Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Voici un VRAI polar, avec ce qu’il faut de flics (in)corruptibles, de malfrats, d’avocats véreux, de pisse-copie vendus, de putes, de rappeurs, de crack et de coke (ouf !). Enquêtant sur une fusillade dans laquelle sont impliqués certains de ses collègues, Russell Poole va démêler l’écheveau des meurtres des stars du gangsta rap Tupac Shakur et Notorious BIG. Plongée hallucinatoire dans l’enfer du décor de la société du spectacle US, L.A. Byrinthe réaffirme, si besoin était, l’ultra-violence d’une société californienne livrée au marché le plus férocement concurrentiel. Une oppression économique doublée d’une mécanique raciste particulièrement bien huilée — la rivalité West/East Coast n’étant rien d’autre que la version black des pires errements de l’ultracapitalisme yankee. L’ouvrage illustre parfaitement le paradoxe américain selon lequel les blancs comme l’auteur, journaliste d’investigation à Rolling Stone, sont accros à cette violence noire.
LD
« Mouton noir » d’une famille bourgeoise à la surface lisse qu’il a peu à peu fait imploser, François-Xavier Aubry, éminent juriste, professeur à la Sorbonne, spécialiste de la décentralisation et auteur de nombreux livres, souffre d’un syndrome maniaco-dépressif. Pour cet homme tour à tour espion ou SDF, tout devient fuite devant la tentation d’un naufrage annoncé. C’est à sa fille, Gwenaëlle Aubry, que revient la délicate mission de renouer les fils de cette existence morcelée en une multitude d’identités. Au cœur de ce dialogue post-mortem adoptant la trame d’un abécédaire aux vingt-six facettes, l’écriture retisse les fragments épars du masque éclaté de l’absent étranger à soi et aux autres. Sans complaisance ni artifice, le ton demeure d’une justesse telle qu’on en vient à se laisser apprivoiser par cette folie douce, si poignante.
AFH
Un lapin chercheur invente une carotte porteuse d’impressionnants feux d’artifices. L’effet est immédiat : les droits sont achetés, la carotte est commercialisée et s’avère un immense succès. Il n’est donc guère étonnant que le roi Soleil en demande un peu plus à l’inventeur… Dans la grande tradition des fables animalières, cette Carotte aux étoiles parle du pouvoir (de l’argent, du marketing, de la politique…), de ses abus et de ce qui en découle. Il est aussi question de rêves devenus réalité, puis vendus, transformés et, finalement, brisés. L’idée de Thierry Murat est excellente, le scénario de Régis Lejonc, magnifiquement écrit et ciselé, et les dessins volontiers expressionnistes de Riff Reb’s, somptueux. Sombre et poétique, cette BD jeunesse est probablement l’une des plus grosses claques de ce début d’année !
BH
Le neuvième art connaît depuis un certain nombre d’années un éclatement des genres. La « nouvelle BD » a introduit dans le panorama un rapport différent au privé en incitant à la publication d’une grande quantité d’ouvrages plus ou moins introspectifs. Et même si l’on arrive désormais à une forme de saturation, certains auteurs — pas forcément les plus évidents — tirent parfaitement leur épingle du jeu. Zidrou, scénariste à succès pour la piètre série humoristique L’Elève Ducobua, est de ceux-là. Avec le remarquable Lydie, l’auteur prend la tangente. Servie par un dessin classique mais limpide, cette BD raconte avec une humanité rare et fragile la poignante et intime histoire d’une mère qui n’accepte pas d’avoir accouché d’un enfant mort-né. Petite perle, Lydie est une jolie surprise comme on en voudrait plus souvent.
LV
En 1981, Liliana Cavani adapte au cinéma l’un des grands classiques modernes de la littérature, l’œuvre éponyme de Curzio Malaparte. Ne parvenant que difficilement à transposer à l’écran la complexité et la puissance de l’œuvre littéraire originale, Cavani obtient un résultat souvent bancal, parfois bâclé, mais non dénué d’intérêt. Nous voilà à Naples, plongés dans l’Italie des dernières années de la seconde guerre mondiale, dans cet espace-temps pris en étau entre la dictature de fer mussolinienne et l’offensive américaine de libération. Un officier italien, Marcello Mastroianni ici excellent, devient alors le témoin privilégié d’une histoire nationale qui s’écrit sous ses yeux chaque jour et prend la forme d’un grand carnage organisé.
