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octobre 2010

[27 oct 2010] L’interview : Renaud Marie Leblanc (Didascalies and Co)

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Loge-grenier du Théâtre de Lenche : en pleines répétitions de sa nouvelle création, Renaud Marie Leblanc nous reçoit, grignotant à la hâte un biscuit à travers son écharpe. Metteur en scène et acteur-orateur d’une Conférence insolite donnée sur les planches, il campe un personnage acerbe, errant dans une France où l’artiste ne se reconnaît plus. Confidences d’un conférencier lucide…

Pourquoi remonter sur scène, dans une performance en solitaire, après seize ans de mise en scène et d’écriture ?
Je n’avais pas de velléités particulières de retour sur les planches… jusqu’à la rencontre avec le texte de Christophe Pellet. Il m’est apparu que le propos de La Conférence pouvait animer certains sentiments personnels, sur la place de l’artiste dans la société, et j’ai eu envie de le porter moi-même. J’avais besoin de « ré-éprouver » de l’intérieur le chemin du jeu, pour m’éclairer moi-même.

Un lien puissant à l’écriture semble jalonner votre parcours artistique. Des plumes intenses — Noëlle Renaude, Lars Norén… — prennent grâce à vous le chemin de la scène. Que pouvez-vous nous confier de votre amour pour la langue ?
Je crois que mon amour pour la langue, comme vous dites, vient de mon amour pour la musique. Ou peut-être l’inverse. J’ai longtemps essayé d’écrire, parfois j’y suis parvenu un peu, mais au fond, devant une écriture architecturée, composée, je suis toujours extrêmement ému : je me dis qu’il y a des hommes et des femmes qui ont su faire ça, passer du temps à organiser des signes, comme un geste premier. Je me sens très petit et ridicule à côté. Et c’est vrai que les auteurs que vous citez portent à des endroits très différents ce sentiment de l’unique, du monde recréé par l’écrit. Quand on a affaire à cela, on comprend pourquoi on fait de la mise en scène. Parfois, comme pour Christophe Pellet, il s’agit d’une rencontre personnelle avec une écriture qu’on a envie de défendre.

La notion de « co-signature » est récurrente dans vos projets. Aujourd’hui encore, vous signez une mise en scène en duo avec Vincent Franchi…
Chaque spectacle est évidemment une co-signature collective de tous ceux qui y travaillent, même si je garde une sorte de « final-cut », puisque j’endosse la responsabilité artistique. Là, c’est différent, je ne peux pas être sur le plateau en train de jouer et me regarder dans le même temps. D’ailleurs, ce ne serait pas souhaitable. Avec Vincent Franchi, nous progressons par allers-retours successifs. On se dit des choses, on les exécute, puis on se retrouve comme deux metteurs en scène et on en parle parfois comme d’une tierce personne. C’est assez réjouissant en fait. A une semaine de la première, je deviens de plus en plus acteur et Vincent, le vrai metteur en scène.

Votre personnage, Thomas Blanguernon, auteur dramatique, fait une conférence dans « une entreprise culturelle de l’Etat français ». Une périphrase cinglante pour une salle de théâtre…
La conférence n’aura en fait jamais lieu sur le plateau. Cette conférence, c’est lui-même, perdu dans les « entreprises culturelles françaises affiliées à l’Etat français et empoissées d’esprit français », une chaîne diabolique qu’il n’arrive pas à rompre. A tous ces niveaux, il porte une honte de la France. Je crois que le fondement du propos, c’est le manque de désir. Quand une société ne désire plus ses artistes, ils meurent lentement et ladite société est déjà éteinte en fait. Quand l’art meurt, c’est que quelque chose est déjà mort depuis longtemps.

Propos recueillis par Hannah Devin

La Conférence : jusqu’au 6/11 au Théâtre de Lenche (4 place de Lenche, 2e). Rens. 04 91 91 52 22 / www.theatredelenche.info
A noter : Erich Von Stroheim, création au Merlan du 10 au 17/12.

[27 oct 2010] Les nuits d’été et Métamorphoses à l’Opéra de Marseille

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La saveur du pas compté

Pour le retour de Métamorphoses de Frédéric Flamand dans la cité phocéenne, le Ballet National de Marseille programmait en début de soirée Les nuits d’été de Thierry Malandain. L’occasion de découvrir une autre création du directeur du Ballet de Biarritz, après le magnifique Sextet de l’année dernière.

Les nuits d’été, c’est un cycle de six mélodies pour voix et piano composées par Hector Berlioz sur des poèmes de Théophile Gaultier. De la joie de vivre aux amours perdues, de l’exaltation à la perte et au deuil, la partition aborde le romantisme dans ses grandes largeurs, prenant le risque du pathos et de l’outrancier. Mais la force de Thierry Malandain, c’est d’examiner au plus près ce que signifie la justesse d’un placement du pied, d’un écart maîtrisé, d’un glissé sur le tempo. Quand la danse épouse à ce point une musique qui n’avait rien demandé, on comprend mieux la difficulté d’aborder un langage classique. Ici, la sobriété et l’indice minimum jouent les qualités d’une peinture : une teinte claire entrecoupe le noir de l’horizon, le soyeux se révèle dans un halo de lumière. Tout est tamisé, feutré, parfois volontairement ralenti pour révéler le piqué d’une pointe, l’accéléré d’un demi-tour, l’exaltation d’une diagonale. On est loin des enjeux contemporains d’une danse qui se refuse de plus en plus au pas compté, mais quand la technique épouse la clairvoyance, une présence se magnifie aux yeux de tous, une évidence prend forme dans ses plus beaux atours et l’on attend évidemment la suite.

Texte : Karim Grandi-Baupain
Photo : Pino Pipitone

Les nuits d’été et Métamorphoses étaient présentées du 14 au 16/10 à l’Opéra de Marseille

[27 oct 2010] Cercles / Fictions à Châteauvallon

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Quand réalité et fiction jouent en rond

Qu’ont en commun chevaliers et évêques, demandeurs d’emploi et chefs d’entreprise ? Ils existent ou ont existé dans des œuvres de fiction, mais aussi dans le monde réel. Raison pour laquelle ils se côtoient également dans le dernier spectacle de Joël Pommerat.

