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Les œuvres d’Étienne Rey dans l’espace public

De l’autre côté du miroir

 

Double actualité pour Étienne Rey, qui a conçu en 2017 deux œuvres pérennes dans l’espace public, l’une à Aix-en-Provence, pour la nouvelle bibliothèque universitaire, et l’autre à Marseille au Carré Saint Lazare. Quand les œuvres d’Étienne Rey surprennent le chaland dans la rue, c’est pour l’extirper de ses pensées routinières et lui offrir quelques secondes d’une expérience esthétique qui embellira le reste de sa journée…

 

La Fondation Vasarely fêtait ses quarante ans l’an dernier et accueillait, dans le cadre de l’exposition Multiplicité, une œuvre d’Étienne Rey qui rendait hommage au père de l’art optique. Trame Élasticité était placée au cœur des intégrations architectoniques, dans la salle dite du Folklore Planétaire, et créait une véritable « polyphonie colorée », pour reprendre les termes d’Agam décrivant son œuvre Double métamorphose III au Centre Pompidou. Cette sculpture cinétique offrait aux unités plastiques « vasareliennes » un miroir qui permettait de renouveler notre regard. Elle trouvait sa place avec justesse, sans rivaliser avec les combinaisons colorées du langage plastique de Vasarely, jouant avec les reflets, le mouvement, la lumière. Notre perception de l’espace et des œuvres en était totalement perturbée, morcelée, hachée, le mélange entre les reflets et la matière plongeant le visiteur dans une confusion optique et sensorielle délicieuse… Si Étienne Rey offrait à Vasarely l’œuvre hommage qui lui seyait si bien, c’est qu’en digne héritier de l’art cinétique, l’artiste joue aujourd’hui des mêmes ressorts que ceux véhiculés par une démarche artistique qui cherchait, dans les années 60, à plonger le regardeur dans une expérience esthétique vertigineuse. Combiné aux techniques actuelles, à l’informatique, au numérique, l’art cinétique peut désormais développer des univers dont les effets sont amplifiés. Les œuvres d’Étienne Rey s’inscrivent dans la descendance de ce mouvement qui, après avoir été dévoyé dans les années 80, retrouvait les faveurs du petit monde de l’art contemporain dans les années 90 et 2000 avec quelques belles expositions, au même titre que les travaux d’Ann Veronica Janssens, Carsten Höller, ou encore Jeppe Hein… Quant au public, il n’a jamais cessé d’aimer ces œuvres qui le prenaient en compte à tel point qu’il en devenait l’un des éléments constitutifs, et presque le sujet…

 

« J’ai cherché à provoquer un comportement différent du spectateur (…) pour trouver avec le public les moyens de combattre la passivité, la dépendance ou le conditionnement idéologique, en développant les capacités de réflexion, de comparaison, d’analyse, de création, d’action. » Julio Le Parc

 

S’il peut montrer son travail au sein des musées et des galeries d’art, les œuvres d’Étienne Rey prennent toute leur mesure en extérieur, dans une relation à l’espace, à l’architecture et dans un format à l’échelle du corps. Elles répondent à la définition « d’œuvres ouvertes » théorisée à la fin des années 50 par Umberto Eco, et qui détermine une œuvre incluant la participation du visiteur, ouverte à l’espace qui l’entoure et à ses variations internes et intrinsèques. Les deux œuvres que l’artiste achevait ces dernières semaines s’intègrent donc dans des espaces urbains pour se fondre dans l’architecture avec et en fonction de laquelle elles ont été pensées. La présence de l’art dans la rue était sans doute le versant politique de l’art cinétique pour Victor Vasarely, qui prônait un « techno-art-social » et un « art pour tous ». À ce titre, celui-ci devait sortir des lieux fréquentés par les élites pour aller à la rencontre du promeneur et investir les espaces libres de la cité. L’œuvre est perceptuelle, elle ne s’aborde a priori pas avec ses connaissances ou son savoir antérieur, elle se contente de lui proposer une véritable expérience phénoménologique au sens où Husserl l’entendait. Plantée au milieu des nouveaux bâtiments de la LOGIREM au Carré Saint Lazare, offerte aux habitants de cet îlot de vie (« un concentré de mixité », dixit le dossier de presse), l’installation Incidences 2017 joue avec le déplacement du spectateur, qui favorise des points de vue différents et propose comme des fenêtres de l’extérieur sur l’extérieur lui-même. Une sorte de voyage de l’autre côté du miroir, qui rappelle celui de Dan Graham dans son installation From Boullée to Eternity (2006), appartenant à la série des petits pavillons de verre, et installée Porte de Versailles sur la ligne de tramway des Maréchaux à Paris. Les structures réalisées en verre dichroïque par Étienne Rey délimitent un espace dans lequel entre le visiteur. Les verres miroitants s’y font face et décuplent notre reflet en multipliant notre présence dans cet espace coloré et instable où tout évolue en permanence en fonction de la lumière naturelle, du moment de la journée, de la position du regardeur, de son point de vue, de ses déplacements. La qualité dichroïque du verre confère aux bâtiments qui l’entourent un aspect également changeant, saisis eux aussi dans une ambiance colorée instable. L’installation fonctionne sans prouesse technique, en dehors des qualités plastiques intrinsèques aux matériaux optimisés par l’artiste, dont il tire tout le potentiel esthétique et peut-être même ludique. L’expérience occasionne une perte de repère, de contrôle, une instabilité visuelle, physique et temporelle qui force le visiteur à croire, l’espace d’un instant, au don d’ubiquité… L’autre module, placé dans le passage d’entrée de la résidence, propose une variante du dispositif et fonctionne avec une lumière artificielle qui monte et qui descend, laissant alternativement apparaître les reflets des bâtiments ou au contraire plongeant l’ensemble dans une image abstraite, floue et colorée. Le regardeur évolue entre images réelles et virtuelles, une surface immatérielle qui transforme le contexte architectural de la pièce.

