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Gilles Pourtier – A Home is not a House à la Straat Galerie

Au-delà des clichés

 

La (petite) Straat Galerie n’en finit pas d’écrire sa ligne artistique au fur et à mesure d’une programmation aussi étonnante que réjouissante. Des artistes d’ici comme d’ailleurs y présentent des projets qui trouvent en cet espace l’occasion de déployer un propos concis. Qui a dit que la taille comptait ?

 

L’exposition personnelle de Gilles Pourtier à la Straat Galerie s’inscrit dans le cadre du festival La Photographie Marseille #7, qui réunit près de vingt-cinq évènements autour de la photographie pendant plus de trois mois. Un moment entièrement dédié au huitième art où sont également mises à l’honneur des figures locales comme Pascal Grimaud au FRAC et Geoffroy Matthieu à la Friche La Belle de Mai. Une belle programmation qui, quelques mois après les Rencontres d’Arles, a le bon goût de revenir à ce médium…

 

« Que reste-t-il lorsque tout a déjà été photographié ? Lorsque des décennies d’enregistrements photographiques semblent avoir épuisé tous les sujets, l’ensemble des mises en scène imaginables et la totalité des angles de vue possibles ? Que reste-t-il lorsque le réel semble exténué à force d’avoir été redupliqué ? Il reste la photographie elle-même. »((Communiqué de presse de l’exposition Qu’est ce la photographie ? Commissaire : Mnam/Cci, C. Cheroux. K. Ziebinska-Lewandowska 4 mars 2015 – 1er juin 2015 Galerie de photographies – Centre Pompidou, Paris))

 

Gilles Pourtier n’est pas le photographe que l’on croit car il n’est jamais là où on l’attend. Sa pratique, qui ne se cantonne pas aux formes de la photographie, questionne cependant les liens qu’entretiennent les images avec les outils photographiques. Plus largement, toutes les images sont envisagées par le truchement de l’écran et de l’appareil photo, et l’ambiguïté, si elle existe, commence par cela. Des images devant lesquelles le visiteur hésite parfois entre dessin et photo. Dans Le Tombeau de Minoru Yamasaki, montré lors de l’exposition des résidents des ateliers de la ville en 2015, le doute était déjà présent… Le triptyque montrait des tirages sur lesquels on voyait deux feuilles de papier pliées et recouvertes de traces, comme des torchons suspendus après avoir essuyé quelques salissures noires. Peut-être une référence tacite aux expériences surréalistes et à celles de Max Ernst en particulier dans l’utilisation du frottage. Une feuille de papier, posée sur une surface la moins plane possible, récupère toutes les aspérités par le frottage d’une mine graphite et commence à créer des mondes imaginaires… Ces expériences empreintes de surréalisme, on les retrouve à la Straat Galerie dans les collages obtenus à partir des morceaux de photo réagencés de l’œuvre Endless Boardslide. En déconstruisant puis en reconstruisant une forme, l’artiste déjoue l’objectivité photographique et se défait des liens intimes qu’elle entretient avec la réalité pour opérer une déréalisation du sujet et utiliser les bouts de photo comme des morceaux de matière. Dans ce cas, Gilles Pourtier recompose une forme qui évoquera pour certains Marcel Duchamp et son Nu descendant un escalier. Le sujet de la photo originelle demeure incertain, mais l’on devine un traitement particulier : surexposition, utilisation du négatif, brûlage, solarisation, rayographage résultant d’une expérimentation opérée sur le médium lui-même… Car, tout porte à croire que la photographie constitue finalement pour Gilles Pourtier plus un matériau qu’un médium. Dans la série Kelly, Marcel, Carlo (dessins réalisés avec des feutres en 2011), Gilles Pourtier extrait des éléments d’architecture brutaliste et les dessine en réutilisant les codes de représentation inhérents à la photographie — le cadrage, le point de vue et le zoom, qui finit d’abstractiser le sujet. Le traitement en trichromie, emprunté aux écrans LCD, crée une vibration qui anime la surface de la feuille et rend l’œuvre presque cinétique… S’il s’agit de dessin, Gilles Pourtier revient au médium photographique par l’évocation de l’écran ; il aime jouer de cette ambivalence entre dessin, photo et collage, entre image bidimensionnel et tridimensionnel, entre le sujet et le médium. Il en résulte une prise de distance vis-à-vis de l’objet photographié de la part du regardeur, qui aura toujours du mal à croire à la véracité du sujet photographié, pour le moins étrange…

 

« L’accouplement de deux réalités en apparence inaccouplables sur un plan qui en apparence ne leur convient pas. » Max Ernst

 

Il est donc beaucoup question d’architecture dans l’exposition A Home is not a House, qui est aussi l’occasion de présenter le livre Barn Raising, édition réalisée avec les artistes Guillaume Gattier et Sandro Della Noce, montrant une série de photographies prises lors d’une résidence en Gaspésie (Canada). Le livre dresse l’inventaire, à la façon des livres d’Ed Ruscha, des granges particulièrement présentes dans les paysages québécois. Au regard du monde actuel, les constructions du grand tirage intitulé Grange (de Station Laurier à Pontbriand #1) semblent appartenir à une autre époque. Elles demeurent en élévation et s’érigent comme les symboles de paradigmes sociétaux, économiques et culturels révolus. À l’instar de la série d’Yves Marchand et Romain Meffre The Ruins of Detroit, des images des ruines de Detroit, ancien fleuron de l’industrie automobile, les ruines en puissance dans le cas des granges de Gaspérie témoignent de revers économiques laissant derrière eux les vestiges d’un monde qui ne suit pas le cours des choses… La grange, qui n’en finit pas de plier sans rompre, témoigne d’une résilience à toute épreuve et figure comme l’image d’une société qui ne pliera peut-être pas face aux dictats du capitalisme. Le dessein de l’artiste est sans doute d’en rendre compte, d’en garder la trace et, dans le cas de Gilles Pourtier, cette trace existera sous différentes formes, mais toutes poseront sur le monde un regard aussi étonné que bienveillant.

 

« Si la peinture reste le principal mode d’expression de Ruscha, la photographie est néanmoins pour lui un processus fondamental. Une opération pour mettre les choses dans l’ordre du presque rien, un rien auquel il donne une étendue, une épaisseur et un caractère énigmatique qui lui permettent de dépasser la question purement formelle du médium et de continuer à fasciner les plus jeunes artistes. » Marie Muracciole

 

Céline Ghisleri

 

Gilles Pourtier – A Home is not a House : jusqu’au 16/12 à la Straat Galerie, Marseille (6e), dans le cadre du festival La Photographie Marseille.
Rens. : 06 98 22 10 85 / www.straatgalerie.com

Pour en (sa)voir plus : www.gillespourtier.com