Ventilo n°294
du 22 février au 6 mars
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Ford (Tigercity, Airbird) et Lopatin (Oneohtrix Point Never, KGB Man), rassemblés par le culte des synthétiseurs, livrent ici un album obsédant, tant contemplatif que dansant. Une carte postale hybride électro/synth pop/funk 80’s, qui rendrait hommage à la technologie, de la VHS au tout numérique, du sample à l’analogique. D’abord étrange car détonnant dans le paysage actuel, ce nouvel opus s’écoute en boucle, jusqu’à immersion totale. En gros, cet été, endormez-vous à quatre heures du mat’ devant un clip de Scritti Politti et vous comprendrez le délire.
JSa
13 & God n’est autre que l’union de Themselves (le beatmaker Jel, et Doseone, probablement le meilleur rappeur sur Terre, déjà rentré dans la légende) avec The Notwist (les boss de la pop allemande). Deux formations incontournables. L’une a su faire évoluer le hip-hop via l’excellente sphère Anticon, qui aura considérablement marqué les années 2000, l’autre a su traverser deux décennies pour se retrouver parmi les groupes indie phares issus des années 90. Une fois de plus, leurs expériences polymorphes vous ouvrent les portes d’une musique tour à tour piquante et douce — en un mot : humaine.
JSa
Signé sur le prestigieux label de Damian Lazarus, Crosstown Rebels, le duo canadien Art Department s’est fait remarquer en 2010 grâce à l’excellent titre Without You, véritable bombe deep-house aux basses rondes et hypnotiques. Armé de morceaux sexy et lancinants, souvent emmenés par la voix suave de Kenny Glasgow, voire par celle de l’Américain Seth Troxler, le tandem revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec un premier album jouissif, où la musique sait prendre son temps et où les montées se font discrètes. Le futur de la house ? Pourquoi pas !
MD
Ce qui impressionne le plus dans ce premier album du quatuor de Portland, ce n’est pas la sauvage énergie, le rock garage façon MC5, mais plutôt la capacité du groupe à passer aussi facilement de cette électricité furieuse aux ritournelles pop aussi légères que psychés. Sous ses aspects trompeurs de grand fourre-tout, Expanding Anyway offre une maîtrise rare des registres et de l’instrumentation, de la guitare noise au synthé pop en passant par le ska mutant et les cocottes proto-funky. Un joyeux bordel et un vrai délice pour tous les rockeurs qui écrivent dans la marge.
nas/im
Dj T – The pleasure principle (Get Physical)
M.A.N.D.Y – Body language vol.10 (Get Physical)
Huit ans après ses débuts, où en est le label house berlinois le plus sexy des années 00 ? Eléments de réponse avec ces deux sorties signées par les fondateurs historiques de Get Physical. Mémoire vive de la musique née dans les clubs, Dj T a suivi, en tant que producteur, l’évolution du « son Get Physical ». Son troisième album traduit élégamment la tendance « deep » du moment. Quant aux deux Dj’s de M.A.N.D.Y, qui avaient lancé la série de compilations mixées Body Language en 2005, ils récidivent pour un dixième volume impeccable, toujours pointu et coloré.
PLX
Toile de fond afro-funk, touches afro-beat, accents éthiopiques… Les Frères Smith nous délectent de leurs saveurs mijotées sur les différentes scènes qu’ils ont fréquentées durant leurs dix ans d’existence. Si l’on sent que leurs morceaux fonctionnent à plein en live, le disque nous emporte peu à peu entre bombes dansantes et suaves, mélopées envoûtantes et langoureuses. Ce collectif parisien réussit à rendre hommage aux grands anciens (Fela, Astatke…), tout en écrivant une musique parfaitement personnelle et actuelle. A quand un concert à Marseille aux côtés de nos meilleures fanfares cuivrées ?
JB
Sous ses airs d’objet inaccessible, de piste noire pour technoïdes vaccinés, le radical Manitutshu se révèle étonnamment addictif. Composée à partir de presets (pour synthétiseurs virtuels), montés par snd (le groupe de techno expérimentale de Mark Fell et Mat Steel) et refusés par Native Instruments, voici la résultante d’algorithmes gérés de façon aléatoire, etc., etc. Peu importe, car outre la démarche de recherche, il est surtout question de sensibilité et c’est la synthèse de ses deux aspects, l’un théorique et l’autre pratique, qui en fait une œuvre unique, douloureuse mais terriblement jouissive.
JSa
Mais que pouvait donc donner le fruit de la rencontre entre Gilb’R, sorte de Gilles Peterson français aux multiples casquettes, et Nicolas Ker, chanteur habité du groupe Poni Hoax ? Par-delà les connexions hype du Paris by night, on ne voyait pas trop. Ce mélange attendu de chaud (le groove de l’électro) et de froid (la voix caverneuse de Ker) aboutit finalement à des chansons vaguement cold-wave au design épuré, certes, mais pas si renversantes. Reste qu’une telle entreprise, mise en bacs aux portes de l’été et donc promise à un échec commercial, séduit par sa témérité.
PLX
Les romans de Jonathan Coe ont toujours accompagné les évolutions de la société britannique, qu’il s’agisse des années Thatcher avec son chef d’œuvre, Testament à l’anglaise, ou de l’ère du pragmatisme « blairiste » avec Le cercle fermé… Rebelote avec La vie très privée de Mr Sim, ou les tribulations d’un loser dépressif au nom de carte à puce qui arpente le Royaume-Uni pour faire la promo d’une brosse à dents « révolutionnaire ». Coe profite en effet des (més)aventures de son anti-héros pour passer au crible le monde occidental et ses avaries — le consumérisme « zombie », le côté « Big Brother » des nouvelles technologies…—, en trempant une nouvelle fois sa plume dans l’acide. Mêlant réalisme et extravagance « à l’anglaise », cette nouvelle satire sociale, à la narration d’une rare fluidité, embarque son lecteur pour un voyage déroutant et captivant, de la première à la dernière page. Un petit bijou !
