Ventilo n°294
du 22 février au 6 mars
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A mi-chemin entre la pop ensoleillée et psychédélique des 60’s, et l’indie rock faussement nonchalante des 90’s, The Donkeys poursuivent avec ce second album leur tranquille pérégrination au pays des ballades électriques hallucinatoires. Avec une facilité déconcertante, les Californiens se jouent des codes du genre — du solo acid au morceau orientalisant — et s’offrent même le luxe de sonner parfois aussi frais que leurs aînés du Grateful Dead ou du Buffalo Springfield. Une certaine idée du bonheur se joue ici : du soleil, de l’amour et des vagues. L’été commence enfin !
nas/im
Alors que l’on n’ose déjà plus parler de chillwave, ce courant électro-pop condamné à mourir jeune, il aura fallu un an seulement à Chaz Bundick, alias Toro y Moi, pour y survivre et s’imposer comme un producteur de premier ordre. Un an, et deux albums : Causers of this et Underneath the pine, nouveau petit chef-d’œuvre. Si les samples ont laissé place à une approche instrumentale plus soyeuse, le jeune touche-à-tout américain n’en est que plus probant dans sa façon de rendre si mélancolique une musique si… estivale. Toro y Moi serait-il le Beck des années dix ?
PLX
Le départ du songwriter historique d’Oasis n’a pas freiné les ardeurs des autres membres du groupe, signataires de cet album. Le roublard Liam n’ayant jamais caché ses préférences musicales, il délivre ici avec ses acolytes une copie certifiée 100 % rock britannique. Les mélodies, propres et efficaces, portent le chant du cadet des Gallagher, qui fait preuve d’une grande application. Alternant plages dynamiques et ballades pop avec aisance, voire facilité, cet album de Beady Eye ne changera pas la face de la musique anglo-saxone, mais promet des concerts hauts en couleur.
SV
Le folk hanté de Declan de Barra est certainement le secret le mieux gardé de la planète acoustique. Cet Irlandais voyageur, à la voix caméléon, réussit en trois couplets et deux refrains à combler le vide qui sépare Nick Cave de Jeff Buckley. Profondes et aériennes, ses psalmodies profanes touchent, par leur simplicité et leur limpidité, au sublime, au sacré. Perdus entre blues caverneux, chant liturgique et folklore celte, nous sommes ici dans un ailleurs qui dépasse de loin la musique, quelque part où le son se fait croyance et l’écriture poésie. Un moment de grâce.
nas/im
Alors voilà, que cela déplaise aux auditeurs à la digestion trop hâtive, force est de constater : ce musicien-là a trouvé quelque chose, et dans une esthétique culottée qui certes ouvre des portes à nombre de plagiats mal sentis (l’overdose de « reverb’ lo-fi bricolo » leur pend au nez), mais qui demeure une surprenante mine d’or ne livrant pas toutes ses pépites de prime abord. Et l’on se fiche complètement de savoir si ce n’est plus la dernière mode. Tomboy conjugue Noël à la plage et défonce dans l’église, c’est toujours un bon filon.
JSa
Sur les traces de Tinariwen, qui restera pour beaucoup le groupe pionnier du blues électrique saharien, mais sans se soucier des mêmes revendications politiques que ses prédécesseurs, Tamikrest joue à son tour la carte des chants lancinants, des youyous féminins et des riffs amplifiés. Même recette, mêmes effets : le résultat est efficace, à défaut d’être vraiment novateur. Les jeunes Touaregs s’illustrent ici avec talent et une certaine fraîcheur, même si les puristes pourront leur reprocher un son un peu trop propre pour être véritablement authentique.
nas/im
La grosse claque du moment, de celles dont on peut déjà dire qu’on en gardera très longtemps les stigmates. Au sujet de ce jeune prodige néo-zélandais exilé à Londres, où il est vite repéré par Erol Alkan, des critiques ont parlé du Pink Floyd de Syd Barrett (The Piper at the gates of dawn) et du grand œuvre de Robert Wyatt (Rock Bottom). Connan Mockasin se situe en effet à l’exacte intersection de ces deux mondes, mais sa pop psychédélique et embrumée se suffit à elle seule, touchée par la grâce de l’innocence et du génie divin. Ses cauchemars feront dorénavant nos rêves.
PLX
Avec une petite semaine d’avance, on vous livre sur un plateau le prochain buzz médiatique de la presse musicale branchée. Okkervil River n’en est pourtant pas à son coup d’essai, distillant depuis 2002 un rock sans âge, pas vraiment glam, follement romantique et définitivement classieux. On retrouve sur I am very far toutes les facettes du groupe texan, avec une production qui semble avoir gagné en épaisseur, offrant ainsi aux compositions de Will Sheff le luxe et les paillettes qu’elles méritent comme sur ce White shadow waltz, chevauchée rock fantastique. Epique.
nas/im
Un pavé, une somme, une référence pour tous enfants de la pop ! Cette première traduction française du travail du critique musical anglais Ian MacDonald, ancien rédacteur en chef du New Musical Express, nous offre une analyse méthodique, systématique et chronologique de toutes les chansons composées par les Beatles entre 1962 et 1970. L’étude n’est pas uniquement musicale — elle intéresserait dans ce cas-là les seuls fans et mélomanes — mais couvre l’ensemble du contexte social et sociologique des sixties anglaises, sans négliger les petites anecdotes qui relèvent souvent de la grande histoire. Bref, un livre à lire et à consulter, à admirer aussi avec cette sélection de pochettes de EP et de 45t qui clôt l’ouvrage. La maison marseillaise Le Mot et le Reste s’illustre une nouvelle fois par le qualité de son travail et la pertinence de sa ligne éditoriale.
nas/im
Nous entrons dans la province des Jardins statuaires, à la suite d’un héros sans nom et sans âge qui, au gré de ses voyages, pénètre un « monde » inconnu et très vite fascinant. Administré en domaines, ce « pays » fonctionne apparemment autour d’une seule activité : le jardinage. De ce principe de départ découle une formidable description de cette société, à la fois économique, sociale, esthétique, géographique et historique. Le résultat révèle une civilisation ultra codifiée, sensuelle, doucement pragmatique, lente, comme une sorte d’utopie reposante. Le récit devient, à son instar, vite déroutant. Les Jardins statuaires est un fantastique roman d’aventure avec des cavaliers, des remparts, des femmes lascives, des brutes épaisses, de l’intimidation et de l’amour. A travers les yeux et les convictions de notre voyageur — observateur, électron libre anarchiste ou acteur inquiétant —, c’est aussi une critique acérée des mécanismes d’accession au pouvoir et de l’écriture de l’histoire.
