Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Depuis quelques années, le label allemand Gomma a changé sa direction musicale, passant des influences « downtown 81 » de ses débuts (no-wave, hip-hop…) à d’autres plus récentes (électro, italo-disco). Ses dernières signatures sonnent plus mainstream, et ce trio hollandais en illustre une forme d’aboutissement. Piloté par Parra, alter-ego de So_Me (le graphiste multicartes d’Ed Banger, label français à qui Gomma fait de l’œil), Le Le est direct et déconneur. Deux ou trois tubes électro-pop en puissance pourraient bien suffire à en faire l’une des sensations de l’été.
PLX
Bien sûr que l’annonce d’un nouvel album de Jeremy Jay nous réjouit, que son écoute nous ravit, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’avec le talent que possède la nouvelle icône pop, Splash se contente seulement de jouer son rôle — plaisant et distrayant — de bon disque, alors qu’avec un peu plus de patience et de travail, il aurait certainement trôné dans nos discothèques idéales. Jeremy Jay y fait preuve de talent et de nonchalance, lorgnant plus du côté d’un glam rock rachitique que de la new-wave, nous offrant ce qu’on attend, sans nous surprendre ni nous décevoir.
nas/im
Tout est dans leur nom. La pop planante de ce duo américain de Brooklyn parle des grands espaces. A la recherche de l’expérience psyché ultime, on se placera à bonne distance des enceintes, laissant la voix grandiloquente de la chanteuse se dissoudre sous l’effet d’une réverbération de votre choix, qu’elle soit de béton (du fond d’une pièce voisine) ou de terre, comme au Parc de la Villette (Villette Sonique à Paris en 2008), où les feuilles des arbres s’agitaient dans le vent, écran parfait entre la scène et les badauds pour faire flotter ces derniers sur un petit nuage.
JS
Épris de l’Italie (et d’une Italienne), l’imprévisible Mike Patton s’y produit en 2007 pour trois concerts, accompagné de trente musiciens, dans le cadre de son nouveau projet. Mondo Cane est donc une sélection studio de onze de ces titres. Des chansons en italien qui fleurent bon la pop des années 50 et 60, âges d’or d’une certaine idée de la culture à l’italienne. Celle de l’après-guerre, progressiste et romantique, immortalisée par La Dolce Vita. Mike Patton tient son rôle de crooner à merveille et nous charme avec cette image de l’Italie, celle que l’on préfère.
dB
Aussi discret que talentueux, Damien Jurado est certainement l’un des secrets les mieux gardés de la scène folk américaine. Ses racines plongent autant dans la sublime simplicité d’un Nick Drake que dans les harmonies vocales noires du doo-woop 50’s. Avec cette voix de velours, sa production d’orfèvre et son orchestration si riche qu’elle en paraît presque désuète, Saint Bartlett ne connaît aucun temps faible et tutoie du début à la fin les sommets du genre. Il s’affirme comme le véritable chef-d’œuvre du songwriter trentenaire. Assurément un très grand disque.
nas/im
A l’époque de L’Enfer Tiède (2002), nous avions encore des outils critiques pour considérer la condition moderne. Aujourd’hui règne une incapacité endémique à envisager le changement (politique, économique ou culturel) comme possible, et cela confirme la victoire de la propagande matérialiste (l’Agent Réel). Après sept chansons ironiques décrivant la plupart des courants d’idées actuels comme contaminés par cette propagande, arrive cependant le salut : Nous, illustration poignante (et bruitiste) de l’éreintant travail de reconquête des idées et moyens d’agir ensemble.
JS
Tandis que certains s’écorchent les doigts dans leur chambre d’étudiant pour produire trois pauvres accords qu’ils ressortiront le temps de la Fête de la Musique (on vous aura prévenus !), d’autres semblent composer, jouer et chanter d’une façon si naturelle qu’elle en paraît presque décourageante. La nature est décidemment injuste. Elle a offert à ces trois jeunes nerds du Wisconsin toutes les clefs d’une sunshine pop aussi sautillante qu’irrésistible, mais qui pourra toutefois déstabiliser les amateurs les plus rigides. Pour les autres, ce ne sera que du bonheur…
nas/im
Arborant chemises à carreaux et barbes hirsutes tels quatre bûcherons, les membres de Cancer Bats semblent tout droit sortir d’une forêt de l’Alberta. Voilà qui expliquera la rugosité de leurs compositions, et l’âpreté de ce nouvel album, southern metal dans le son, mais résolument hardcore dans l’attitude. Musicalement à la croisée de The Bronx et Every Time I Die, les Torontois envoient sérieusement du bois, mais on les rapprochera plus volontiers de Amen tant la voix ressemble à celle de Casey Chaos. Le tout en finesse, vous l’aurez compris.
dB
Des collages immédiats
A la demande de la Cité de la Musique — et avec le concours des élèves et des professeurs —, Jacques Siron a imaginé les Musicollages : investir la ville pour rendre à la vie un peu de ce qu’elle donne à l’art.
Et effectivement, la ville, c’est la vie : plusieurs époques, plusieurs générations, plusieurs visions s’y mélangent, s’y croisent, s’y rencontrent et s’y réchauffent. A la manière de la terre, racontée par ses strates, la ville l’est par ses quartiers disparates, aux esthétiques et aux philosophies voisines et différentes. Elles s’éclairent mutuellement, se mettent en relief et les quartiers finissent par former un tout qui raconte une histoire et en abrite des milliers. Ce sont ces milliers d’âmes qui donnent chair à ce squelette architectural et font la vraie musique d’une ville. Par eux, la musique est partout, et tout le temps : via l’improbable trompettiste qui déambule sous les fenêtres en violentant gentiment Le temps des fleurs sur fond de karaoké mobile. Par la vieille voisine italienne, fenêtre ouverte dès qu’il fait plus de dix degrés, et dont la radio s’escrime à atteindre l’oreille. Par le marchand de journaux qui fredonne le Mozart, Vivaldi ou Purcell qu’il ira répéter le soir, au pupitre de son chœur. Par la chorale des « Vallonés », qui se balade dans les quartiers avec des haltes musicales permettant de voyager dans le monde et le temps. C’est Raphaël Imbert qui, entre deux concerts, ou conférences, ou disques, anime un atelier en milieu scolaire. C’est Marion Rampal et son guitariste, qui donnent un concert à la porte d’un magasin de disque pas plus grand qu’un mouchoir de poche. C’est le visage de Vincent Scotto, tête tournée vers le port, la façade de l’Alcazar, et les dizaines de bistrots qui ont des musiciens le soir… Pour compléter ce dispositif « naturel », Jacques Siron a fait le rêve d’une Cité de la Musique aux dimensions de la cité et essaimé dans la ville, pour des « musicadeaux » en milieu hospitalier, des performances sur des places publiques, des rencontres avec des artistes d’autres disciplines, les élèves et professeurs de l’institution commanditaire. Gage, in situ et in vivo, de moments inouïs.