 

« Les artistes ont donné à voir non plus l’art, mais les moyens de la création (…) À la gravité, ils ont opposé le jeu, à l’élégance et au style l’expérimentation et le hasard, afin de rendre au spectateur, jadis plongé dans le ravissement, le rôle d’interlocuteur et de curieux. » Serge Lemoine

 

Pour la bibliothèque universitaire d’Aix-en-Provence, Étienne Rey vient de terminer le chantier du 1 % artistique pour lequel il a imaginé l’installation Altérité, qui sera inaugurée en septembre prochain en même temps que le nouveau bâtiment. Composée de deux zones (l’ensemble fait 93 m²), elles-mêmes divisées en trois séquences chacune, Altérité se présente sur un plan incliné qui se dérobe au regard du visiteur lors de son arrivée sur le site, et selon son point de vue. Au sol, de fines lamelles en inox poli reflètent à la fois le ciel, le bâtiment de la bibliothèque et l’espace de verdure du site. L’œuvre évolue tout au long de l’année et se modifie au fur et à mesure des saisons reflétant l’état de la nature, les couleurs des cieux hivernaux ou printaniers… Elle témoigne aussi de la déclinaison de la lumière du jour et de la courbe dessinée par la course du soleil et s’appréhende différemment à chaque heure de la journée. Étienne Rey joue avec des matériaux qui impliquent une immatérialité des éléments (brouillard, lumière, brillance) et des phénomènes physiques tels que la réflexion, la réfraction, les jeux de perspective. Ici, le visiteur sera confronté au mirage des reflets, à une image hachurée par les fines lamelles implantées dans le béton. Ce découpage rappelle celui des premières écritures cunéiformes réalisées au stylet. De cette idée originelle liée à la fonction de conservation des livres de la bibliothèque, Étienne Rey a cherché à évoquer sans images figuratives l’écriture et la pensée, matières premières du livre. Altérité ne se laisse saisir que subrepticement, soumise aux aléas de la course des nuages, du déplacement du regardeur, de la lumière ; elle absorbe tous les phénomènes atmosphériques et s’en revêt, laissant ouvert le champ des interprétations.

« L’œuvre n’existe pas indépendamment du spectateur. Mes travaux (…) ne trouvent leur dimension qu’en face du spectateur et son mouvement », disait Jesús-Rafael Soto. Il en va de même pour les œuvres d’Étienne Rey qui s’animent lors de notre passage. Dès lors, se fier à nos sens paraît soudain risqué… Et si, sous leurs atours d’œuvres abstraites cédant au plaisir des jeux visuels, ces incessants changements de perception n’évoquaient pas aussi nos changements d’opinion et les dangers d’une pensée qui se construirait en ignorant le doute ? Ainsi, l’impermanence des œuvres d’Étienne Rey fait écho au virevoltage des opinions, et nous rappelle l’une des premières méditations métaphysique de Descartes : « Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens ou par les sens ; or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. »

 

Céline Ghisleri

 

Rens. : www.logirem.fr/la-fondation/nos-actions/carre-saint-lazare/

Pour en (sa)voir plus : ondesparalleles.org