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Identité remarquable | Pierre-Laurent Bertolino & FeM Collectiu

Solide comme le faire

 

Depuis Marseille, une nouvelle étoile brille depuis 2014 dans l’horizon bouillant des pratiques artistiques et intellectuelles des Pays d’Oc. Présentation avec Iris Kaufmann et portrait du musicien Pierre-Laurent Bertolino, membres actifs du FeM Collectiu.

 

Contraction en provençal maritime de l’occitan fasem (« nous faisons »), le collectif FeM a initialement vu le jour sous l’égide d’Iris Kaufmann dans le but de « réinventer chaque jour l’appartenance culturelle à travers la réappropriation des pratiques. » Une façon de valoriser « l’expérimentation enracinée » en faisant le pont entre des musiciens d’ici et d’ailleurs, entre hier et demain, entre des pratiques anciennes et d’autres plus récentes. Un positionnement qui prend tout son sens grâce à un fil conducteur robuste, ce même fil dressé au-delà des soucis esthétiques et des distinctions sociales : la culture. Plus précisément : la culture occitane, qu’elle soit provençale, languedocienne ou gasconne. Un défi de taille, car si aujourd’hui beaucoup de monde connaît au moins un nom de groupe de musique ou un artiste qui touche de près ou de loin à l’occitan, il est un doux euphémisme de dire que les affaires ne vont pas bon train en la matière, dans un pays sclérosé sur tout ce qui touche aux cultures jugées « minoritaires » de l’intérieur (ou pas)… D’où la pertinence chaque jour un peu plus prégnante d’une structure qui supporterait autant la production que la diffusion et l’accompagnement à la création d’une œuvre, littéraire ou musicale par exemple. Il reste donc tout à réinventer. « Musique traditionnelle est déjà en soi un terme que j’emploie relativement peu. Il fait sens à l’intérieur d’une communauté, mais peut également être aujourd’hui synonyme d’une certaine forme d’élitisme. C’est pour ça qu’à travers d’événements comme Le Chant au Comptoir, nous avons eu envie de réintégrer ces musiques dans des lieux populaires, dans lesquels tu peux toucher des gens qui ne vont pas forcément voir des concerts ou des spectacles. » Inspiré par le modèle breton des Kan B’ar Bistro, les Cant a la Taverna (Chant au Comptoir) invitent un(e) chanteur(/se) traditionnel(le) au comptoir, en dehors de cadres normés par la représentation scénique, dans un souci originel de réappropriation culturelle. Une initiative salutaire, à mille lieues des politiques binaires toujours promptes à juger sur ce qui relèverait du « culturel » et ce qui n’en serait pas. Pour briser la glace, FeM possède de sérieux atouts au magasin : des polyphonies électroniques de Uèi en passant par la musique populaire italienne de Gli Ermafroditi et les plages instrumentales de Pierre-Laurent Bertolino (voir ci-contre), jusqu’aux expérimentations traditionnelles d’Asondar, le collectif multiplie les initiatives et les rencontres, allant jusqu’à impulser la réédition des Textes occitans commentés de la Commune de Marseille signés par Claude Barsotti, auteur et ancien journaliste de La Marseillaise… Ainsi, ils en témoignent : faire pour avancer, faire pour exister, la formule semble ici toute trouvée.

 

Jordan Saïsset

 

Rens. www.fem-collectiu.com

 


 

Demain, la vielle

 

Discret mais essentiel, le vielliste marseillais Pierre-Laurent Bertolino trace sa route depuis vingt ans sur les chemins de traverse.

 

Vers le milieu des années 90, lorsqu’il bricole avec son ami Sam Karpienia les premières formes de ce qui deviendra Dupain en assemblant lyrique occitane et synthétiseurs peu onéreux, Pierre-Laurent alias Pierlau ne se doutait pas une seconde qu’il deviendrait vielliste professionnel. Mais la roue tourne. On le retrouve ainsi vingt ans plus tard avec une bonne poignée de projets en poche et un album contemplatif en duo avec le flûtiste breton Gurvant Le Gac. Cela après avoir parcouru les petites et grandes scènes d’ici et d’ailleurs avec Dupain, composé pour le grand écran (notamment le documentaire Le Dernier Continent, sur la ZAD), sorti un bel opus en solo et rebattu les cartes entre ce qui devrait être « traditionnel » ou pas. « L’idée de musiques traditionnelles est un peu ambiguë, je n’ai jamais vraiment réussi à la comprendre. D’autres musiques que l’on écoute aujourd’hui, comme le rock ou le jazz, étaient là bien avant notre naissance, elles devraient donc aussi être considérées comme des musiques traditionnelles. J’ai beaucoup écouté de musiques dites traditionnelles, je comprends qu’il y ait des codes, je respecte ça, mais je ne les ai pas forcément, je ne les développe pas. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas appris à jouer de la vielle dans un cadre traditionnel. C’est quelque chose que j’ai un peu absorbé à ma manière. »

Par cette même voie, Pierre-Laurent est parvenu à ancrer durablement les sonorités séculaires de son instrument dans le paysage maritime provençal, un paysage minéral battu par le vent et l’histoire, rouillé par le sel, figé dans l’éclat de son éternel soleil. Mais la vielle, c’est d’abord tout un monde. Un monde parallèle : celui du son continu, celui des instruments à bourdon. Quelques gestes sur la manivelle, sur la machine, la matrice, et les fantômes commencent déjà à se dessiner autour de vous. La vielle devient donc la clé d’un univers parallèle, une autre dimension, dans laquelle s’entrechoque la mémoire des hommes. La mémoire des ouvriers bien sûr, présente dès les débuts de Dupain. La mémoire des paysans provençaux dans les ciné-concerts initiés par Cinémémoire. Enfin, la mémoire de tous ceux que l’histoire piétine ou force à l’exil.

Ainsi déboule la seconde pierre angulaire de la pratique de Pierre-Laurent : le blues. Oui, le blues. Incontournable jusque dans sa façon d’être au monde, de parler, de se mouvoir. Quelque chose de viscéral, comme un héritage direct lié à la cosmogonie populaire. « Quand je parle du blues, c’est le blues en général, pas forcément celui des États-Unis. Je parle d’une musique ancienne et en même temps très ancrée dans le présent. Une musique dont on sent les tripes, la vie, ses côtés durs tout autant que ses aspects joyeux. Une musique de laquelle se dégage de l’énergie et de la mélancolie sans que ça soit triste. Un blues universel, avec des éléments propres à chaque ville, chaque région, chaque région du monde. » Ce n’est pas Lumes, l’album instrumental du duo Bertolino-Le Gac, qui le contredira : il transpire le blues. Difficile, d’ailleurs, d’en parler correctement, d’y mettre les bons mots : c’est quelque chose qui se ressent, qui se transmet entre les lignes, au creux des gestes. Ceux de Pierre-Laurent, force tranquille, vielle en main. Ceux, aériens, du souffle de Gurvant, que les flûtes traversières (en bois) d’origine celtique façonnent. Un sentiment étrange que ne trahit pas la présence de l’électronique. Un sentiment humain qu’il convient à chacun de faire sien. Pour se passer des mots, et profiter du paysage.

 

Jordan Saïsset

 

Le Duo Bertolino-Le Gac présentera son album Lumes le 8/06 à l’Alcazar (58 cours Belsunce, 1er) et jouera en concert le 9/06 à la Cité de la Musique de Marseille (4 rue Bernard Dubois, 1er).
Rens. www.citemusique-marseille.com / www.bmvr.marseille.fr