Quand il ne s’adresse pas aux enfants (Pinocchio, Le petit chaperon rouge…), Joël Pommerat cherche à émoustiller nos sens. Cela commence par des intitulés de spectacle improbables, tels Je Tremble 1 et 2 et, aujourd’hui, Cercles / Fictions. Peu avant le début de la représentation, le public est silencieusement conduit dans les rangées d’une arène. Dans ce dispositif circulaire, qui brise le traditionnel système frontal du théâtre, les comédiens remplacent les gladiateurs des jeux antiques. Ils sont offerts en pâture aux nombreux regards qui les entourent, plongés dans les ténèbres et attirés par un lustre allumé au-dessus de la scène. Le jeu de lumière s’avère d’ailleurs au moins aussi précis que le travail sur le son, alternant bruits de la nature, cris de bébés ou musique douce. Cette musicalité particulière, tout comme les scènes qui s’enchaînent pour mieux se recroiser dans le temps, reflète le fil conducteur du spectacle, à savoir les frontières floues entre la fiction et la réalité. Les allers-retours se font aussi entre l’inquiétant, le tragique et l’humour, dans un univers intimiste où le spectateur se voit même convié à participer à un jeu de théâtre-réalité. Mais Joël Pommerat a aussi les pieds bien ancrés sur terre, comme en témoignent certaines scènes qui nous semblent très familières (un séminaire du Pôle Emploi, un groupe d’amis perdus dans la forêt…). Au jeu de la vie, tel est pris qui croyait prendre : les demandeurs d’emploi confondent réalité et fiction dans une simulation bien réaliste d’un séminaire, tandis qu’un employé attribue à sa promotion une raison magique. Il est donc aussi question de croyance, ce qui pourrait expliquer la présence d’un croisé se confessant à un évêque. Le metteur en scène a pu perdre quelques spectateurs en chemin, tant le spectacle est riche et les décors changés dans le noir sans que l’on ait le temps de respirer. Mais il a réussi à remettre en question nos convictions en démontrant que le théâtre, comme la vie, est un jeu.

Guillaume Arias

Cercles / Fictions était présenté les 15 & 16/10 à Châteauvallon (Ollioules, 83)

[27 oct 2010] Manuel Pratt à l’Antidote

Acide essentiel

Tout est dans le titre. Avec Le silence des pantoufles est aussi terrible que le bruit des bottes, Manuel Pratt revient sur les planches en esprit libre, n’épargnant rien ni personne. Délicieusement subversif.

Parlons tout d’abord de l’homme : artiste libre, acrobate des sujets aussi subversifs que polémiques, le personnage a le verbe féroce et la verve véloce. Fraîchement remercié de France Inter (décidément…), persona non grata à la télévision, censuré, boudé mais jamais écœuré, Manuel Pratt fête ses dix ans de carrière sur les planches, le seul lieu où l’on puisse encore le voir et l’entendre. Metteur en scène, écrivain, acteur et humoriste, l’homme aux multiples facettes se revendique gentil, mais très politiquement incorrect. C’est un euphémisme ! Dans son dernier spectacle, tous les sujets se bousculent, de l’actualité, fraîchement décortiquée au gré de son humeur et parfois avec une improvisation mordante, à la politique, en passant par la religion et l’amour. Aucune langue de bois n’est autorisée, l’homme égratigne et chatouille nos cerveaux endormis, faisant tomber les burkas invisibles qui nous oppriment : le striptease s’opère et le rire exulte, salvateur et libérateur. Un moment de pur bonheur où l’on retrouve enfin une liberté de ton que l’on croyait perdue. A la question « Qu’a-t-on à notre époque vraiment le droit de dire ? », Manuel Pratt répond en faisant sienne la devise du regretté Pierre Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. » De ce moment précieux partagé avec un esprit grinçant qui fait tant de bien à l’âme, on retiendra également la rencontre avec l’homme, après le spectacle, en toute simplicité.

Pascale Arnichand

Manuel Pratt était à l’Antidote du 5 au 16/10

[27 oct 2010] Small Is Beautiful du 6 au 23 octobre à Marseille

It was beautiful !

Small Is Beautiful, le rendez-vous urbain concocté par Lieux Publics, s’est révélé à la hauteur de nos attentes. Revue de quelques-unes des propositions, toutes plus farfelues les unes que les autres, qui nous ont fait (re)découvrir la ville autrement.

Stephen Bain – Baby, where are the fine things you promised me ?
Tiens, une drôle de maisonnette trône sur le Vieux Port, et il faut s’accroupir sur le gazon synthétique pour enfin apercevoir son bien étrange propriétaire. Assis en tailleur, sa tête touchant le plafond, à l’instar d’Alice coincée dans une maison trop petite pour elle, il nous invite à prendre le thé, bavasser ou écouter un brin de musique qu’il exécute sur son piano miniature. Le paillasson à l’entrée porte une phrase lourde de sens, qui nous éclaire sur le pourquoi du comment de ce bien intrigant objet dans notre paysage urbain. A l’entrée du mini cottage, une superbe boîte aux lettres attend justement les réflexions, impressions et émotions des visiteurs.
Pascale Arnichand

Victor B. - Trop de Guy Béart tue Guy Béart
Affublés d’écouteurs et de gilets verts estampillés « Nature en Ville, Ville en Vie », nous partons pour une ballade végétale et urbaine au cœur d’un quartier de Marseille, guidés par Coco et Fifou, deux toqués de nature sauvage. Le refrain nous enveloppe, la nature est belle, la nature est musique, la nature est refuge, la nature est amour et tout ça, au rythme de Guy Béart… On s’acoquine avec les deux acteurs, qui nous bluffent à chacun de leurs ébahissements, provoqués au moindre jaillissement d’une quelconque mauvaise herbe émergeant d’un pavé ou au beau milieu d’un terrain vague. L’épopée se termine en apothéose lorsque, devant les caméras du tram, nous réalisons un vibrant hommage à l’amoureux de coco, mimant les bougies s’allumant puis s’éteignant d’un gâteau d’anniversaire fictif.
Pascale Arnichand

ZEVS - Réminiscences
Aghirre Schwarz, artiste urbain en résistance connu sous le pseudo de ZEVS, s’est emparé du 13 au 16 octobre de la Vieille Charité et de ses alentours. Les traces (effectuées à l’aide de pigments qui apparaissent à la lumière noire) persistent encore, comme des témoignages invisibles. Croix, étoiles et messages s’invitent sur les parois du Panier : le petit train touristique les révèle à son passage. Seules quelques centaines de voyageurs ont pu bénéficier de ce parcours à la fois sonore (on doit la conception de la bande son à Alain Broders) et visuellement émouvant. A l’intérieur de l’hospice, la foule de silhouettes aux superbes contours nous accompagnaient sur l’Adagio for Strings de Samuel Barber. Les spectres éphémères en enfilade étaient les compagnons des visiteurs arpentant en silence dans la nuit les arcades : comme une colonie d’errants rendant hommage aux vagabonds du Moyen-âge, nous étions les élus d’une société secrète venus sonder nos propres maux… Quand l’art stigmatise la souffrance en la changeant en pure vision.
Marika Nanquette-Querette