CC
Dans ce recueil, il sera notamment question : d’un extraterrestre qui se déguise en lapin et fait fantasmer une poignée de chasseurs, d’un train fantôme dont l’effet est garanti car ses pensionnaires sont d’une nature particulière, d’un boucher excessivement jaloux qui emploie volontiers ses couteaux quand ses clients regardent un peu trop son épouse… Besseron manie l’humour absurde et noir avec brio et les vingt histoires courtes réunies ici (certaines ayant été publiées dans les revues Psikopat et Jukebox) sont un régal. Pour la plupart, elles proposent un regard décalé sur des faits de société ou sur certaines pratiques et, mine de rien, en disent assez long. Petit plus, des personnages ou des éléments courent d’une histoire à l’autre, établissant entre elles un lien ludique et drôle.
BH
Le neuvième art est spécialiste des fins de cycle et des redémarrages imprévus. Le succès commercial d’un titre n’étant que rarement étranger à cette prise de position, il arrive parfois que des auteurs et un éditeur relancent la machine parce que la série — dans un contexte particulier — le réclame d’elle-même. La suite de Pouvoirs des innocents fait partie de cette seconde catégorie. Brunschwig et Hirn refont équipe pour nous embarquer de nouveau dans les magouilles de la politique au plus haut niveau. Dans Les Enfants de Jessica, on s’aperçoit à quel point la réalité contemporaine s’est considérablement rapprochée de cette fiction initialement lancée en 1992. Les utopies dans la politique ne sont pas concevables, la solidarité universelle est en proie à de vives critiques et l’argent domine le monde. Rien de nouveau mais dit avec talent, ça fait encore réfléchir…
LV
Un homme s’échappe d’un hôpital psychiatrique. Il est pris en stop par un couple qui se déplace en camping-car sans avoir d’itinéraire préétabli. L’homme les prend en otage, mais au fil du récit, une relation assez forte semble se nouer entre eux, même si ses otages ne croient guère au complot qu’il veut faire échouer.
Chabouté signe une nouvelle fois une chronique sociale dont il a le secret. Comme souvent, il joue sur un découpage très cinématographique qui évite les ellipses et livre dans le moindre détail certaines actions. Mais ici, la construction du récit réserve finalement une belle surprise qui fait entrevoir différemment toute cette histoire. Ainsi, ce road-movie en BD propose également une intéressante réflexion sur l’acte de création.
BH
La jeune structure d’édition Survivance réunit deux films essentiels du célèbre documentariste, dans un DVD très soigné, riche en compléments. Le cinéaste allemand d’origine tchèque, prolifique, est l’auteur d’une petite centaine de films, dont Images du monde… reste l’une des œuvres majeures. Farocki s’arrête ici sur deux corpus d’images de la Shoah et en interroge la lecture, afin d’en définir les moindres contours. Ce documentaire expérimental analyse ainsi les conditions de lisibilité desdites images, du voir et du savoir, afin de redéfinir le champ lexical de l’interprétation de l’histoire par l’image. Vingt années plus tard sort En sursis, qui reprend les rushes d’un film inachevé, tourné dans le camp de Westerbork, et qui se place ici en écho du premier opus.
EV
Le cinéaste américain est resté dans l’histoire avec des œuvres aussi flamboyantes que Johnny Guitar ou La fureur de vivre. Mais, faute d’une diffusion quasi-inexistante, peu connaissent encore l’ensemble de sa filmographie, à commencer par ce magnifique film de 1958, pour lequel Wild Side propose une édition splendide. La forêt interdite est avant tout la rencontre explosive entre Ray et Budd Schulberg, scénariste très en vue à l’époque, auteur des succès d’Elia Kazan, de Sur les quais à Un homme dans la foule. Un tournage houleux et des relations conflictuelles n’ont pas empêché le film de figurer parmi les plus personnels du cinéaste. Cette histoire teintée d’écologisme frappe en réalité par sa modernité et sa sensibilité, plus que par la construction formelle de son récit ou l’interprétation de ses acteurs, Peter « Columbo » Falk en tête. Une œuvre admirable, doublée d’une réflexion pertinente sur la destruction de la nature.
EV
Potemkine s’est forgé au fil des ans une réputation solide, par une ligne éditoriale exemplaire. Ce qu’il confirme ici avec cette nouvelle édition magnifique autour du film fascinant de Benjamin Christensen, sur un double DVD. Il s’agit là d’un des premiers films d’horreur du cinéma, tourné la même année que le Nosferatu de Murnau. Häxan nous plonge dans l’abomination de l’obscurantisme moyenâgeux en matière de sorcellerie. Les images gothiques répondent aux clins d’œil à Bosch ou Goya, le tout dans une frénésie évoquant tour à tour le diable lubrique, les nonnes masochistes, les vierges offertes ou les sabbats démoniaques. Nous sommes au cœur d’une fresque expressionniste sublime, un grand moment de cinéma.
EV
Grâce à la Hammer, on sait maintenant qui se cachait sous les traits de Jack l’Eventreur… Personne d’autre que le Docteur Jekyll et sa sœur Hyde ! S’il était sorti de l’imagination d’un producteur italien, on n’aurait pas été surpris, mais venant des Anglais, ce scénario laisse perplexe. Pour résumer, le docteur Jekyll rate ses expériences, ce qui l’agace profondément. Il se met alors en tête de trouver l’élixir d’éternité pour avoir le temps de corriger ses erreurs de laborantin fébrile. Et dans sa potion de jouvence, il met un paquet d’hormones femelles qui vont le transformer progressivement en Sister Hyde. Bien sûr, Jekyll ne veut pas que sa sœur s’empare de son corps, d’autant qu’il tombe amoureux de sa voisine. Mais, poussée par sa volonté de dominer son frère, Hyde va tuer une flopée de prostituées… Abracadabrant et drôle…
LV
Après l’excellent Portal, sorti en 2008 dans un pack où il n’était alors qu’un jeu bonus, voici la suite tant attendue de ce mélange génial entre FPS (First-person shooter) et puzzle game. Le principe reste le même, simple et efficace : muni d’un portal gun, votre personnage peut créer deux portails dimensionnels — une entrée et une sortie — reliés entre eux. Dans les locaux en ruine d’Aperture Science, vous êtes amené à sauver votre peau avant que tout ne soit détruit. Pour cela, vous devez résoudre les casse-tête imposés par les salles de test de GLaDOS, l’entité qui gère le laboratoire. On retrouve l’humour cinglant du premier opus avec, pour la VF, un grand nombre de références (on entend ainsi parler de gloubiboulga…). Le gameplay s’étoffe au fur et à mesure, grâce à plusieurs rebondissements ainsi qu’à l’apparition de trois sortes de gels différents qui ont chacun leur caractéristique (l’orange permet par exemple d’accélérer). La musique électronique — à la fois oppressante et discrète — colle parfaitement à l’ambiance du jeu.
