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L’interview : Manu Théron (Lo Còr de la Plana) Lo Cor de la Plana © Santi Oliveri

L’interview : Manu Théron (Lo Còr de la Plana)

Avec Es lo titre, en 2003, le groupe de la Plaine monté par Manu Théron annonçait une véritable révolution au sein du répertoire polyphonique occitan, mais pas seulement. On le retrouve neuf ans plus tard avec Marcha !, troisième étape d’un projet unique en son genre. Disons-le tout net : on adore !

 

Que représente Marcha ! dans l’histoire du groupe ?
Il marque une troisième étape dans notre proposition de réinterprétation du patrimoine occitan. Nous sommes partis de chants écrits à la fin du XIXe par des écrivains marseillais, les Trobaires marselhés, très actifs entre la Commune et 1914, au moment où la République française se constituait, avec son homogénéité centraliste. Il y avait encore des voix qui s’exprimaient en oc pour défendre les ouvriers, les pauvres, oppressés ou insoumis, à une époque où le français devenait de plus en plus la langue du politique. Ces textes sont anticléricaux, antimilitaristes et n’ont rien à voir avec une Provence inventée à l’époque, celle des santons, des gardians, de Baroncelli ou de Daudet. Celle qui allait devenir plus tard la Provence de Pagnol. Non, les poètes dont il est question avec Marcha ! écrivaient pour s’opposer à l’autoritarisme de la République naissante et à la domination implacable du patronat.

 

Des auteurs comme le chansonnier marseillais Victor Gélu, qui semble important à vos yeux ?
Non, Gélu est né en 1806 et mort en 1886. Il n’a pas vraiment participé à la Commune. Les écrivains dont je parle étaient des amis de Gaston Crémieux, Clovis Hugues et d’autres grands agitateurs de la Première Internationale. Des écrivains liés au mouvement ouvrier, donc. Gélu ne l’était pas du tout. Il symbolisait l’application du bon sens populaire, avec des accents anticléricaux, antimilitaristes et antinationalistes. Son entreprise littéraire est avant tout une entreprise de recensement de l’occitan parlé à Marseille, qui était déjà en train de se raréfier. Il fallait donc en inscrire dans l’éternité ses tournures les plus belles et poétiques. Ça fait très longtemps que je le chante avec Chin Na Na Poun. Avec lui, j’ai découvert un provençal que je ne connaissais pas : celui de Marseille, qui n’est pas très diffusé, populaire, très imagé, cru et violent. Un peu l’équivalent du français populaire parlé par les Marseillais d’aujourd’hui… Une vieille mémé qui appelle ses petits-enfants des trous du cul, cela peut sembler vulgaire, mais ça n’est jamais rien d’autre que de l’affection. Ce qui est très beau avec Gélu, c’est ce côté affectif ancré dans une réalité populaire violente. Violente comme un coup de mistral, comme une lumière qui jaillit. Et moins comme une guerre ou un combat.

 

Outre les distinctions linguistiques, existe-t-il des différences entre les cultures provençales et occitanes ?
Non. Le provençal est un dialecte de l’occitan. Il existe en Provence deux façons de voir la culture occitane : celle, historique, liée à la renaissance provençale, qui va de Mistral au Félibrige. Et puis en 1945 est apparue une autre façon de considérer l’Occitanie, avec des penseurs comme Robert Lafont, Felix Castan, qui ont fondé l’Institut d’études occitanes afin de fédérer l’ensemble des langues d’Oc. Pour ne plus seulement être ancré dans le folklore, mais également dans une réalité politique. Une véritable proposition de reformulation de la notion de culture en France, à la lumière des littératures d’Oc et de l’héritage des troubadours. Excepté ce mouvement-là, il n’y a pas eu, depuis Malraux, de grandes propositions culturelles fondatrices au niveau national. Un coup de peinturlurage avec Jack Lang, et une décentralisation depuis le centre, mais c’est tout. La culture s’est juste développée sur un réseau institutionnel, à partir de Paris.

 

On entend à droite à gauche que Marseille a perdu son âme, qu’en penses-tu ?
Son âme, je ne sais pas. Par contre, les transformations auxquelles on assiste sont irrémédiables. Il faudrait en être acteurs pour ne pas à avoir à les subir, mais la structure particulière du politique à Marseille ne le permet pas réellement. Pourtant, si ces transformations sont irrémédiables, elles ne sont pas inéluctables. Elles caractérisent juste des orientations politiques, sur lesquelles les Marseillais pourraient influer s’ils n’étaient pas gouvernés à droite depuis vingt ans. Pour la droite, la culture est avant tout de l’évènementiel. D’autres transformations vitales n’ont pas eu lieu. Nos édiles sont aussi médiocres qu’il y a trente ans, aussi clientélistes dans la culture que dans d’autres domaines. Ils peuvent masquer tant qu’ils le peuvent l’archaïsme profond de notre société avec des tours de trente étages, ça ne changera rien. Il y a à peu près cinq ans de ça, je me souviens avoir entendu Jean-Claude Gaudin dire sur France Culture qu’il y avait trop d’Arabes à Marseille… Il faut prendre conscience que l’on est dirigés par des gens comme ça. En même temps, Marseille détruit son patrimoine, architectural bien sûr, mais aussi économique. La mairie ne s’est pas rendue compte, par exemple, que la dimension européenne du marché franco-maghrébin bénéficiait aux Marseillais jusque dans les années 70/80, et participait intensément aux activités portuaires. Et qu’avec une politique idéologiquement douteuse, beaucoup de ces activités ont été déplacées vers Gênes et Barcelone. Gaudin est pour moi un homme du XIXe siècle, entouré de nostalgiques d’une Provence qui n’a jamais existé, certains peu recommandables. Il ne faut pas oublier que c’est le premier politicien français de droite à s’être allié au Front National !