EV
Long métrage maudit par excellence (échec cuisant, distribution commerciale flinguée par les studios…), The Offence reste pourtant l’une des meilleures réalisations de Lumet et l’une des plus marquantes interprétations de Sean Connery. D’un pitch simple (un flic rongé et en bout de course enquêtant sur une affaire de viols de mineures va tuer son suspect durant un interrogatoire tendu), Lumet sortira une œuvre monumentale à tous les niveaux. The Offence va, sur le fil d’un rasoir particulièrement tranchant, décliner en quatre parties distinctes tout le malaise existentiel de l’inspecteur. Pour Johnson, définir clairement les limites qui le séparent de ceux qu’il traque devient impossible. La maîtrise technique impeccable de bout en bout et un script magistral, à la fois critique et vicieux, font de ce film une (re)découverte majeure.
LV
La structure Second Sexe, connue pour sa vitrine web quasiment dédiée au plaisir féminin, a réuni neuf actrices ou cinéastes, leur proposant de tourner un court-métrage axé sur leur vision de la sexualité. Lola Doillon, Arielle Dombasle, Mélanie Laurent, Caroline Loeb, Laetitia Masson, Helena Noguerra, Zoé Cassavetes, Tonie Marshall et Anna Mouglalis se sont ainsi retrouvées dans l’aventure. Le résultat serait un pendant féminin au récent Destricted, qui, sur le même principe, réunissait une poignée de cinéastes essentiellement masculins. Si le résultat est forcément inégal, il offre un éclairage rare et passionnant à la représentation du sexe à l’écran, et finit par ouvrir le champ du sujet bien plus largement que ne l’avait fait Destricted.
EV
Il nous reste des années 50, aux Etats-Unis, la vision d’une dernière décennie d’âge d’or hollywoodien, période où les studios dominaient en maîtres absolus l’industrie cinématographique. Peu de place alors à la production indépendante, jusqu’à l’arrivée du Nouvel Hollywood de la fin des années 60. Or, une poignée de réalisateurs américains d’après-guerre, partisans d’un cinéma libre et indépendant, donc fauché, commencent à retrouver une reconnaissance posthume. C’est le cas de Lionel Rogosin, grand admirateur de Flaherty et du néo-réalisme italien, qui revendiqua une liberté totale de filmer, en opposition avec le carcan hollywoodien. Le cinéaste offre ainsi une vision sauvage et humaniste des Etats-Unis, n’hésitant pas à sortir sa caméra dans la rue, partant à la rencontre de tous les oubliés de la société.
EV
Son scénario à proprement parler n’est qu’un court prétexte — comme dans nombre de jeux vidéo — ouvrant la porte à une foultitude de choses à faire dans une société hétéroclite. Dans ce mélange de genres accompli, le joueur aura accès à des combats en arène de méchas (robots géants) « customisables », à un jeu de billard des plus agréables à plusieurs, à la création d’un musée avec la recherche et la reconstitution de fossiles sous forme de puzzles, et surtout à la possibilité de jouer dans le groupe de musique rencontré au tout début de l’aventure. Ce dernier jeu passe par la recherche et l’apprentissage de plusieurs instruments, véritable ode à la dextérité du joueur manette en main. Autant d’activités, parmi tant d’autres, qui font la richesse du jeu. Certes, il faudra passer outre la lourdeur apparente des déplacements en mécha, dans des environnements variés mais visuellement pauvres et une traduction française de mauvais goût. Mais la découverte de cet univers si riche n’en sera que plus gratifiante et courra sur de nombreuses heures, tant Steambot Chronicles compte de tiroirs.