Frédéric Marty
Les Musicollages : jusqu’22/05 à la Cité de la Musique et dans la ville (voir programmation détaillée dans l’agenda). Rens. 04 91 39 28 28 / www.citemusique-marseille.com
Take it Ysaé
Le rapper marseillais Ysaé sort Pop Art Lyrical, son premier projet solo après Karkan en parallèle à ses débuts dans le cinéma. Avant-première, tous publics.

Engoncé dans ses clichés misérabilistes ou bling-bling, pâle copie d’un modèle américain dont il ne revêt pas exactement la même réalité sociale, le rap français n’a jamais été une priorité dans ces colonnes. Dès lors, il eut été hypocrite que nous mettions un jour, sauf exception (La Méthode), le rap « marseillais » (parce qu’il aurait une spécificité ?) en avant. Par bonheur, il arrive parfois qu’une trajectoire, une différence, une singularité, donc, titille notre curiosité. C’est le cas d’Ysaé (« easy » en verlan : voilà pour le passif de graffeur), pur produit du multiculturalisme si cher à sa ville, qui se lance aujourd’hui dans une carrière solo après avoir débuté dans le hip-hop avec différents groupes — dont le plus connu, Karkan, avait attiré l’attention il y a cinq ans sur son premier album. Non pas que le disque nous incitât à faire le poirier sur un doigt, mais il portait déjà en lui – chose rare à Marseille – les stigmates d’un goût immodéré pour les musiques noires (la soul, le jazz). Grand colosse d’origines antillaises, Christian Mellon (pour l’état civil) a grandi avec ces musiques-là, mais aussi, et surtout, dans un quartier où il ne faisait parfois pas bon être black : la Rouvière, une sorte de téci à l’envers, populaire mais blanche jusque dans ses extrêmes. A l’adolescence, le hip-hop – culture urbaine par excellence – est donc un exutoire, sauf qu’il s’agit du hip-hop de la Native Tongue, positif et idéaliste. Clairement, le garçon n’est pas dans le combat (ou alors une autre forme de combat) mais dans l’échange : il fait des études de socio, puis nourrit sa théorie de ses rapports quotidiens avec tous ceux à qui… il distribue le courrier (sa profession). Un Besancenot du rap taille XXL ? Certainement pas : « Je préfère aller au combat dans la rue, au quotidien, plutôt que d’exprimer une colère au travers de mes textes ». De fait, Ysaé ne pouvait que détonner au sein de la scène rap phocéenne — ou plutôt, au-delà de celle-ci, à sa périphérie (Sud). Charismatique et très avenant, il s’est progressivement construit un réseau qui réunit des musiciens d’origines fort diverses (comme ceux avec qui il travaille sur ses concerts) et des gens issus du monde du cinéma (il a tenu quelques rôles dans des films de taille variable au cours de ces deux dernières années, et s’essaie donc en parallèle à une carrière d’acteur). Après plusieurs premières parties de choix (Abd Al Malik, De La Soul, l’ouverture de la dernière Fiesta des Suds…), son projet solo déboule enfin dans les bacs : Pop Art Lyrical, volontiers présenté comme une « critique de la société de consommation par le modèle du détournement. » Etait-il vraiment nécessaire de citer Warhol ? Lol. Situé quelque part entre le rap français « cool » du milieu des 90’s (façon Alliance Ethnik) et un parti pris métis calibré pour les radios (parfaitement illustré par un premier single avec Anis), assez organique dans sa conception (samples et instruments acoustiques s’y toisent) mais loin d’être aussi dénonciateur qu’annoncé dans son propos, Pop Art Lyrical se rapproche au final plus de Jehro que des sérigraphies d’Andy : un succès potentiel « made in Marseille » qui vaut davantage pour son honnêteté que sa portée artistique. « Je fais de la musique pour qu’elle soit écoutée par un maximum de personnes. Il faut bien entrer dans l’avion si tu veux pouvoir le détourner… » En attendant, ceux qui l’aiment prendront le train : Ysaé donne actuellement une série de mini-concerts avec IDTGV, optant pour une nouvelle façon de conduire sa promo, hors des sentiers battus mais quand même bien sur les rails. Logiquement, il devrait bientôt connaître son quart d’heure de gloire.
Texte : PLX
Photo : Emmanuel Bournot
Dans les bacs : Pop Art Lyrical (Open Your Mind/EMI)
En concert le 22 à Châteauvallon (avec Hocus Pocus) et le 29 à l’Affranchi (sortie d’album) + mini-concerts avec IDTGV jusqu’au 1er juin
Rens. www.ysae.fr
Depuis plus de vingt ans, le jeu de rôle japonais propose de nombreux points de repère au joueur. Ainsi, les villes se révèlent souvent des lieux rassurants, un cocon mettant le joueur à l’abri des assauts, une pause dans une quête épique. Disséminées sur la carte, elles sont placées en amont d’un danger et permettent aux héros de se reposer ou de s’équiper, dans des lieux-clés. Aussi, une boutique fournit des armes ou des objets curatifs, tandis qu’un hôtel propose du repos. Les villes sont également l’occasion de rencontrer des alliés ou d’en apprendre un peu plus sur notre destinée, en discutant avec les autochtones. L’interaction verbale n’est toutefois jamais poussée — car elle nécessite probablement un trop grand travail des développeurs (créer une vie virtuelle pour des centaines d’âmes) —, les personnages s’en tenant donc à débiter à l’envi un discours formaté. Moins sociale que fonctionnelle, la ville y apporte malgré tout une touche vivante, que Final Fantasy XIII a décidé de bannir, pour s’en tenir à une progression linéaire privilégiant le scénario et les effets visuels. Une disparition sacrilège.