Ici-même (Paris) – Allô, ici-même
Alors que les nouvelles technologies n’ont jamais été si présentes — et oppressantes —, ce « polar géopolitique urbain » propose une réflexion à la fois critique et ironique sur les phénomènes médiatiques et la société du spectacle. Mais Allô, ici-même (IM pour les initiés) se révèle avant tout un jeu de rôles grandeur nature, à la frontière entre réalité et fiction. Guidé par une vidéo diffusée sur un téléphone nouvelle génération, équipé d’une oreillette (« sa voix ») et d’accessoires farfelus, le specta(c)teur partira à l’aventure en pleine ville à la découverte de son propre personnage, pénétrant des lieux inattendus et interagissant avec les autres afin d’ourdir et/ou de déjouer un complot intergalactique. Au final, une expérience (d)étonnante et drôle, qui porte en filigrane des problématiques actuelles sur le devenir urbain.
CC

O.p.u.s - La Quermesse de Ménétreux
Le prestigieux comité des fêtes de la pittoresque bourgade bourguignonne de Ménétreux investit le Boulodrome de Saint André. On y découvre la kermesse traditionnelle du village, accueillant le public avec la bonhomie provinciale de circonstance. Concours de lancer de frigo, tiercé de renards empaillés, tirs à la fronde des assiettes de nos grands-mères… : les compères de cette joyeuse fête foraine nous ravissent en gags burlesques et personnages délicieusement ruraux ! On y rit, on y boit une gorgée de « piquette » entre deux bourrasques de mistral glacé, entre deux tours de carrousel en panne, où l’on est obligé de courir en rond tous en chœur pour le plaisir de tourner manège ou en attendant le verdict de la Grande Tombola municipale. On se surprend ce soir à distribuer quelques sourires autour de soi, envahi par cette douce euphorie…
Hannah Devin

Small Is Beautiful s’est déroulé du 6 au 23 octobre à Marseille, Martigues & Aubagne

[27 oct 2010] Castlevania : Lords of Shadow (Mercury Steam Entertainment/Konami – Xbox 360/PS3)

jeu-Castlevania.jpgCe Castlevania constitue, pour la série des jeux d’action, une remise au goût du jour sans nuances, passant sous silence la personnalité des épisodes précédents au risque de lui nuire. Malgré la bonne volonté évidente de l’équipe espagnole (au vu des nombreuses coquetteries scénaristiques et esthétiques qui rythment le jeu tel un blockbuster s’inspirant des derniers gimmicks du cinéma indépendant), ce nouveau Castlevania ressemble à God of War III (2010), qui ressemblait à Dante’s Inferno (2009), etc. Le même mal avait déjà frappé le lassant Darksiders, l’an dernier, n’hésitant guère qu’entre la resucée du mode de combat expéditif et des transitions cinématographiques (God of War), et celle, non moins prononcée, du principe de la trousse à outils (Zelda et Metroid). La synthèse des meilleures idées de tous les jeux existants n’a jamais valu l’invention d’un nouveau principe ludique. Ou bien aurait-il fallu écrire un scénario qui impliquerait le joueur autrement, de façon plus dynamique, drôle, étrange ou tout simplement originale. Or, aucun de ces adjectifs ne caractérise la présente odyssée d’un chevalier venu au fin fond d’une terre maléfique pour sauver l’âme de sa bien-aimée…
JS

[27 oct 2010] Quantum Theory (Tecmo Koei Europe Ltd/KOCH Media – Xbox 360/PS3)

jeu-Quantum-Theory.jpgIl est très commode d’écrire sur un « mauvais jeu ». S’agissant d’un objet interactif, il suffit d’énumérer les raisons pour lesquelles on n’a plus envie d’y jouer. Il se trouve que nous n’avions jamais évoqué deux des caractéristiques des œuvres vidéoludiques qui les rapprochent des œuvres cinématographiques : la lourdeur logistico-financière de leur production et la pluralité de leurs auteurs. Faute d’un metteur en scène décidé (ici nommé game designer), point de direction artistique et de cap à atteindre, et toute la chaîne part en roue libre. Quantum Theory a ainsi été très clairement terminé à la hâte avec peu de budget/temps, et cela, à chaque étape de sa conception. Son scénario d’abord : un « destructeur de tours maléfiques » se lance à l’assaut d’une nouvelle tour. S’y agrègent alors, forcément, des grappes d’ennemis (moches et bêtes), d’humains de bonne volonté (bêtes et destinés à mourir très vite), et une partenaire qu’il peut lancer contre les ennemis comme un boulet de canon humain (l’« arme » est trop efficace, annihilant le plaisir de jeu — et donnant en outre lieu à des scènes cinématiques toutes identiques et ennuyeuses). Pardon d’avoir renoncé…

JS

[27 oct 2010] Coffret Théo Angelopoulos : Les sept premiers films, dont Le voyage des comédiens, Alexandre le Grand… (Potemkine)

dvd-theo-angelopoulos.jpgC’est le grand non-sens de la production cinématographique actuelle : les plus formidables cinéastes sont ceux qui, aujourd’hui, éprouvent les plus grandes difficultés à boucler leurs projets. Dont acte avec Théo Angelopoulos, qui se plaignait récemment à Montréal de ne pas parvenir — pour des raisons évidemment financières — à monter ses films. Potemkine vient pourtant rappeler la teneur du réalisateur, avec un sublime coffret de ses premières œuvres, témoignage poignant de son écriture cinématographique, subtile et parfois lyrique, économe et humaniste, hermétique et lumineuse. Sept films rares du Grec, qui n’hésite pas à se pencher sur l’histoire de son propre pays, tout en donnant à ses (chefs d’) œuvres une dimension démiurgique, s’en référant fréquemment aux mythes, aux rêves, aux symboles, à l’instar du sublime Voyage des comédiens (1975).

EV

[27 oct 2010] Coffret Frank Borzage, dont L’heure suprême, L’ange de la rue, Lucky Star, La femme au corbeau… (Carlotta Films)

dvd-Coffret-Frank-Borzage.jpgUne fois de plus, Carlotta tient le haut de l’affiche dans l’univers impitoyable de l’édition vidéo, avec la sortie de ce coffret soigné de l’un des plus méconnus des grands cinéastes américains. Borzage fait figure d’idéaliste au sein de la production hollywoodienne. Il parvient comme nul autre à disséquer les fonctionnements du rapport amoureux — d’où son surnom de « poète du couple » — tout en leur donnant une dimension sociale, voire universelle, puissante. C’est le cas dans son chef d’œuvre L’heure suprême, qui marque un vrai tournant dans sa carrière. Au moyen d’une mise en scène souvent très rigoureuse, il transcende les passions et les sentiments de ses personnages vers des sphères quasi mystiques. Pour l’occasion, Carlotta Films offre un coffret hommage de haute volée, supervisé par Hervé Dumont, qui reste l’un des grands biographes du cinéaste américain.
EV

[27 oct 2010] Les chefs d’œuvre de Dario Argento, dont Suspiria, Ténèbres, Inferno… (Wild Side Vidéo)

dvd-Dario-Argento.jpgMême si la ligne éditoriale de Wild Side n’est plus aussi exigeante qu’à ses débuts, l’éditeur reste sans conteste un acteur de poids dans l’édition cinématographique. Parallèlement à un choix assumé de sorties (trop) commerciales, figurent régulièrement de vraies perles au catalogue, avec ce souci renouvelé de soigner les opus par de précieux bonus. Wild Side s’attaque pour cette rentrée aux films du maître de l’épouvante, complètement bâclés par leur ayant droit précédent, TF1, qui nous avaient laissés frustrés par des éditions misérables, tant sur un plan technique que par un contenu totalement vide. Wild Side reprend ainsi le formidable travail réalisé sur Profondo Rosso (restauration de la copie, rajouts de scènes coupées, foisonnement de bonus) et nous offre l’occasion de revoir les chefs d’œuvres du maître dans des versions jusqu’alors inédites. Un bonheur !

