Ventilo n°257
du 10 au 23 mars
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Publié le 09 mar 10 dans Sur les planches
Les danseurs de vacarme
Membros, c’est un regard en face, un gang qui s’affronterait lui-même, un cri du corps contre la banalisation de la violence, c’est une réconciliation avec le hip-hop de la rue : cathartique mais révolté. Membros clame le corps politique du danseur comme force de résistance.
Une jeune femme noire nous chante la marseillaise (Florès). Un homme, talons aiguilles déjà chaussés, se maquille dans sa cellule de prison (Raio X). Sur une musique de carnaval, un homme nu de dos se déhanche sensuellement tandis qu’un autre se shoote au premier plan (Febre). Etat des lieux du Brésil. Membros fait passer le thème de la violence aux aveux en trois spectacles : radiographiée au Raio X, digérée par la fièvre (Febre) corporelle, décuplée par la peur (Medo), la violence se conjugue aussi bien au féminin qu’au masculin, dans une cellule de prison ou sur un bord de trottoir.
Accueillie sur la scène du Merlan, la compagnie Membros n’a pas oublié ses racines urbaines et son premier nom : Companya de dança de rua de Macaé, sa ville d’origine. Avec des ateliers et le spectacle de rue Florès, Membros investit ainsi les rues du centre ville et des quartiers nord. Mais quand la rue s’invite au théâtre, elle ne perd pas pour autant son lien avec le bitume. Le mur rouge, noir ou blanc selon les spectacles est toujours là pour dire la frontière, « l’apartheid social », le mur contre lequel on se heurte ou au bas duquel on crève. Un certain Victor Hugo disait que la rue « est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société. » Membros fait société à elle toute seule et étudie de près ce qui relie et — surtout — ce qui détache l’individu d’une société.
D’ailleurs, les jeunes de la Busserine et les adeptes des cultures urbaines assistent aux représentations, remplaçant le silence sacerdotal des salles de théâtre par la chaleur du ressenti en prise directe. Et l’on ne peut s’empêcher de réagir : le choc est frontal, le message, direct, et le corps, chair et muscles à découvert, n’offre pas d’échappatoires. Des sauts de l’ange brisés, marque de fabrique des Membros, rythment les représentations de claquements de chair, véritable percussion de peau humaine.
Après onze ans d’existence, la compagnie est devenue une véritable famille ; un Centre d’Etudes intégrées du Mouvement Hip Hop est né (CiemH2) et au-delà, une façon de penser le monde grâce à la danse et d’investir le corps artistique de manière politique. Au départ, il y a le désir de Paulo Azevedo, éducateur et maître en politique sociale, et de Tais Vieira, chorégraphe et danseuse, tous deux passionnés de street dance, d’offrir la possibilité aux jeunes de Macaé d’une autre vie, autour de l’envie de danser. A la violence réelle de la rue se substitue la danse, violence désamorcée — c’est d’ailleurs là qu’est né le hip-hop il y a quarante ans.
L’Amérique du sud, héritière d’Augusto Boal, théoricien et praticien du théâtre de l’opprimé, est porteuse de projets assez magiques qui prônent la réussite sociale par l’art comme El Sistema au Venezuela, école orchestre d’un quartier de Caracas. La compagnie Membros se distingue par la recherche d’un véritable langage artistique qui favorise la singularité des danseurs et leur donne la possibilité de devenir maîtres de leur propre danse.
Texte : Coliné Trouvé
Photo : Dominik Fricker
Medo, dernier volet de la trilogie de la violence + Flores par la Cie Membros : jusqu’au 12/03 au Théâtre du Merlan (avenue Raimu, 14e). Rens. 04 91 11 19 20 / www.merlan.org
Publié le 09 mar 10 dans Sur les planches
Les poètes vont à pieds
Le Scriptorium, groupe littéraire fondé par Dominique Sorrente, fête ses dix ans. Une belle aventure que raconte un recueil1 présenté lors de la Journée Mondiale de la Poésie et que couronne la troisième édition de la Caravane poétique.