Le mode « coop » est, quant à lui, non pas un petit plus, mais carrément un jeu entier : des salles de test totalement inédites à résoudre à deux, à fort potentiel migraineux. Car cette fois-ci, ce ne sera pas deux, mais bien quatre portails qu’il faudra utiliser pour atteindre la sortie. Ce mode s’avère ainsi beaucoup plus complexe que la campagne solo, mais n’en est pas moins brillant. Avec une bonne quinzaine d’heures de jeu (solo + coop), Portal 2 est véritablement un petit bijou.
CT
Après le très réussi Red Dead Redemption, Rockstar récidive avec une aventure vous plongeant dans le Los Angeles des années 40. Vous incarnez un policier du L.A.P.D., qui montera en grade au fil des affaires, ce qui vous amènera à résoudre des enquêtes inspirées de faits réels — comme le célèbre Dahlia Noir. Après avoir inspecté les lieux du crime, vous interrogerez les suspects et, selon leurs réponses, trancherez afin de savoir s’ils disent la vérité ou s’ils mentent, ce qui influera sur la suite du scénario. Le jeu d’acteur déterminera vos choix : en effet, les graphismes sont époustouflants de réalisme et la synchronisation labiale est en parfait accord avec les dialogues.
CT
Carmaggedon (1997) et Postal² (2003) poussaient le joueur à tuer, torturer ou humilier ses ennemis, la finalité de ces actes de violence étant manifestement promotionnelle. Si Bulletstorm base également son gameplay sur l’élimination des créatures de pixels adverses, il justifie les (ex)actions de ses protagonistes par leur bestialité et accorde beaucoup d’importance à la manière de parvenir à leurs fins, par des moyens variés. En cela, il s’approche de MadWorld (Wii), en attribuant un score proportionnel au style employé pour occire les vilains — une sorte de prime aux sévices.
Une forme d’esthétique barbare, dont il faut avouer qu’elle se montre exaltante à (trop) court terme.
SV

Non seulement incontournable au niveau local, Philippe Petit s’est fait un nom dans le paysage international des musiques aventureuses. Rencontre avec un hyper activiste de haut vol.
En 2009, tu fêtais tes vingt-cinq ans d’activisme. Que s’est-il passé ces deux dernières années ?
J’ai continué mes émissions sur Radio Grenouille, pour partager ma passion, faire découvrir des artistes qui ont du talent, trop souvent ignorés. En plus des platines, j’apprends désormais à jouer avec des instruments à cordes : un psaltérion électrique et un cymbalum. Je me définis comme un « agent de voyage musical », qui amène les gens ailleurs, sans utiliser le terme de compositeur qui me parait quelque peu prétentieux. J’ai sorti douze disques en deux ans, tous différents, à commencer par Henry : The Iron Man. J’ai débarqué à Radio Grenouille en ayant rêvé la nuit d’avant que l’on me demandait de composer la bande son imaginaire de Eraserhead qui rencontrerait Tetsuo, deux films que j’affectionne particulièrement. J’ai enregistré l’album live en faisant bouger des vinyles sur des textures que j’avais faites sur ordi à base de field recordings et autres traitements électroniques. Puis j’ai enchaîné sur des tas de collaborations, avec, entre autres, Lydia Lunch, James Johnston, Murcof, Kumo, Cosey Fanni Tutti de Throbbing Gristle, Eugene Robinson d’Oxbow… C’est mon boulot depuis vingt-cinq ans : tisser des liens avec d’autres activistes.
Considères-tu qu’il existe un fil conducteur dans ta musique ?
Oui, l’aspect cinématographique. Ma musique est toujours liée à une expérience visuelle. J’essaie de raconter des histoires, toutes différentes les unes des autres. Je n’ai pas envie de répéter la même recette indéfiniment comme font certains. Je sais que le public aime bien avoir un point de repère chez un artiste. Si tu fais sans cesse des choses différentes, ils ne savent pas sur quel pied danser avec toi, et ça ne va pas forcément plaire. Mais j’estime que c’est un risque qu’il faut prendre. Et puis quand tu fais de la musique, c’est parce que tu as envie de dire quelque chose, tu ne te poses pas la question « Est-ce que je vais plaire aux gens ? ». Je fais de la musique expérimentale, oui, mais au sens de « j’expérimente », pas au sens de « je fais toujours le même disque de dark ambient »…
Et sur scène ?
Je viens du punk, j’essaie de donner au public quelque chose de visuel ; mes mouvements sont intuitifs, une sorte de danse, donc je bouge. Il est essentiel de donner une présence à son public, de communiquer avec lui.
Peux-tu nous présenter tes albums à paraître ?
Je viens de sortir un nouvel EP avec Lydia Lunch, In Comfort, qui ressemble à mes projets « Philippe Petit & Friends » : j’invite des amis à venir jouer violon, harpe, du violoncelle, etc. C’est donc un disque moins sombre que le précédent. Un album avec Eugène Robinson arrive en juin chez Monotype… J’adore Oxbow ! Eugène est quelqu’un qui écrit des textes magnifiques et possède une puissance vocale phénoménale. Un album avec Murcof, commencé il y a trois ans, est en cours de finalisation. Mais aussi un vinyle avec Cindytalk, sur Lumberton Trading Co, et une autre collaboration avec Asva. Voilà les disques qui arrivent. Ah oui ! J’ai failli oublier Cordophony, qui sort à la fin de l’année sur un label japonais. Ça m’a pris deux ans et demi pour le faire, avec dix-neuf invités, des morceaux très aérés, assez courts. Et puis un autre Strings of Consciousness en 2012… Je ne dors pas beaucoup. Quand je suis sur un projet, ça me réveille au milieu de la nuit et je travaille.