EV

[27 oct 2010] Voyage à deux - (USA - 1967) de Stanley Donen (Carlotta)

dvd-Voyage-a-deux.jpgLorsque Stanley Donen se décide enfin à lâcher le domaine de la comédie musicale, il s’attache les services du scénariste et écrivain britannique Frederic Rapahel — à qui l’on doit entre autres Darling, Loin de la foule ou encore Eyes Wide Shut. De fait, cet opus s’avère charmant, vivant, intelligent. Un film où, comme par magie, tous les éléments se combinent parfaitement et où chaque scène est un délice d’ironie, de comédie, d’envolées lyriques, d’humour. Mais Voyage à deux, c’est aussi un drame, celui du couple, qui s’est aimé mais ne sait plus comment s’exprimer son amour. Celui d’un couple à bout de souffle. Outre l’ambiance de voyage (entre Angleterre et Côte d’Azur), on retiendra aussi — et surtout — la musique magnifique de Mancini, la beauté de Hepburn, la folie de sa garde-robe « pop art », l’incroyable montage des séquences en flash back… Bref, un délice.

LV

[27 oct 2010] Caroline Sury - Cou tordu (L’association)

millefeuille-cou-tordu.jpgLorsque l’on lit Cou tordu, dernier effort autobiographique de Caroline Sury (Le Dernier Cri), on oscille entre empathie, face aux évènements quotidiens qu’elle subit, puis effroi devant la représentation de ses cauchemars. Pourtant, la justesse des scènes de vie et la ténacité dont elle fait preuve face à son fameux mal de cervicales (d’où le titre) rendent le personnage vraiment attendrissant. Le trait tout en tension n’est pas sans rappeler Rick Parker et si la BD s’affranchit de la couleur, le dessin n’est pas à l’économie : les cases regorgent de détails jusqu’à la saturation (voir la couverture de ce numéro). Caroline Sury n’aime pas le vide et ça se voit.

dB

Exposition de planches originales de l’album du 3 au 30/11 à la Réserve à Bulles (76 rue des trois frères Barthélémy, 6e). Vernissage et dédicaces le 5 à 18h

[27 oct 2010] Navo - La Bande pas dessinée, tome 1 (Vraoum !)

millefeuille-La-Bande-pas-d.jpgUne BD sans dessins ? C’est tout à fait possible, comme le prouve cet album composé de strips de trois cases et qui fonctionne comme une bande dessinée traditionnelle, les bulles évoluant sur fond coloré. Navo accorde de l’importance à la présence ou à l’absence des cases, à leur couleur et même à la perception que celles-ci ont d’elles-mêmes : décrétant qu’on les maltraite, elles se mettent en grève ! S’il y a évidemment des strips moins forts que d’autres, Navo parvient à se renouveler page après page et l’ensemble fonctionne très bien, de nombreux gags et leurs chutes étant adroitement troussés. Par ailleurs, l’auteur joue volontiers sur l’interaction entre la forme et le fond, n’hésitant pas à s’aventurer sur le terrain de la politique.

BH

[27 oct 2010] Fournier - Spirou et Fantasio - Intégrale 9 & 10 (Dupuis)

millefeuille-Spirou-et-Fant.jpgA la fin des années 60, Franquin, lassé d’avoir à s’occuper d’un personnage qu’il considère trop stéréotypé et dont les possibilités d’évolution semblent restreintes, décide d’abandonner Spirou. Alors jeune dessinateur très apprécié de Dupuis, Fournier va reprendre le flambeau — avec brio. Souvent critiquées, moins populaires auprès des fans, les histoires que proposent Fournier s’avèrent pourtant étonnantes. Certes, il lui faudra quelques albums pour trouver sa voie et un ton personnel. Mais une fois débarrassé des oripeaux de Franquin, Fournier donne une nouvelle touche fraîche et très poétique au plus fameux groom de la BD. Il parvient aussi à introduire, dans la déjà large famille de personnages existants, une galerie de nouveaux protagonistes allant et venant au fil des aventures. Une redécouverte, qu’on peut presque assimiler à une vraie découverte…

LV

[27 oct 2010] Rabin - Le roi Saül (Atrabile)

millefeuille-Le-roi-Saul.jpgAvec ce troisième tome du Meilleur de la Bible, consacré aux rois Saül et David et à leur sanglante destinée, Ibn Al Rabin poursuit sa (re)lecture de passages de la Bible qu’il adapte en bande dessinée. Son parti pris est simple, mais fort et efficace : il conte le récit comme il se déroule dans le livre saint, utilisant parfois des phrases qui en sont issues, mais sans hésiter à appliquer à l’ensemble un ton qui lui est propre. Il en résulte un récit fidèle à l’original, mais quelque peu décalé. Un décalage accentué par une mise en page qui repose volontiers sur l’éclatement et par ses partis pris graphiques (dessin minimaliste et tout en rondeurs, couleurs appliquées au feutre…). Le résultat est, comme à l’accoutumée, brillant, instructif et somme toute assez drôle.

BH

[27 oct 2010] Sufjan Stevens - The Age of Adz (Asthmatic Kitty Records)

galette-The-Age-of-Adz.jpgIl est des musiciens agaçants, doués pour nous faire croire qu’ils n’ont plus besoin d’apprendre, qu’ils savent. Hors du temps, hors compétition, partout chez eux. Au départ : un brillant songwriter censé réinventer la pop et la folk à chacune de ses apparitions, un ange salvateur aux airs de premier de la classe. Et puis arrive le complexe The adge of adz qui, en alliant (entre autres) électro lo-fi intimiste et orchestration mégalo, convoque les époques et les genres sur le toit du monde au sein d’une joyeuse apocalypse. Trop beau pour être vrai ? Et pourtant…

JSa

[27 oct 2010] Deerhunter - Halcyon Digest (4AD)

galette-DEERHUNTER.jpgMené par le torturé Bradford Cox, le quatuor d’Atlanta dévoile un quatrième opus dont le visuel annonce la couleur (on dirait du Diane Arbus…). Sombres et occultes, les complaintes vintage faussement naïves éblouissent subitement, dotées d’une production moins brumeuse et portées par des arrangements maîtrisés. Le groupe creuse dans la veine dream pop sans pour autant renier ses influences noisy, sur lesquelles plane l’ombre du Velvet (Fountain stairs). Ainsi, la voix se fait plus présente sur cet ovni éclatant, qui se clôt par un hommage à Jay Reatard, disparu en janvier.