A l’occasion de la Journée mondiale de la Poésie et dans le cadre du Printemps des Poètes, le Scriptorium organise la deuxième édition de sa soirée « transcontinentale » sur le thème « D’une rive à l’autre ». Car la poésie est un franchissement, une aventure. C’est un voyage qui tient en un instant, animé sur la page ou porté par la voix, pour que l’autre à son tour le reçoive en partage et se retrouve, en lui et un peu différent. Le lendemain, poètes partent en caravane depuis le Fort Saint Jean, pour gagner en trois étapes la Place du Refuge… mais en prenant le temps. A chaque pause un lieu, un thème, un poète qui correspondent et dont les échos forment un accord. Voilà une idée merveilleuse qui ramène aux principes fondateurs du Scriptorium — dont le nom fait référence à la pièce où les moines copistes œuvraient, à la fois seuls et ensemble, à la mémoire d’une civilisation. Ce groupe littéraire ne s’est pas organisé en cercle, figure fermée où parfois le poète se perd et disparaît, mais en société, sans perdre de ce mot la racine latine de camarade — d’autre soi-même. Ce qui permet à chacun de trouver sa place : certains écrivent et d’autres disent, d’autres encore écoutent, sans que rien ne soit figé. Cette base librement consentie écarte les conflits d’ego, source d’enfermement, et préserve le principe d’ouverture inhérent à l’état sensible. Ils œuvrent sur l’idée de coïncidence, trouvant dans ce mot à la fois les notions d’instant, d’influence mutuelle, d’action commune et de hasard admis. Ce hasard, ils le provoquent en multipliant les rencontres intervalles, les lieux, les jumelages et en explorant les formes poétiques, les collaborations transversales entre les disciplines artistiques, proches en cette démarche des musiques improvisées. Cet esprit présidera à la soirée transcontinentale et guidera, le lendemain, la Caravane, manifestation de plus en plus suivie et qui trouve un écho jusqu’en dehors de nos frontières.
Frédéric Marty
Soirée Transcontinentale « Poésie d’une rive à l’autre » : le 20/03 au Centre Tempo-Sylvabelle (69-71 rue Sylvabelle, 6e).
Caravane poétique : le 21/03, départ dès 14h au pied du Fort Saint Jean.
Rens. 04 91 31 75 64 / www.scriptorium-marseille.fr
Publié le 09 mar 10 dans Sur les planches
Et Pan !
L’adaptation de Peter Pan, annoncée comme spectacle jeune public et proposée au Gymnase par la compagnie du Vol Plané, nous a révélé une complexité guère attendue, loin de la version édulcorée du Walt Disney de notre enfance.
C’est une version fidèle à celle de l’auteur, James Matthew Barrie, entend-on bruisser dans les couloirs du théâtre bourgeois. Oui, mais quelle surprise quand le Capitaine Crochet apparaît, interprété par la même actrice que la mère des enfants Darling !
Impertinente, la trame psychologique qui se noue ici se révèle troublante pour nos cœurs à peine adultes et nos souvenirs bien éduqués. Dans cette pièce où les enfants jouent l’émancipation en se redonnant paradoxalement les rôles structurants de père et de mère, dans la droite reproduction des modèles sociaux, la mère nourricière devient aussi la femme à abattre. Ainsi, loin des conventions bien-pensantes, l’intrigue a aussi trouvé un souffle nouveau dans sa dramaturgie. L’attribution du rôle de Peter Pan à la talentueuse comédienne Manon Avram, si agile et si précise, renforce avec pertinence le caractère libre et asexué du petit garçon perdu au pays du Jamais-Jamais. On saluera également le choix de comédiens issus du théâtre contemporain, excellant tant dans la diction et dans le jeu que dans la mise en corps (Pierre Laneyrie, Charles-Eric Petit, Chloé Martinon…). Enfin, l’influence cinématographique qui baigne la dramaturgie montée par Stratis Vouyoucas permet aux petits et aux grands de se laisser emmener dans ce conte d’un genre nouveau où les gentils peuvent aussi être les méchants.
Une réussite, en somme, pour un théâtre qui construit sa propre voix, dans une révolution sans bruit — celle de nos imaginaires — et où ce qui est pensé reste vivace et surtout vivifiant.
Texte : Joanna Selvidès
Photo : Agnes Mellon
Peter Pan ou le petit garçon qui haïssait les mères était présenté du 26/02 au 3/03 au Théâtre du Gymnase.
Prochaines représentations : le 2/04 au Théâtre du Golfe (La Ciotat), le 18/05 au Théâtre de l’Olivier (Istres) et le 11/06 à l’Astronef (Marseille)
Publié le 09 mar 10 dans Sur les planches
L’autre est d’enfer
Au Théâtre Marie-Jeanne, les bouffons redonnent leur place aux clowns pour une fable sur l’intolérance, qui reflète avec acuité les travers de la société contemporaine.