As-tu changé ta façon de composer depuis le début de ta carrière ?
Oui, bien sûr. Elle change tous les jours, plus j’apprends et plus elle change. C’est comme tout. Si tu ouvres tes yeux, la vie vaut la peine d’être vécue, si tu ne les ouvres pas, à quoi ça sert de vivre ? C’est pareil pour la musique. C’est ma vie, c’est ce que je fais tous les jours depuis vingt-huit ans. Je n’ai jamais voulu avoir une piscine, un 4/4 ou autre… Non, je suis content d’aller faire un concert et de rencontrer le public, de parler avec lui, de trouver d’autres passionnés qui font la même chose chez eux. C’est un truc merveilleux. Je me sens privilégié : je suis heureux, je fais ce que j’aime et je bosse avec qui je veux, sans avoir quelqu’un derrière moi pour me dire ce que je dois faire. Il faut progresser, ok, mais il faut aussi regarder ce que l’on possède déjà et savoir l’apprécier. J’écoute des tonnes de disques, donc ma vision de la musique est changeante, et c’est tant mieux.
Qu’est ce qui, selon toi, caractérise les années 2000 en matière de production musicale ?
Au début des années 2000, c’est l’electronica, terme fourre-tout, suite logique des musiques électroacoustiques. Avec beaucoup de détails, de « petits sons », l’electronica intéressait beaucoup de gens à l’époque ; j’ai organisé plein de soirées Bip Hop Génération. Depuis, c’est le retour du rock, 60’s, 70’s, 80’s, et maintenant la noisy des années 90. Exactement ce que je faisais avec le label Pandemonium Rdz. Je vois ça avec beaucoup de recul aujourd’hui ; plein de groupes copient leurs idoles, alors que ce qui faisait l’intérêt de cette scène à l’époque, c’était l’envie d’innover, de trouver un son. Ce qui m’intéresse tout particulièrement aujourd’hui, ce sont les musiques post-classiques. J’ai d’ailleurs une émission à Grenouille consacrée à ces courants, Non Classical, tous les dimanches à minuit. Je diffuse des artistes qui repoussent les limites de la musique classique.
Où te situes-tu dans le paysage musical international et local ?
Dans le paysage international, j’ai une place aux côtés des artistes avec qui je m’associe. Mes collaborations me permettent de me positionner. Et localement, aux côtés des artistes que je trouve intéressants. Ça va de 25, Binaire à Elektrolux, ou l’équipe de Lollipop : ce sont des passionnés qui font avancer les choses. Des structures comme le GRIM de Jean Marc Montera, qui organise des tas de concerts, ou quelqu’un comme Ferdinand Richard, qui fait preuve d’une ouverture passionnante. Le GMEM et son festival Les Musiques… J’aime aussi Ahmad Compaoré, eRikm, Nicolas Dick ou Sam Karpienia, des artistes qui font leur truc. Quand tu vois les filles d’In The Garage qui montent un festival, c’est beau, extrêmement courageux : elles prennent des risques en faisant jouer des groupes pas très connus… Les éditions Le Mot et le Reste qui se battent pour publier des bouquins autour de la musique, Caroline Sury qui pousse toujours plus loin son art, bien sûr l’équipe de l’Embobineuse et Data. J’en oublie sûrement, mais il y a des tas de choses à Marseille. J’aime les personnes qui prennent des initiatives.
Et que penses-tu de Marseille Provence 2013 ?
Cette pantalonnade me fait mal au cœur, tant d’artistes de talent sont oubliés. De mon côté, je suis assez éloigné des institutions car beaucoup de personnes en place semblent oublier qu’ils utilisent de l’argent public et de fait, cela ne devrait pas servir leurs ambitions personnelles mais faire avancer la culture… Enfin, certains s’y emploient et comme je dis souvent, « dans la vie tout n’est pas blanc ou noir, il y a des nuances »… Reste à les saisir.
Propos recueillis par Jordan Saïsset
Discographie récente (disques disponibles chez Lollipop) :
Lydia Lunch & Philippe Petit – In Comfort EP (Comfortzone)
Vultures Qt. & Philippe Petit - Tourbillon d’Obscurité (CD / Sub Rosa)
Philippe Petit - Henry The Iron Man (Vinyle LP / Aagoo)
Lydia Lunch & Philippe Petit - Twist Of Fate (CD + DVD + Book) (Monotype)
Cosey Fanni Tutti (Throbbing Gristle) & Philippe Petit (picture-disc 7′ - Dirter)
Philippe Petit - Off To Titan (a rework of Gustav Mahler’s symphonic poem) (CD - Karl Rds)

Le 29 avril dernier, La Dame Noir Dancing ouvrait ses portes. L’équipe du bar de nuit de la Place de Notre Dame du Mont prolonge ses aventures nocturnes jusqu’au bout du Vieux Port, dans le Trolleybus. A l’origine de ces sombres incantations, les deux oiseaux de nuit Phred et Relatif Yann. Petit éclaircissement avec ce dernier.
D’où vient l’idée de La Dame Noir Dancing ?
L’idée de la Dame Noir dancing est tout simplement partie de l’envie de continuer la nuit sur le même mode qu’elle avait commencé, en buvant énormément et en écoutant plus longtemps les artistes programmés en première partie de soirée. Mais surtout avoir un nouveau jouet.
Quels ont été les premiers retours de la part du public ?
Les retours du public ? C’est au public qu’il faut le demander.
Quelle couleur musicale souhaitez-vous insuffler au lieu ?
La Dame Noir Dancing devrait suivre la même esthétique que le lieu de Notre Dame du Mont, une programmation qui répond à nos envies de faire venir producteurs et Djs nationaux et internationaux que nous respectons, tout en ne négligeant pas la scène marseillaise, qui reste pleine de ressources.
Quelle place occupera-t-il selon vous dans le paysage nocturne marseillais ?
Difficile de répondre à cette question pour l’instant…
De façon générale, comment percevez-vous le milieu nocturne marseillais ? Selon vous, quels sont ses points forts ses points faibles? Que reste-il à faire ?