EP
La comtesse de la Fère est pendue par son mari et laissée pour morte. Elle parvient à s’en sortir et rejoint l’Angleterre, où elle épouse Lord de Winter qu’elle tue accidentellement deux mois après leur mariage. Contactée par le cardinal de Richelieu, elle accepte de mener des missions pour lui et revient vivre en France…
Agnès Maupré s’inspire ici des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, s’attachant au personnage de Milady de Winter, imaginant notamment quelle fut sa vie avant d’apparaître dans le roman. Ce récit de cape et d’épée marie habilement aventure, sensualité, espionnage et mélancolie. Le découpage est dynamique, Agnès Maupré effectuant notamment des ellipses qui s’accompagnent de ruptures de rythme originales et efficaces. Son dessin en noir et blanc, au lavis, privilégie les gris et, toujours vif, correspond parfaitement au ton du scénario.
BH
Depuis quelques saisons déjà, Dupuis puise dans son catalogue pour rééditer un nombre inimaginable d’ouvrages, à la fois contemporains et classiques. Cette fois, c’est au tour du Leçon de choses de Gregory Mardon de se retrouver à nouveau sous le feu des projecteurs. On ne s’en plaindra pas tant cette BD s’avère agréable à (re)lire. Comme d’ailleurs l’ensemble très varié des publications de cet auteur. Mardon s’approprie ici, avec une grande sensibilité, l’histoire quotidienne de Jean-Pierre. Ce petit garçon, en apparence, ne vit rien d’extraordinaire — école, jeux, copains — mais son monde intérieur, lui, bouillonne. Le ton, la justesse de la narration, les moments de pause et d’intimité nous rapprochent d’une innocence vécue par tous et qui, confrontée un jour à la réalité, se révèle parfois contrariée, douloureuse. En somme, le dur apprentissage de l’existence…
LV
Si vous avez échappé à ce film lors de son passage au Festival International du Documentaire de Marseille, reparti d’ailleurs avec le Grand Prix de la compétition française, précipitez-vous sur la très belle édition concoctée par la toute nouvelle structure Batoutos, secondée ici par Lowave pour la distribution, et accompagnée d’un livret riche, signé majoritairement par Jean-Pierre Rehm. Le film de Till Roeskens nous plonge au cœur d’un camp de réfugiés où, bientôt, l’absurde le dispute à la survie. Et au-delà, la frontière. La géographie, et en son milieu, l’homme, devient chaque jour mouvante, inconnue, imprévisible. Les êtres luttent au quotidien pour leur existence, leur liberté de mouvement, passant de la gravité à l’humour. Chacun dessine ainsi son propre parcours, son propre labyrinthe. Le film s’engage volontiers dans un parti pris visuel et rythmique particulièrement audacieux.
EV
Jean-Daniel Pollet nous a quittés il y a quelques années en nous laissant une belle et plutôt riche filmographie, dont bien sûr L’acrobate, qui restera l’un de ses films phares. Dès le début de sa carrière, le cinéaste a pris de nombreux chemins de traverse passionnants, ne se limitant pas à la structure formelle de l’œuvre cinématographique. Ce DVD réunit ainsi trois essais tournés entre 1963 et 1974, et rappelle la liberté créatrice de Jean-Daniel Pollet. Le sublime Méditerranée invente à lui seul un cinéma, une autre manière d’appréhender le langage filmé. Bassae est une expérience très courte et sensorielle filmée au cœur du Péloponnèse. L’ordre, quant à lui, est incontestablement le clou de cette édition, nous plongeant au cœur d’une société de lépreux abandonnés sur une île.
EV
Alors qu’Alain Cavalier présente en sélection à Cannes son dernier film, Pater, Paradoxe édite trois formes courtes du réalisateur, dans un genre qu’il a largement développé ces dernières années : le portrait filmé. A l’instar des représentations féminines qui ont fait l’objet d’un coffret déjà chroniqué dans ces colonnes, Cavalier s’attache ici à trois personnages, trois destins en lutte d’hommes qui, face aux tragédies de l’Histoire, ont décidé, malgré le danger, de refuser l’obéissance servile. Le premier, résistant arrêté lors de la seconde guerre mondiale, raconte son évasion spectaculaire. Le deuxième est un propre membre de la famille du cinéaste, qui lui confie également ses souvenirs du conflit mondial. Le troisième enfin revient sur sa révolte face aux tortures de la Guerre d’Algérie, contre lesquelles il s’est violemment retourné, arme au poing.
EV
Comme la mode l’exigeait au début des années 60, le fantastique a puisé sans vergogne dans le catalogue riche d’auteurs classiques (Poe en tête), ce que Bava ne se priva pas de faire. Mais l’autre mode de l’époque, dans le genre horrifique, s’appelle le « film à sketches ». Autrement dit, plusieurs courts-métrages vaguement reliés par un fil rouge et assemblés sous un titre commun. Ici : Les trois visages de la peur. Une fois encore, Bava s’en sort bien, très bien même. Le budget, loin d’être colossal, lui laissant peu de marge de manœuvre, il opte essentiellement pour le huis clos. Convoquant quelques acteurs sur le retour (Boris Karloff), ou des inconnu(e)s (dont une Michèle Mercier pas encore mutée en Angélique), il donne à ces histoires macabres tout son savoir faire. Résultat : la photo est splendide (peut-être une de ses plus réussies), l’atmosphère grisante et le plaisir, grandissant.
LV
WWE All Stars met en scène des combats de catch orientés arcade, aux graphismes cartoonesques représentant des lutteurs caricaturés à l’excès. Les fans éprouveront un réel plaisir en voyant de nouvelles stars côtoyer des anciennes dans ce jeu dont la prise en main immédiate permet d’enchaîner facilement prises et combos, bien que les contres nécessitent un timing parfait. Si les catcheurs sont classés par genre (voltigeur, technicien…), on peut leur reprocher d’effectuer tous à peu près les mêmes prises. On regrettera également une intelligence artificielle décevante et une durée de vie assez courte, le jeu n’étant pas scénarisé comme la série Smackdown vs. Raw.
CT
Sega nous plonge à nouveau dans le monde de la mafia japonaise, en proposant, outre le charismatique Kazuma Kiriû, trois autres personnages : Akiyama, prêteur sur gages, Saejima le fugitif, et Tanimura, un policier. Chacun possède son gameplay propre et le jeu se divise en quatre parties distinctes (ainsi, Saejima, recherché par la police, doit se déplacer dans les égouts). Les bars à hôtesses, censurés dans Yakuza 3, permettent de passer du bon temps entre deux combats contre les street punks. Le scénario s’avère toujours aussi prenant, la ville est immense et l’on peut flâner à jouer sur des bornes d’arcade. Dommage que le titre n’ait pas été traduit de l’anglais.
