trompeuse.

Comment le disque a-t-il été accueilli ?
En fait, le milieu du jazz est bien plus conservateur que celui des musiques classiques : les radios classiques l’ont adoré, celles spécialisées en jazz lui ont réservé un accueil plus mitigé…

Le jazz, aujourd’hui, c’est quoi ?
Tu sais, le jazz est vraiment une musique à part, elle a une spécificité propre… Improviser ensemble tous les soirs, c’est de l’ordre de la télépathie, du spirituel. Avec les autres musiques, ce n’est pas une différence de valeur, mais de fonction ; et ce n’est pas forcément lié à l’improvisation car il faut arrêter avec cette opposition composition/improvisation. Improviser, c’est écrire en « live », et en public. C’est aussi pour cela que le rôle des conservatoires est ambigu : un apprentissage de masse pour une musique d’élite, c’est pas évident…

Une dernière question : pourquoi la pochette d’un disque aussi beau est-elle aussi laide ?
(Rires…) Ah tu trouves ça laid ? (je confirme). Et bien disons qu’il y a une ligne éditoriale du label et que je la respecte. En plus, je déteste avoir ma tête sur la pochette, ça n’apporte rien. Tu sais, je me suis concentré sur ce qu’il y a dedans, après la pochette… Mais en fait, elle n’est pas si laide que ça (rires) !

Propos dégustés par nas/im
Photo : Solène Person

Brotherhood Consort & Quatuor Manfred, le 29/02 et 01/03 à La Station Alexandre, 22h. Rens : 04 91 42 07 85
Dans les Bach (sic !) : Bach Coltrane (Zig-Zag Territoires/Harmonia Mundi) – voir Galettes

Notes   [ + ]

1. Stephen Jay Gould – La vie est belle, les surprises de l’évolution (Poche
2. Poèmes symphoniques nés en Allemagne au XVIe siècle, alternant couplets et refrains
3. Margueritte Yourcenar – Fleuve profond, sombre rivière (Gallimard), commentaires et traductions de Negro Spirituals