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<em>Jeux et Mensonges</em> à la Galerie Château de Servières Alex de Pauline Bastard

Jeux et Mensonges à la Galerie Château de Servières

Trop beau pour être vrai

 

Il va falloir démêler le vrai du faux au Château de Servières, qui ment depuis quelques années déjà sur sa prétendue identité de « château »… Jeux & mensonges se joue donc des jugements de valeurs tout en déclinant, à travers les œuvres de huit artistes, l’art de mentir et de tromper son spectateur sans bouder son plaisir.

 

« La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée. » (Stendhal)

 

Le « Ceci est un Château » que l’on peut lire sur la façade depuis la deuxième édition de Paréidolie est une facétie signée Michèle Sylvander, un cadeau de l’artiste au Château après son exposition À mon retour je te raconte... Si la phrase fait explicitement référence à Magritte et à sa théorie de la trahison des images, il est moins question ici de mensonge que de souvenir. En effet, ceux qui ont connu l’époque de l’implantation du Château de Servières dans le quinzième arrondissement sauront reconnaître la persistance d’une vision particulière et d’une façon d’aborder l’art contemporain, qui s’est déplacée des quartiers Nord au boulevard Boisson. Y voir une même philosophie qui aura su garder son nom : celui du Château de Servières. Pour l’heure, il s’y trame une exposition pour laquelle Martine Robin a souhaité compléter son commissariat par une carte blanche à Sonia Recasens, commissaire indépendante déjà aguerrie sur ces questions de traquenard et autres bobards artistiques…

L’art et le mensonge entretiennent depuis toujours une relation passionnelle et conflictuelle. Si le mensonge peut être un secret, un canular, une imposture, une tricherie, une supercherie, certains artistes en ont fait le sujet de leur travail, voire leur médium. Le canular téléphonique d’Orson Welles sur les ondes de la CBS en 1938 en est un bel exemple, ou plus récemment les faux documentaires d’Omer Fast.

La question raisonne comme un sujet du bac de philo : l’art est-il faiseur d’illusion ou de vérité ? On sait que Platon tenait l’art pour simulacre, une imitation de la réalité idéale, et condamnait la mimésis et ses prétentions à se faire passer pour le modèle, et user de tromperie et des pires supercheries…

Au Château de Servières, le spectateur entamera une traversée des apparences dans les œuvres de David Giancatarina et Jean-Jacques Horvat. Chacun d’entre eux jouant à imiter le médium de l’autre, ils défient dans leurs parties respectives les lois de la représentation en s’interrogeant sur l’image et, plus encore, sur l’image de la réalité. David Giancatarina propose une série intitulée Manière noire, des images noires qui ne se révèlent qu’après un long moment d’observation. L’œil peine à discerner des objets qui se dégagent faiblement d’un fond et d’une même couleur, conçus dans la même matière. Ce travail, dit l’artiste, est une réflexion menée sur le médium photographique et la disparition progressive mais inévitable du support argentique. David utilise un scotch noir dit de masquage : « L’outil de la censure, l’outil du recadrage de l’industrie graphique du monde argentique. » Ainsi, il pose la question de la véracité des images au-delà du travail de retouche, voire de trucage. Ici, un traitement particulier permet de voir ce que le scotch cacherait autrement, puisqu’à l’image numérique, le scotch efface les formes et les volumes tout en faisant disparaître l’objet. Loin d’être anecdotiques, les motifs choisis par l’artiste pour évoquer la fin d’une certaine photographie à travers les vanités et les cadavres exquis nous font glisser vers l’ère du numérique en jetant un dernier coup d’œil vers la photographie d’hier… En écho aux œuvres de David Giancatarina, celles de Jean-Jacques Horvat assument leur appartenance à la belle peinture et à l’héritage hyperréaliste d’un Chuck Close. Jean-Jacques Horvat peint à partir de photographies qu’il imite jusque dans leurs flous, et brouille ainsi la perception et la réception de ses toiles. Ses sujets relèvent du défi technique dans les effets de matières qu’il cherche à obtenir. Plus encore que l’imitation de la réalité, tout est ici prétexte à peindre et à peindre encore, dans une dextérité et un plaisir du médium presque contagieux… Aux jeux des apparences trompeuses, les petits selfies de Lina Banchetti révèlent celle qui se cache sous le fard d’une jeune fille jouant à l’actrice glamour des années 50. À l’heure du bistouri, seuls les jeux de lumière et une subtile utilisation des poses et du maquillage suffisent ici à se faire passer pour une autre et à remodeler son visage. Quant aux petites céramiques de Nicolas Gilly, elles divaguent et se laissent aller à toutes les excentricités surréalistes.