CT
Top spin 4 évolue dans la catégorie des simulations sportives : précis, fidèle à la discipline originale, il s’appuie sur des statistiques et des modèles physiques détaillés, ainsi que sur un réalisme technique poussé. Abrupt dans un premier temps, mais gratifiant sur le long terme, il est à ce jour la représentation la plus fidèle du tennis sur consoles (hormis dans sa décevante version Wii). Sérieux dans son enrobage et dans le déroulement des parties, il fait preuve d’un gameplay très riche : le moindre coup doit être soigneusement pesé et parfaitement préparé, les joutes à haut niveau s’avérant incroyablement tendues et jouissives pour qui prendra la peine d’aiguiser son jeu.
SV
A l’opposé de Top spin 4, NBA JAM fait partie, pour sa part, des titres arcade à la prise en main immédiate, rapides, amusants à plusieurs mais manquant de profondeur et de réalisme. Une représentation approximative de la réalité, mais très divertissante. Remake d’un jeu à succès des années 90, il met en confrontation des caricatures de basketteurs réels dans des duels hauts en couleur : sauts de vingt mètres, poussées violentes et contres non réglementaires sont au programme, par le biais d’un gameplay épuré se suffisant de quelques boutons. Trois amis et du pop-corn à portée, si possible. Régressif mais jubilatoire, il incarne une vision décomplexée du jeu vidéo.
SV

Des photos bien carrossées
Situé au pied du massif des calanques, le Garage Photographie est un nouvel espace dédié, comme son nom l’indique, au huitième art. Réalisée par son fondateur, William Guidarini, l’exposition inaugurale permet d’appréhender sa démarche photographique tout en donnant un aperçu de la dynamique profondément plurielle et humaine qui rythme déjà la vie du lieu.
La création de cet espace est la finalisation d’un projet mené depuis plusieurs années par William Guidarini avec le soutien de l’association Ici et là, qui tend à valoriser la photographie sous ses différentes formes, ses différents usages et plus généralement comme expression d’une rencontre avec le monde et les autres. Il permet de réunir espace de diffusion avec une partie galerie, espace de formation avec une partie atelier et espace d’accueil avec une partie résidence. Ce projet entre étroitement en résonance avec les différents rapports qu’entretient Guidarini avec la photographie depuis quinze ans : comme projet esthétique, comme collaboration avec des artistes, comme outil et pratique qui s’exerce et s’apprend. Il organise en effet depuis 2006 des cessions de formation pour différents publics en proposant diverses « formules » d’ateliers et de stages, et notamment une partie pratique sur le terrain, en allant explorer les calanques par exemple, ce qui permet de conjuguer l’apprentissage technique et une façon d’appréhender autrement, par la photographie, un rapport au monde. La création de ce lieu permet ainsi de donner un point d’ancrage à ces ateliers. La partie galerie va justement permettre de nouer des liens entre la partie formation et la partie résidence, en étant pensée comme un espace de diffusion à la fois pour les stagiaires, afin de valoriser et de partager le résultat final de leur travail, et pour les photographes ayant effectué une ou plusieurs résidences.
La série de photos exposée actuellement met à l’honneur une autre facette de ce lieu et de son nom : son histoire, celle d’être un ancien garage de carrosserie dans lequel a travaillé le père de l’artiste, entièrement rénové. D’une manière plus générale, le projet esthétique de l’artiste se déploie au cours de ses voyages et de ses traversées, en cherchant notamment à sonder la présence humaine et l’énergie du réel telles qu’elles s’expriment au cœur de la vie quotidienne et des paysages urbains, comme le montrent les deux séries de photos Procida et Traversé. Il travaille actuellement, en collaboration avec un écrivain, sur les villes d’Europe, projet qui devrait être finalisé, comme les derniers travaux cités, par une exposition itinérante et une édition.
Elodie Guida
William Guidarini – Le Garage : jusqu’au 9/07 au Garage Photographie (12 avenue Gaston Bosc, 9e). Rens. 09 53 84 57 00 / www.williamguidarini.com

Grand lux
Après avoir, en début de mois, célébré Baudelaire, Songe d’Icare la galerie met en lumière le travail d’Isabelle Crampe et Claire Gonnord, deux artistes qui explorent les limites de leur art, mais pas que…
Peut-être avez-vous remarqué ces derniers mois, ici et là dans la ville, un pochoir du célèbre visage de Baudelaire immortalisé par Etienne Carjat. L’auteur, Karl Beaudelere, est à ce point pénétré par le poète qu’il en décline le visage en diverses représentations, variant les supports, les techniques, les visions et les lectures. Certaines évoquent les clartés jaillies de certains poèmes et des mots de l’écrivain en général, d’autres en soulignent les sombres pensées, les brusques mélancolies, les accès de violente aigreur. Une manifestation improvisée, née de la rencontre du galeriste Nicolas Mettra et du plasticien, fut montée in extremis pour marquer pendant six jours le cent quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance du poète. Cette exposition fut l’occasion de lectures et de rencontres entre baudelairiens de plusieurs générations.
L’exposition présentée actuellement propose les œuvres de deux artistes qui, bien que présentant quelques points communs dans leurs maniements techniques (collages, usage de matériaux de récupération) et leurs visées (elles donnent toutes deux dans l’abstraction), s’avèrent cependant très différentes dans leur personnalité, leur maturité et leur démarche. Isabelle Crampe, du moins dans les œuvres proposées, laisse à penser que ses tableaux sont des pays, à première vue, du ciel. Et puis, toujours comme avec un pays dont on connaît peu à peu les routes, les reliefs, les tourments et les histoires, se révèlent d’autres plans. Se dégage l’impression d’images satellite dans lesquelles les noirs sont maritimes — à une exception près, où le tableau évoque plutôt le cosmos, dans un tableau qu’on intitulerait volontiers Visage de la Terre. Cette mer noire est d’ailleurs le point de bascule ou de liaison entre les deux artistes puisque Claire Gonnord présente elle aussi un tableau où la mer revêt cette couleur. L’artiste prend le parti de faire de la lumière le sujet de ses œuvres et de se laisser traverser par des impressions et des sensations (la chaleur par exemple) nées de cette lumière. Une lumière à ce point centrale qu’elle semble remplacer le point de vue ou être le point de vue, comme si l’artiste en suivait la perspective ou en remontait le cours. Elle expose aussi en cinq toiles un point de vue sur l’amour. A suivre…
Texte : Frédéric Marty
Photo : Lumières de fin de journée de Claire Gonnord
Isabelle Crampe et Claire Gonnord - Matière et couleur, chercher la limite : jusqu’au 13/05 à Songe d’Icare la galerie (21 rue Edmond Rostand, 6e).