Adrien Dauzet
Ce jeu est une anomalie. Alors que la plupart des jeux de course jouent la carte de la virilité, grosses mécaniques et réalisme à tout crin, Ridge Racer prône l’élégance et la fluidité. Les trajectoires millimétrées sont mises au rebut, au profit de dérapages surréalistes mis à la portée de tous par le maniement enfantin des bolides. Votre voiture glisse littéralement sur le bitume, à charge pour vous de ne jamais interrompre ce ballet : le moindre choc vous ramènera à la dure réalité de la course en vous pénalisant lourdement et, pire, vous coupera dans vos élans oniriques. Car en plus de proposer un pilotage tout en légèreté, Ridge Racer est livré dans un fort bel écrin. En fait de circuits, les environnements ressemblent à s’y méprendre aux décors d’un film de Michael Mann, d’un aéroport illuminé de mille néons à un port timidement éclairé par les lueurs de l’aube. La bande-son lounge sublime ce trip, mais le jeu fusionne encore mieux avec Londinium du groupe Archive. A ce jour, la meilleure restitution de ces ambiances de nuits festives qui s’achèvent dans la mélancolie.
Thomas Vartanian
Crazy Taxi est de ces jeux dont pratiquement tout le monde se souvient sans même y avoir joué, tant cette image du taxi jaune pétant roulant à tombeau ouvert relevait du sublime. Sans doute que la flamme s’éteindra un jour et qu’alors il sera temps d’y jouer. Vous y serez un chauffeur de taxi à la recherche de clients à transporter le plus vite possible d’un point A à un point B. Outre votre rapidité, votre style sera récompensé : plus vous enchaînerez dérapages et dépassements serrés, plus gros sera votre pourboire. Vous évoluerez dans un pastiche de ville californienne, peaufiné dans ses moindres détails, alternant ainsi chaussées en pallier, bord de mer et magasins franchisés. Ses habitants — vos clients — auront tous une histoire, de l’amoureux transi un bouquet de roses à la main au pasteur ne voulant pas manquer la messe. La bande-son punk se chargera quant à elle de vous faire appuyer comme un(e) malade sur le champignon. Outre son côté accessible et intuitif, c’est donc cette ambiance démesurément « cartoon » qui a fait de Crazy Taxi un classique instantané et jamais démenti.
Thomas Vartanian
Le second album des Narrow Terence commence fort, très fort ! Une chevauchée instrumentale fiévreuse, avec cuivres et cordes, un crescendo orgasmique superbement produit, qui convoque en trois minutes chrono les Shadows et Calexico pour une folle cavalcade cinématographique et rock’n’roll. Un pur bonheur ! La suite demeure plus proche de ce qu’on connaît du groupe — ambiance cabaret sombre et voix rocailleuse — même si les guitares semblent plus énervées que par le passé. Au final, Narco corridas impressionne et rassure : les pistoleros à guitare n’ont pas perdu la main.
nas/im
En découvrant cette double compilation rétrospective, vous ressentirez une intense confusion des sentiments. Des regrets, tout d’abord : ceux d’avoir attendu si longtemps pour vous payer un trip dans l’univers baroque du label électro parisien Tigersushi. Suivront les frissons glacés que ressentaient sûrement ces jeunes gens modernes, vivant les modes musicales des 80’s du côté obscur : la plupart des morceaux sont ici d’un rétro-futurisme grisant. Puis vous trépignerez de partager le second disque, un mix envoûtant de Joakim, avec vos amis de bon goût. Paris tenu.
JPDC
On convoque souvent le film Broken Flowers pour évoquer la popularisation du jazz éthiopien (60’s/70’s), révélé également par la collection Ethiopiques. On en est là. Les cinq Français d’Akalé Wubé font avancer le schmilblick en réinterprétant/réarrangeant non seulement des airs connus des plus grands (Eshèté, Astatqé…), mais aussi en y ajoutant des compositions maison, dans un heureux mouvement d’appropriation. Il semblerait qu’ils y ajoutent le soul/funk, mais non : c’était déjà là dans l’éthio-jazz, ainsi que le rock garage, la pop, et bien d’autres choses encore…
JSu
Le troisième album studio de la formation des frères Brewis (UK) sonne comme les Pixies, les Who et surtout Yes, période rock progressif évidemment. Cette dernière influence est même récurrente sur le second disque. D’ailleurs, l’idée même d’un double album totalisant moins de 74 minutes semble se raccrocher à un âge d’or du vinyle : tout à coup, la capacité du CD ne doit plus excéder celle du grand disque noir. On plane pourtant très loin au-dessus de la nostalgie prog rock, ce qui tient autant à la pureté du son qu’à la marche puissante de guitares carrément stellaires.
