Natacha Muslera

Le Festival Reevox

L’Interview
Christian Sebille

 

Ce n’est pas la première fois que nous interviewons le directeur du GMEM et, fort probablement, pas la dernière. A l’occasion de la troisième édition du festival multidisciplinaire Reevox, peut-être la plus aboutie, nous avons donc à nouveau souhaité lui donner la parole. Par simple plaisir.

 

Peut-on dire que Reevox est un festival autour de la culture électronique ?
Pour moi, l’électronique n’est pas une culture. Mais elle fait bien sûr partie de la culture de notre temps.  Je pense qu’aucun outil ne détermine une culture. En revanche, un outil peut induire des conséquences dans la culture. Le festival est essentiellement centré sur des propositions faisant usage des technologies. Mais il y a aussi de la danse et d’autres corps artistiques qui ne sont pas forcément liés à l’électronique.

 

L’électronique induit un rapport au virtuel…
La musique est virtuelle. Le virtuel est quelque chose que l’on ne voit pas, mais ce n’est pas lié à l’informatique. Une idée est virtuelle en soi. A partir des années 2000, la technologie nous permet une certaine fluidité de communication. Elle modifie alors notre rapport au monde par cette capacité de pouvoir aller partout à n’importe quel moment : c’est un phénomène culturel. Mais l’outil n’est que lié à l’apparition de ce phénomène… Est-ce que cela influence vraiment la pensée ? L’amour, ça reste l’amour, la haine, ça reste la haine. Le fait d’avoir des outils très développés n’empêche pas que l’on puisse prendre des armes pour attaquer un peuple au nom de je ne sais quelle valeur ou vérité. C’est à peu près la même chose qu’au Moyen-Âge. Nous sommes dans les mêmes paradigmes intellectuels et fondamentaux.

 

Etablissez-vous un point de rupture entre musiques savantes et musiques non savantes ?
Non. Ce sont des étiquettes, des limites. Je suis très clair là-dessus. Par contre, je n’ai pas du tout peur de l’élitisme. Sans élite, on n’a pas de cœur artificiel par exemple, ni de Coupe d’Europe… Quand quelque chose est compliqué, il touche moins de gens, mais que peut-on dire par rapport à ça ? J’ai attendu quarante-cinq ans pour lire Proust, parce que ses bouquins me tombaient des mains. Ce n’est pas pour autant que j’aurais dû remettre en question son existence.

 

Percevez-vous des grandes problématiques actuelles en matière de musique électronique ?
Dans les années 90, on avait du mal à enregistrer quatre pistes en simultané. Aujourd’hui se pose peut-être le problème de l’interaction, de la recherche du jeu, que la musique électronique soit dans un procédé de virtuosité de l’interprétation. La question du geste est désormais importante. D’ailleurs, nous aimons beaucoup la virtuosité en Occident. Quelqu’un tire un trait absolument incroyable et c’est toute la salle qui se lève.

 

Partagez-vous l’idée de l’effacement de l’homme au profit de l’œuvre propre à certains artistes électroniques ?
C’est un peu la manière de produire les musiques d’aujourd’hui. J’ai pas mal d’amis qui font de la musique électronique et qui montent des boîtes de productions pour produire d’autres artistes, etc. Ils ne se trouvent plus dans un rapport de continuité avec leur propres compositions mais plutôt au sein d’une nébuleuse qui bouge tout le temps, d’un réseau. On voit bien que la réalité de la production de la musique aujourd’hui est différente. Il y a énormément de compositeurs qui arrêtent à un moment donné, qui disparaissent, qui font autre chose. C’est la réalité de la vie, et elle a changé. C’est probablement lié à la mondialisation et au fait de zapper. Au lieu d’être quelqu’un dans un village, on est devenu un anonyme dans le monde. Pourquoi parle-t-on partout de territoire aujourd’hui ? Ce n’est pas le territoire qui importe, mais l’identité, ainsi que la perception que l’homme a de l’endroit où il se trouve. Et pourquoi toujours ce fantasme de l’ailleurs ?

