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L’Interview | Hubert Colas

À l’occasion des trente ans de la compagnie Diphtong, de la reprise du spectacle Kolik et de la prochaine création de Désordre, entretien avec Hubert Colas, directeur de Montévidéo.

 

Tu es à la fois auteur, metteur en scène, acteur et scénographe, comment conjugues-tu ces activités ?

Pour moi, ça commence souvent par la scénographie et les arts visuels. J’ai besoin d’un espace pour diriger les acteurs, où la parole va être prise, où l’acte de l’acteur va être pris ; sans cela, je suis un peu démuni. Être architecte est le premier désir que j’ai eu, correspondre à un espace, avec un espace, pour pouvoir créer. C’est resté une nécessité dans toutes les expressions que je peux avoir. L’écriture est aussi un domaine très délimité, cerné par une architecture : ça se prend sur une page, un carnet, ou sur un ordinateur. L’architecture, c’est une façon d’être guidé, c’est l’endroit où on canalise le mouvement, ça nous apprend à revisiter la ville, à sortir de nos habitudes. La nature aussi est une architecture vivante. Ces activités sont un rassemblement naturel chez moi, les premières sensibilisations que j’ai pu avoir étant les espaces, l’architecture, les arts visuels. J’avais un rapport à l’écriture assez distant, délicat, avec de grandes peurs sur la littérature ; c’est toujours un challenge dans ma vie. L’acte d’être metteur en scène et acteur a été une expression de liberté et d’affirmation par ce que l’art représente dans la nécessité de se confronter aux autres et de tenter de questionner l’existence. L’art est une façon de palper la vie, de sentir ce que représente cette existence, c’est ce qui a aussi guidé la naissance de Montévidéo : partager cette forme de reconnaissance (avec le mot « naissance » dedans) des uns et des autres pour donner vie à un besoin impérieux dans la société, l’époque. L’art est une forme poétique de l’expression, c’est une façon de redessiner la vie d’aujourd’hui autrement que par le politique ou l’économie, c’est une nécessité de plus en plus grande. Il n’y a qu’à voir le nombre de personnes qui désirent intégrer le champ de la création artistique ; ça signifie non pas une opposition au politique, mais une réaction face au politique. L’art est un bien communautaire qui doit se partager, c’est plus possible en France qu’ailleurs, même si on sent bien qu’avec le libéralisme, les forces au pouvoir et l’idée de la mondialisation, on tend de plus en plus à faire comme tout le monde (et surtout comme les États-Unis). Il faut se battre pour garder ce que la France a su bâtir depuis de nombreuses années. Dans le spectacle que l’on reprend, Kolik, Rainald Goetz interroge les valeurs à la fois de l’humanité, de l’art, de la parole, de la science et du désir.

 

Comment en es-tu venu à travailler à Marseille et comment vois-tu cette ville ?

J’ai commencé avec Alain Fourneau pour Temporairement épuisé en 88, puis il m’a proposé de venir écrire ici. J’y ai écrit la suite de mes textes, Nomades, Terre, La Brûlure… tous présentés à Marseille, majoritairement aux Bernardines, mais aussi à la Criée de Marcel Maréchal, et au Merlan d’Alain Liévaux, où j’ai été artiste associé pendant cinq ans avant de créer Montévidéo. Les choses se sont enchainées et j’ai pu assoir ma compagnie à Marseille.

Sinon, malgré une volonté du politique, Marseille a très peu bougé en termes de gentrification. La plus grande difficulté du centre-ville est quand même le ratage de la Canebière ; on ne traverse pas la Canebière avec plaisir. Le problème de Marseille, bien qu’elle s’en défende, est qu’elle a du mal à accepter ses communautés. La puissance de la diversité que représente Marseille et de ce que représente politiquement Marseille au sein d’une nation comme la nôtre est en réalité relativement emblématique de ce que peut devenir une société. Marseille est une ville pauvre où les écarts entre riches et pauvres sont énormes et où le partage ne se fait pas.

 

Qu’en est-il des difficultés de Montévidéo ?

L’ensemble des collectivités exprime clairement une volonté de continuité pour le lieu et ses activités qui sont reconnues au niveau national. Yves Moraine, maire du 6/8, dit haut et fort qu’il ne souhaite pas qu’un immeuble soit construit à la place d’un pôle artistique et culturel. J’espère que le propriétaire acceptera les propositions, soit de poursuivre une location du lieu, soit d’une mise en vente sur laquelle les collectivités pourront se positionner pour envisager un achat.

