John Deneuve, à gauche, dans Sugarcraft

Portrait : John Deneuve

Tu m’étonnes, John !

 

Discrète, mystérieuse, difficile à cerner, John Deneuve est une artiste qui se laisse deviner. Ce n’est pourtant pas l’actualité qui lui manque, entre une exposition à l’Atelier Tchikebe, la sortie d’un livre et l’annonce d’un nouveau CD avec Sugarcraft. Immersion dans un univers plus que particulier.

 

Une frange brune qui tombe sur de grands yeux timides à l’abri derrière des lunettes papillon, et une voix fluette qui peine parfois à trouver les mots. Derrière cette allure fragile se cache pourtant une artiste que certains pourraient qualifier de déjantée. Nom de scène : John Deneuve, « en référence à Catherine Deneuve, et puis n’importe quel John, Kennedy ou un autre ». Nom de ville : secret. « Mes proches m’appellent John », se justifie-t-elle. Profession : performeuse, dessinatrice, musicienne, sculptrice, auteur… Pour elle, l’art se conjugue au pluriel.
Des parents qui tâtaient du pinceau, une sœur qui a fait les Beaux-arts de Marseille, la passion est de famille. « J’ai toujours dessiné, se souvient-elle. Je ne me suis jamais posé la question de faire autre chose. » Une évidence qui l’emmène à l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg. Elle y touche déjà à tout. Coup de foudre multidisciplinaire qui la suivra à la trace. Le diplôme en poche, elle rejoint sa sœur à Marseille. « J’avais besoin de soleil », lâche-t-elle amusée. Un besoin de créer aussi : John Deneuve est née.
L’aventure ne sera pas de tout repos. Pour vivre, elle entame une formation multimédia et Internet qui lui permet de travailler un peu en tant que graphiste. Mais l’appel de l’art est trop fort. Elle dessine toujours. Tout le temps. « J’ai tellement bossé, avec énormément d’associations. Au bout d’un moment, ça a payé, les gens sont venus me chercher. » C’est le cas de l’Atelier Tchikebe, qui, pour la seconde fois, lui donne carte blanche. « J’avais été les voir il y a trois ans pour des sérigraphies. Cette fois, c’est eux qui sont venus. » Ensemble de formes et de traits colorés, les dessins sont simples, épurés, décalés. Description précise inutile, elle-même se refusant à leur donner un titre. Au visiteur de deviner. « Je ne dirai pas ce que ça représente, ce n’est pas le but. Je veux simplement que les gens voient ce qu’ils ont envie de voir. » Parmi les œuvres exposées, des sculptures, objets du quotidien détournés ou ramassés dans la rue. John joue avec les codes, dénonce la perte de repères et l’absurdité d’une société du spectacle dans laquelle les icones dominent. Icones dont elle s’amuse et qu’elle récupère, rien que dans son pseudonyme. « La société d’aujourd’hui nous renvoie à une situation de non-sens. On ne sait plus qui on est ni ce qu’on fait là. A travers mon travail, j’essaie de redonner un sens à tout ça. »
Un travail qu’on peut aussi retrouver dans Botte Blonde, recueil de dessins au feutre et peintures à l’huile, sorti à la rentrée. « J’en avais déjà fait un premier, Parade Nuptiale. Au départ, je voulais faire un catalogue de mes œuvres, mais ça ne s’achète pas et ça ne dit pas grand-chose. L’installation, il faut la faire vivre. Je trouvais ça con. Alors je suis partie sur l’idée d’un recueil. Et puis quand tu commences et que tu as un bel objet, tu en veux un autre. » Nouveau livre, nouveau style : « Mon boulot a changé, mes dessins ont évolué ». Et cette fois, elle prend la plume, glisse des mots qui dialoguent avec l’image, prend la parole et tente encore de donner du sens aux traits. La boucle est bouclée.
Sauf qu’il y a aussi la musique. John Deneuve fait du son, notamment pour des films d’animation, comme Pikachu de Valérie Pelet ou Lettres à la mère de Renaud Perrin. Avec Doudouboy, elle forme le duo électro post-punk Sugarcraft. Même si les acolytes ont l’habitude de jouer ensemble, l’aventure ne commence réellement qu’il y a trois ans, quand une copine islandaise les invite à faire une performance via Skype au festival 700IS. Depuis, ils ont sorti un album, Pornocchio, en 2012. Le duo livre surtout des performances barrées avec masques, costumes et accompagnements instrumentaux improbables comme le bruit d’un ballon qui se dégonfle. « Je fabrique des costumes différents pour chaque performance et des instruments qui évoluent : des fausses guitares, des trompettes trafiquées… On ne se prend vraiment pas au sérieux. » Un second album est d’ailleurs en préparation. « J’ai un besoin insatiable de créer. Je bosse absolument tout le temps mais je fais ce qui me plait. » Preuve que jouer avec l’absurde n’empêche pas d’avoir les pieds sur terre.

Mathilde Gérard

 

Carte blanche à John Deneuve : jusqu’au 6/02 à l’Atelier Tchikebe (34 boulevard National, 1er).
Rens. 09 84 12 52 18 / www.tchikebe.com

Dans le bacs : Botte blonde (Editions P.)

Pour en (sa)voir plus : www.johndeneuve.com