JS
Le label américain Stones Throw s’est taillé une solide réputation dans le domaine du hip-hop et de ses origines afro-américaines, notamment par le biais de compilations rétrospectives. C’est donc une surprise que de le voir exhumer aujourd’hui tout un pan méconnu de musique « blanche », en l’occurrence la new-wave synthétique et sombre du bien nommé label Minimal Wave. Dans les années 80, celui-ci abritait un catalogue d’artistes méconnus mais très en avance sur leur temps — on se demande d’ailleurs pourquoi tel objet n’est pas sorti à la grande époque de l’électroclash.
PLX
Ce disque s’adresse avant tout à toutes celles qui hésitent toujours entre Portishead et Coro Rosie au moment de concocter une playlist. Musique de chambre ou musique des champs ? Les deux, mon capitaine ! On croirait à l’impossible collaboration entre ces deux groupes, un toboggan reliant ces deux univers. Il est aussi destiné à ceux qui parlent du retour de ce « fameux cousin du hip-hop, en plus planant ». Et enfin, à tous ceux qui apprécient les plaisirs simples, sans subir l’embarras du choix : vin et pétard, pop et downtempo, machines et instruments, raffinement et évidence.
JPDC
Il aura donc fallu attendre plus de vingt ans avant que le Rex, temple parisien des musiques électroniques, ne sorte sa première compilation mixée, à l’instar de nombreux clubs d’envergure internationale (Fabric, Fuse, Watergate…). La bonne idée, c’est de l’avoir confiée aux mains expertes de D’julz, son plus ancien résident (les soirées Bassculture) qui reste pourtant méconnu du grand public. Le garçon invite généralement des gens très bien sur ses résidences, qui jouent comme lui une sorte de house minimale pointue et sexy, comme c’est ici le cas. Vivement le volume 2.
PLX
On connaissait le groupe Marvin via le split avec Doppler : celui avec Zëro confirme ses accointances avec la scène noise/post-rock française. C’est donc d’un air entendu que l’on insère ce nouvel album dans la platine. Surprise, sans pour autant renier ses racines bruitistes, Hangover the top (d)étonne : basse synthétique, guitare épileptique, synthétiseurs et vocoders. Marvin accouche d’un album électronique et dansant joué par des instruments, aussi influencé par Daft Punk que Mogwaï, avec pour enfoncer le clou une reprise de… Brian Eno. Néo post-punk ?
dB
Let the sunshine in
Pendant une quinzaine de jours, les Journées du Film sur l’Environnement rayonneront sur tout le pays d’Aix, pour une programmation exaltante autour du Dieu Soleil, riche de projections, de rencontres, de concerts et autres colloques.

Interroger l’espace de vie en embrassant le champ cinématographique, tel est l’un des enjeux de la structure aixoise Image de Ville, à l’origine de quelques-unes des plus passionnantes manifestations culturelles de ces dernières années. Pour cette cinquième édition des Journées du Film sur l’Environnement, l’association décide de laisser pénétrer le soleil dans les salles obscures : l’astre devient l’axe de ces regards croisés et la thématique pertinente des approches habituellement développées, de l’aménagement du territoire aux conditions de vie urbaine. Si ses applications sont multiples dans l’environnement de l’habitat, l’énergie solaire est également une source artistique et cinématographique inépuisable, par ses atouts photographiques et son sens mythologique. Le soleil fut parfois un personnage à part entière de la dramaturgie, dès les premiers films de l’histoire, en particulier dans les œuvres de Georges Méliès, programmées ici lors d’un ciné-concert. L’une des caractéristiques de ces journées réside dans la programmation de nombreux films courts, issus de la création cinématographique de recherche. On connaît les relations très étroites qu’entretiennent le cinéma classique, le cinéma expérimental et le film scientifique. Image de Ville balaye ici parfaitement le sujet, en invitant, en complément des films, de nombreux scientifiques — astronomes, astrophysiciens, ingénieurs — et en donnant carte blanche à l’association Polly maggoo, organisatrice des Rencontres Internationales Sciences et Cinémas. Le soleil, étoile salvatrice ou astre maléfique, se décline alors sous tous ses angles : élément de survie pour l’homme (de plus en plus inclus dans l’habitat), façonneur de l’environnement — on y aborde la thématique de la désertification —, pièce incontournable de la mythologie, liens avec la santé, implication dans l’architecture… Quant à la sélection de longs-métrages, hormis quelques grands classiques, du Dune de David Lynch au Tintin et le temple du soleil de Raymond Leblanc, signalons la projection, en copie neuve, du sublime Carnet de notes pour une Orestie africaine de Pasolini, ainsi que l’une des dernières œuvres du grand Sokourov, Le soleil. Pascal Privet, directeur des Rencontres Cinéma de Manosque, viendra également présenter le très solaire Yeelen du Malien Souleymane Cissé. Cerise sur le gâteau, l’équipe d’Image de Ville nous gratifie d’un hommage aux Shadocks, présenté par Laurent Bounoure, coréalisateur de la série. Ces cinquièmes Journées du Film sur l’Environnement ouvrent ainsi, en grande pompe, avec intelligence et pertinence, le grand défilé des festivals de l’été.