Nous n’avons pas de leçon à donner ; de notre côté, nous créons les lieux et les soirées où nous aurions envie d’aller… Et pour le reste : « Actions speak louder than words ».
Des nouvelles de l’édition 2011 du Sonaze Festival1 ?
Fake forever !
Quel regard portez-vous sur Marseille Provence 2013 ?
Que tout le monde arrête de râler et de tout attendre de MP 2013 ! Plutôt se dire que ça va nous donner l’opportunité de faire des choses que nous ne pourrons pas faire en 2012… Quitte à ne pas maîtriser les décisions et les budgets, autant s’amuser… Mais surtout arrêter de râler dans son coin !
Propos recueillis par Jordan Saïsset
Aux platines de La Dame Noir Dancing (Trolleybus, 24 Quai Rive Neuve, 7e) : Sarah Goldfarb le 1/06, DJ Pone & DJ Need le 4/06 et Chloé le 11/06. Rens. 04 91 54 30 45 / ladamenoir.wordpress.com

Les habitués de l’Embob’ et de l’Enthröpy connaissent sûrement le collectif/label Katatak, à l’origine de cette belle deuxième édition du festival international Strie-Dents. Soit trois jours consacrés à la noise, au punk et au hardcore sous toutes ses formes, réunissant des formations plutôt « classiques », percutantes (Dupek, Le Club des Gens Spéciaux, Pa-tri-cia, Nux Vomica, Völx, One Foot Dancer, La Pince, Shub, Jubilé, Masakari…) et d’autres plus expérimentales (Les Chevaux de Düsseldorf, Binaire, Seb and the Rhââ Dix…). En somme, de belles découvertes aux esthétiques diverses pour un esprit rock dans un corps écharpé.
_Du 9 au 12 juin à l’Embobineuse (11 Bd Bouès, 3e) et à l’Enthröpy (1 rue Consolat, 1er). Rens. katatak.fr / katatak.lbl@gmail.com

Les Borderline ne chôment pas lorsqu’il fait beau. Rendez-vous dans un premier temps à la Villa Massalia pour une deuxième carte blanche allouée au collectif, une douce soirée en compagnie de Natural Self, Lizzy Parks et Andromakers (voir Short Cuts p. 7). On embarque par la suite tous les dimanches de l’été à bord des fameux et très prisés Apéros du bateau (pensez à réserver à l’avance). Le deal est simple : contre seize euros, on oublie la ville et ses absurdités pour un trip maritime sur fond d’éternel soleil couchant, en bonne compagnie musicale. Bref, de la bonne came.
_Le 1/06 à la Villa Massalia (1 Place Louis Bonnefon, 8e) et tous les dimanches à partir du 5/06 à bord de l’Ilienne (Vieux Port). Rens. 04 91 72 90 00

Derrière l’odeur des merguez et le ti-punch tiède se cache une grande fête populaire qui parvient chaque année à rassembler les foules dans les étroites ruelles du plus vieux quartier de la ville. Bien sûr, il faut accepter de rentrer chez soi les jambes en compote, jeter le T-shirt et les baskets à la poubelle, les oreilles sifflant à cause d’un djembé trop insistant… Mais la manifestation connaît le succès qu’elle mérite : les samossas y sont excellents et l’on y rencontre du monde en écoutant de la musique. En plus, il paraît que des gens y vivent à l’année, et qu’ils sont véritablement accueillants.
_Les 10 & 11/06 dans les rues du Panier (2e). Rens. www.festedupanier.com

Sayag Jazz Machine (Festival Artéfada) > le 1er à l’Espace Julien
Le groupe vient présenter son nouveau spectacle musical et visuel, à partir de la transposition sur grand écran de la bande dessinée Les Garde-Fous de Fred Bezian. Ce thriller se déroule dans une soirée huppée, perturbée par un inspecteur suspectant qu’un tueur en série se soit glissé parmi les convives. Le quintet virtuose y compose des univers jazz, jungle ou d’autres plus cinématographiques. Une alliance audacieuse entre deux arts qui se rencontrent rarement sur scène.
www.myspace.com/regardefous
JB
Andromakers > le 1er à la Villa Massalia
En multipliant leurs apparitions scéniques depuis 2009, les Andromakers ont su s’aguerrir et évoluer rapidement. Fortes de cette expérience, les deux Aixoises ont délivré l’année dernière un EP, The Golden Hour, dont les quatre titres augurent du meilleur pour l’avenir. Leur pop électronique, douce et stylée, transporte sans difficulté un auditoire sans cesse grandissant et ensorcelé par leur talent musical et vocal. Difficile de résister à un tel instant de tendresse.
The Golden Hour (Giant Kitten)
SV
Rampal & Imbert 5tet > le 3 au Kiosque Léon Blum
La compagnie Nine Spirit, incarnée par Raphaël Imbert en directeur artistique et Marion Rampal en artiste associée, investit le kiosque Léon Blum. Le tandem We used to have a band (Rampal/Richel) ouvre le bal, ensuite rejoint par le trio Imbert / Di Fraya / Fenichel pour un mélange de standards (que l’on imagine de jazz) et de compositions personnelles. Le charme désuet de la musique de kiosque… Blum, quand notre cœur fait Blum, tous avec lui !
www.myspace.com/marionrampal
FM
The Black Heart Procession > le 4 au Poste à Galène
Pall Jenkins et Tobias Nathaniel, membres fondateurs du Black Heart Procession, assurent leur nouvelle tournée en duo, réduisant à l’essentiel leur folk sombre et pourtant si lumineuse. Proches des Bad Seeds et de Woven Hand sur disque, les deux Californiens rivaliseront également avec eux sur scène, on l’espère, dans ce drôle d’exercice de prêche rock. Avant d’entrer au PAG, ôtez votre chapeau, signez-vous et baissez le regard : la Procession pourra commencer.
