Chris Watson

Festival Sons de Plateaux #8 au GRIM

Des hommes et des lieux

Archivage, mondialisation, bouleversements écologiques, domination de l’écrit face à l’oral… La pratique du field recording (enregistrement de terrain) demeure à plus d’un titre au centre des préoccupations contemporaines et de la dernière édition, toute particulière, du festival Sons de Plateaux. Mais, à l’image d’un renouveau de la pratique porté par des personnalités comme Chris Watson, il ne s’agit ici ni de conservations ni de patrimoines, mais bien de véritables compositions en prise avec leur temps. Un tour d’horizon s’impose.

 

L’environnement et son influence. L’une des problématiques centrales de la musique du XXe siècle. De Debussy à Schaeffer jusqu’à Brian Eno et Chris Watson… L’environnement est là, plus ou moins intrinsèque à l’œuvre, témoignant de la reconnaissance du son en tant qu’entité musicale à part entière. Le son, essentiel et autonome. Le son, qui n’a pas attendu l’apparition de l’homme pour être au monde. Le son, devenu océan insondable.
De fait, lorsque l’on prend conscience que la musique est partout où l’on veut qu’elle soit, c’est un univers fascinant qui se dévoile à l’enregistreur de terrain. Cet aventurier qui parcourt le monde pour capturer le vent dans les branches, le craquement des glaciers, la foule, les sifflements d’un dauphin d’eau douce ou les battements d’ailes d’une chauve-souris… Une pratique d’ailleurs devenue « populaire » qu’assez récemment, car, incontournable dans le domaine de l’ethnomusicologie, le field recording sert d’abord à conserver une archive sonore de particularismes liés à l’oralité. L’on distingue donc trois domaines différents : le document d’archive (à usages divers), l’ethnomusicologie, la composition. La nouvelle édition de Sons de Plateaux fait place à cette troisième dimension. Une édition en forme de consécration : en plein dans les problématiques du festival (« Faire du son pour le spectacle vivant, faire du son un spectacle vivant »), elle fait venir des pointures.
Chris Watson est la star du genre. Fondateur du célèbre groupe d’indus Cabaret Voltaire, il a depuis longtemps laissé tomber les studios et les synthés pour des micros d’extérieurs et des chaussures de marche. « Ecouter est pour moi un processus très créatif. Nous passons la plupart du temps dans la négativité, à gaspiller de l’énergie pour masquer des sons », déclarait-il à The Wire. Ses travaux pour une chaîne de la télévision anglaise lui feront découvrir sa nouvelle passion, dont il repoussera les limites dans des documentaires naturalistes pour la BBC (Life, Frozen Planet…) et des disques devenus de véritables références, via un label qui n’en est pas moins une (Touch). Il ouvre ainsi la voie à une nouvelle génération d’enregistreurs de sons qui utilise les sons de la nature (découpés, mélangés, sélectionnés, agencés) dans de véritables compositions, non sans rappeler la musique concrète d’antan. « En évitant l’évocation d’une nature accueillante et chaleureuse, il rend toute leur sauvagerie à des milieux dont les sons n’ont pas été domestiqués », écrit Alexandre Galand dans Field Recording (Le Mot et le Reste) à propos du disque Weather Report. Son dernier fait d’arme, El Tren Fantasma, est tout bonnement fascinant, tant par le concept que la réalisation, et poétique à plus d’un titre. Il retrace l’un de ses voyages sur une ligne ferroviaire mexicaine mythique vouée à la fermeture, tendue entre le Pacifique et l’Atlantique. Un véritable symbole : voyageur insatiable, à l’intersection entre l’homme et la nature, dans sa frénésie fantomatique, le train avale des paysages entiers. On écoute cette œuvre-monde comme un livre, et il nous tarde grandement de la redécouvrir en multidiffusion à Montévidéo, ainsi que d’assister à la conférence donnée par son auteur. Une chance. D’un autre côté, des musiciens intègrent eux aussi leurs enregistrements de terrain à de nouvelles formes musicales, mais aux côtés de lutheries facturées par la main de l’homme. Pour un résultat tout autre. Jozef Van Wissem « interprétera une version live de Station of the Cross, une pièce mélangeant luth et enregistrements d’annonces d’aéroports et de gares, utilisés comme une analogie du pouvoir religieux », annonce la com’. Entre autres rendez-vous bienvenus (séance d’écoute, atelier…), le grand Mike Cooper, sur une autre branche, oscillera entre folk/blues autour de sa pièce vidéographique en forme de voyage Planet Pacific-Pieces of Heaven ?... Paradisiaque ou infernal, sauvage ou domestiqué, c’est tout un monde à redécouvrir.

Jordan Saïsset

 

Festival Sons de Plateaux #8 : du 22 au 24/05 au GRIM/Montévidéo (3 Impasse Montévidéo, 6e).
Rens. 04 91 04 69 59 / www.grim-marseille.com

La programmation jour par jour du festival Sons de Plateaux ici