 

Penses-tu que Marseille est une capitale qui n’a pas pris ?
Son ambition de capitale, elle l’a depuis très longtemps. Mais elle en avorte à chaque projet dont elle tente d’accoucher. Il faut espérer que MP 2013 n’en sera pas un exemple pathétique, car il y en a eu d’autres avant. Quand Marseille prendra conscience de ce qu’elle est réellement – un port, une ville de mer –, elle retrouvera un rang de métropole. Avec les politiques actuelles, ce n’est pas gagné. Je pense par exemple à Muselier qui a dit quelque chose du genre : « La culture, je n’y connais rien, mais je sais que c’est un enjeu important. » Et puis, MP 2013 est une dynamique initiée par des technocrates européens. En privilégiant de gros projets, elle en pénalise d’autres. Or, à Marseille, de nombreux petits lieux sont déjà bridés dans leurs propositions et font actuellement l’objet de tracasseries policières ou administratives. Nous sommes dans une culture de droite, et la culture de droite, qu’est-ce que c’est ? Celle qui « plaît à tout le monde », qui ne fait pas de vagues. Du coup, le dynamisme que compte intensifier MP 2013 semble inexistant. La situation culturelle actuelle est l’héritière de vingt années de gouvernement de droite. Je pense cependant qu’il y a une équipe qui bosse vraiment sur ce projet, qui cherche à produire du contenu artistique, et que plus cette structure se défera du politique tel que nous le connaissons ici, pour aborder l’artistique, plus elle réussira.

 

Revenons-en au disque. Pourquoi ce titre, Marcha ! ?
Ça veut dire plusieurs choses en occitan : avance, marche, mets-toi sur tes jambes et avance. C’est aussi l’ordre que l’on donne aux troupes pour aller à l’attaque. Ça signifie aussi : ça marche, ok, on fait comme ça. Cette expression a l’avantage de recentrer le propos sur le caractère éminemment politique de l’album. En plus des textes des Trobaires marselhés, nous avons composé des chansons qui parlent différemment du politique : par l’évocation fabuleuse de collusions politico-mafieuses spécifiques à nos régions, mais aussi par la citation, sous forme de farandole marathonienne, de 260 quartiers et lieux-dits marseillais et de leurs habitants, car « nommer » sa ville constitue pour nous un acte politique par essence. Tout ça en occitan, langue qui permet de parler de choses que l’on n’évoquerait pas de la même manière en français. Les textes sont traduits car plus grand monde ne comprend le patois, et l’on se permet de s’inspirer des formes populaires du récit (la fable notamment) pour mieux transgresser une « normalisation » du sens induite par le français.

 

Comment accède-t-on à l’universalité ?
Il faut d’abord définir ce qu’est l’universalité. En France, jusque dans les années 60, cela pouvait vouloir dire imposer ses lois à des populations dont on détruisait la culture par le biais du colonialisme. C’était une façon hégémonique d’être universel. Mais chez Montesquieu, Rousseau et tant d’autres, être universel pouvait aussi signifier vouloir atteindre par la raison une conscience du politique qui dépasse les intérêts particuliers. La politique reste un bon moyen d’entrer dans l’universel et d’aider à ce que les peuples, avec toutes leurs diversités, deviennent maîtres de leur destin. Par contre, en matière de culture, l’universalité ne signifie pas grand-chose. Il faut faire très attention et bien distinguer homogénéisation et universalité. Pour moi, en musique, l’homogénéisation se développe de façon flagrante ou insidieuse : les formats des chansons, les thématiques s’alignent sur les standards américains.
L’universalisme économique se développe aussi dans l’ignorance de la culture de l’autre. Qu’on le veuille ou pas, faire de la musique en occitan, c’est se confronter à cette réalité. Mais il est important de ne pas se structurer uniquement dans cette confrontation, et de faire évoluer nos imaginaires.

 

Que retirez-vous de vos tournées mondiales (plus de 400 concerts dans 27 pays) ?
Entre autres, le fait qu’à l’étranger, on ne nous a jamais demandé de justifier le fait de chanter en occitan. Nous sommes dans un rapport créatif et ludique à cette langue, et sûrement pas dans un rapport revendicatif, de défense, de protection effrayée ou de sauvegarde.

 

Le futur ?
Une création totale, affranchie des poncifs de la musique traditionnelle, de façon à la fois rigolote et enthousiaste.

 

Propos recueillis par Jordan Saïsset
Photo : Santi Oliveri – www.santioliveri.com

Lo Còr de la Plana : en concert le 24/04 à la Cité de la musique (4 rue Bernard du Bois, 1er).
Rens. 08 99 02 79 68 / www.citemusique-marseille.com / www.cie-lamparo.net

Chronique de l’album Marcha !