MM-S

[27 oct 2010] Solar Bear - She was coloured in (Planet Mu)

galette-She-was-coloured-in.jpgVoici une épopée instrumentale profondément organique et irlandaise (!) qui nous immerge dans de biens beaux paysages, de vastes landes traversées par des eaux cristallines. En compagnie de Moroder et Boards of Canada, d’humeur nostalgique, on aime s’y donner le vertige, rouler sur l’herbe duveteuse en attendant l’hiver puis contempler, à la brunante, les premières étoiles de la nuit comme autant de mystères à percer… Ingénieux tranquillisant pour matière grise et bien loin de faire chou blanc, le premier album de ces hommes en vert mérite amplement le ruban bleu.

JSa

[27 oct 2010] Lyre Le Temps - Lady Swing (Irfan)

galette-Lyre-Le-Temps.jpgLe découverte 2009 du Printemps de Bourges n’a pas mis longtemps pour s’étalonner à l’exercice du long format. Avec une réussite certaine, et aussi pas mal d’approximations, le trio français bricole un mid-tempo sautillant où les paroles ne souffrent pas du syndrome du « français qui chante en anglais ». Entre instrumentation jazz et esprit hip-hop, ce Lady Swing apparaît comme un pendant hexagonal aux élucubrations électro-yiddish de Socalled ou au swing survitaminé de Mr Scruff. Certes, ce n’est pas le disque du siècle, mais c’est léger, marrant, et plutôt agréable.

nas/im

[27 oct 2010] Stornoway - Beachcomber’s Windowsill (4AD / Beggars)

galette-Stornoway.jpgDans la famille des nouveaux Belle & Sebastian — des mélodies pop inoubliables qui dominent le reste —, voici une fanfare d’Oxford aussi douée que ses prédécesseurs dans de nombreux genres : la folk évidemment, mais aussi le blues-rock et bien d’autres styles. Ça commence par un solo chanté très haut et accompagné d’une simple basse, puis un léger chœur auquel s’ajoute une batterie minimaliste. Comme l’indique le titre de l’une des plus belles chansons, ça se passe en un éclair : Here comes the blackout…! Après coup, on se demande ce qui a bien pu se passer. On réessaie ?

JS

[27 oct 2010] The Hundred in the hands - The Hundred in the Hands (Warp records)

galette-The-Hundred-in-the-.jpgDuo originaire de Brooklyn, la nouvelle révélation estampillée Warp délivre un parfait mélange entre sonorités électroniques et voix organiques, porté par une rythmique efficace et des arrangements électrisants. Les deux fans de Giorgio Moroder font éclater leur disco psyché, entre pop polaire et résonances post-punk, qui s’adoucit lentement pour se clore par l’anti-ballade The Beach. On ne saurait classer ces avant-gardistes nourris d’influences prodigieusement variées, si ce n’est dans la catégorie qu’ils ont eux-mêmes créée : « summertime gothic ».

MM-S

[27 oct 2010] Instruments of Science & Technology Vs Kristin Miltner

Instruments of Science & Technology - Music For Paradise Armor
Kristin Miltner - Music For Dreaming and Playing (Asthmatic Kitty Records / Differ-Ant)

galette-Instruments-of-Scie.jpgLoin des terrains de jeux balisés d’une certaine informatique primitive, l’excellent label Asthmatic Kitty poursuit sa série thématique d’illustrations sonores en confiant les volumes 7 et 8 à Richard Swift et Kristin Miltner. Si le premier opte pour une approche résolument lo-fi en retravaillant cassettes et vieux enregistrements, la seconde a choisi en revanche la modernité des algorithmes numériques. Au final, il ressort de ces deux disques la même froideur abstraite, cette même sensation glaçante d’introspection, de modernité et de solitude. Fascinant et terrifiant !

nas/im

[27 oct 2010] Sly and the Gayz - The Very Best Of (Hell Vice I Vicious Records/CD1D)

galette-The-Very-Best-Of.jpgAprès un premier EP ayant assis sa légitimité au sein d’une scène punk/new wave renaissante, le quatuor franco-américain livre un album suffisamment original pour se démarquer. Le projet se construit autour de la personnalité du chanteur et de son esthétique glam rock. On retrouve d’ailleurs les mêmes riffs acérés, habillés de boîtes à rythme et du clavier typiquement 80’s. Toutefois, l’esprit DIY a disparu pour laisser place à un disco-punk bordélique bien que maîtrisé. Et s’ils ont su conserver une certaine dérision, la naïveté des débuts leur fait cruellement défaut.

MM-S

[26 oct 2010] Bernard Pesce - Le non-dit à Rétine

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L’oreille à la bouche

La série présentée par Rétine, Le Lieu marque un tournant dans la démarche du photographe Bernard Pesce. Après plusieurs décennies passées à fixer la mode, le voici au cœur d’une autre posture qui se veut plus initiatique qu’esthétique : un voyage aux bords des lèvres…

Sobre et — quoiqu’il en dise — belle parce qu’imparablement contemplative, l’exposition nous happe dans la matière et montre le souhait d’aller davantage vers l’abstraction : « Je me rapproche de la peinture avec la photographie », affirme le cinquantenaire charmeur qui n’a pas besoin de dégainer son objectif à tout bout de champ. Etrange d’ailleurs qu’il ne se balade jamais avec son matériel… L’explication est ancrée dans son caractère d’îlien : « Enfant solitaire, j’ai commencé à photographier sans appareil. Je marchais à Porquerolles et j’emmagasinais dans ma tête… » Son propos, proche de l’écriture, le tient encore au corps du matin au soir. Même la nuit, il construit et rêve ses clichés. Ici, avec l’aide d’un cinquante millimètres, de la maquilleuse et des modèles choisis dans la rue, l’hapticité1 opère. Les pigments ont été superposés : au lieu de cacher stries et crevasses, ils mettent en lumière l’humain. La bouche susurre « Je ne vous dis rien, c’est à vous de voir »… Des paysages se cartographient, des grottes sont à sonder. Les éléments exercent des vibrations teintées des couleurs de la terre, de la mer, de la forêt, de pierre, de nuit, de lune. Dans les défauts de la bouche agit la permission de s’engager autre part. Bernard Pesce assume le choix de rester à Marseille, ville qui lui permet de se concentrer sans la subir, aux promesses maintes fois non tenues, mais dont le réveil passera selon lui par les artistes : il cite Jean-Paul II clamant « N’ayez pas peur ! » Les plasticiens comme Chaussonnet ou Traquandi lui donnent de l’énergie : bosseurs, ils ont l’exigence de parvenir exactement à ce qu’ils ont décidé de dire. L’écrivaine américaine Barbara Kingsolver nous apporte une conclusion à méditer : « L’aventure, c’est ouvrir de nouvelles portes la bouche fermée et les yeux grands ouverts. »