EV
Plein Soleil : du 21/04 au 5/05 à Aix et dans le Pays d’Aix. Rens. 04 42 63 45 09 / www.imagedeville.org
Droit d’ingéRANCE

Entre documentaires (Farenheit 9/11, Le monde selon Bush…) et drames (Démineurs, Redacted, Battle for Haditha…), le conflit irakien s’est avéré une grande source d’inspiration pour les scénaristes américains. Green Zone, septième opus de l’Anglais Paul Greengrass, s’inscrit aujourd’hui comme l’œuvre la plus critique dans cette lignée. Rien d’étonnant au fait de retrouver le réalisateur de la trilogie Jason Bourne aux manettes, étant donné l’affection qu’éprouve cet ancien journaliste pour les fictions historiques, comme en témoignent Bloody Sunday sur les évènements tragiques du 30 janvier 1972 à Derry en Irlande, et Vol 93 sur les attentats du 11 septembre 2001. Ici, le spectateur suit l’enquête de l’intègre et courageux adjudant-chef Roy Miller (Matt Damon), qui cherche à prouver l’existence d’armes de destruction massive en Irak. A travers ses plans saccadés, au service des nombreuses scènes d’action, et l’impression de reportage donnée par l’usage nerveux des caméras, Paul Greengrass nous plonge dans une intrigue haletante à l’esthétique très réaliste. Sur le fond, la crédibilité de Green Zone repose sur une collaboration active du réalisateur avec des vétérans de cette guerre et des agents de la CIA. Au-delà du désespoir des populations locales, premières victimes des guerres, le film multiplie les charges sévères, et ô combien appréciables : de l’absurdité de la chaîne de commande, où l’obéissance aveugle aux ordres prime sur le droit à la parole du simple soldat, aux conséquences de l’imposition d’une démocratie par la force au nom du droit d’ingérence. A l’instar du héros du film, on se demande bien comment le peuple américain peut continuer à croire aux promesses de son gouvernement. Toute vérité ne serait-elle pas bonne à dire ? La capacité à la justifier est peut-être le véritable nerf de la guerre.
Guillaume Arias
Presque debout en bout

D’entrée de jeu, on sent que Huit fois debout bénéficie d’une bonne énergie. Des producteurs (Julie Gayet en tête) aux comédiens (Podalydès en tête), en passant par le réalisateur/scénariste, tout semble concorder pour rendre cette première réalisation cohérente voire convaincante, en tout cas honnête. Et c’est le cas, au moins pendant une bonne moitié du film. Cette histoire touchante d’hommes et de femmes dans la galère, qui collectionnent les échecs et les petits boulots, démarre bien. S’appuyant essentiellement sur des séquences très bien dialoguées, Huit fois debout allie humour désabusé et gravité de circonstance. En somme, le rire (ou le sourire) tragique. Julie Gayet garde en elle une trace de ses collaborations avec Laurent Bouhnik, tandis que Podalydès redécouvre les joies de jouer les marginaux, comme il avait su si bien le faire pour son frère au début de sa carrière. Avec de tels ingrédients, la sauce prend si bien qu’on imagine assister progressivement à la naissance du petit frère de Papa (Maurice Barthélémy), du Péril jeune (Cédric Klapisch) ou encore des Apprentis (Pierre Salvadori). Hélas, la magie s’estompe. L’enchaînement des péripéties devient poussif (malgré quelques belles scènes, notamment celle de Julie Gayet avec son fils), voire redondant. On a l’impression que Xabi Molia n’a pas su resserrer son scénario et ainsi redynamiser une trame bénéficiant de trop peu de singularité et d’éléments narratifs pour s’autoriser une quelconque répétition. Ajoutons à cela une certaine prévisibilité inhérente à ce type de récit et on commence à trouver le temps long… Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : Huit fois debout a du mérite et du caractère. Souhaitons simplement qu’il rencontre son public pour laisser au réalisateur la chance de pouvoir mettre en route un second long métrage qui sera sans doute plus abouti.
