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Retour sur <em>La Traversée</em> d’Eva Doumbia au Théâtre National La Criée La vie sans fards © Cie La Part du Pauvre

Retour sur La Traversée d’Eva Doumbia au Théâtre National La Criée

La mort en héritage

 

A travers les écritures de Maryse Condé, Fabienne Kanor et Jamaica Kincaid, trois « femmes, noires et romancières, descendantes d’esclaves », Eva Doumbia et sa compagnie La Part du Pauvre/Nana Triban nous font voyager d’un continent à l’autre, retraçant quatre cent ans d’histoire le temps d’une Traversée éprouvante, forte, belle et puissante.

 

Il est de ces histoires qu’on ne racontera jamais assez. Celle de la traite négrière en fait partie, tant elle a façonné le monde dans lequel nous vivons, posant les bases du capitalisme et des relations de domination entre les sociétés.
A la Criée, « envahie » par les fantômes de La Traversée, Eva Doumbia et sa troupe ont su redonner vie, parole et identité aux victimes de ce passé sanguinaire. Par la musique, le chant, la danse et le jeu, ils ont mis en exergue cette vérité qu’on ne peut omettre : nous sommes tous des descendants d’esclavagistes ou d’esclaves, des filles et fils de colons ou de colonisés, et la conscience de cette différence fondamentale est nécessaire pour repenser les rapports.
Le premier volet fait entendre la voix de l’auteure et universitaire guadeloupéenne Maryse Condé, cantonnée à la catégorie « francophonie ». Avec Segou d’abord, du nom de l’ancienne capitale du royaume Bambara, une saga africaine autour d’une fratrie de quatre frères à une époque où l’islam étendait son influence sur le continent, alors en proie à une double colonisation, occidentale et arabo-musulmane. Puis, La Vie sans fard, roman autobiographique de Maryse Condé (portée par Astrid Bahiya), raconte sa vie et ses passions tumultueuses, rythmées par quatre grossesses, de sa chambre de bonne à Paris lorsqu’elle était étudiante à la Sorbonne à ses débuts d’écrivaine au Ghana. Entre incarnation et narration, le récit suit sa destinée de femme libre et déterminée avec, en filigrane, l’accession au pouvoir de Duvalier en Haïti, la création des Nègres de Jean Genet, le référendum de 1958 en France, la révolution culturelle socialiste menée par Sekou Touré en Guinée et un coup d’Etat au Ghana.
Insulaires, la deuxième pièce, liait Humus de l’Afropéenne Fabienne Kanor avec Petite île, un extrait d’Au Fond de la rivière de l’Américano-Caribbéenne Jamaica Kincaid. Le fantôme d’une esclave déportée d’Afrique et débarquée aux Caraïbes (Atsama Lafosse, très solide) s’avance lentement, directement, « face au pas croyable, l’imaginaire, à la folie, nous opposions la déraison » articule-t-elle, clamant sa colère contre le joyeux bleu de l’océan et du ciel qui tranche si violemment avec le rouge du sang, les deux couleurs s’amalgamant en un violet trouble.
Puis, en contraste, vient se juxtaposer la figure d’une danseuse de carnaval. Nous sommes à Antigua, berceau natal de Jamaica Kincaid, île paradisiaque, repaire de touristes en quête de chaleur, de couleurs et de sourires. Ainsi le public, certainement bon pèlerin à ses heures, se trouve nez à nez face à des contradictions dont il n’a nulle conscience, considéré comme « un être humain repoussant » pouvant s’offrir le luxe d’échapper à sa réalité en se repaissant d’un exotisme bon marché, de façades d’hôtels pompeux, cartes postales derrière lesquelles la misère existe, tangible et pourtant invisible aux yeux des visiteurs de passage.
Cette haine des indigènes envers ces vacanciers ignorant l’obscénité dont ils font montre se déploie plus avant dans la dernière partie d’Insulaires, lorsque Maïmouna Coulibaly, toujours affublée de ses plumes de danseuse de revue, éructe sa rage contre les injustices présentes et passées. Le sous-titre, Seul l’impossible peut m’apaiser, témoigne de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Nulle réparation ne saurait redistribuer les cartes de façon satisfaisante, aucun réconfort n’est envisageable pour atténuer le traumatisme causé par cet héritage souillé. Car les exactions d’hier continuent d’opérer aujourd’hui, de nombreuses fortunes s’étant faites sur la traite d’esclaves, comme celle de la banque Barclays.
Enfin La Grande chambre de Fabienne Kanor, dernier opus de la trilogie, nous ramène en France, sur la côte havraise. Dans une chambre miteuse d’un hôtel médiocre, une femme (Dorylia Calmel) se livre à un homme (Aristide Tarnagda), sa peau foncée lui déliant la langue, réveillant ses souvenirs, rameutant les spectres du passé. La tenancière et femme de chambre de l’établissement, incarnée par Becky Beh Mpala (qui chantait sublimement dans les deux spectacles précédant), converse avec Janon (à qui l’excellente Clémentine Abéna Ahanda prête ses traits), servante des temps jadis, sa maîtresse déboussolée, et la mère de la femme, des êtres en souffrance ne pouvant trouver le repos et hantant les lieux. En effet, ici, on se spécialise dans le « traitement psychologique des revenants » à défaut de se préoccuper des « lésions généalogiques des vivants ».
Cette semaine, baptisée « anticoloniale et antiraciste », fut donc riche théâtralement et dans sa tentative de comprendre et repenser la société. En parallèle des spectacles, une conférence sur l’identité noire au féminin fut donnée en présence de Maryse Condé, tandis que des représentants de l’association Décoloniser les arts se joignirent à Eva Doumbia et sa collaboratrice et sociologue Françoise Vergez, pour débattre de la décolonisation des arts et des imaginaires.
Le théâtre d’Eva Doumbia, vivant, dérangeant parce qu’insoumis, débordant, résolument poétique et politique, affirme sa cohérence et sa nécessité dans le blafard paysage culturel français.

Barbara Chossis

 

La Traversée d’Eva Doumbia était présentée au Théâtre National La Criée du 29/03 au 2/04

Pour en (sa)voir plus : https://www.facebook.com/La-Part-du-PauvreNana-Triban-Eva-Doumbia-177998912248362/