Marika Nanquette-Querette

Bernard Pesce - Le non-dit : jusqu’au 12/11 à Rétine, Le Lieu (85 rue d’Italie, Marseille 6e). Rens. 04 91 42 98 15 / http://expos.retineargentique.com

  1. Capacité à montrer des effets de matière par l’image []

[26 oct 2010] Réflexion de Olivier Nattes

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Le trou de la lorgnette

La galerie CompleX multiplie les boîtes, et pour la quatrième, Olivier Nattes est invité à créer une œuvre pour espace cubique. Réflexion, sa sculpture spéculaire, met nos sens à l’envers.

Réflexion s’aborde comme un objet en trois dimensions, une sculpture, un volume dans l’espace, une forme plastique qui fait art. Mais plus on s’approche et moins l’on comprend ce qui se trame à l’intérieur — intérieur qui pourrait tout aussi bien être un dedans, un dessus qu’un dessous. L’image que nous renvoie l’œuvre n’a pas de sens, de volume, de matière, de profondeur… Elle semble échapper aux lois physiques fondamentales et provoque une perte de repères chez celui qui regarde. Elle le confond dans ses habitudes perceptives, dans son appréhension de ce qui l’entoure, dans son penchant à ne jamais remettre en question ce qu’il prend pour acquis. Elle l’invite surtout à se défaire, un instant, de son approche intellectuelle de l’art, pour accepter de se laisser prendre au jeu, celui d’une image de lumière, d’ambiguïtés visuelles, du mouvement…
Réflexion a tous les aspects d’une œuvre d’art numérique, truffée d’un dispositif informatique, électronique… Son esthétique « high tech » nous fait hésiter entre art multimédia et art minimal, mais il n’en est rien. Réflexion est l’œuvre d’un artiste qui regarde encore le monde sans « ses paradigmes nouvelles technologies » et l’effet qu’elle produit, aussi troublant soit-il, reste le résultat d’une observation purement phénoménologique quant à des principes d’optique vieux comme le monde, ou presque. Pour Olivier Nattes, ce renversement de la réalité dans le reflet, presque un hologramme, peut être à la fois le médium et le sujet d’une œuvre…
Bien sûr, les problématiques liées à la perception, aux sens et à Merleau Ponty sont à l’origine de l’œuvre. Plongé dans ses problématiques artistiques, Olivier Nattes déchiffre ce qui l’entoure à travers le prisme de ces questionnements latents. C’est pour cela que le regard de l’artiste est précieux. Son regard sur le monde est teinté de ces préoccupations, en permanence. Aux aguets, toujours en quête de l’idée ou de la forme, qu’il réinterprètera pour fabriquer du sens, en faire une œuvre d’art, il transmet quelque chose de précieux à quelqu’un d’autre, et partage une idée, un moment, une trouvaille…

Céline Ghisleri

Du 30/10 au 27/11 à la galerie CompleX (3 rue Pastoret, 6e). Rens. 09 54 92 23 21 / www.complexmarseille.fr
Vernissage vendredi 29/10 dès 19h30

[26 oct 2010] La Cabane à réflexion d’Etienne Rey

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De l’autre côté des miroirs

Après les trois journées artistiques riches en découverte proposées par les Portes Ouvertes Consolat, il est toujours possible d’explorer la Cabane à réflexion d’Etienne Rey… Un seul impératif : levez les yeux !

C’est tout naturellement que l’installation en suspension d’Etienne Rey s’affirme comme une pièce maîtresse des Portes Ouvertes Consolat, dont la cinquième édition a mis en avant le thème de la cabane. Ce jeune artiste s’attache à pénétrer toujours un peu plus, ou différemment, les mécanismes d’organisation de l’espace à partir d’installations en communication avec leur environnement. Les créations du projet Diffraction, dans lequel s’inscrit la Cabane à réflexion, nous invitent à expérimenter de lumineuses mises en scènes visuelles. A l’angle du boulevard Longchamp et de la rue Espérandieu, devant le Musée Grobet-Labadié, quelque chose attire l’attention en haut d’un platane. Dissimulé de loin par les feuilles de l’arbre, un étrange « objet » niché sur une branche, témoignant de la trace d’une présence humaine, s’éclaire et s’affirme lorsqu’on s’en approche. Composé d’une multitude de plaques de matières transparentes et réfléchissantes, il est visuellement agencé comme un abri, puisque composé d’un sol, de parois et d’ouvertures (des fenêtres ?). Cette architecture métallique communique avec son environnement naturel et urbain, avec d’autant plus d’intensité que les plaques reflètent cette relation par un jeu de miroirs en renvoyant des images fragmentées de l’espace, des autres et de nous-mêmes. Elle « diffracte », dilate, déploie en redéployant, autrement, notre appréhension motrice et perceptive de l’espace. Inscrite dans l’espace public, cette cabane est cependant impossible à explorer de l’intérieur : elle est trop haute et sa taille trop petite pour un être humain. C’est ainsi que la notion d’habitat se renverse. Habiter cette cabane, installation, ou architecture, comme l’on voudra, c’est l’habiter de l’extérieur, la pénétrer en déambulant autour, en changeant de point de vue et de posture. La dimension publique de cette Cabane à réflexion, cette extériorité, s’affirme avec d’autant plus de force que l’œuvre a son pendant « intime » : une autre installation, située cette fois à l’intérieur du Musée Grobet-Labadié. A chacun le soin de transformer ces expérimentations communes en expériences…

Elodie Guida

Jusqu’au 12/11 à l’extérieur et dans le Musée Grobet-Labadié (140 Bd Longchamp, 4e). Rens. 04 91 62 21 82

[26 oct 2010] Festival Cinématographique d’Automne de Gardanne 2010

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La Terre est bleue comme une orange

Comme chaque automne depuis vingt-deux ans, Gardanne troque l’orange de son passé minier pour le gris ferreux des boîtes de pellicule, et invite les amoureux de cinéma de tous bords au Festival Cinématographique d’Automne pour deux semaines de festivités.

