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Auto-fiction sound system

A la fois personnage d’un road movie tourné sous le soleil californien et fan ultime de la pop sombre et suicidaire des annés 80, Denis Brun dessine un autoportrait au Centre d’Art Contemporain d’Istres, où des identités opposées sont réunies dans une créativité schizophrène… (lire la suite)

A la fois personnage d’un road movie tourné sous le soleil californien et fan ultime de la pop sombre et suicidaire des annés 80, Denis Brun dessine un autoportrait au Centre d’Art Contemporain d’Istres, où des identités opposées sont réunies dans une créativité schizophrène. Un programme prolongé par Vidéochroniques avec la projection de ses vidéos au cinéma Le Miroir [1]

expo
Dans le clip d’Enjoy the silence (Depeche Mode), on voit le “roi” Dave Gahan transporter une pathétique chaise longue, se baladant seul dans un royaume désert, regardant des paysages magnifiques. Denis Brun l’a choisi comme titre de son exposition au Centre d’Art Contemporain d’Istres, y trouvant une forme d’autoportrait. Voyage autour de mon home studio ? Un énorme papier peint photocopié et collé au mur donne à voir son autoportrait comme un poster, renvoyant à tous ceux qui ont déjà mimé un musicien face au miroir : habillé en costume rock-garage, la position robotique, son reflet est fragmenté par trois miroirs, le visage est effacé. Toutes les identités sont disponibles — la schizophrénie comme méthode : ne pas choisir aujourd’hui entre la peinture et la vidéo, entre les skateurs et les gothiques dans la cour d’un lycée des années 80, entre l’adolescence et l’âge adulte. En face, Denis Brun a posé une œuvre joyeusement funéraire, sorte de trèfle qui décline la tête de Robert Smith des Cure, recouvert d’un cimetière de fleurs en plastique — commémoration d’un fan qui « enterrerait encore une fois la personne qu’il était la veille ». Il y a donc une identité à réinventer, à emprunter plutôt, pour combler un vide. Dès l’entrée, on découvre une gravure du Moyen Age de deux enfants siamois avec la tête dédoublée de Marilyn Manson, corps post-nucléaire qui revient comme une hantise de jeunesse, « Fuis moi, je te suis… » (The more you ignore me the closer I get, titre emprunté à Morrissey). Le chanteur gothique est pourtant un rejeton de Los Angeles, ville californienne ensoleillée, fantasmée pendant longtemps par Denis Brun jusqu’à un voyage récent où il y a tourné Drive this way, dérive physique et sonore réunissant home, road et teen movie. Une ville où l’on ne se promène pas, qui a créé toute une mythologie autour de la voiture et inventé le skate — ce surf sur béton apparu un jour sans vagues à Venice Beach. C’est là le point de chute de Ride this way, une double projection vidéo d’un aller-retour en skate, façon de s’intégrer au décor de sa propre mythologie. Comment s’approprier ce qui n’était qu‘une projection idéalisée ? En rajoutant sa propre fiction, y compris par le dessin, à l’exemple de ce skateur dont il ne reste que le contour noir sur fond blanc à côté des palmiers sous un ciel de paillettes (Death in Venice). Une présence fantomatique dans un décor d’été : Denis Brun a choisi de ne pas choisir entre des univers opposés. Sur la rampe de l’escalier du centre d’art, il a mis de la cire — un geste utilisé dans le skateboard pour faciliter la glisse, surjoué ici avec des bougies jusqu’à rappeler une messe gotique (Sk8 Goth Waxing Mood). Un univers prolongé dans une petite salle métallisée, où l’on peut entendre un chant d’oiseau résonant avec l’histoire du lunatique Billy Name, qui dormait dans les toilettes de la Factory de Warhol. Au-delà du sempiternel « mixage » de références — devenu un discours préemballé dans l’art d’aujourd’hui — ou d’un énième chapitre post-pop, Denis Brun s’approprie une forme de l’autoportrait plus proche du narcissisme mis en scène dans le champ de la pop music que d’un art qui refoulerait l’ego et le pathos. « Mon travail prend simplement racine dans un passé qui ne fut qu’une tentative d’échapper à une réalité vulgaire et insipide. » Un temps sans doute associé aux albums qui ponctuent l’exposition (signés New Order, Bauhaus, Joy Division, Neon Judgement…), dessinés recto-verso sur des sacs plastiques, sous la lumière d’un New Wave en néon. Pourtant, les sunlights californiens cohabitent avec les pulsions suicidaires. Des peintures numériques avec les couleurs d’un light show abstrait font face à un étrange piano-meuble, boite noire sans autre ouverture que celle donnée par le son d’un piano punk autour de la fin de l’adolescence, qui n’en finit pas de finir.

Pedro Morais

Notes

[1] Ce jeudi à 20h au Miroir, Vidéochroniques propose une projection autour de ses vidéos-collages lo-fi, des « fictions oniriques » qui traversent l’imaginaire collectif. Denis Brun est « l’artiste le plus diffusé » de l’association. A ses débuts, il n’utilisait que des extraits d’images déjà en circulation, dans un “cut and paste” noir et blanc. Il s’est ensuite progressivement tourné vers un univers proche du remix, travaillant la densité lynchienne des atmosphères, jusqu’à ses dernières vidéos où il tourne ses propres images, utilise la couleur et compose sa musique (il a depuis fait une formation d’électro-acoustique au GMEM), dans des œuvres où le sens se crée en additionnant, cherchant des compatibilités nouvelles entre des univers opposés.