 

Revenons à ton actualité et notamment à la reprise de Kolik avec Thierry Raynaud, un acteur avec qui tu as beaucoup travaillé…

On a continué de travailler avec Thierry en cherchant à atteindre une certaine forme de fulgurance et de dextérité sur cette parole. C’est un spectacle qui me tient à cœur car il y a un travail de la part de Thierry qui, je crois, à travers ce spectacle, a acquis une maturité d’acteur très grande et une forme d’autonomie, de grâce et de ce que l’on appelle le lâcher prise, de ce que représente la possession d’une écriture, comment elle agit dans le corps d’un acteur ; Thierry est au cœur de cela. Cette figure qui parle n’a pas d’âge, touche tous les sentiments, des premiers balbutiements jusqu’à la mort, c’est une introspection de la part de Rainald Goetz, phénoménale par la langue et par ce que provoque l’écriture en termes de transe, où la musicalité est aussi importante que le propos. C’est une introspection de ce que des mots évoquent, notamment sur le désir et l’appréhension de l’autre. Des choses que l’on peut entendre sur ce que le monde fait aujourd’hui avec l’étranger, l’amour ou la violence. Une puissance équivalente au monologue d’Hamlet. Ce texte est au-delà d’une culture de l’immédiateté, du zapping, c’est un retour aux sources et à la profondeur. La société vers laquelle on tend aujourd’hui a un rapport aux choses d’extrême rapidité, d’une non concentration qui arrange bien les capitaux et le système. Le texte a été traduit par Olivier Cadiot et cela s’entend parfois en termes de réinvention de la langue.

 

Parlons de ta nouvelle création, Désordre. Il y avait longtemps que tu n’avais pas écrit ?

Longtemps que je n’avais pas mis en scène un texte de moi. Désordre, pour ce qui est de la partie que nous présentons au mois de mars (car c’est un work in progress) va, en lien avec MP 2018, parler du désordre amoureux dans le monde d’aujourd’hui. Je me réinterroge sur ce que peut être l’écriture de théâtre. On a pu lire ces derniers temps qu’il n’existait plus d’auteurs de théâtre, mais on devrait plutôt se demander ce que c’est une écriture de théâtre aujourd’hui. L’écriture théâtrale n’a pas suffisamment écouté le mouvement du monde dans lequel on vit. Quand on a créé Une mouette, c’est ce que j’interrogeais en demandant des textes à plusieurs auteurs. Je voulais créer une communauté d’esprits face à la littérature et à ce que pouvait représenter le théâtre. Mais je reconnais m’être trompé : il n’y a pas de communauté, même des gens qui s’aimeraient ne sont pas en « aimabilité ». Qu’on le veuille ou non, les peurs qui possèdent l’humanité sont telles que même des amis peuvent être les meilleurs ennemis du monde. J’ai été confronté à la complexité de mettre en lumière ce que pouvait représenter La Mouette de Tchekhov aujourd’hui, dans la problématique de la littérature et des formes théâtrales qu’il soulevait ; à la problématique du cœur amoureux à l’intérieur de la littérature et de ce que peut représenter un être humain quand il est artiste, quelle confusion il peut avoir sur sa propre représentation. Tchekhov pose ces questions à travers son œuvre, ma proposition était comment y répondre. On n’a pas réussi jusqu’à présent. Il y a un enjeu de vie et de mort. Peu d’analyses sont posées sur la problématique de la dualité amoureuse de l’homme et de la femme, sur le « pourquoi ». Au-delà de la répréhension qu’il faut exercer sur des actes de violence, une question pourrait être posée. Le lieu d’amour de l’homme et de la femme est l’image même de la société, l’image de l’autre, de la différence ; c’est le même problème qu’on a avec la rencontre de l’étranger

 

Propos recueillis par Olivier Puech

 

  • Kolik de Rainald Goetz:
    – les 12 & 13/02 à Montévidéo (3 impasse Montévidéo, 6e).
    Rens. 04 91 37 97 35 / www.Montévidéo-marseille.com
    – les 16 & 17 au Théâtre du Bois de l’Aune (Aix-en-Provence).
    Rens. : 04 88 71 74 80 / www.boisdelaune.fr
  • Désordre : sortie de résidence les 21 & 22/03 à Montévidéo.
Pour en (sa)voir plus : diphtong.com