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Du renversement des usages de la photo et sa reproduction « anonyme » par Jean-Luc Moulène à la Compagnie, aux enseignes lumineuses devenues une sculpture minimale de Bruno Peinado chez Buy-Sellf : deux univers artistiques opposés interrogent le statut des images… (lire la suite)

Du renversement des usages de la photo et sa reproduction « anonyme » par Jean-Luc Moulène à la Compagnie, aux enseignes lumineuses devenues une sculpture minimale de Bruno Peinado chez Buy-Sellf : deux univers artistiques opposés interrogent le statut des images.

D’abord un tract, où l’on voit un corps mort de grève de la faim, celui d’Holger Meins de la Fraction Armée Rouge, dont le programme était de « détruire le mythe de l’omniprésence et de l’invulnérabilité du système ». C’est l’une des feuilles volantes, qui comprennent aussi l’image d’un mur graffité d’insultes ou une page des poésies d’Isidore Ducasse, nous invitant à l’exposition de Jean-Luc Moulène à la Compagnie. Là, elles forment un tapis et se trouvent réunies dans une publication collective, Dépôt Légal[1], qui interroge les frontières de la légalité et la (re)production des images. Sur la couverture, une bouteille d’encre noire semble signaler l’écart entre les objets imprimés et la matière et le travail qui les sous-tendent : les images de Jean-Luc Moulène (mais aussi les textes étonnants de Manuel Joseph) ne prétendent aucunement donner à voir le « réel », mais explicitent les conditions de leur fabrication et circulation. « Où commence à bégayer le papier imprimé ? » En faisant publier ses images sans sous-titres, anonymes, dans Libé ou Le Monde, parfois placées à côté des publicités, il déstabilise le lecteur, soudain démuni de ce qui organise d’habitude la lecture du regard. A la Compagnie, il a disposé dans l’espace plus de vingt ans de travaux imprimés, allant de ses premiers fanzines du début des années 80 à des sérigraphies collées sur le mur, en passant par des cartes téléphoniques. Des contrefaçons de l’idéologie de la communication, ici exposées volontairement sans identification, où l’on passe des Objets de Grève à l’édition spéciale du Monde réalisée avec le Louvre (deux institutions qu’il infiltre sans cependant arriver à ébranler leur statut, hélas). Moulène analyse les « usages » et les « valeurs d’usage » de la photographie : c’est son « utilité profitable » qui détermine sa médiatisation. Alors, plus que détourner ses usages publicitaire et politique, il détourne le regard du spectateur, en le plaçant face à des « corps » qu’il met à nu (en cadrant ses objets et « natures mortes » dans des fonds neutres ou en exposant platement ses « modèles »), cherchant à réorganiser le « réel » dans des protocoles explicites de mise en image. « Dans le champ photographique, la tradition illusionniste s’interroge : qu’est-ce qu’il y a derrière l’image ? Je réponds : rien. Derrière il y a le mur. C’est entre le spectateur et l’image que quelque chose se passe, il faut que les images nous regardent pour qu’on puisse penser à agir. Pourtant, si l’on veut y voir un outil d’émancipation, ce ne sont pas ces images qui le feront à la place de quelqu’un, c’est la conscience qu’on acquiert du monde à travers l’exercice de lecture. » On frôle parfois la « pédagogie » du politiquement correct (comme dans le cas des Produits de Palestine) et on trouve quelques contradictions dans la remise en cause de l’auteur et de l’objet unique par la reproductibilité et la dispersion des supports : Moulène est l’un des artistes français les mieux représentés dans les collections publiques, d’ailleurs à juste titre. Pour l’une de ses séries, prolongeant sa recherche sur « ce minimum qui ferait encore image », il a réussi à faire produire une série de paquets de Gauloises Bleues monochromes, plaçant la consommation en dehors des stratégies publicitaires. On peut s’étonner de trouver là un parallèle avec l’une des dernières œuvres de Bruno Peinado, pourtant très éloigné de la démarche de Jean-Luc Moulène. A la galerie Buy-Sellf, un ensemble de caissons lumineux semblent respirer à travers le changement d’intensité de la lumière diffusée. Des enseignes lumineuses libérées des lettrages publicitaires gisent au sol, court-circuitant toute communication « profitable ». De la part d’un artiste devenu l’emblème de la « post-production » et du mixage des signes (parfois plus soumis à l’efficacité visuelle qu’à un exercice critique), contemporain de la crise de la notion d’originalité mise en œuvre par les dj’s ou le « copy-left », cette sculpture semble paradoxalement presque héritière de l’art minimal. Celui-ci s’inscrivait, en opposition au pop, dans l’épure et l’auto-référentialité des formes. « La notion de pureté est pour moi très violente, associée aux idées d’innocence et de blancheur. Je veux mettre à bas ce mythe terrifiant en montrant qu’on est dans un monde fondé sur une logique d’échange. » La référence à la pureté des formes dans l’histoire de l’art est ici contaminée par l’ imaginaire cinématographique de la science-fiction. Et l’on se surprend à voir dans Close Encounter (en référence au film Rencontre du Troisième Type), ces boîtes minimales aux allures d’engins de l’espace, un langage morse lumineux pour communication intergalactique.

Pedro Morais

Jean-Luc Moulène, Papiers imprimés, jusqu’au 9/07 à La Compagnie
Bruno Peinado, Close encounter, jusqu’au 3/06 au Buy Sellf Art Club

Notes

[1] La Compagnie initie de cette façon la publication de la revue L’intraitable qui prendra une forme et un contenu éditorial à chaque fois différent