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Le corps, le désir, le désordre

Pendant trois jours à Montévidéo, la performance est le champ de bataille de pratiques artistiques qui interrogent la place politique du corps. I Like Politique And Politique Likes Me, organisé par Triangle, invite des artistes qui remplacent la frontalité des années 60 par des stratégies de dissémination du désordre…(lire la suite)

Pendant trois jours à Montévidéo, la performance est le champ de bataille de pratiques artistiques qui interrogent la place politique du corps. I Like Politique And Politique Likes Me, organisé par Triangle, invite des artistes qui remplacent la frontalité des années 60 par des stratégies de dissémination du désordre.

« Ils disent qu’un autre monde est possible. Mais je suis un autre monde. Suis-je possible ? » C’est l’une des phrases dispersées dans le film du collectif new-yorkais Bernadette Corporation, tourné à l’occasion des émeutes pendant le G8 à Gênes en 2001. A côté du Black Bloc, le plus radical des groupes venus manifester, on y voit Chloë Sevigny à l’intérieur d’une cuisine, décrivant le plaisir indescriptible que lui a procuré la destruction à coups de marteau d’un distributeur automatique. Godard + Vivienne Westwood ? Bernadette Corporation cherche à exploser toute fixité identitaire, s’inspirant en cela du principe des Black Bloc qui veulent explorer « le potentiel collectif basé dans un refus radical de l’identité politique ». Confrontés aux medias qui les assignent de définir un projet, ils envisagent d’abord le chaos, la multitude et le désir. Si ce collectif d’artistes a décidé de se désigner comme « corporation », c’est dans une logique d’infiltration des espaces vides laissés par les stratégies du capitalisme tardif. Ils ont débuté en tant que label de mode underground et poursuivi avec la publication de la revue Made In America. Le texte collectif autour du personnage Reena Spaulings est devenu le nom de leur galerie, l’un des laboratoires les plus dynamiques de New York. Le titre du film Get Rid Of Yourself, dit cela même, « débarasse-toi de toi-même », se dissoudre et agir dans l’invisibilité d’une subjectivité collective. S’ils investissent la mode ou l’art, c’est parce qu’il s’agit de domaines dans lesquels la culture du « moi » correspond à une idéologie romantique de la « liberté » qui cache les conditions économiques qui la soutendent. On trouve là deux questionnements posés par la manifestation I Like Politique and Politique Likes Me, organisée par Sandra Patron (Triangle) à Montévidéo. Le format classique de l’exposition est bousculé pour placer la performance au centre d’un engagement et d’une réflexion critique sur (et dans) le contexte politique. Deux chantiers émergent à partir des débats organisés par Sylvie Coëllier, historienne de l’art à la Faculté d’Aix et l’une des observatrices les plus attentives des bouleversements artistiques actuels. Le premier élargit la notion de performance aux usages du corps qui bouleversent les identités sexuelles « surdéterminées par pression culturelle et sociale » (ce qu’on appelle le genre). « Tirer dans un avion, c’est masculin, se coudre une robe, c’est féminin. » La confrontation entre l’artiste Alain Declercq, connu pour ses actions qui détournent les stratégies « terroristes » à l’encontre d’une paranoïa collective, et Jana Sterback (qui expose actuellement au Carré d’Art de Nîmes), permettra peut-être d’analyser si l’art reproduit ou interroge ces stéréotypes. Ceux-ci sont rendus instables avec Steven Cohen, artiste sud-africain, « blanc, homosexuel et juif », qui développe un travail proche de la chorégraphie (il est en résidence au Ballet Atlantique de Régine Chopinot). Il produit un court-circuit dans les identités admises et explose tout système de dualité (dominé-dominant, humain-animal, masculin-féminin), se fabriquant un corps patchwork dans un zoo transformiste. Sabina Van Der Linden investit ces questions à travers un spectacle de Broadway transformé en show « camp », où le plaisir narcissique est un outil de désobéissance civile face aux définitions normatives. L’artiste londonienne Gail Pickering réinvente Marat/Sade, émeute théâtrale de Peter Weiss dans les années 60, la faisant rejouer par des acteurs porno dans le château du Marquis de Sade. Le désordre politique cohabite ici avec la mode retro-futuriste de Pierre Cardin, dans un vertige temporel où la révolution est mise à l’épreuve du désir. Véronique Goudinoux[1], historienne de l’art invitée au débat, parle de cette capacité que l’art et la mode ont à transformer le corps en image (à la différence que l’art cherche aujourd’hui à déjouer cette « mise en images »), tandis que le philosophe Pierre Zaoui (qui participe au dernier et très discuté volume de Fresh Théorie) se penche sur la capacité de l’art à produire une « écriture de soi ».
Un autre chantier de la manifestation concerne les stratégies employées par les artistes à infiltrer le champ politique. Après le combat frontal des survoltées 60’s et 70’s, mais aussi après que la révolte ait été vendue comme une marque, quelles stratégies critiques adoptent aujourd’hui les artistes ? Frontales, détournées ? Par infiltration, piratage ou dans la confrontation publique ? Tania Bruguera a connu directement les conséquences de sa frontalité, suite à des performances dans sa maison à Cuba, qui explorent le rapport entre les pouvoirs et la domination des corps. De son côté, Jota Castro crée des pièces qui agissent comme des slogans, sans détours, au risque de réduire le potentiel de l’art à une astuce politiquement incorrecte. Plus jeunes, deux artistes empruntent des chemins biaisés. Till Roeskens utilise la conférence-diaporama pour créer des connexions à partir de rencontres réalisées à travers un parcours périphérique des villes. De son côté, Flavia Muller Medeiros, artiste brésilienne installée à Londres, détourne les lieux d’exposition en plateforme de conflit et négociation à travers des actions où le langage didactique, le documentaire et l’interview essayent de perturber les modalités de production et dissémination de l’art.

Pedro Morais

Notes

[1] Elle vient de participer au dernier numéro de la revue Parade sur les implications d’une définition de l’artiste par le sexe (www.revueparade.net)