 

Croyez-vous aux chocs musicaux ?
Je déteste les chocs, les révélations, les émerveillements. On découvre quelque chose que l’on ne comprend pas, puis un jour on le comprend. Comme je parlais de Proust tout à l’heure… A vingt-cinq ans, je faisais semblant d’aimer Stockhausen alors que j’y comprenais que dalle. Si l’on s’intéresse à quelque chose et qu’on le travaille, on va le développer. Mais la question est de savoir ce que l’on comprend, comment on l’intègre, et comment cette chose que l’on a intégrée peut accompagner notre vie. Aujourd’hui, je n’imagine pas la mienne sans lire, par exemple. Lire et écouter de la musique m’aideront à vieillir et mourir. Concernant le GMEM, mon objectif n’est pas qu’il y ait du monde pendant les concerts, mais que des gens se nourrissent de nos propositions, pour servir l’évolution de la société. Il est difficile de remplir des salles avec de la musique contemporaine. Il convient donc de se poser des questions. Des questions profondes… Par ailleurs, je m’étonne que l’on puisse s’étonner de ce qu’il se passe avec Dieudonné aujourd’hui. Mon travail est de faire en sorte qu’il n’ait pas de public. Qu’il puisse faire ses spectacles, mais qu’il n’ait pas de public. Que les gens se disent que c’est une ordure, un salaud. C’est une direction que je me donne, dans ma vie, mon métier. Je trouve que l’un des sujets actuels les plus pertinents est d’ailleurs celui de la justice, au sens philosophique. C’est passionnant. Je ne suis pas du tout anarchiste : je suis pour un système judiciaire. Je pense même que c’est le centre de la démocratie. Une personne hors d’un champ organisé autour de textes ne peut devenir qu’un fasciste en puissance. Il n’y a pas de liberté sans contraintes. On est étonné quand on décide que sa vie sera un étonnement perpétuel. A l’inverse, on décide de ne plus l’être lorsque l’on définit une vérité. Et c’est la mort de l’autre.

Propos recueillis par Jordan Saïsset

 

Festival Reevox : du 11 au 15/02 à Marseille et Aix-en-Provence.
Rens. 04 96 20 60 10 / www.gmem.org

La programmation jour par jour du festival Reevox ici

 


LA SELECTION DE VENTILO

 

Voar ou l’heure du vertige + Chœur Tac Til

> le 12 à Klap

Performance dansée et musicale signée par la chorégraphe Marinette Dozeville et le compositeur Pierre-Yves Macé, Voar « balaie toute espèce de résignation pour générer un espace commun extrêmement exigeant et terriblement vivant. » Piloté par l’artiste marseillaise Natacha Muslera (également programmée au sein de Pansori), le Chœur Tac Til posera quant à lui, dans l’obscurité, la question de la part de détermination et d’indétermination dans une œuvre musicale.

Touch Screen – Modulation + Emergence

> le 13 à Seconde Nature

Touch Screen, c’est la rencontre entre eRikm et Thomas Lehn dans une réflexion autour de la lutherie électronique et les techniques de compositions qu’elle induit. Une création qui fera même intervenir un outil de contrôle tactile développé au sein du GMEM… La première partie est quant à elle donnée aux compositeurs de demain, élèves des classes d’électroacoustique de la Cité de la Musique et du Conservatoire de Marseille.

 

Murcof & Vanessa Wagner + Into Landscapes (avec Ventilo)

> le 14 à Klap

Moment fort à plusieurs titres. Il s’agit d’abord d’une belle rencontre entre deux pointures, deux grands noms, entre électronique expérimentale et musique classique, « dans une expression des plus minimalistes ». Mais avant, nous pourrons découvrir la création sonore et visuelle de Nicolas Clauss et Sylvain Kassap, « autour de la notion de paysages mentaux ». Et pour clôre la soirée, notre responsable musique exhumera des disques de très anciennes musiques électroniques.

 

Alva Noto + Reinhold Friedl & Franck Vigroux + Justus Köhncke

> le 15 au Cabaret Aléatoire

Belle soirée de clôture du festival où il s’agira, comme à l’acoutumée, de faire se croiser les générations d’amateurs de sensations électroniques. Une rencontre d’ailleurs parfaitement concrétisée l’an dernier par le duo Zanèsi/Rebotini… Mais 2014 n’aura rien à envier à la précédente édition : entre électroacoustique, techno minimaliste, house, musique industrielle, numérique, digital et analogique, c’est tout un monde qui s’invitera ce soir-là à la Friche.

Jsa