Rens. 04 91 81 76 34 / 09 62 50 43 03 / www.songedicarelagalerie.com

L’interview : Lyse Madar
La présidente du Passage de l’art, à l’initiative de L’art renouvelle le Lycée, le Collège, la Ville et l’Université, fait le point sur la manifestation, cette année consacrée au « Monstre dans l’imaginaire contemporain ». L’occasion de revenir sur le travail au long cours de cette passionnée, figure tutélaire de la culture à Marseille qui n’a de cesse de porter des initiatives nourries de différences, afin « d’installer les gens autour d’éléments structurants pour leur identité : l’art et la culture. »
Pouvez-vous nous rappeler l’origine et le principe de cette manifestation ?
Elle a lieu depuis une quinzaine d’années. Au départ, c’était un questionnement, une sorte de défi parce que j’avais envie que ces lieux fermés sur eux-mêmes, les lycées, puissent s’ouvrir vers l’extérieur et notamment à la création contemporaine. On ne peut pas amener des gens vers le savoir et l’éducation sans les sensibiliser à la création contemporaine, à l’engagement des artistes dans leur questionnement du réel.
Cela a été un peu difficile au début car les lycées ne sont pas des lieux prévus pour accueillir des expositions. Néanmoins, cela faisait partie des enjeux de ce projet : construire une véritable exposition avec les contraintes liées à l’espace du lieu. Mais à l’intérieur des lycées, il n’y a pas seulement la mise en place d’une exposition, il y a une vraie rencontre, un vrai projet construit par l’artiste avec un public de jeunes ou d’étudiants. C’est une partie intégrante de la convention établie par le Passage de l’art : les enseignants sont également engagés. Dans les lycées professionnels, il y a des ateliers de construction et les artistes ont pu produire des pièces en travaillant directement avec les élèves. Des productions d’œuvres d’art intimement liées aux savoirs que forgent les lycées, c’est l’un des points d’ancrage de ce projet. Par exemple, l’année dernière, l’œuvre La main de Laurent Perbos a été réalisée dans l’atelier Carrosserie du Lycée Mistral.
Aujourd’hui, cette manifestation est très installée et beaucoup de lycées de Marseille sont demandeurs. Elle a également une existence extra-muros : Cassis, la Ciotat, Gréasque. Enfin, la nouveauté, c’est la mise en place de résidences d’artistes à l’intérieur des établissements, qui fait partie des projets présentés pour Marseille 2013. Grâce à la qualité des dossiers, j’ai réussi à obtenir deux résidences : François Mezzapelle au Lycée Leau et Jean Daviot au Lycée du Rempart.
Comment se fait choix de la thématique ?
Les thématiques, qui changent chaque année, naissent souvent de rencontres, de réflexions. Pour le monstre, c’est en allant voir Le Cas Jekyll de Christine Montalbetti, mis en scène et interprété par Denis Podalydès, un vrai génie de la scène, que m’est venue l’idée, notamment lorsque j’ai vu cette transformation de l’homme en monstre.
Comment s’opère le choix des artistes ? Quand a lieu l’appel à candidature ?
Tout d’abord, il convient de rappeler que la programmation ne concerne pas que des artistes régionaux, mais nationaux, voire internationaux, c’est-à-dire des artistes avec une certaine renommée. Pour l’appel à candidature, il s’effectue lors du vernissage de la première exposition annuelle au Passage de l’Art, qui est une galerie à part entière où l’on organise cinq à six expos individuelles par an. J’y annonce la thématique et s’ensuivent des remises de dossiers et des visites d’ateliers. Par ailleurs, je contacte aussi des artistes auxquels je pense et à qui je fais une proposition.
Ensuite a lieu une première réunion globale où se rencontrent les artistes, les chefs d’établissements et les médiateurs. Et là, je tiens à ce que les établissements s’engagent par rapport au choix qu’ils font ; ce n’est pas moi qui leur impose. Enfin, lors d’une deuxième réunion, les artistes me présentent leur projet pour chaque établissement choisi. L’exigence est de mise : il ne s’agit pas de bricolage dans un lycée mais bien d’un événement artistique. Au fond, ma position est celle d’un commissaire d’exposition : je participe à la sélection des dossiers, je vois l’évolution des travaux et reste à l’écoute de tous les lieux et de tout le monde, ce qui représente un énorme travail de coordination !
« L’art pour l’art » semble une époque révolue (en théorie)… Alors comment sont rémunérés les artistes ? Quel budget leur accorde-t-on pour leurs réalisations ?
Chaque établissement doit prendre en charge sa propre exposition et la gérer en autonomie, tout en respectant la convention de cette manifestation. Convention dans laquelle il est demandé qu’un défraiement soit réservé à l’artiste pour ses interventions. C’est aux établissements — auxquels une ligne budgétaire est donnée — de voter cela en conseil d’administration. Etre artiste, c’est un vrai métier, et c’est pour cela que je tiens à ce qu’ils soient rémunérés.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le colloque proposé chaque année en marge des expositions ?
Il a lieu pendant une matinée et j’y invite des personnalités du monde de l’art, de la culture, des philosophes, des historiens de l’art, des psychanalystes. Pour le monstre, étaient présents, entre autres, Michel Maffesoli (membre de l’Institut Universitaire de France, prix de l’Académie Française en sociologie), François Bazzoli (Historien d’art, spécialiste de l’art contemporain), Marie Prugniaud (psychanalyste), Emmanuel Molinet (esthéticien et doctorant en philosophie). Le colloque est certes de très haut niveau, mais le public est majoritairement constitué des élèves ayant participé à la manifestation. Cela fait partie des enjeux : ils sont confrontés à un discours qui les dépasse parfois, mais dont ils parviennent à se saisir au final car ils en ont partagé l’expérience avec les artistes et l’ont conceptualisé avec des enseignants. J’ajoute qu’il est important pour moi que le colloque soit quelque chose de vivant, d’où la programmation de deux performances durant cette matinée. Le colloque est également suivi par un large public allant de professionnels du monde de l’art à un public de rue fidélisé par ce moment de réflexion.
Comment gardez-vous une trace de ces manifestations ?
Nous publions tous les deux ans (pour raison budgétaire) un catalogue qui est pensé comme témoin réel des deux manifestations : les œuvres y sont montrées in situ et les actes des colloques retranscrits. L’ensemble de ces catalogues forme une petite collection, disponible gratuitement au Passage de l’art.
Si l’on accepte comme définition que le monstre est « tour à tour ce qui nous effraie, nous fascine, nous inspire », quelles seraient vos réponses pour chacun de ces points ?
Ce qui m’effraie : l’ignorance, et je voudrais lutter contre. La bêtise aussi m’effraie !
Ce qui me fascine : l’art, la création, celle qui donne l’ivresse, la véritable ivresse, « celle qui vous monte à la tête lorsque l’on se sent vivre », comme dirait Albert Cohen. On peut, dans une société bien organisée, rester dans le système, mais il nous faut aussi de l’excès, comme dirait Bataille. Dionysos n’est pas un mauvais guide si l’on garde comme socle la raison.