Blood Bunny / Black Rabbit (Temporary Residence)
nas/im
Les Chevaux de Düsseldorf (Festival Strie-Dents) > le 9 à l’Embobineuse
Vous devez sûrement connaître le circuit bending, non ? Pour faire court, c’est l’art de détourner des jouets et autres circuits électroniques à des fins musicales. Certains artistes comme les Madrilènes (sic) ici présents vont même jusqu’à designer des boîtes de sardines en y implantant puces et potards. Côté musique, c’est non seulement brut (puisque souvent aléatoire et joué live), expérimental, mais aussi mélodique lorsqu’il s’agit d’étirer les notes cheap de ces petits joujoux diaboliques et passionnants.
www.myspace.com/lcdd
JSa
Chloé & Transforma > le 11 sur le Cours Mirabeau (Aix-en-Pce)
Dans le cœur des gens de Seconde Nature, Chloé tient une place à part. Avant que l’édition
2010 du festival ne soit annulée, elle en était d’ailleurs l’égérie visuelle : une fille en marcel blanc, n’affichant rien d’autre que ce qui la constitue — une foi inébranlable dans la musique électronique, froide mais sensuelle. Sur la lancée de son dernier album, elle présentera un live inédit avec le trio de vidéastes berlinois Transforma, connu pour son travail avec Apparat.
One in other (Kill The Dj)
PLX
Soirée autour du label Iceberg > le 11 à l’Embobineuse
Lorsque le label indé bordelais débarque boulevard Bouès, ça donne la pop hypnotique de Petit fantôme, les complaintes folks minimalistes de Four Naked Sons, le delta blues montois de Nunna Daul Isunyi ou les chœurs salvateurs rock/pop de Crane Angels. Toute une flopée d’artistes sans œillères réunis sous l’égide d’une structure active dans sa région. Ils se font une petite virée en groupe, des idées et des chansons plein les poches ; à nous de partir à leur rencontre.
www.myspace.com/etxebexe
JSa
Akhenaton & Faf Larage > le 11 à l’Anse Aubran (Port-de-Bouc)
Son projet Electro Cypher avait révélé un Akhenaton nostalgique du bon son old school. Associé à Faf Larage, il va désormais faire vivre sur scène leur album We luv New York, dont le titre annonce la couleur : les deux rappeurs marseillais aiment la Grosse Pomme et ont décidé de lui rendre hommage. Des samples intelligents, de larges basses, des paroles acérées… tout est en place pour la leçon : même s’il ne danse pas, le duo va nous apprendre le sens du mot flow.
We Luv New York (Me Label)
SV
Julien Doré et Puggy > le 9 sur le Vieux-Port
Pour s’être fait connaître sur M6, Julien Doré s’est attiré le dédain des porteurs d’œillères, qui rechignent à le considérer comme un artiste crédible. Néanmoins, fort de deux albums sans concessions aux sirènes de la variété, le jeune homme est parvenu à séduire un autre public que celui des jouvencelles ingénues et offertes. Avec Puggy, groupe de rock indé inoffensif mais efficace, il se produira gratuitement à Marseille : l’occasion de réviser ses positions ?
Julien Doré – Bichon (Columbia)
SV
Yussuf Jerusalem > le 12 à La Machine à Coudre
Dans notre dernier numéro Spécial Fêtes, nous placions The Heat Full of Sorrow dans le top dix des albums de l’année. Sans regrets ! Le petit brûlot rock pop bricolé avec trois fois rien fait toujours preuve d’une incroyable efficacité : dur de s’en lasser. Ceux qui n’ont pas pu se rendre à Toulon en décembre pourront enfin en savoir un peu plus sur les trois esthètes qui se cachent derrière un pseudo qui mériterait, quant à lui, de finir dans le top dix des noms de groupes improbables.
A Heart Full of Sorrow (Born Bad Records)
JSa

La Tête dans les étoiles
L’approche de l’été signe à Marseille l’arrivée des principaux festivals, mais également une nouvelle saison pour la structure Tilt, responsable des désormais célèbres diffusions en plein air, doublées depuis huit ans de Cour(t)-y-vite !, une série de projections réalisées par une poignée d’écoliers.
Au-delà du vecteur de divertissement, l’un des rôles du cinéma est d’offrir un miroir kaléidoscopique de nos sociétés, d’où sa fonction frontalement sociale, par son pouvoir de questionnement. Il est donc tout à fait logique que l’outil cinématographique soit au centre d’un travail d’éducation et de sensibilisation réalisé dans les quartiers, tâche portée dans la cité phocéenne par Tilt depuis de longues années. Le cinéma itinérant et les projections en plein air se perdent dans la nuit des temps, dès l’invention de cet art nouveau. La fine équipe perpétue cette culture en investissant de nombreux quartiers du centre-ville, proposant comme à l’accoutumée une programmation de qualité, accessible au plus grand nombre. La projection en extérieur, sous les étoiles, mêle ainsi l’intérêt social (donner accès au cinéma à tous les publics, gratuitement) et la question de la représentation. Toute personne ayant déjà participé aux diffusions estivales de Tilt prend rapidement conscience de la dimension poétique d’une telle démarche. L’œuvre devient ainsi directement liée à la façon de la montrer. Deux mois durant, l’association proposera de nombreuses projections, s’attachant, selon ses propres termes, à agir pour une culture de proximité. En préambule, c’est à l’événement Cour(t)s-y-vite ! que nous convient les membres de Tilt. Fidèles au travail social susmentionné, ils ont, tout au long de l’année, réuni après la classe quelques écoliers, afin de construire en commun les bases d’une programmation de courts-métrages, accueillie sur trois jours par le Théâtre de la Minoterie, l’Ecole Major Cathédrale et l’Alhambra. Le visionnage d’une trentaine d’œuvres a fait l’objet de discussions, de pourparlers, d’analyses, de réflexions, pour finalement être sélectionnées lors des trois soirées proposées. On retrouvera, parmi elles, La souffleuse de verre, très beau (petit) film d’Alain Cavalier, qui a créé la surprise cette année à Cannes avec son Pater, mais également le très amusant Empire de Médor, classique de Luc Moullet, Le p’tit bal de Découflé, ou Les écuelles, documentaire court du Burkinabé Idrissa Ouedraogo. Mêlant animations, fictions et documentaires, Cour(t)s-y-vite ! est un condensé particulièrement charmant de la production de courts, vu de l’enfance.