Sebnec
La « chambre à la porte fermée dont il faudra trouver la clé » est un archétype des jeux vidéo. Mais la série Metroid Prime l’a transfiguré en le plaçant au centre d’un monde mystérieux que l’on est contraint d’arpenter des heures durant, derrière la visière étouffante d’une combinaison de survie en milieu hostile : le temps faisant son travail, la porte devient l’objet de tous les fantasmes. Plus tard, c’est grâce à une nouvelle visière (« radioscopique ») qu’une plate-forme auparavant invisible vous apparaîtra soudain, au milieu de cette plaine qui vous était familière. Si vous tourniez en rond dans les étendues de nature vierge des premiers niveaux, vous n’habiterez donc réellement le monde qu’en relevant tous ses défis, et donc en devenant meilleur. Les errances solitaires de ces trois jeux ne disent que ceci : si le monde est un endroit hostile où il semble difficile de se mouvoir et d’évoluer de prime abord, il est toujours possible d’en acquérir la maîtrise par l’expérience (les armes ouvrant les portes fermées) et d’en découvrir les chemins dérobés par une conscience aiguisée (la nouvelle visière).
Jonathan Suissa
En équilibre au-dessus de l’esbroufe
Parce qu’elle chante en solo et improvise le plus souvent, Emilie Lesbros fascine beaucoup, mais en agace certains… Chronique d’une performeuse passée maître dans l’art du striptease vocal.
Toute jeune et jolie blonde policée qu’elle paraisse, lorsqu’elle se présente devant le public ou auprès du journaliste, Emilie Lesbros s’expose et explose littéralement sur scène. Son corps se mute alors en boîte à musique et à images, son visage élastique prenant des poses qui la rendent presque monstrueuse. La quitter des yeux est impossible : le spectacle de cette femme ne cesse de captiver le spectateur. Tandis qu’elle fait chanter sa gorge et claquer sa langue et ses lèvres tout à la fois, la pièce se remplit de sons ; et, à force de la fixer, le décor devient flou autour d’elle : la transe du spectateur a commencé. Ivres et sous le coup de la polyphonie, on la voit double, triple… L’expérience « Emilie Lesbros » se vit sur scène, où le public peut appréhender cette forme artistique pleine de trouble. Lorsqu’on l’interroge, l’artiste explique qu’elle a compris, en travaillant, que « tout est relié dans la vie : monter sur scène, chanter, le langage, l’apprentissage… » Mais on n’a pu comprendre le sens de cette phrase que le soir du spectacle : Emilie Lesbros traverse en réalité des états de conscience que l’on rencontre rarement au cours de notre existence, à moins bien sur d’expérimenter des substances hallucinogènes.
S’étant progressivement débarrassée des clichés de toutes les techniques de chant qu’elle avait apprises, elle les a refondues pour transformer son propre corps en un instrument langagier total. C’est peu dire alors qu’elle-même est en transe. Au travers de cette musique, le spectateur comprend très aisément qu’elle ne parle que d’elle-même, bien qu’il soit difficile de traduire ici ce qui s’est passé véritablement entre elle et nous. Les mots qu’elle emploie sont d’ailleurs la plupart du temps inventés, et, quand ce n’est pas le cas, elle ne parle jamais que du statut de chanteuse soliste (« Are you tired to hear my voice ?… »).
Sa quête personnelle est évidente : acquérir la capacité à exprimer son moi intime. Un tel cheminement artistique implique au moins deux capacités de la part d’une artiste : d’une part, celle d’assumer l’esthétique informe du registre de la folie, et d’autre part, celle d’explorer toutes les capacités offertes par son corps, ce qui se traduit par la maîtrise obligatoire d’une quantité exponentielle de techniques et de dérivés vocaux. En voici une liste, non exhaustive : changements d’octaves, de volumes et passages en falsetti abrupts, bruits de langue et de lèvres pour créer des « clapotis », joues qu’elle frappe (tout en chantant ?) en changeant l’ouverture de sa bouche, larynx qu’elle frappe également. Sans compter qu’elle joue avec des instruments, les frottant ou les percutant : sa performance relève alors du théâtre musical.
Mais la jeune chanteuse n’a pas toujours autant convaincu. Que ce soit avec Raymond Boni ou parfois même toute seule, certains se plaignent de concerts qui relevaient selon eux de l’esbroufe, ou ayant baillé tout du long, se demandent pourquoi la Marseillaise osait leur demander une audience pour « refaire en moins bien ce que faisait Catherine Jauniaux »… On pourra leur rétorquer que chaque artiste travaille son propre outil en partant d’abord de soi, avant de partir d’un autre artiste. Mais pour rendre vraiment justice à Emilie Lesbros, il faut comprendre pourquoi elle n’a pu s’appuyer sur d’autres solistes (tels que Catherine Jauniaux ou Phil Minton) qu’au titre de confrères/sœurs, et rien de plus. C’est ce que nous tenterons d’expliquer dans les lignes qui suivent.
Dans le chant traditionnel, le discours ou le débat public, la voix joue un rôle, elle est domestiquée, maîtrisée et polie : elle est alors l’instrument du langage, le véhicule culturel. Les chanteurs qui improvisent librement laissent leurs voix divaguer, mais le véhicule culturel subsiste car ils sont tout de même en représentation. Or, intime et culturel sont par définition opposés : la culture s’arrête là où commence l’ego, et vice-versa. Le chant improvisé (a cappella) est donc assez proche du striptease en public, donnant à contempler sans pudeur l’embarrassante duplicité des cordes vocales, à la fois organes intimes et instruments du langage, du culturel. Chantant son intimité à l’aide de toutes les techniques qu’elle a intégrées et avec lesquelles elle improvise, Emilie Lesbros n’est pas moins spontanée qu’un chanteur classique qui utiliserait des mots et les dirait « tout simplement ». A son niveau actuel, la chanteuse improvisée réussit très souvent à faire parler des travers de son esprit qu’elle ignore elle-même. Ce magma poétique intérieur lui est propre. Il ne peut être copié car la chanteuse improvisée en possède totalement la matrice, dans son cerveau. C’est pourquoi elle n’a pas pu faire « du Catherine Jauniaux », par exemple, quelles que soient les similitudes qu’on leur trouve. Par conséquent, il ne faut sans doute pas chercher de performance musicale innovante là où il serait plutôt question d’expression artistique individuelle. A la manière des sages expérimentés dont on écoute les histoires et les maximes, c’est avec délectation qu’on écoute ces chanteuses solistes délirer. Ce serait presque comme aller visiter des folles à l’asile pour les écouter divaguer. A la différence qu’avec Emilie Lesbros, on peut attendre la fin du spectacle pour aller voir l’artiste et prendre un verre avec elle, retrouvant alors la jeune et jolie blonde policée (et polissonne) qu’on avait quittée au début du concert…
Texte : Jonathan Suissa
Photo : Pirlouiiiit pour live in marseille
Emilie Lesbros était en concert le 11/05 au Cri du Port
Rens. www.myspace.com/emilielesbros
La ville est ici l’élément central du gameplay : son agencement conditionne les mouvements de l’héroïne, livreuse « yamakazi » de son état, et met en avant ses aptitudes à la varappe urbaine. Un scénario ténu basé sur une machination est prétexte à enchaîner des acrobaties sur le mobilier urbain. Les parois et toits de la cité, déserte de tout habitant et dénuée de toute composante sociale (sinon un train et un supermarché vides), sont les fondations du titre, et on les franchit négligemment, comme un pilote franchirait les points de passage au volant de son bolide. Sous ses airs de jeu d’exploration, Mirror’s Edge procure en fait les sensations d’une course automobile : courir le plus rapidement possible, négocier au mieux les obstacles, améliorer son temps de passage. Ainsi, le joueur oublie rapidement l’environnement et s’en tient à des repères visuels pour se déplacer. Seules les performances chronométriques comptent, et la ville devient un terrain de jeu désincarné (malgré ses couleurs chatoyantes), mais ô combien excitant !