Ce qui m’inspire : si l’inspiration, c’est ce qui crée, insuffle de l’image, suscite de l’imaginaire, fait rêver, alors c’est la création artistique dans tous ses états, la musique, notamment l’opéra qui est un art complet, qui m’inspire. Mais aussi les belles rencontres, celles qui se poursuivent après la première fois car elles pèsent sur votre être…
Pour vous, Marseille 2013, c’est…
Une plus ample ouverture à l’art, et à l’art contemporain en particulier, la présence de belles et grandes expositions qui amènent dans notre ville un flux de populations nouvelles, qui fassent de cette cité un miroir de la diversité, un lieu de plaisir au sens noble du terme et un lieu de vie agréable. Une ville où la culture sera là pour éduquer, construire, donner de la beauté, éradiquer l’ignorance et surtout transmettre à toute une population un sens de l’esthétique qui a entre autres fonctions celle de rejoindre une éthique.
Propos recueillis par Nathalie Boisson
Photo : Œuvre en cours d’élaboration de Franc?ois Mezzapelle
L’art renouvelle le lycée, le collège, la ville et l’Université : jusqu’au 14/06 à Marseille, Cassis, La Ciotat et Gréasque.
Rens. Passage de l’Art (Lycée du Rempart) : 04 91 31 04 08.
Voir détail de la manifestation dans l’Agenda Expos, p. 21

Polymorphe par Nature
Actualité importante du côté de Seconde Nature : pas de festival pour cette année mais une biennale prévue pour 2012, un lieu en pleine mutation et une découverte musicale à ne pas manquer, le Londonien Actress en concert pour fêter de façon idéale le dernier rendez-vous du comptoir de la saison.
Que tous ceux qui se préparaient à arpenter Aix à travers La Fondation Vasarely, la Rue du 11 Novembre, la Place de l’Hôtel de Ville ou bien la Salle du Bois de l’Aune libèrent leurs agendas début juin : retour du festival pluridisciplinaire Seconde Nature, sous forme de biennale, en mai 2012. Le rendez-vous des amateurs de sensations numériques sera désormais donné un an sur deux avec « une formule plus adaptée », précise Raphaël Sage, l’homme à la tête de la structure. « Le festival garde les mêmes points cardinaux que ses précédentes éditions : concerts, expos, rencontres, débats, dimension cinématographique… Mais notre but n’étant pas de faire seulement du booking, nous allons également assurer un rôle de production, de diffusion et d’accompagnement à la création artistique. » Une nouvelle formule donc, pour un évènement qui ne sera pas forcément plus imposant, mais le fruit d’un travail de fond, de dialogue, d’échange et de communication mieux pensé. Et en ce qui concerne 2013, « nous ne voulions pas proposer un super festival comme le feront certains, mais juste jouer le jeu de la Capitale. Investir la cité avec un projet qui passe par plusieurs phases et qui se propose de réfléchir de manière globale sur la thématique du réseau, des nouveaux mondes et des mondes possibles. » De quoi évoluer intelligemment, sans démesure ni prétention. Et en termes d’évolution, l’équipe de Seconde Nature s’y connaît. De l’eau a coulé sous les ponts depuis l’union de Territoires Electroniques (Biomix) avec Arborescence (Terre Active) en 2007. D’abord, le festival, puis l’ouverture du lieu (éponyme) deux ans plus tard, pour asseoir l’évènement et proposer concerts et expos toute l’année, à deux pas du Cours Sextius. Déjà superbe et actif, le lieu risque bien d’acquérir les jolis galons d’une niche créatrice à l’impact local et international. « Nous aimerions créer, aux alentours de 2013, l’équivalent d’une petite Gaîté Lyrique1. » Ce beau projet a pris forme lorsque la mairie leur a proposé d’investir l’ensemble du bâtiment dans lequel ils ont élu domicile, au rez-de-chaussée, et ce dès que les autres occupants libèreront leurs locaux, aux étages… « Nous prévoyons déjà une salle consacrée aux concerts et autres spectacles vivants, une salle d’exposition permanente ainsi qu’une salle de résidence et de répétition. » Avec le même savoir-faire qui a déjà fait recette, « sans défendre de ligne directrice artistique particulière, en prônant une diversité des langages pour ne pas s’enfermer dans un registre. » Bref, on leur fait amplement confiance, ils ont toujours œuvré avec goût. La preuve en est, une fois de plus, en accueillant Actress, le fondateur du label Werk Discs, qui débarque tout droit de Brixton pour nous faire découvrir une musique difficilement classable, probablement house, que certains disent dubstep, radicale, pop… Londonienne, tout simplement. Un artiste aux idées larges, qui colle parfaitement avec les affinités aventureuses défendues par Seconde Nature… « Actress est un véritable coup de cœur, innovant, très fin, avec beaucoup de caractère. Un son qui cartonne à Londres et une découverte intéressante pour Aix. » Le genre d’artiste si rare dans nos contrées, une véritable bouffée d’air frais qu’il faudra s’empresser de saisir dans un espace à l’ébullition permanente. Mais plus qu’un lieu, un festival ou un simple évènement temporel, Seconde Nature est en fait une entité, avec ses formes incontournables, novatrices et mutantes. Un art de vie.
Jordan Saïsset
Actress en concert le 29/05 à Seconde Nature (27B Rue du 11 Novembre, Aix-en-Pce). Rens. www.secondenature.org / 04 42 64 17 97
Actress : les deux albums
Hazyville (2008/Werk Discs)
Actress pose ici les bases de sa démarche. Des synthés humides et aquatiques sur des rythmiques cheap montées en boucles acides, linéaires et répétitives. Ni plus ni moins. Des basiques revisités, qui délivrent une étonnante attractivité après écoute répétée. La vérité est ailleurs pour Actress avec ce premier album personnel et attachant, aux accents multiples, qui ne va pas forcément là où l’on a envie, parce qu’il y est sûrement déjà passé depuis longtemps.
Splazsh (2010/Honest Jon’s)
Actress fait preuve d’inventivité avec trois fois rien. Il contrôle ainsi l’ensemble des composants qu’il possède pour leur donner vie à sa guise. Une spontanéité contenue et filtrée dans un grain sonore savamment pesé. Il faut se donner les moyens de lire entre les lignes et les collages de ce laboratoire à ciel ouvert pour en extirper l’essence. Une fois de plus, l’important n’est ni la quantité ni la surenchère, mais bien la couleur que l’on donne à l’objet.

Le statut du Commandeur
Alors que l’Opéra avance tranquillement vers l’apothéose de sa fin de saison et une prometteuse programmation 2011-2012, un ténor politique, bien mal inspiré, vient rajouter son couac au concert des louanges.