Emmanuel Vigne
Cour(t)s-y-vite ! : du 8 au 11 à la Minoterie (9/11 rue d’Hozier, 2e), à l’Ecole Major Cathédrale (2e) et à l’Alhambra (1 rue du Cinéma, 16e).
Ciné Plein Air : du 10/06 au 13/08 dans divers lieux de Marseille.
Rens. 04 91 91 07 99 / www.cinetilt.org

Il était une fois… l’homme
Le cinéma contemporain ne nous laisse que rarement l’occasion de vivre une telle expérience de spectateur. Rares sont les œuvres qui ambitionnent d’embrasser le chant du monde, dans son sens « gionesque », d’exprimer l’universel, l’homme et le sacré. Dans la continuité d’une filmographie déjà empreinte d’une forte contemplation métaphysique, de Badlands au Nouveau Monde, Malick accouche de son projet le plus ambitieux à ce jour, le plus boursouflé diront certains, repartant de Cannes avec en poche une Palme d’Or incontestée. Les comparaisons avec Kubrick et son 2001 apparaissent rapidement : même rejet de la starification, même lenteur à développer les projets, même pouvoir auprès des studios, même créateur d’effets spéciaux, Douglas Trumbull, même amour de la steadycam, jusqu’aux quelques images de The Tree of Life, qui résonnent très nettement avec le chef d’œuvre du maître. Mais les parallèles s’arrêtent ici : il y a chez Malick une tonalité mystique et religieuse bien plus déterminante dans la vision qu’il offre de l’éternel recommencement de l’existence. Le film est construit en plusieurs parties distinctes, dont la principale reste la tranche de vie d’une famille américaine dans les années 50 : une oscillation toute pascalienne entre les deux infinis. Les infimes relations, faîtes d’amour et de haine, tissées au jour le jour par les cinq membres de cette famille de la middle class, répondent sans cesse à l’origine du monde et la marche du temps, écrasé ici dans une verticalité intelligente. L’une des forces incontestables du cinéaste, donc du film, reste la virtuosité de son style. Le langage cinématographique ¬— cadrage, mouvements, montage, photographie, structure sonore — est ici poussé à un tel niveau qu’il porte littéralement le discours élégiaque, l’empêchant de sombrer dans le ridicule. The Tree of Life n’est justement pas un film réfléchi sur notre place dans l’univers, à l’instar de 2001, mais une œuvre ressentie, où les notions d’immortalité, d’évolution des espèces, d’éternel recommencement s’imposent à l’esprit. Cette prégnance résonne ainsi plus ou moins selon les individus, d’où le rejet ou l’adhésion que déclenche la projection du film. A un tel stade de mysticisme, de religiosité, de foi, face à une telle perception du monde, la critique devient vaine, et, malgré une poétique parfois bouffie, seules comptent au final les résonances que chacun entretient avec les infimes interrelations des éléments et des êtres qui l’entourent.
Emmanuel Vigne

The Good Wife, saison 1
(USA – 2010) de Michelle et Robert King (CBS/ Paramount Home Entertainment France)
Parmi les nombreux sujets abordés par les médias depuis l’affaire DSK, la différence entre les systèmes judiciaires américain et français semble particulièrement judicieuse. Un aspect que connaissent déjà les amateurs de cette remarquable série, dont la deuxième saison vient de s’achever aux Etats-Unis et dont cette première salve de vingt-trois épisodes a été diffusée sur M6 en mars dernier (dans une bonne version française, même si la V.O. demeure incomparable).
Le programme traite en effet avec une intelligence rare tous les aspects que revêt un système judiciaire assez impensable dans l’hexagone : l’élection des procureurs, le règne de la compensation financière (ce qu’a notamment tenté de faire, en vain, le laboratoire Servier en France), le recours systématique à des détectives privés omnipotents, l’omniprésence des médias…
Là n’est pas le seul intérêt de cette fiction en apparence classique, sans concept formel ou scénaristique fort (si ce n’est de coller au plus près de l’actualité), mais dont la subtilité d’écriture le dispute à la qualité d’interprétation — jusque dans tous les seconds rôles, impeccables de justesse.
Là non plus n’est pas le seul rapport avec l’affaire de mœurs qui monopolise (hélas) les médias depuis plus de deux semaines. The Good Wife se penche en effet sur les aléas personnels et professionnels d’Alicia Florick (époustouflante Julianna Margulies), suite à l’inculpation de son procureur de mari pour un scandale politico-sexuel.
Le show mêle habilement les affaires traitées au quotidien par un grand cabinet d’avocats (dont on découvre tous les rouages : politique, financier, rapport au pouvoir…) à une vision feuilletonnante du quotidien d’Alicia, « la bonne épouse », de celles qui se tiennent sobrement aux côtés de leurs maris dans des moments difficiles pour tout le monde — et particulièrement pour elles ! Une cocue magnifique qui prouve, sans jamais sombrer dans la généralisation ou le pathos, que la psychologie humaine est insondable et que la vie est une affaire de choix.
On connaît la propension des grandes séries américaines à éviter le manichéisme béat des shows d’antan. Envoûtante fiction sur les femmes et la justice, The Good Wife enfonce le clou avec une réussite rare — d’où les dilemmes éthiques qui assaillent ses spectateurs à chaque épisode.
CC

Charité bien orientée…
La Vieille Charité se fait l’écrin d’une vision orientaliste pour l’événement de l’été — et peut-être de l’année. De Delacroix à Matisse (tous deux sidérés par le Levant), l’exposition L’orientalisme en Europe montre la fascination d’artistes marqués par leurs voyages ou par l’imaginaire qu’engendre l’Afrique du Nord depuis le XIXe siècle.