Sebnec
Koolhaas houselife est l’une des plus belles expériences cinématographiques en matière d’architecture. Il s’agit moins, ici, de nous révéler les aspects techniques de cette habitation exceptionnelle, l’une des plus belles réalisations — à Bordeaux — de Rem Koolhaas, que de nous plonger dans la vie quotidienne des murs, de la structure, via le regard de la gardienne des lieux. Une observation originale, qui prend en compte d’autres critères (fonctionnels, humains, voire sociaux) de l’habitat, et non son seul intérêt technique en matière d’architecture. La visite que nous offre Guadalupe Acedo, l’employée de maison en question, est l’occasion d’une série de plans particulièrement magnifiques, longs panoramiques aux mouvements lents et réfléchis, transcendant toute la majesté des lieux.
EV
On connaît l’attrait du cinéaste taïwanais pour la ville (cf. le sublime Millenium mambo). Mais plus encore, le réalisateur n’a jamais caché son admiration pour Yasujiro Ozu. C’est donc tout naturellement qu’il accepte la proposition du studio Shochiku de réaliser cet opus en hommage au maître japonais. Hou Hsiao-Hsien propose une plongée douce-amère au cœur de Tokyo, à travers les pérégrinations d’une jeune fille. On pense évidemment à Voyage à Tokyo d’Ozu : même fascination pour les espaces urbains, les voies ferroviaires, les transports en commun. Entre réalité crue et vague sérénité, le film nous permet non seulement de voir la ville, mais de la voir différemment. Les destins des personnages se fondent dans la cité, sans heurts, sans zones d’ombre, avec une grâce exceptionnelle.
EV
Cette édition très confidentielle, à découvrir en allant flâner au magasin de Beaubourg, aborde un thème trop peu nourri ces dernières décennies : le temps dans la création — ici, l’architecture. Une réflexion, et c’est la puissance du film, qui se transpose aisément dans les autres arts, y compris le cinéma. Architectes, écrivains, urbanistes et philosophes viennent s’entretenir du temps dans le processus de création. Pour nourrir leurs propos, les intervenants voyagent au cœur de leurs réalisations, à commencer par l’architecte Henri Gaudin, qui développe une vision poétique de l’architecture et du temps. Les réalités financières et pratiques, qui alourdissent bien souvent le travail des architectes, sont reléguées au second plan, pour développer une pensée humaniste au sein de cet art devenu majeur.
EV
Alexander Kluge est l’un des plus passionnants des cinéastes allemands, issu du Nouveau Cinéma des années 1960-1970. Dorénavant passé à la littérature, cet ancien assistant de Fritz Lang laisse derrière lui de nombreux documentaires et longs-métrages dans lesquels la ville tient un rôle prépondérant. On pense à Dans le danger…, dans lequel une espionne de RDA sillonne Francfort, lors du carnaval. La ville, chez Kluge, est toujours bruissante, souvent en conflit avec ses habitants, mais au-delà, elle reste un personnage politique à part entière. Même dans ses œuvres futuristes, elle accompagne la lutte des hommes, celle des classes, des renversements politiques, des grèves générales, des combats sociaux, des actes terroristes désespérés, dans une vision contemporaine et crépusculaire de l’urbanisme.
EV
Deux sociologues et une artiste éclairent avec sagesse cinq ans de batailles dans la rue de la République. Du temps a passé depuis la réception des premières lettres de non renouvellement de bail par les locataires des immeubles à rénover et la colère des premiers regroupements en 2005. Aujourd’hui, à la mi-temps des opérations, l’expérience acquise durant ces années douloureuses reste à transmettre. Car si des relogements ont été proposés et bon nombre d’habitants ont gardé leur adresse, il semble qu’il reste encore beaucoup à faire pour que les réhabilitations nécessaires au centre-ville représentent un progrès pour tous. Cette observation au cœur de l’action, illustrée et renseignée avec franchise et justesse, rend compte de la difficulté de cet apprentissage de la mobilisation et nous permet de comprendre simplement l’ensemble des mécanismes à l’œuvre dans ces grands projets de transformation de la ville. Autant d’informations et de connaissances utiles qui nous font nous sentir moins des électeurs que des concitoyens.
Alexandre Field
(Pour aller plus loin, Ventilo vous recommande le parcours du site www.centrevillepourtous.asso.fr)
Dernier-né de la collection La ville en train de se faire — présentation et comparaison des projets et des stratégies urbaines de sept agglomérations françaises —, cet ouvrage décrit le projet Euroméditerranée dans toute sa complexité.
