143 rue du désert 

Œuvres (vidéos, dessins, récits...) de Driss Aroussi, Hassen Ferhani et Dalila Mahdjoub

Le numéro d’une rue du désert récèle quelque humour absurde et kafkaïen : c’est que le désert est l’incessant, le sable qui coule, et que les mots sont des bornes impossibles dans cet infini. Cet humour ou ce paradoxe est présent dans le portrait de Malika et de son café pour routiers dans le désert à travers les éléments qui accompagnent le nouveau film d’Hassen Ferhani. Le désert n’est donc pas vide, mais rempli d’histoires. Le travail du casseur de pierres, qui est celui d’un Sisyphe chez Driss Aroussi, ne se suffit pas du mythe et de sa résonnance interminable, car là se noue l’esthétique la plus profondément matérialiste, la plus complexe. Au lieu du désert comme une surface unie, c’est un plan morcelé et disjoint. Habitée par quelques documents écrits qui font l’histoire de son père, de sa famille, Dalila Mahdjoub reste au plus près d’une économie du geste pour parler de l’histoire coloniale entre la France et l’Algérie dont elle fait littéralement ‘tomber’ le langage.

"Cette exposition fait partie des projets que nous pensons par rapport au quartier de Belsunce où la Compagnie est implantée. Une fois par an en effet, nous pensons une exposition par rapport à notre contexte quotidien (et ce n'est pas nécessairement une exposition touchant le post-colonial, l'immigration, le monde arabe, cela peut être parfois une exposition ciblant le public enfant et familial, comme l'exposition de Flop, Heureuses Lueurs, qui avait eu un tel succès. Les trois artistes de 143 rue du désert vivent à Marseille et nous sommes heureux de les réunir et de leur donner cette visibilité."


La Compagnie
Du 18 mai au 28 sept. : mer, jeu, ven 15h-19h - sam 11h-19h et 15h-19h Mer-sam 15h-19h + sur RDV au 04 91 90 04 26 ou à info@la-compagnie.org
Entrée libre. Entrée libre
http://www.la-compagnie.org/
19 rue Francis de Pressensé
13001 Marseille
04 91 90 04 26

Article paru le mercredi 12 juin 2019 dans Ventilo n° 431

143 rue du désert à la Compagnie

La cour des mirages

 

Passez les portes de la Compagnie, et tout peut arriver : déguster un gâteau au pavot, croiser Oussama qui semble sortir des films présentés dans l’exposition, s’énamourer de Malika ou d’un anti-héros perdu au beau milieu du désert une masse à la main…

  Pour l’immanquable 143 rue du désert, Paul-Emmanuel Odin a réuni trois artistes vivant et travaillant à Marseille : Driss Aroussi, Hassen Ferhani et Dalila Mahdjoub. Le 143 rue du désert n’existe pas, mais c’est l’adresse à laquelle vous trouverez le café pour chauffeurs routiers de Malika. Malika vit ici, au milieu du désert, seule, et elle s’occupe depuis toujours de ces voyageurs du travail qui cheminent par chez elle pour faire une halte au milieu de nulle part. À travers deux films et un diaporama, Hassen Ferhani campe le décor et l’ambiance de cette existence où se mélangent l’absurde et l’essentiel, au milieu des objets bariolés qui entourent la charismatique Malika et des nappes cirées qui colorent cet univers hors du temps… C’est aussi au milieu du désert que Driss Aroussi filme son oncle, personnage mythologique d’une contemporanéité acquise à d’autres réalités. Driss Aroussi assimile son oncle casseur de pierre à Sisyphe ; il en fait le personnage maudit par les dieux et condamné à ramener chaque jour son rocher en haut d’une montagne. Punition éternelle pour avoir fait preuve d’irrévérence envers les puissants. On se demande à quel outrage s’est adonné cet homme, de la bouche duquel s’échappent les mots d’un poète... Figure de l’absurde tout autant que miracle du soleil qui se lève tous les matins pour disparaître le soir, l’œuvre de Driss Aroussi est une très belle ode au sens de la vie… Qui mieux que Paul-Emmanuel Odin pour se confronter à la réalité d’un territoire et d’une histoire que beaucoup voudraient ne pas voir ? Ne pas avoir à la regarder dans les yeux consisterait-il à faire taire les maux d’une société où nous sommes loin de naître libres et égaux en droits ? À Belsunce, cette réalité se vit tous les jours, il est donc naturel de la retrouver dans les œuvres. Subtilement, joliment, poétiquement, les petites lettres des films de Dalila Mahdjoub tombent et se mélangent. Des petits films d’animation qui puisent dans le récit familial où se racontent les suites d’une décolonisation vraiment longue à digérer, ici à Marseille où la famille de Dalila a passé toutes les étapes de l’intégration française.  

Céline Ghisleri

 

143 rue du désert : jusqu’au 27/07 et du 28/08 au 28/09 à la Compagnie (19 rue Francis de Pressensé, 1er).

Rens. : 04 91 90 04 26 / www.la-compagnie.org/