Que Monsieur Miterrand s’agace de la valse des hésitations, désistements, démissions et reports en tout genre qui accompagnent l’élaboration du projet Capitale culturelle, cela peut se comprendre. Que les nominations, faits du Prince, et exécutions auxquelles il doit veiller ne s’effectuent pas conformément aux vœux et accords et que cela provoque chez lui quelques envies de règlements de compte, pourquoi pas. Mais qu’il aille mêler à ce débat la qualité du travail de Maurice Xiberras et de l’Opéra municipal, tant en termes de choix artistiques, de programmation qu’en termes de fréquentation — avec une mauvaise foi confondante — et de stature, déficiente selon lui au niveau international, montre, s’il était encore besoin, à quel point cet homme frôle le ridicule. Au niveau international, l’Opéra de Marseille, encore tout auréolé des lauriers tressés par la revue Opera now !, s’apprête à créer Le Cid avec Roberto Alagna et Béatrice Uria Monzon, devant les caméras de Mezzo (et avec une rediffusion ultérieure sur une chaîne du groupe France Télévision). Les images seront relayées dans plus de trente pays et devant l’ampleur de la demande, des écrans seront placés sur la Place Bargemon, concrétisant les visées d’opéra international et populaire qu’embrasse son actuelle direction. Une autre constante de cette politique artistique consiste à défendre le répertoire français, dans une logique plus patrimoniale que cocardière, afin que les spécificités vocales liées à la langue ne se dissolvent pas dans l’internationalisation des enseignements et des distributions. Ainsi, après Cendrillon (Massenet) et Hamlet (Thomas), Samson et Dalila (Saint Saëns) et Le Cid (Massenet encore), la saison prochaine verra à l’affiche Roméo et Juliette (Gounod) et La chartreuse de Parme (Sauguet). La création de cette dernière œuvre étant le fruit d’une rocambolesque exhumation à partir d’un conducteur et d’une partition piano/chant littéralement sauvés des eaux. Donizetti (Roberto Devereux), Puccini (La Bohème), Rossini (Le comte Ory), Verdi (Il trovatore) et Mozart (Die Zauberflöte) complètent la prochaine saison lyrique. A noter aussi, le récital de mélodies russes par Olga Borodina, merveilleuse Dalila à l’automne 2010, le concert inaugural du Silo en septembre et toujours l’éclectisme de la programmation, puisque après la Misa Criolla cette année, le Festival de Musique sacrée accueillera en co-réalisation le Richard Galliano sextet, pour un concert consacré à Bach. Une énumération de toutes les manifestations, expositions, récitals, conférences et hommages tournerait à l’inventaire à la Prévert, aussi vaut-il mieux se procurer le programme complet — et gratuit — ou se connecter sur le tout nouveau et tant attendu site officiel de l’Opéra.
Texte : Frédéric Marty
Photo : Christian Dresse
A voir actuellement : Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart par l’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Marseille : jusqu’au 24/04 à l’Opéra de Marseille (2 rue Molière, 1er). Rens. 04 91 55 11 10 / opera.marseille.fr

Du bleu au Rouge
Si les lieux d’expression jazz de qualité se font rares dans la cité phocéenne, il est des projets d’exception, à l’instar de celui porté par le pianiste Pascal Versini au restaurant Rouge Belle de Mai.
C’est le piano quart de queue superbement accordé prêté par la patronne, Corinne, qui a d’abord fait baver d’envie Pascal Versini. Après trois ans à animer des bœufs à la Plaine avec la féroce envie de dynamiser une scène jazz sur Marseille, notre homme a l’impression de « ne plus entendre sa ville ». Aussi imagine-t-il un club jazz dans cet ancien garage Renault reconverti en restaurant, au cœur de La Belle de Mai, si près de la Friche, mais si loin des « cultureux ». Une situation géographique qui lui permet de « redécouvrir sa ville, de se remettre à son écoute… Jouer au Rouge, c’est jouer à la maison », explique-t-il, et ce aussi bien en son nom qu’en celui de son compère saxophoniste Gérard Murphy, l’autre moitié du projet. « C’est un peu comme un lieu du Queens… Une sorte de speakeasy1, d’autant plus que la patronne est ouverte et cultivée. » Et évidemment, jouer dans un quartier populaire, c’est « retrouver les racines du jazz » tout en rejetant l’opposition factice musique populaire/musique savante. Etrange destin que celui de Pascal Versini, marginal de la note bleue qui revendique son « côté punk » de musicien voyageur insatiable, entre le Venezuela, Taïwan, et le troisième arrondissement de Marseille. Longtemps activiste des arts de la rue et chercheur de sons dans le légendaire groupe Wankatao, il ne pense pas tant à poser ses valises qu’à développer son projet de club de jazz. Partir d’un point de vue artistique, sans en faire tout un manifeste, mais en gardant un esprit « underground » avec la précarité financière qui caractérise son destin. A ce sujet, il ne manque pas de citer l’écrivain Thomas Bernhard : « L’artiste qui est conséquent avec lui-même est voué à l’anéantissement social… » La prise de risque est évidente et la reconnaissance des institutions jazz phocéennes, toujours attendue. Dans « une cité qui fût jazz », le Rouge Belle de Mai s’érige pourtant aujourd’hui en véritable « lieu de fabrique » qui conjugue excellence et convivialité, brassage des populations et des musiciens, résistance artistique et urgence poétique. Après une première soirée donnée par un sextet impressionnant, principalement composé de José Caparros à la trompette et Jean-Michel Sourisse à la flûte, la seconde soirée en compagnie de Surmenian (le contrebassiste ermite du Vallon des Auffes) s’annonce aussi suprêmement swing, avec des compositions originales et des versions des grands jazzmen américains. De quoi satisfaire l’appétence musicale de Pascal Versini, pianiste marseillais de référence, adepte de la théorie du chaos appliquée à la chose « jazzistique ».
Laurent Dussutour
Quartet Pascal Versini/Gérard Murphy/Eric Surmenian/Thierry La Rosa : le 29/04 au Rouge Belle de Mai (47 Rue Fortuné Jourdan, 3e). Réservation conseillée au 04 91 07 00 87
Brunch jazz le 1er mai et tous les premiers dimanches de chaque mois (de 11h30 à 14h) avec Mr Jo au piano. Entrée : 10 €

Mécanique céleste
Le collectif marseillais Distropunx investit le Dock des Suds le temps d’un soir pour un show « robotiquement » démesuré.