Retraçant l’histoire de l’OIN (Opération d’Intérêt National) depuis sa création en 1994 jusqu’aux réalisations actuelles, et la replaçant dans le contexte politique, économique et social, dans les jeux de concurrence des territoires, il montre les difficultés auxquelles peut se heurter une opération gérée à la fois par l’Etat et par les élus locaux. On perçoit notamment les difficultés et les lenteurs de prise de décision, et on comprend mieux l’aspect opportuniste de son périmètre et du collage hétérogène des projets qu’elle regroupe (Cité de la Méditerranée, rénovation de la rue de la République, appropriation de la Friche de la Belle de Mai…)
On peut cependant regretter le parti pris des auteurs de ne traiter que des outils de la mise en œuvre d’une stratégie urbaine et économique. Ainsi, les projets sont détaillés sous l’angle de la programmation, des financements, des modes opératoires, des surfaces constructibles, en somme de la « rentabilité » des opérations. Il est rarement question de la « forme » des projets urbains. Notons que parmi l’ensemble des personnes que les auteurs ont rencontrées (aménageurs, promoteurs, élus, institutionnels), ils n’ont pas jugé utile d’inclure les concepteurs urbains.
Comment jauger véritablement le projet de la Cité de la Méditerranée sans parler du travail de l’architecte urbaniste Yves Lion, concepteur du quartier avec le paysagiste Ilex et l’architecte François Kern ? La finesse de ses propositions en termes de trame urbaine et paysagère, le renouvellement induit des formes bâties et du rapport à l’espace public, sera pourtant tout aussi importante dans la transformation de l’image et des modes de vie à Marseille que l’enseigne des entreprises qui s’y installeront.
Anne-Lise Aubouin
(Voir également Projets et stratégies urbaines, regards comparatifs, dans la même collection)
(Anne-Lise Aubouin est architecte urbaniste, diplômée en master de développement durable, membre du collectif de recherche Les Grands Duqs, elle collabore à la rédaction d’un ouvrage à paraître à l’automne 2010 chez Archibooks + Sautereau Editeur : Projets de quartiers durables en France / Etude de cas et enjeux. Rens. www.lesgrandsduqs.eu)
Depuis plusieurs années, Riad Sattouf publie dans Charlie Hebdo un strip intitulé La vie secrète des jeunes, dont voici le deuxième recueil. Il y décrit des situations vues et entendues en ville, dans la rue, le métro, un bar… Il rapporte cela le plus souvent en une planche de huit cases, de manière vive, mais en se donnant le temps de faire vivre chaque scène jusqu’au bout. La plupart des situations, même dans leurs aspects les plus décalés, peuvent nous rappeler certaines de celles auxquelles nous avons assisté. Sans relief particulier apparent ou très drôles, elles frappent par leur absurdité, voire fréquemment par la violence qui s’en dégage. Riad Sattouf parvient ainsi à saisir de manière extrêmement juste des scènes difficiles à décrire et donne consistance, force et sens à des éléments que nous négligerions.
BH
Empreint d’une poésie narrative quasi tactile et d’options graphiques d’une élégance naturelle, l’ouvrage Nerrivik — hélas négligé par le grand public — entre avec douceur au Panthéon des œuvres de qualité. On tient à cette précision parce que les labels dits indépendants ont accouché de tellement de crétineries depuis plus de dix ans qu’il devient de plus en plus difficile pour la majorité des lecteurs de faire le distinguo entre ce qui vaut le détour ou pas et ce qui est « indé » ou pas. Nerrivik mérite donc vraiment qu’on s’y attarde. Construite à partir d’un célèbre et triste mythe inuit, cette bande dessinée mise en images par Ana Rousse et Thierry Lamy s’impose d’elle-même une fois son univers minimaliste franchi. De cet ouvrage d’une rare délicatesse se dégage une précieuse et lente sensation astrale, qui demeurera longtemps après la lecture…
LV
Un Tanger nommé désir
Aflam continue d’explorer la richesse des cinémas arabes en se focalisant sur la ville de Tanger, via la programmation de plus d’une quinzaine de films internationaux consacrés à la ville marocaine.
Tanger rêvée, fantasmée, idéalisée, délaissée… Rares sont les villes du Maghreb ayant déclenché un tel imaginaire, largement au-delà de leurs frontières, devenant l’une des destinations privilégiées d’Occidentaux en mal d’exotisme, d’artistes fuyant la monotonie de leur cadre de vie, cherchant à Tanger l’excitation d’une existence interlope où se mêleraient sexe, drogue et médina. D’où une surexposition de la ville parfois décalée : il ne reste, dans les œuvres inspirées par cette Porte de l’Orient, que peu de témoignages sur le Tanger des Marocains. Aujourd’hui, on lui préfère d’autres destinations, le fantasme a changé d’axe, Tanger est pour beaucoup d’Africains une ville-charnière pour accéder à l’Europe. L’excellente structure Aflam, défricheuse de nombreuses cinématographies arabes depuis dix ans déjà, nous propose un tour d’horizon en images de cette ville ambiguë, et nous invite à interroger les rapports tissés au cours du dernier siècle avec l’Occident. D’où une programmation particulièrement hétéroclite, privilégiant le regard de nombreux pays européens (France, Suisse, Allemagne..) sur la ville marocaine, à toutes époques. On constate alors que l’intérêt pour la population tangéroise dans le cinéma est plutôt récent (Loin d’André Téchiné), les films plus anciens offrant une regard franchement exotique. C’est le cas du Gibraltar de Fedor Ozep, ou de L’homme de la Jamaïque de Maurice de Canonge, frisant parfois le nanar. Aflam propose en revanche de découvrir l’œuvre d’un cinéaste suisse remarquable, Daniel Schmid — on se souvient de son sublime Visage écrit —, qui tourna en 1982 le subtil Hécate, chassé-croisé amoureux dans les rues de Tanger, tiré de l’œuvre de Paul Morand. Deux curiosités allemandes viennent se joindre à la programmation : Tangerine d’Irene Von Alberti, premier long-métrage sous forme de trio amoureux, et Fair trade de Michael Dreher, qui soulève le délicat sujet de l’adoption. Emmanuel Ponsart, directeur du Centre International de Poésie de Marseille, viendra quant à lui présenter la projection du chef d’œuvre hallucinatoire de David Cronenberg, d’après Burroughs, Le festin nu. Les cinéastes marocains restent tout de même à l’honneur, avec entre autres Jillali Ferhati, invité lors de cette manifestation pour présenter Tresses, plongée dans la vie quotidienne d’une famille modeste de Tanger. Hicham Ayouch viendra quant à lui accompagner, lors de la soirée d’ouverture, son dernier film Fissures, sur les errements de trois marginaux en quête d’amour. Parallèlement aux projections, Aflam nous invite lors de tables rondes à nous interroger sur Tanger, son histoire, ses liens avec le cinéma, cette auréole de fantasme qui éclaira et assombrit son Histoire tout à la fois.