Moins conventionnel : l’installation de Diane Guyot de Saint-Michel, intitulée Vivez dans une carte postale, scande les phrases obtenues à partir du mélange des lettres de cette injonction dont faisait l’adage une publicité vue dans le métro. L’artiste s’accapare ces anagrammes trouvés par la bande de collégiens avec lesquels elle travaille en workshop et y glisse les gif dérobés sur Snaptchat de jeunes filles s’adonnant aux pitreries en vogue, tête d’ananas ou concombres sauteurs, le tout dans un ricanement aussi entêtant qu’agaçant… Les pancartes qui relatent l’immense vide des revendications d’une jeunesse connectée ont été découpées dans les murs de la galerie d’art, qui devient la matière première et non plus l’aboutissement de l’œuvre d’art. Par cet acte gentillet de vandalisme concédé comme un tag en galerie d’art, Diane Guyot de Saint-Michel poursuit le décorticage des travers d’une époque jouant à des jeux de langage et les supports qu’elle revêt pour crier qu’elle n’a rien a dire… Dans la même lignée, on découvre les œuvres de Marine Semeria, tournant autour des questions d’argent. Par des petits gestes simples mais d’une efficacité redoutable, l’artiste nous met sous les yeux un monde qui nous donne la nausée. Celui du fric et des arnaques bancaires, à l’image de ces banquiers qui ne savent pas comment se défaire des questions embarrassantes et pourtant simples de l’artiste. À l’image de la série de billets de banque blanchis ou de l’installation Made in Bengladesh qui fait que l’on se déteste à chaque fois que l’on entre chez H&M…

Après une série de dessins à la facture classique dont rien, sinon l’incongruité de leur présence dans cette exposition, ne nous mettrait la puce à l’oreille, le visiteur achève sa visite en se vautrant sur les poufs de l’installation de Pauline Bastard. L’artiste nous invite à entrer dans l’intimité d’Alex, un jeune homme dont les différentes vidéos narrent des morceaux de vie. Au milieu de ces vêtements sales, on découvre la vie banale et ordinaire d’un trentenaire dont on ignore pourquoi Pauline Bastard lui témoigne autant d’intérêt… Télé-réalité ou documentaire, Alex est une fiction, un personnage inventé de toute pièce, un quidam à qui un comité d’expert dicte la vie au jour le jour… Pauline Bastard aurait pu être écrivaine si la mise en espace de ses histoires ne faisait pas d’elle une plasticienne à part entière. Ses œuvres flirtent en permanence avec la réalité tout en amorçant une histoire qui vire à la poésie pure. Pour Alex, elle invente une personne qui existe administrativement, sentimentalement, mais qui pourrait finalement être incarnée par différentes personnes. Son projet rappelle celui de Pierre Huyghe et Philipe Parreno, achetant les droits d’un personnage de manga pour le confier à différents artistes et lui donner vie et incarnation. Ici, Pauline Bastard pousse l’expérience avec un être humain, et évoque au passage la question de l’homme augmenté.

Le mensonge adoucit les mœurs, dit-on, et s’il y a certes dans le mensonge une intention de tromper ou de dissimuler sa pensée, personne ne réfuterait le bien-fondé de son utilisation, garante d’une paix sociale et d’un vivre ensemble tolérable. Kant et Benjamin Constant n’ont pas pu trancher la question. Et que l’on se place d’un point de vue moral, religieux, philosophique, sociétal ou médical, difficile de se rallier à un camp, même si la réplique de Benjamin Constant a de quoi nous séduire : « Je ne dois la vérité qu’à ceux qui ont droit à la vérité… » Il n’empêche, si les artistes ont recours au mensonge, qu’ils en usent ou s’en amusent, c’est avant tout pour mettre en évidence un détail de la réalité qui nous échapperait. Pire, une réalité que nous nous complairions à ne pas vouloir regarder en face.

 

Céline Ghisleri

 

Jeux et Mensonges : jusqu’au 1/04 à la Galerie Château de Servières (11-19 boulevard Boisson, 4e).
Rens. : www.chateaudeservieres.org / 04 91 85 13 78