Voilà maintenant deux ans que les Distropunx organisent des soirées au Dock. Des rendez-vous électroniques ravageurs qui mettent en avant visuels et performances. « Cette soirée est un laboratoire de recherche. Plusieurs disciplines sont réunies pour assurer un spectacle hors-norme avec une scénographie, des visuels et des performances en tout genre. Le but est d’en prendre plein les yeux », explique John a.k.a Nash, l’un des membres du collectif. Pour cette nouvelle édition, le Dock se verra ainsi transformé en véritable fabrique de robots, avec son lot de spectacles mécaniques… Côté musique, ils invitent l’Anglais Elite Force pour ses étonnants Dj sets breakbeat, ainsi que Dilemn et Crazycolor, respectivement signé chez BoysNoize et membre du sound system niçois Pirotek. Une programmation de coups de cœur correspondant à l’identité d’un collectif composé d’anciens membres du célèbre Metek : une troupe d’activistes techno, plus de quinze ans de free parties à son actif un peu partout en Europe. Blasés par le milieu « teuf », ils décident de créer un collectif pour réunir des professionnels de la musique et du spectacle d’horizons divers. « La free a perdu l’esprit des débuts instauré par les Spiral Tribe. Et puis maintenant, nous avons tous la trentaine, des boulots et des familles, ça devenait plus compliqué de prendre des risques, voyager en camions…» Et lorsqu’on le questionne à propos du nom de la nouvelle asso, John explique que « disco, c’est pour le côté amusement, on aime les choses déjantées. Et punk, c’est parce qu’on a toujours gardé cet esprit-là ! »
Texte : Mélodie Maurel
Photo : Elite Force
Distropunx party le 29/04 au Dock des suds (12 Rue Urbain V, 2e).
Rens. 04 91 99 00 00 / www.dock-des-suds.org

The Legendary Pink Dots > le 22 à l’Embobineuse
Evènement : rentrée dans la légende depuis belles lurettes avec plus de quarante albums à son actif en trente ans de carrière, la bande post-punk psychédélique anglaise qui ne dort jamais investit les brumes planantes du Boulevard Bouès. Suivi de notre bien-aimé aventurier électronique local et international aux platines inventives, le prolifique Philippe Petit. [Bleu], une belle découverte difficilement classable, disons post-rock par simplicité, enfoncera le clou… Trois évènements en somme.
TLPD – Seconds Late for the Brighton Line (ROIR)
JSa
Irina Popovska + Perrine en morceaux > le 23 à L’Enthröpy
Un plateau spontané, déjanté, insolite, insolant et majoritairement féminin, ça ne se rate pas. Le
premier trio décoiffe les tympans avec son électro-punk franco-russe et éclaboussera sûrement nos yeux innocents d’un show décapant. A découvrir également, l’atypique Perrine et ses boucles qui ne cherchent rien, si ce n’est à produire un sens qui n’en a pas, des sons concrets qui n’existent déjà plus, d’où s’extrait sa jolie voix. Une musique pulsionnelle qui ouvre des horizons.
www.enthropy.fr
DC
HushPuppies > le 23 au Portail Coucou (Salon-de-Pce)
Après la fermeture de leur label Diamondtraxx en 2009, ce nouveau The Bipolar Drift est une vraie renaissance pour le groupe parisien. Laissant tomber le garage rock au profit de la new wave, les HushPuppies se réinventent au risque de déconcerter leur public. Assumant totalement leur éclectisme, les musiciens sont allés au bout de leurs envies pour nous livrer un album ambitieux et culotté, oscillant entre guitares fiévreuses et claviers décomplexés. Espérons que les fans suivront.
The Bipolar Drift (Chut Le Caniche/Differ-ant recordings)
CT
Dum Dum Girls + Kill The Young > le 23 au Cabaret Aléatoire
En première partie de cette soirée rock indé : la pop noise des Californiennes de Dum Dum Girls. Le projet s’articule autour de la chanteuse Dee Dee, qui a su s’entourer de personnalités atypiques comme Frankie Rose (ex-Vivian Girls), pour produire des mélodies surf pop rappelant les 60’s et les Girls Bands de Phil Spector. Le trio mancunien Kill The Young, solidement rodé sur scène, viendra ensuite délivrer un punk rock au son saturé qui ne parvient pas toujours à masquer un manque certain d’originalité.
Dum Dum Girls - He Gets Me High (Sub Pop Records)
M-MS
9th cloud + Miqi O. > le 22 à Seconde Nature
Deux formations abstract hip-hop. 9th cloud, activiste local aux beats déstructurés, se lance dans le live audio-visuel avec Airsolid pour représenter sur écran un hip-hop instrumental et synthétique empreint d’electronica. De même pour Miqi O., également orienté bricolage et autres collages bass music, dubstep, jazz, funk… Autant de supports intéressants car instables et évocateurs. La génération 2000 des beatmakers digitaux en quête d’organique, à travers l’expérience numérique.
www.9th-cloud.com
JSa
Guerilla Poubelle + Lazybones > le 24 au Poste à Galène
Parce que le magasin Lollipop représente l’un des derniers remparts face à la dématérialisation de la musique, deux groupes décident de les soutenir dans l’adversité, en l’occurrence après le cambriolage de leur boutique. Si leur nom fleure bon le rock alternatif 80’s, les Guerilla Poubelle s’aventurent davantage dans un anarcho-punk rageur, engagé, limite hardcore. A côté, les Lazybones font figure de poètes, par les accents « nashvilliens » de leur punk-rock.
lollipopstore.free.fr
dB
Iraka > le 30 au Café Julien
Nous en parlions déjà dans ces pages au début de l’année. Toute jeune découverte locale, Iraka est un quatuor hip-hop mené par un rappeur aux textes sanguins et poétiques. Le groupe travaille actuellement à donner une suite à Ce que le présent dessine, bel opus qui tranche dans le vif, sculpte le texte et prend d’autant plus d’ampleur sur scène, entre le human beatbox, la guitare et la MPC. Ils joueront également la veille à L’Escale d’Aubagne avec La Canaille.
Ce que le présent dessine (Trueflav records)
JSa
Seth Gueko > le 29 au Poste à Galène
Marre des « loin des clichés du rap de cité » et autres « rap positif » mollassons, de cette bienséance qui ne conçoit l’existence du hip-hop qu’à travers une posture politiquement correcte ? Optez pour Seth Gueko, le rappeur gitan de Saint Ouen, grosse « couillasse » issue de l’écurie Néochrome. Après avoir fait le buzz en 2009 avec un premier album qui pète les dents, La Chevalière, il débarque avec Michto, « les boules bien accrochées, comme sur un sapin ».
Michto (EMI)
JSa
Fujiya & Miyagi > le 30 au Poste à Galène
Deuxième passage au Poste pour ce quatuor anglais (la bonne blague du patronyme) qui avait bien buzzé à l’époque de son deuxième album (Transparent things, 2006). Logique, Fujiya & Miyagi est une excellente porte d’entrée au krautrock, ce dérivé teuton et métronomique du rock psyché 70’s, montagne sacrée qu’il aborde par son versant le plus accessible : la pop. Après, souhaitons qu’ils soient un peu moins raides sur scène qu’à l’époque, même si ça fait partie du jeu.