EV
Tanger rêvée : du 27/05 au 4/06 au Variétés (37 rue Vincent Scotto, 1er). Tables rondes : « Tanger et les artistes » le 27/05 à l’Alcazar et « Tanger et le cinéma » le 2/06 aux ABD Gaston Defferre. Rens. 04 91 47 73 94 / www.aflam.fr.
Mémoire vive
L’équipe de Vidéodrome propose une rencontre cinématographique exceptionnelle, en invitant à Marseille l’un des plus grands passeurs du cinéma, encore en exercice : Freddy Buache. Ce cinéphile redoutable fut durant plus de quarante ans le directeur de la Cinémathèque de Lausanne. Avec Henri Langlois, son compagnon d’armes de la Cinémathèque Française, il a consacré sa vie à faire revivre les trésors oubliés du cinéma, parfois destinés à la destruction. Son parcours a intimement croisé celui de Michel Simon, Luis Bunuel, Alain Tanner ou, bien sûr, Jean-Luc Godard. Ce dernier lui consacrera d’ailleurs un court film, Lettre à Freddy Buache, projeté lors de cette soirée unique au [mac], où sera également programmée, outre le documentaire de Michel Van Zele, une rareté de Georges Franju : Hôtel des Invalides. Venu à Cannes présenter Film socialisme de Jean-Luc Godard, Freddy Buache a accepté ce détour par Marseille, pour une soirée passionnante autour de ce défricheur exigeant, cet inlassable découvreur, véritable mémoire du cinéma.
EV
Hommage à Freddy Buache : le 25 à 20h au ciné[mac] (69 avenue d’Haïfa, 8e).
Rens. 04 91 25 01 07

Came(lote)
Une bande-annonce sublime, plusieurs années d’expectative depuis Irréversible, un créateur en marge maîtrisant l’outil cinématographique comme peu savent le faire en France… L’arrivée du nouveau Gaspard Noé avait clairement de quoi faire saliver. Et la déception est nettement à la hauteur de l’attente. Noé semble avoir totalement oublié qu’une réalisation, aussi virtuose soit-elle, ne peut à elle seule combler les lacunes d’un scénario inexistant. Alors oui, les images proposées, d’une qualité hors norme, frisent la performance. Elles étourdissent littéralement le spectateur qui subit un shoot monumental pendant presque trois heures sans se lever de son siège. Noé possède indéniablement une intelligence optique ahurissante que beaucoup d’autres cinéastes doivent lui envier. Ajoutons à ces prouesses graphiques une réappropriation physique et désenchantée du psychédélisme, repensé et refroidi à hautes doses. Via la technologie digitale, on entre en effet dans une inédite dimension électronique, fascinante, profondément glaciale et lugubre. A l’instar de la société actuelle, du Tokyo où l’action se déroule, de la musique machinale, de l’individu autocentré et loin de tout, Enter The Void se transforme en apologie de la déshumanisation où plus personne ne rêve. Le cul sans passion, les trips impersonnels, la désincarnation. Voilà le constat établit par Noé. Et même si le fait qu’une large partie de la planète fonctionne sur ce modèle lui donne raison, il aurait pu nous éviter bon nombre de scènes racoleuses, de clichés vides de sens. Il aurait pu se limiter dans l’étalage de ce sordide complaisant et gratuit et mettre de côté son romantisme polluant à la noirceur potache. Il aurait dû rassembler ses idées en une heure vingt, écrire de vrais dialogues, assimiler que l’amoralité pour l’amoralité vaut une discussion de comptoir et ainsi nous éviter au final cette interminable déconvenue qu’est son dernier long métrage.
Lionel Vicari

Robin, y es-tu ?
La dernière œuvre de Ridley Scott est d’abord une histoire de chiffres : un budget de 130 millions de dollars, un film succédant à plus d’une trentaine d’adaptations connues et la cinquième collaboration du réalisateur avec Russell Crowe. Bien que l’histoire de Robin des Bois fasse partie de l’imaginaire collectif, elle s’est façonnée au fil du temps en fonction des désirs des auteurs se réappropriant sa légende. La version proposée ici a le mérite de renouveler grandement le mythe. Contrairement aux premières ballades du XIVe siècle qui l’évoquent, Robin Hood (littéralement Robin La Capuche et non Robin des Bois) n’est pas un gentleman anglais. Et contrairement à la plupart des films ayant adapté sa légende, il n’est pas (encore) le grand détrousseur de riches seigneurs, ennemi juré du Shérif de Nottingham. Il devient un archer du défunt roi Richard Cœur de Lion, prend la place du fils de Sir Walter de Loxley et combat la politique du nouveau roi Jean avant de se rallier à sa cause contre les envahisseurs français. Ici, Robin Longstride prend la place du défunt fils de Sir Walter Luxley à Nottingham, ne devient pas (encore) un détrousseur de riches seigneurs et se met assez vite en ménage avec Lady Marianne ; sans compter que le shérif de Nottingham ne fait que passer. Cette réinvention de la légende serait bienvenue si le personnage de Robin était toujours au cœur du film et si la plupart des rôles secondaires (hormis Lady Marianne et Godefroy, notamment) ne s’avéraient pas si décevants et les scènes de batailles si interminables. La bourse du spectateur n’est pas pour autant vidée en vain, puisque paysages magnifiques et décors somptueux se mettent brillamment au service d’une reconstitution d’époque soignée. Cette carte postale animée a au moins le mérite de bien vendre aux touristes potentiels le charme des campagnes anglaises.
Guillaume Arias

Breakbot + Boombass + Jackson > le 21 au Cabaret Aléatoire
Près de quinze ans (déjà !) après son apparition, où en est la French Touch ? Ce plateau stylé devrait vous apporter des éléments de réponse, puisqu’il convoque trois « générations » de producteurs électroniques français. De la première, celle de Boombass (La Funk Mob/Cassius), à la dernière, plus tapageuse, de Breakbot (récente signature du label Ed Banger), les trois artistes ici présents témoignent d’une école qui a largement fait ses preuves. Around the world.
Baby I’m Yours (Because) PLX
Casey > le 22 à l’Affranchi
La dernière fois qu’on l’a vue, c’était à l’Affranchi avec Zone Libre, le projet au sein duquel on retrouve Serge Teyssot-Gay (Noir Désir) et Cyril Bilbeaud (Sloy). Pas vraiment des vendus. Comme elle : une insoumise, une bête sauvage, un antidote à Diam’s, peut-être la seule fille qui nous donne envie de croire encore au rap français. Sur scène, c’est une battante — d’ailleurs la scène est son ring, où ses uppercuts verbaux trouvent toute leur raison d’être. Frontal.
