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Fabrice Lextrait – <em>La Friche, terre de culture</em> (Sens et Tonka Éditeurs) Fabrice Lextrait-La Friche terre de culture

Fabrice Lextrait – La Friche, terre de culture (Sens et Tonka Éditeurs)

Le temps de la récolte

 

Dans un pavé de 500 pages, La Friche, terre de culture, Fabrice Lextrait met en récit de la complexe et lumineuse histoire du lieu.

 

Personnage haut en couleur bien connu sur la scène culturelle marseillaise, Fabrice Lextrait est l’un des fondateurs de la Friche et des Grandes Tables, dont il est le directeur. Il a également été chargé de mission à la culture auprès de Michel Duffour entre 2000 et 2002, et occupe le poste de Directeur général adjoint des Ateliers Jean Nouvel.

Il est l’auteur du rapport Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets pluridisciplinaires… : une nouvelle époque de l’action culturelle (La Documentation française, Paris, 2001), ainsi que de l’ouvrage Nouveaux territoires de l’art (Sujet/Objet, Paris, 2005). Renaud Vercey, qui illustre les pages de ce bel ouvrage, est quant à lui photographe, vidéaste, concepteur multimédia et webmaster.

À l’occasion de l’anniversaire des vingt-cinq ans de la Friche, ce livre raconte au fil des pages le développement du lieu, et son histoire, sous toutes ses facettes. Mais c’est avant tout un ouvrage qui vise à montrer le collectif à travers des entretiens réalisés avec trente-sept artistes et vingt-et-un producteurs, présents ou témoins de l’histoire de la Friche. Fabrice Lextrait nous livre le récit d’une aventure avant tout plurielle, d’un lieu d’expérimentation artistique ouvert aux publics, faisant des tentatives, des essais, des œuvres qui, hors des cases, se rapprochent d’une volonté de démocratisation culturelle et de démocratie des cultures. Il faut le dire : les citations choisies pour illustrer chaque pan de vie du lieu marseillais ravissent nos papilles littéraires.

L’aventure de la Friche ? C’est d’abord des frichistes, nous raconte l’auteur. Une aventure faite de rebonds, de péripéties, où l’entrée et la sortie des personnages (et des capitaux) va modifier le lieu et l’histoire des espaces.

L’ouvrage est constitué de différentes strates relatives à son histoire. D’abord à travers une genèse : son implantation dans l’ancienne manufacture de tabac de la Seita, quand Philippe Foulquié, Christian Poitevin et Alain Fourneau vont rechercher des lieux où établir un projet nomade d’expérimentation artistique, en friche…

Puis, nous sont rappelés les principes de la Friche, la pierre angulaire qui dicte le développement du lieu jusqu’à aujourd’hui. Lieu de la parole d’artistes, refusant l’institutionnalisation et cherchant toujours à bousculer l’ordre établi, la Friche s’est forgée autour de la permanence artistique, c’est-à-dire dans un but de toujours abriter des artistes en résidence. L’autre principe fondateur du lieu, c’est la réversibilité des espaces : une salle de concert doit pouvoir être un lieu d’exposition et/ou un bar, selon les nécessités. La Friche en tant que lieu est donc un dispositif, malléable, où l’on fait appel à la maîtrise d’usage des artistes pour modifier et faire évoluer ce grand terrain de jeu urbain. Ces grands principes s’illustrent dans les paroles des artistes et producteurs interrogés par l’auteur. Ces entretiens nous montrent aussi que la Friche est construite pour être « terre de débats » : dans sa gouvernance, elle s’est attachée à être la plus horizontale possible, et à revendiquer son statut d’incubateur à expérimentations artistiques. Elle affirme et travaille donc sa singularité, en mettant toujours au cœur de sa démarche la place de l’artiste dans la ville.

Ensuite, l’auteur s’attache à raconter et évaluer les mutations spatiales de l’architecture du lieu et les tentatives de création d’un projet urbain, pour créer des liens avec le quartier, la Belle de Mai et, plus largement, avec la ville. On a ici retenu la forte influence de l’architecte Jean Nouvel, ainsi que l’importance des ressentis d’artistes dans les évolutions architecturales.

Puis l’auteur remet en perspective l’histoire des lieux avec les politiques publiques et urbaines qui ont initié, reconnu et valorisé les activités et les espaces de la Friche, aujourd’hui reconnue comme laboratoire d’expérimentation en termes de réhabilitation urbaine d’interstice spatial. La question des publics est enfin abordée, ainsi que celle des usages de l’espace. On retrouve le principe d’ouverture à tous et aux pratiques artistiques urbaines, ainsi que le souhait de faire de la cuisine et de la gastronomie une culture à valoriser. Le concept même de participation, galvaudé au fil des opérations urbaines, est ici questionné en permanence dans une volonté permanente de réappropriation des lieux par le public et les résidents.

Pour finir, Fabrice Lextrait met en perspective le futur des lieux avec le contexte actuel de désengagement de l’État. Ses fonctions de service public et les coupes drastiques de budget dans l’ensemble du secteur culturel. Le futur de la Friche, c’est aussi réussir à dépasser la simple concentration d’espaces et d’activités créatives pour aller vers un district culturel qui mettrait en synergie la vivacité des Archives municipales, du Centre Interrégional de Conservation et de Restauration du patrimoine, de l’INA et du pôle dédié aux industries culturelles. Le souhait de s’intégrer et de s’ouvrir au maximum est également renouvelé, à l’instar de l’interconnexion forte avec le Gyptis. Le projet urbain de revitalisation urbaine « Quartiers Libres » représente quant à lui un espoir de création à l’échelle des quartiers Saint-Charles et Belle de Mai.

La Friche est donc un emblème post-industriel de la culture de/en ville. Elle fait figure de pionnière, de modèle, qui a réussi à négocier entre le fait de rester fidèle à des principes (où l’artiste est en première place) et une logique de développement financée. Désormais, elle abrite et reçoit la multitude, elle cherche à attiser le débat public, et continue à produire et montrer des œuvres qui touchent, dérangent…

Ce pavé, on le conseille donc à tous, usagers de la Friche, amoureux de Marseille ou étudiants, qui se délecteront probablement des multiples références savamment cachées par son auteur.

 

Florence Pondaven

 

Fabrice Lextrait – La Friche, terre de culture (Sens et Tonka Éditeurs)