La métropole française la plus ancrée dans le Maghreb célèbre, à nouveau1, les pays de l’autre bord de la Méditerranée à travers une centaine d’œuvres, parmi lesquelles nombre de joyaux. Sous l’impulsion de la campagne de Bonaparte, l’engouement pour l’Egypte et les fantasmes d’Orient trouvèrent un écho en Europe grâce aux images et aux témoignages rapportés. Les clichés habituels se trouvent nuancés via un panorama — déjà présenté en Belgique et en Allemagne, mais qui, ici, se voit étendu jusqu’à l’ornement décoratif « matissien » — sous le commissariat bicéphale de Marie-Paule Vial et Luc Georget (conservateur au musée des Beaux-Arts de Marseille). Ce dernier insiste sur les prêts de musées internationaux, de trois importantes collections privées et sur le fait que les plus grands acquéreurs sont désormais issus du Moyen-Orient.
A travers des salles thématiques (harem, désert, religions…), les découvertes réjouissantes de détails se succèdent, telle cette Odalisque drapée d’érotisme de Jean-Joseph Benjamin-Constant, qui envoûte par sa facture et sa composition somptueuses. Le réalisme de Ludwig Hans Fischer (Bédouins dans une tempête de sable) saisit en finesse le déchaînement du simoun (vent chaud et sec), tandis que La Vénus africaine — entre autres bustes en bronze de Charles-Henri-Joseph Cordier, sorte d’inventeur d’une sculpture ethnographique sans mépris — brille d’une criante grâce. Le Turc Osman Hamdi Bey, un des rares peintres de l’intérieur, nous fait quant à lui percevoir une ambiance mêlée d’humour et de misère dans ses toiles Marchands de tapis persans dans la rue et L’Instruction Coranique… Ingres et Vernet portent aussi leur regard sur « l’autre » et la visite se termine par les modernes avec, en point final, une merveilleuse petite tempera sur carton signée Klee, Ville arabe (un titre également utilisé par Kandinsky pour la tempera illustrant cet article), qui ferme à double tour une page classique mais laisse ouverte la porte d’un songe toujours révélateur d’exotisme.
Texte : Marika Nanquette-Querette
Photo : Ville arabe de Kandinsky © Rmn-Grand Palais - ADAGP
L’Orientalisme en Europe : de Delacroix à Matisse (organisée par la Rmn - Grand Palais et la Ville de Marseille) : jusqu’au 28/08 au Centre de la Vieille Charité (2 rue de la charité, 2e). Rens. www.rmn.fr.

Question(s) de point(s) de vue
Double actualité pour Marie Péjus et Christophe Berdaguer, auxquels la galerieofmarseille consacre une exposition et dont on peut voir une pièce à l’Abbaye de Silvacane. Dans l’attente, on l’espère, d’une grande rétrospective dédiée au duo marseillais, dont le travail ne cesse de fasciner et de questionner, hélas pas assez souvent à Marseille…
A travers leurs installations, Berdaguer & Pejus explorent nos architectures réelles et psychiques, cherchant à rendre compte d’un point de vue, d’une perception différente de celle admise par le commun des mortels.
Quand ils travaillent sur l’espace, comme dans Ville hormonale (2000), l’architecture disparaît au profit des informations biologiques, chimiques, des phénomènes gazeux évaporés dans l’air qui constituent alors le bâti. L’idée étant d’en comprendre les effets sur notre corps, nos sens et de réduire finalement la construction à son action physiologique sur l’être humain. Quant ils s’intéressent à nos pathologies, ce n’est jamais dans un souci thérapeutique, mais bien pour en extraire une façon différente de voir le monde quand l’un de nos sens ou de nos récepteurs neurologiques est altéré. Dans Forêt épileptique (1998), il s’agit ainsi « d’entrer dans le cerveau » d’une personne dont la perception de l’espace est perturbée pour acquérir une nouvelle vision des choses et ainsi fabriquer un autre monde.
Qu’il s’agisse d’architecture ou de questions psychiques, il est donc d’avantage question de remettre en cause les sciences exactes et l’architecture que de les porter aux nues.
Réalisée avec le CIRVA (Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts plastiques), la pièce Jardin d’addiction, présentée à l’Abbaye de Silvacane, est un enchevêtrement de tubes de verre qui diffusent en permanence de la morphine, de la cocaïne et autres substances illicites, révélées par le cartel. D’où les questions qui se posent au spectateur : jusqu’à quel point est-il exposé aux dites substances ? L’œuvre peut-elle avoir une conséquence directe sur son organisme ? Est-il enclin à se prêter au jeu ? L’art peut-il faire du regardeur un cobaye ? Peut-on adhérer intellectuellement à ce que révèle le cartel ?
Des interrogations que l’on retrouve dans leur exposition à Marseille. Ainsi, l’œuvre Bulle de confiance incite le visiteur à s’immerger dans une sphère dont l’air sature en ocytocine, hormone du lien affectif et de la confiance en soi. La question du placebo, récurrente dans les œuvres du duo, serait comme une métaphore de l’accord tacite passé entre le regardeur et l’œuvre. Tout comme aux informations inscrites sur le cartel, on doit croire à l’art, sinon le dialogue ne peut pas opérer.
Dans Rosabelle believe ((Le titre fait référence au message codé posthume imaginé par Houdini et sa femme pour prouver la véracité d’un dialogue d’outre-tombe. )), la figure d’Houdini est présente comme un fil conducteur entre les sculptures. Mâchoires ressemble ainsi à un nœud de Moebius, rappelant les chaînes dont le prestidigitateur tentait de se défaire sur scène. Un casse-tête géant, dont les phrases gravées sur l’inox sont la résultante de permutations de mots obtenues par Wittgenstein. Les méandres du langage et donc de l’esprit se matérialisent dans les circonvolutions de la sculpture, que le spectateur peut tenter de résoudre…
Chaque élément de l’exposition nous ramène à la question du temps et de la perception qu’on en a, à l’instar de ce sablier qui s’étire aux limites de la résilience du verre ou de Time zone, vidéo dans laquelle un homme marche dans le sable, définissant des cercles, référence explicite à la spirale Getty de Robert Smithon.
Céline Ghislery
Berdaguer & Péjus : jusqu’au 15/07 à la galerieofmarseille (8 rue du Chevalier Roze, 2e). Rens. 04 91 90 07 98 / www.galerieofmarseille.com
Jardin d’addiction : jusqu’au 27/07 à l’Abbaye de Silvacane (La Roque d’Anthéron). Rens. 04 42 50 41 69