Libérez la bête (Ladilafe Productions) PLX
Narrow Terrence > le 22 au Poste à Galène
Les Narrow Terrence sont en train de franchir la mince frontière qui sépare une solide réputation locale de la notoriété nationale, avec un second et excellent album qu’ils viendront défendre sur la scène du PAG. Entre folk caverneuse façon Tom Waits et riffs rock plus incisifs, on devrait se délecter une nouvelle fois de ce clair-obscur guitaristique qu’ils exploitent dans toutes ses nuances avec un charisme rare et un charme certain. A découvrir d’urgence !
Narco corridas (Ballroom/Discograph) nas/im
Poni Hoax + Dondolo + Tigersushi Dj’s > le 22 au Cabaret Aléatoire
L’excellent petit label parisien Tigersushi fête ses dix ans. Pour l’occasion, il vient de sortir une compilation (voir Ventilo #260) et s’offre une tournée de quelques dates. Où l’on retrouvera ici une partie du label aux platines, mais aussi Poni Hoax, le vaisseau amiral de la structure, qui planche actuellement sur son troisième opus, et enfin Dondolo, logiquement de la partie alors que vient enfin de sortir son deuxième album sur le label du Cabaret. Chouette menu.
Dondolo - Une vie de plaisir dans un monde nouveau (Division Aléatoire) PLX
Marvin > le 25 à l’Embobineuse
Depuis la sortie toute fraîche de son deuxième album, tout le monde en parle. A raison : Marvin est de ces groupes qui tentent le grand écart. Entre ses origines (le milieu des squats) et sa cible potentielle (les branchés). Entre le rock le plus bruitiste (noise-rock ? math-rock ?) et des accents de plus en plus synthétiques (ces claviers et vocoders, marque de fabrique du trio montpelliérain). Si Trans Am faisait du hardcore, ça donnerait à peu près ça. Implacable.
Hangover the top (Africantape/Orkhêstra International) PLX
Lee Ranaldo & J-M Montera > le 26 à Montévidéo
Une autre grosse surprise de ce mois de mai viendra du GRIM. Sous la sobre appellation One Shot se profile la réunion de deux énormissimes guitaristes, experts en expérimentations sonores et en bidouillages savants : « l’improvisible » Jean-Marc Montera, qu’on ne présente plus, et Lee Ranaldo (co-fondateur de Sonic Youth), qu’on présente encore moins. A noter que le duo français Nappe (électronique sinusoïdale), en première partie, promet lui aussi de faire du bruit.
Countless Centuries… (Table of the Elements) LV
Champ Harmonique > du 26/05 au 6/06 à la Pointe Bonnieu (Martigues)
Que nous dit le vent ? Pierre Sauvageot apporte un début de réponse sous la forme d’une composition pour instruments éoliens (joués par le vent seul) à visiter sur un chemin long de 600 mètres. La richesse du vocabulaire sonore déployé impressionne, mais c’est bien sûr l’addition des choix humains et de ceux — mystérieux — du vent, qui fait sens. Des hautes herbes, dans les humeurs de l’air marin, par les sons déclenchés, la nature semble enfin prête à prendre la parole.
www.lieuxpublics.fr JS
Coco Rosie > le 27 au Cabaret Aléatoire
Quatrième passage à Marseille pour les sœurs Cassady — logique, elles sortent leur quatrième album. On tente un résumé des épisodes précédents : premier concert fantastique au Poste (jauge intimiste), deuxième concert décevant au Cabaret (acoustique pas vraiment taillée pour), troisième concert merveilleux au Gymnase (écrin idéal de leurs derniers spectacles avec projections). Ces filles ont un univers sonore particulier. Celui-ci méritait-il à nouveau un Cabaret ?
Grey oceans (Pias Recordings) PLX
Secret Chiefs 3 + Congo For Brums… > le 28 à l’Embobineuse
Si à ses débuts ce rhizome issu de la cuisse de Mr Bungle — et fondé non pas par Patton mais par Trey Spruance —, ressemblait à s’y méprendre à une compilation de… Mr Bungle, il s’en est éloigné très vite pour basculer dans un univers barré combinant marches funèbres et death metal, surf music et musique de films, le tout sous l’influence de la mystique hindoue. Pour recevoir ces musiciens venus d’un autre monde, il fallait un endroit cosmique. Il est tout trouvé.
Satellite Supersonic Vol. 1 (Web of Mimicry) LV
Harlem > le 30 au Poste à Galène
Trois têtes brûlées originaires de Tucson (Arizona), mais désormais localisées à Austin (Texas). Un garage-rock 60’s désarmant de simplicité, avec ses guitares sales et ses refrains qui collent au cortex comme du chewing-gum. Un concert au festival Primavera de Barcelone, et la possibilité pour le Poste d’accueillir ces zigues pour la promo de leur nouvel album, afin de noircir une case dans leur agenda. Entrée libre pour tout le monde. Dingue. Concert de la quinzaine.
Hippies (Matador) PLX
Une photographe habitée
A la galerie Vol de Nuits, l’artiste photographe et militante Martine Derain chronique les transformations urbaines du centre ville.

Via plusieurs types de travaux et installations, notamment les clichés extraits du livre Attention à la fermeture des portes paru en février 2010 (voir Millefeuilles), la photographe interroge et rend compte des récentes transformations urbaines du centre de Marseille. Un point de vue sous-tendu par l’engagement militant de l’artiste qui, membre de l’association Un centre-ville pour tous, défend les droits des habitants du centre-ville contre les spéculateurs.
La première série, République, montre les intérieurs vacants d’anciens appartements bourgeois de cette rue, comme vidés de leurs résidents, dans un état d’entre-deux. Dans une belle et cohérente série de photographies d’un format presque carré, l’artiste permet à chacun de saisir l’abandon, la vacance, le lent processus de dégradation de l’habitat avant la vente à la découpe.
Un autre série de photographies cadre cette ville qui pousse, derrière la Joliette, dans le faubourg arrière portuaire d’Arenc. Dans un contexte de fin de chantier, le propos est plus facile, mais le collage des fragments de tissus de Marseille s’avère photogénique, même dans ses boutures les plus récentes.