Il faut prendre le Festival d’Automne de Gardanne pour ce qu’il est : une grande séance de rattrapage à échelle régionale, agrémentée de quelques propositions bien senties. Vu sous cet angle, tous les ingrédients sont réunis pour notre seul plaisir cinéphilique. Il ne s’agit donc pas ici de donner sens à l’événement, mais de nous offrir une dernière occasion de découvrir l’essentiel des sorties récentes en salles obscures, avant leur disparition des écrans. Ce qui, dans une actuelle exploitation cinématographique trop frénétiquement renouvelée, offre déjà un intérêt évident. L’équipe du festival aime à souligner la dimension internationale de sa programmation : plus de vingt-cinq pays sont représentés, parmi la soixantaine de films retenus. Dans ce panorama, certains sont déjà disponibles en DVD, mais comment ne pas conseiller de (re)voir sur grand écran les œuvres magistrales d’un Bong Joon-Ho (Mother), d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann (Les rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch), de l’immense Todd Solondz (Life during war time) ou de Sebastian Cordero (Rabia) ? La section « avant-premières » nous dévoilera la dernière œuvre de l’excellent documentariste chilien Patricio Guzman (connu pour son Salvador Allende), L’étrange affaire Angelica de l’immortel Manoel de Oliveira, La nostra vita de Daniele Lucchetti et les derniers opus d’Ozon, Tavernier, Nicole Garcia ou Rebecca Zlotowski (très remarquée au dernier Festival de Cannes pour son Belle épine). Côté séances spéciales, la manifestation s’est associée avec les Chroniques du cinéma algérien, évènement à vocation régionale qui investira, dans une intention de rapprochement des peuples, de nombreux lieux de PACA, afin de faire découvrir l’essentiel de la création algérienne contemporaine . Au sein du festival, six films de cette dernière décennie viennent rappeler le dynamisme d’une production nationale déjà soulignée par le travail d’Aflam ou Cinémémoire, récemment évoqué dans ces colonnes. Autour d’auteurs confirmés, tel Merzak Allouache, nous découvrirons les opus de Mohammed Soudani (présent à la projection), Khaled Benaïsa ou Malek Bensmaïl, avec son saisissant La Chine est encore loin. Entre deux hommages rendus à Tony Gatlif et Rachid Bouchareb, les papilles seront excitées par une soirée spéciale italienne, où pellicule et bonne chère feront, comme à l’accoutumée, bon ménage. Voilà une programmation qui, sans briller par son originalité, s’inscrit sous le signe de la convivialité et du seul plaisir cinématographique. C’est déjà beaucoup.

Emmanuel Vigne

Jusqu’au 2/11 au cinéma 3 Casino (11 cours Forbin, Gardanne). Rens. 08 92 68 03 42 / www.cinema-gardanne.com

[26 oct 2010] Rencontres Internationales Sciences et Cinémas 2010

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La science des RISC

L’incontournable association marseillaise Polly Maggoo revient sur les écrans marseillais avec une nouvelle édition des Rencontres Internationales Sciences et Cinémas, en partenariat avec une poignée de structures culturelles phocéennes.

Dans la jungle des festivals égrenés tout au long de l’année sur les écrans de la ville, certains font incontestablement preuve de plus de pertinence que d’autres. Cela tient au sujet même du festival et à la pensée développée dans l’acte — galvaudé — de montrer les films. Alors que l’on assiste à des manifestations fourre-tout où les œuvres projetées sont empilées sans sens réel, quelques événements brillent par la recherche d’une unité qui donne corps à l’ensemble, jusqu’à transcender les films proposés. Les RISC — Rencontres Internationales Sciences et Cinémas — sont de ceux-là. Il s’agit ici, outre éclairer des sujets bien précis, de questionner l’essence même du cinéma, dont les rapports avec la science sont, dès sa naissance, totalement évidents. Sur les écrans du CRDP, science et image animée s’unissent alors sous le parrainage de la poésie et de la transcendance de l’homme. Pour articuler cette pensée, l’équipe de Polly Maggoo a d’ailleurs décidé de titrer les séances proposées. On y découvre, pêle-mêle, « La bonne distance », « La proximité de l’autre », « Pudeur / impudeur », « Subjectivités » ou, entre autres, « Identité ». Catégories jamais restrictives, mais au contraire libératrices, qui permettent de structurer une programmation pertinente, riche et souvent inédite. Au hasard des œuvres proposées, il est question de vitesse de la lumière, de monde hospitalier, d’industrie nucléaire, d’astronomie, d’ethnologie (on y retrouve de nombreux films tournés aux quatre coins du monde), de minorités visibles ou de « filmosophie » (philosophie par le film). Le temps fort du festival résidant dans l’hommage proposé, en sa présence, au grand documentariste anglais Richard Leacock, redécouvert récemment par le grand public avec la réédition, en DVD, de Primary-Crisis, collaboration avec Robert Drew sur la course à l’investiture de John F. Kennedy. Le festival nous invitera à découvrir trois œuvres anciennes du cinéaste : Frames of reference, Crystals et Galapagos Islands. Autre rendez-vous d’importance : la séance spéciale proposée au GMEM en présence de deux artistes essentiels, Jean-Michel Espitallier d’une part, écrivain brillant qui donnera à entendre Les arbres n’existent pas, et Eric Duyckaerts d’autre part, artiste performer ayant développé le personnage d’Eric D., savant fou à l’enthousiasme communicatif. Une semaine où le bouillonnement d’idées, et de nouveaux regards sur le monde, vont permettre au spectateur de subtilement concilier plaisir et intelligence.

Emmanuel Vigne

Du 2 au 7/11 au CRDP (31 Bd d’Athènes, 1er) et au GMEM (15 rue de Cassis, 8e). Rens. 04 91 91 45 49 / www.pollymaggoo.org

[26 oct 2010] Le festival CinéHorizontes 2010

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Que Sera Saura

En ce début novembre, Marseille s’affiche aux couleurs espagnoles, avec la neuvième édition du festival CinéHorizontes, panorama passionnant de la production cinématographique hispanique. Tour d’horizon d’un rendez-vous très ambitieux cette année.