Ventriloquizzing (Pias)
PLX
Erol Alkan (Marsatac Calling) > le 30 au Cabaret Aléatoire
Etonnant personnage que cet Erol Alkan, acteur majeur de la scène électro londonienne. En quelques années, ce DJ aux goûts sûrs est passé du statut de prescripteur de tendances à celui de figure emblématique de la génération « banger » (French Touch-mes couilles, appelez ça comme vous voulez). Beaucoup de respect pour le mec, ses valeurs indie et sa culture psyché, mais tout de même, aux platines, ça tabasse de plus en plus. Et ce n’est pas un compliment.
www.marsatac.com
PLX

C’est bon pour le moral
Sixième édition de Tendance Clown, le festival piloté par le Daki Ling et consacré au genre éponyme. L’occasion de découvrir que le clown a plus d’un nez rouge dans sa besace.
Six compagnies venues des six coins de l’Europe pour la sixième édition : 666, c’est sans doute un festival diabolique. Quatre dates en rue, quatre arrondissements différents, quatre mois de franche rigolade : 444, c’est sans doute un festival de comptabilité. Raté, c’est le retour du festival Tendance Clown, qui n’en finit pas de compter les (fous) rires tombés dans son escarcelle. Comme d’habitude aux commandes, le Daki Ling s’est associé cette année avec le Merlan et le Théâtre NoNo, reprenant la formule « intérieur-extérieur » qui a fait son succès. Outre les scènes du Jardin des Muses, du Merlan et du NoNo, la rue sera ainsi investie par les artistes (parvis de l’Atelier des Arts, cours Julien, parc Longchamp, Kiosque à Musique de la Canebière). La programmation mélange quant à elle et comme de coutume quelques habitués, des valeurs sûres et des découvertes.
En préfiguration du festival le week-end dernier, Renaud Cojo rendait hommage à Ziggy Stardust, à travers une réflexion sur la schizophrénie. En ouverture, Jos Houben décortiquera quant à lui l’art de faire rire en exposant brillamment sa science lors d’une conférence illustrée, où sa gestuelle parfaitement maîtrisée se mettra au service d’un propos juste et drôle. Séduction tragique et amour clash avec Véronique Tuaillon, alias Rosalie. Rosalie rêve d’amour. Mais ses prétendants n’ont pas l’air de bien supporter sa carte du tendre, ses contorsions et autres facéties.
Peter Shub est un drôle de poète, magicien, mime, humoriste, comédien : un clown au grand complet. Il parle de lui, de ses peurs, de ses déceptions et des destins de nos objets quotidiens.
Le Cabaret Clown Sans Frontières, ou « comment soigner ses bobos par le rire quand on a plus d’espoir », joindra quant à lui l’utile à l’agréable. Souhaitons de ne pas mourir de rire ! (Quoique…)
Attention ! Ça glisse avec I Fratelli Caproni et leur spectacle tragi-comique, mélancolico-euphorique, illusionno-véridique et gago-réaliste Attento si scivola.
Après avoir mené un Master Class en 2010, l’Ecole du Samovar envoie cette année plusieurs bizuts en première ou deuxième partie de soirée.
Côté rue, Tony Clifton présentera à nouveau son Père Noël cruel, une belle désillusion pour ceux qui y croyaient encore, un moment déjanté pour les autres. La Chouing et ses deux frères mettront quant à eux tout en œuvre pour trouver des épouses dans l’assistance. Leur technique de drague, potache, est un peu salissante, mais pleine de tendresse. Mesdemoiselles, à vous de juger !
Et tandis que les Batteurs de Pavés présenteront L’épopée du petit pays, un conte en deux parties où l’amour triomphera de tous les coups du sort, l’Escarlata Circus posera son théâtre ambulant sur le Kiosque de la Canebière pour nous faire vivre de périlleux et tendres instants de cirque forain, défiant l’équilibre extrême et routinier de la vie.
Les NoNos clôtureront le festival avec leur presque déjà célèbre dîner cabaret, mêlant joyeusement musique, danse, travestissements et sketches. C’est bon pour les yeux, c’est bon pour les papilles. C’est bon pour le moral !
Yves Bouyx
Festival Tendance Clown #6 : du 30/04 au 26/05 à Marseille.
Renseignements/Réservations au Daki Ling : 04 91 33 45 14 / reservation@dakiling.com / www.dakiling.com
Sauf :
Renaud Cojo : Réservations auprès du Merlan : 04 91 11 19 20 / www.lemerlan.org
Cabaret NoNo : Préventes au Waaw (17 Rue Pastoret, 6e) et sur www.espaceculture.net

C’est l’histoire d’une vie…
Ivan Romeuf a imaginé une heure dans la tête d’une comédienne. Une création de la compagnie l’Egregore où, entre les chansons de Dalida et le texte de Racine, se dessine un bel hommage à la chanteuse.
La comédienne (Anne Lévy) arrive dans sa loge, l’esprit occupé par une chanson — L’histoire d’un amour, un texte de Francis Blanche —, un air dans la tête comme on dit. Mais cet air, elle ne le fredonne pas, elle le chante, elle le vit. Si bien que l’on croit plutôt, dans cette arrivée, surprendre Dalida dans l’intimité et la solitude de son appartement de Montmartre. La comédienne s’installe et commence à se maquiller. Elle tente de résister tant bien que mal à cet entêtant envahissement. Dans une heure, sur la scène, elle sera Phèdre. Elle se lance alors dans une « italienne » du texte de Racine. Le décor est, sur le plan central, celui d’une loge : une table et quelques effets personnels, deux chaises, un tabouret, un mannequin portant les costumes (Joëlle Brover), un miroir « face à main » et une psyché, aux effets pour le moins contrastés. Par son éclairage, elle évoque les miroirs présents dans les loges, et par sa taille, une porte monumentale. A l’arrière-plan, un escalier évoque tour à tour, selon les moments, un domicile ou l’accès à une scène. Pendant une heure, l’esprit de la comédienne va vagabonder entre les tragédies : celle de la vie de la chanteuse mythique et celle de l’héroïne mythologique. Les interprétations successives, sur des bandes-son prenant l’heureux parti de la sobriété, se révèlent justes, avec cette qualité de n’être en aucune façon — accent ou phrasé — des imitations. Mourir sur scène, Je suis toutes les femmes, Je suis malade et quelques autres titres dessinent le portrait de la chanteuse, évoquant quelques-uns des drames qui ont émaillé sa vie (Ciao Amore, ciao). Les vers de Racine, la prestation émouvante de la comédienne et la construction même de l’hommage, alternant de manière fluide les trois écritures, font de cette heure un très agréable moment.
Frédéric Marty
Une si longue nuit (Phèdre-Dalida) par la Cie l’Egérégore : jusqu’au 30/04 au Théâtre de Lenche (4 place de Lenche, 2e). Rens. 04 91 91 52 22 / www.theatredelenche.info