On s’infiltre ce soir chez deux clowns. La surprise passée de nous voir assis les observant, Otto Bulle et Emile Le Toc livrent, heureux, leur interprétation de Blanche Neige à l’aide de divers objets prenant vie sous nos yeux : pieds de lampe, balais, vieilles robes de chambre… De mime burlesque dans la plus pure tradition de la commedia dell’arte, le spectacle change soudainement de ton lorsque Khabour déboule sur la piste : l’étranger rentre en scène, « étrange » bien que sympathique. Péripéties et fâcheries rythment la nouvelle cohabitation entre les trois personnages, les rapports se compliquent et les émotions surviennent, faisant émerger çà et là des comportements bien vils. D’une actualité déconcertante, Etranger propose un questionnement sur la tolérance, l’acceptation de l’autre et la peur de la nouveauté qui dérange ce quotidien si rassurant. Sous couvert de poésie, le metteur en scène Patrick Rabier fait ainsi honneur au nom de sa compagnie (« Sam Harkand », en sanskrit, signifie « Ville de rencontres ») en nous plongeant dans une réflexion éthique et philosophique pleine d’humour.
Pascale Arnichand
Étranger était présenté du 26/02 au 7/03 au Théâtre Marie-Jeanne
Publié le 09 mar 10 dans Sur les planches
Césarmania
César, ou comment un prénom vous dresse un homme et le prédestine à la gloire, au succès, à l’excellence. Et même parfois au titre de plus grand emmerdeur du monde.
A tout seigneur tout honneur : Caïus Julius César, fondateur de la lignée et star incontestée de la catégorie. Le Musée de l’Arles Antique nous offre l’extrême privilège de croiser la légende en chair et en marbre. Au milieu des multiples trésors arrachés depuis vingt ans aux eaux du Rhône par Luc Long et son équipe d’archéologues sous-marins, le « franchisseur » de Rubicon trône, impérial (un comble pour celui qui ne fut jamais empereur), écrasant la concurrence. C’est lui et essentiellement lui que le public est venu voir, et le face à face tient toutes ses promesses. Réalisé de son vivant, ce buste dégage une présence humaine saisissante : on ressort de là avec le sentiment d’une rencontre quasiment physique.
Mais la fête n’est pas finie pour les césarophiles, direction l’Espace Ecureuil à Marseille pour une exposition dont nous avions déjà parlé (dans notre numéro 255), mais El Compressor méritait bien une petite piqûre de rappel. De même qu’au Prophète d’Audiard un petit coup de chapeau pour son veni, vedi, vici césaresque.
Pour continuer en beauté, les césaraddicts ont pu s’offrir en prime le grand Jules Muraire. Michel Galabru et Philippe Caubère étaient de passage dans la région pour nous faire vivre un condensé de quinze années d’échanges épistolaires entre Pagnol et Raimu. L’idée d’associer un tel tandem est à mettre au crédit de Jean-Pierre Bernard, qui assure de surcroît le rôle du narrateur et la mise en scène. Le pari est tenu sans mauvais relents d’herbes Ducros frelatées : Caubère est un Pagnol tout en humour et retenue, Michel Galabru relève lui avec succès la plus grosse gageure : incarner sans excès le plus excessif des monstre sacrés. Mais qui d’autre, à part bien sûr Roger Hanin, aurait pu relever le pari1 ?
Enfin, pour ceux dont l’obsession ne connaîtrait pas de limites, césarophages endurcis, pourquoi ne pas terminer par une petite traversée gratuite sur notre tout nouveau César électro-solaire, notre ferry-boat de l’an deux mille qui, depuis le 1er février dernier, relève le pari quotidien d’ignorer la panne ?
Texte : LC
Photo : Maby J.-L_L.Roux
• Exposition César, le Rhône pour mémoire - 20 ans de fouilles dans le fleuve à Arles : jusqu’au 19/09 au Musée départemental Arles Antique (Presqu’île du cirque romain). Rens. 04 90 18 88 88 / www.arles-antique.cg13.fr
• Exposition des sculptures de César : jusqu’au 31/03 à l’Espace Ecureuil (26 rue Montgrand, 6e). Rens. www.fondation-ecureuil.fr
• Jules et Marcel : bientôt à Avignon et Nice. Rens. www.marcel-pagnol.com/actu-jules-et-marcel-on-tour