Martine Derain exprime avec passion son combat pour les habitants du centre-ville. On regrettera toutefois que ce militantisme en vienne presque à occulter son travail artistique et une certaine absence d’engagement dans l’accrochage, pas toujours à la hauteur du propos. Reste tout de même à saluer cette chronique d’une transformation urbaine en cours, dont aucune commande photographique institutionnelle ne rend compte.
Texte : Laurent Hodebert (Architecte urbaniste, enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille)
Photo : Martine Derain
Martine Derain (avec Serge Le Squer & Caroline Galmot) - L’étrange demeure : jusqu’au 12/06 à la galerie Vol de Nuits (6 rue Sainte Marie, 5e). Rens. 04 91 47 94 58 / http://voldenuits2007.free.fr
La reconquête de l’espace
Poursuivant son projet Archist (rapprocher art, architecture et paysage) avec le thème de la « clarté du labyrinthe », la Galerie des Grands Bains Douches nous plonge sans nous y perdre dans les imbrications physiques et mentales, réelles et fictives qui structurent notre rapport à l’espace.

Les artistes réunis ici — Bettina Samson, Claire-Jeanne Jézéquel, Jeppe Hein, Pierre Labat, Stephanie Nava, Rémy Rivoire et Christine Sibran — nous invitent à éprouver l’espace comme organisation en devenir en faisant vaciller les frontières et démarcations stables qui cadrent notre rapport aux différentes spatialités.
Espace fictif, espace réel et espace symbolique communiquent ainsi dans Llano del Rio pop-up (Ozymandias) : en prenant comme support réel et symbolique un livre écrit par Aldous Huxley, l’œuvre de Bettina Samson fait communiquer matérialité du livre et matérialité architecturale (via une construction en papier se greffant entre les pages), utopie et Histoire, imaginaire et réalité.
Les relations entre espace de l’œuvre, espace de l’exposition et spatialité corporelle du spectateur sont également explorées ici, notamment par Claire-Jeanne Jézéquel et Pierre Labat, qui font éclater le paradigme de l’œuvre-objet. Où commence et où finit l’œuvre puisque celle-ci ne fait sens que dans le rapport qu’elle entretient avec l’espace de la salle ? Dans cette recomposition de l’espace par l’œuvre et de l’œuvre par l’espace, le corps et l’orientation du spectateur sont amenés à jouer un rôle primordial afin d’explorer la multiplicité des points de vue possibles, les désorientations et les points d’équilibre.
Les artistes abordent aussi les liens entre espace physique et espace mental et la co-constitution de l’un par l’autre. Dans Redoutable, Stephanie Nava donne une matérialité à nos grilles de lecture et d’interprétation du monde en mettant en scène un espace de discussion comme espace de jeu, dans lequel les pièces du jeu sont des arguments et l’enjeu, la prise de pouvoir. Les étonnantes « sculptures » de Rémy Rivoire nous montrent quant à elles un agencement complexe de bouts de bois qui forment autant de structures abstraites. Celles-ci évoquent une multitude de structures « réelles » — empiriques ou conceptuelles — qui organisent ou nous permettent d’organiser la compréhension du monde.
Texte : Elodie Guida
Photo : Redoutable de Stephanie Nava
Archist paysage - La Clarté du Labyrinthe : jusqu’au 29/05 à la Galerie des Grands Bains Douches de la Plaine (35 rue de la Bibliothèque, 1er). Rens. 04 91 47 87 92 / www.art-cade.org
NB : l’association Art Cade organise son Banquet, épisode # 2 le 26 à 20h à la galerie. L’occasion de (re)découvrir l’exposition et d’admirer avec tous nos sens les œuvres des artistes en cuisine.
Chacun sa tour
A travers le prisme de la construction des tours en Europe, l’exposition accueillie par la Maison de l’Architecture et de la Ville invite le visiteur à s’interroger sur l’architecture verticale. Rencontre avec des ovnis architecturaux au pays du néo-provençal.

Belle invitation, beau sujet accessible au plus grand nombre tant les tours semblent passionner, entre fascination et fantasme… Comme souvent à la MAV PACA, l’exposition est itinérante. Créée au Pavillon de l’Arsenal à Paris, elle débarque en province en ayant perdu de sa superbe. Au cours du voyage, l’exposition s’est en effet délestée de beaucoup d’attributs. A Paris, maquettes, plans et vraie scénographie racontaient l’histoire des gratte-ciel en Europe et donnaient envie de participer au débat actuel sur la construction des tours.
A Marseille hélas, le public n’a droit qu’à quelques panneaux, agrandissements des pages du catalogue, sans maquette ni scénographie !
La faute au lieu, décidément pas très adapté ou alors mal exploité ? Au manque de budget ou d’ambition ? A la facilité d’accueillir des expositions toutes faites sans jamais ou presque les remettre en perspective dans le contexte régional ?
L’occasion était pourtant belle cette fois de la personnaliser un peu, de la régionaliser… L’aversion pleine de préjugés d’une partie de la population pour les tours dans une ville qui en compte pourtant un grand nombre, réparties sur la totalité de son territoire, aurait peut-être mérité d’être soulignée. Une présentation des tours régionales (à Marseille, mais aussi Toulon, Martigues ou Monaco) et des projets en cours aurait aidé à comprendre que l’architecture verticale s’impose comme une réponse possible aux questions de densité, d’étalement urbain et de raréfaction des terrains. Et que nos contraintes climatiques, nos paysages, notre rapport à la mer ou encore nos manières d’habiter ne trouvent pas forcément de résonance dans l’histoire des tours européennes.
Car la vie dans une tour s’apprécie au moins autant que celle dans une villa de lotissement. Il n’est pourtant pas certain que vous trouviez dans cette exposition de quoi vous en convaincre.
Espérons que les débats portant sur le travail de Le Corbusier à Alger, qui se tiendront au même endroit les 4 et 5 juin prochains, permettront d’inventer la tour… méditerranéenne.
Texte : Nicolas Masson
Photo : Paradis St Roch à Martigues par Damien Boeuf
L’invention de la tour européenne : jusqu’au 16/07 à la Maison de l’Architecture et de la Ville (12 boulevard Théodore Thurner, 6e). Rens. 04 96 12 24 10
Rencontre « Le Corbusier & Alger » (débats, tables ronde et conférences) : les 4 et 5/06. Rens. www.fondationlecorbusier.fr