Malgré les difficultés croissantes de pérenniser aujourd’hui un festival de cinéma, l’équipe d’Horizontes del Sur a incontestablement fait le choix d’une programmation ambitieuse, pour sa neuvième édition autour du cinéma espagnol. Démontrant par là même le dynamisme créatif de la production cinématographique outre-pyrénéenne, et sa place prépondérante au niveau européen. Ce nouveau rendez-vous impressionne d’emblée par la brochette d’invités prestigieux que le spectateur aura l’heur de rencontrer durant la semaine. A commencer par l’immense Carlos Saura, venu présenter sa propre version d’un classique ultra adapté au cinéma, Don Giovanni. Après des débuts plus ancrés sur la réalité sociale — à l’époque franquiste — de son pays (on se souvient de l’indémodable Cria Cuervos), le cinéaste affiche clairement, depuis les années 80, sa fascination pour la musique, qu’il explore œuvre après œuvre. Tout comme Fernando Trueba, autre grand cinéaste présent, qui ne cesse de travailler sur un héritage musical oscillant entre latin jazz et musique traditionnelle, en particulier le flamenco. Trueba s’était fait connaître en France, au début des années 90, par le ravissant Belle époque, chronique des années d’avant-guerre dans une Espagne troublée, qui lui permit de repartir avec l’Oscar du meilleur film étranger. CinéHorizontes lui consacre une petite rétrospective et inscrit son dernier opus, El baile de la victoria, dans la compétition de cette nouvelle édition. Parmi les autres cinéastes invités, citons le discret mais pertinent Francesc Betriu, Javier Rebollo, l’une des valeurs montantes du cinéma hispanique, ou encore le Barcelonais globe-trotter Jo Sol, qui a longtemps filmé aux quatre coins du monde. Le festival met l’accent, pour sa soirée d’ouverture, sur le jeu dynamique et non dénué de charme de l’actrice Lola Dueñas, déjà rencontrée chez Almodovar ou Amenabar, qui viendra ici présenter Yo, tambien, œuvre largement primée d’Alvaro Pastor et Antonio Naharro. Suivra alors une semaine dense de découvertes cinématographiques, avec une sélection officielle prometteuse, qui couvrira l’essentiel de la production espagnole de cette année passée. Le public aura par ailleurs l’occasion de rencontrer, à la BMVR, la présidente du jury Bianca Li, chorégraphe de renom, qui a participé à l’éclatement des genres dans la danse contemporaine. L’équipe d’Horizontes del Sur sachant incontestablement recevoir, cette édition sera pimentée, comme les précédentes, de diverses surprises : de la séance spéciale de courts-métrages inédits, à la soirée clin d’œil au cinéma mexicain — aux rythmes du mariachi Corason de Méjico !

Emmanuel Vigne

Du 5 au 14/11 à Marseille (Cinéma Le Prado, BMVR Alcazar & Espace Julien), Aubagne, La Ciotat et Avignon. Rens. 04 91 08 53 78 / www.horizontesdelsur.fr

[26 oct 2010] Les Disques Bien

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Un jeu d’enfants

La douce M-Jo présente son premier album, et part donc en tournée. Sauf que les artistes des Disques Bien font tout ensemble, et quand on en pioche un, c’est tous les autres qui viennent avec. L’occasion pour nous d’évoquer ce collectif particulièrement original…

Ce qui compte pour les Disques Bien, c’est de créer de bons albums. Le label basé entre Paris et Marseille suit pour cela les traditions de deux de ses pairs, ESP (Etats-Unis) et Saravah (France), l’un spécialisé en musique improvisée et l’autre en chanson (avec Higelin et Brigitte Fontaine notamment). Leurs credos respectifs : « Les artistes seuls décident » et « Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire ». Selon Flòp, appartenir à un label vraiment indépendant permet une liberté totale dans la création de l’album et donc de ne pas avoir à correspondre aux catégories ou codes esthétiques usuels, censés permettre à un label classique de vendre un disque. Et l’absence de contraintes de temps s’illustre chez Tante Hortense de la façon suivante : il se définit comme un artiste « intéressé », au sens où son statut lui permet de mener une vie marginale, et donc, de prendre son temps, de s’amuser. Au départ, les fondateurs de ce label, Tante Hortense, Flòp, M-Jo, David Scrima, Etienne Jaumet, Eddy Godeberge, François Tarot et French formaient donc « une bande, de fait » (dixit Flòp), décidés à rendre cet idéal possible. Cinq ans après, pour la sortie du premier album de M-Jo, Mes propriétés, album choral à plus d’un titre (arrangé et mixé par M-Jo, mais écrit, composé et joué avec, entre autres, Flòp et Tante Hortense), on se demande pourquoi chacun des albums continue à mobiliser les uns et les autres, de manière systématique.
Avec une présence récurrente sur chaque disque du label, la chanteuse et multi-instrumentiste M-Jo est un peu l’égérie des Disques Bien. On peut se demander pourquoi avoir tant tardé à se mettre en avant. Parce que, loin de se conformer aux critères du système médiatique, se rapportant à l’image des artistes, et poussant ces derniers au narcissisme, les Disques Bien ne connaissent pas de problèmes d’ego. On a trouvé la parade, qui fait tenir le tout ensemble… Quand il disait « bande, de fait », Flòp ne voulait pas seulement parler de communauté d’intérêts pratiques se limitant à mutualiser outils, réseaux, « matos » et expérience. Leur motivation à rester ensemble ne tient pas à la liberté de faire n’importe quoi. Bien au contraire, comme l’indique la proximité de leurs styles respectifs. La véritable raison d’être de cette association ? Il est toujours plus aisé et plus profitable de « jouer » à plusieurs, de s’amuser tous ensemble, d’autant qu’il est très compliqué de faire de la musique purement « ludique » au sein des maisons de disques actuelles (malgré l’exemple de Katerine, signé chez une major – voir chronique). Si on considère alors les chansons elles-mêmes, cela se traduit par des paroles d’allure simple, presque triviale, qu’il ne faut surtout pas entendre comme l’expression spontanée de leurs auteurs — ce qui les différencie de la tendance majoritaire de la chanson « à texte » d’aujourd’hui. Les artistes de ce label sont donc des « chansonniers » au sens d’artisans : ils mettent au point de belles et intelligentes chansons. On pourrait les écouter sans même parler le français, et dans le cas contraire, on ne pourra les apprécier qu’en abandonnant l’idée d’en comprendre le sens à la première écoute, puisqu’ils ne font jamais que jouer avec les mots et les idées (comme Katerine), ainsi que de leurs sonorités. Ainsi, pour décrire sa production, Flòp affirme que tantôt il s’amuse à faire du beau, tantôt, comme ses camarades, il retire du plaisir à faire du « beau jeu ».
Si la majorité des artistes du label est composée de grands enfants occupés à jouer, ils vous demandent de les prendre très au sérieux — eux le sont. Les dix Disques Bien eux-mêmes sont des objets ludiques mis au point avec le plus grand soin. Il ne faut d’ailleurs pas confondre la blague et le jeu. Lorsque le chanteur de la Pompe Moderne annonce, avec la voix de Georges Brassens, « La prochaine chan-son est une o-de à la parrrr-touze », si vous arborez un léger sourire complice plutôt que de rire grassement, c’est que vous avez intégré les règles du jeu. Car comme disait Flòp, « Juste joue. Mais joue juste. »

Jonathan Suissa

M-Jo sera en concert avec Flòp le 29 à l’Embobineuse et le 30 à la Maison du Chant // www.lesdisquesbien.com

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