Lionel Vicari
Fans des années 80
Sur une proposition des Ateliers de l’Image et grâce aux acquisitions réalisées par le FRAC et les musées de Marseille, le [mac] propose un parcours sur la photographie des années 1980. L’occasion de découvrir des œuvres significatives de l’évolution historique et artistique de ce médium.
Dans son ouvrage Art and Photography (1968), Aaron Scharf soulignait l’éternel débat sur la place de la photographie dans l’art : n’est-elle qu’imitation, négation ou continuation de la peinture ? Il faudra attendre la fin des années 80 pour que la photographie fasse son entrée dans le champ de l’art contemporain en France et que des artistes posent la question toujours ouverte de son statut : délibérément expérimentale, elle instaure de nouvelles règles et ouvre les horizons. Pour l’ensemble de ces photographes, il s’agit davantage de construire un regard, de conserver un rapport direct de confrontation au monde plutôt que de développer un imaginaire. La photo entretient désormais un dialogue non seulement avec la peinture, mais aussi avec le cinéma, l’architecture, la littérature et la sculpture. Dans ses Formes Tableaux, Jean-Marc Bustamante reprend le modèle de la peinture de chevalet, mais choisit des lieux sans qualité particulière. Le grand format et la haute qualité plastique de ces photos amènent à les penser non plus seulement comme une simple image, mais comme un objet qui prendrait toute sa place dans l’espace d’exposition. Confrontée à l’objet qu’elle représente, l’image interroge également le spectateur sur son pouvoir d’illusion et remet en question sa valeur de témoignage. On retrouve avec Patrick Tosani cette volonté de monumentalisation. Dans sa série alphabétique, il photographie des cuillères avec des éclairages différents et cherche à nous faire réfléchir sur la capacité de la lumière à faire varier notre perception sur ce qu’il nomme « l’objet photographique ». Ce qui prime ici, c’est l’expérience que permet l’image. Via son célèbre chien, Man Ray, qu’il met en scène, William Wegman pose également le problème de la perception d’une image, cette fois-ci sous un registre plus ludique, avec des images séduisantes de prime abord, qui posent néanmoins la question du déplacement du sens, mettant en lumière la façon dont, au fond, une image parle toujours d’autres images. Il serait trop long d’évoquer chacune des neuf démarches présentées dans cette exposition : l’intérêt du parcours réside dans la mise en évidence d’une photographie qui se révèle comme un médium artistique à part entière.
Nathalie Boisson
Années 1980, un parcours photographique : jusqu’au 23/05 au [mac] (69 avenue d’Haïfa, 8e). Rens. 04 91 25 01 07
Le goût de la fadeur
Accueillie par le Cabanon Design depuis septembre, Saffir Galerie Nomade est, comme son nom l’indique, une galerie qui se balade… Ce qui ne bouge pas, c’est la passion de sa directrice, Lydie Marchi, pour son métier et ses artistes. A commencer par Pierre Boderiou, dont l’exposition interroge ce que notre société a su faire de plus laid.
Dans L’éloge de la fadeur, François Jullien vante cette appétence à rester sur la tranche, entre deux, sans opinion comme pour la laisser naître justement… C’est ce que relatent les images de Pierre Boderiou. L’exposition Aux Armes et Cætera présente une série de voitures de police en cire et des dessins d’armes à feu, pistolets et autres jouets de garçon. La facture hyperréaliste et l’abondance de détails des dessins — réalisés à la mine de plomb — leur donnent l’apparence de photographies. L’artiste dresse le portrait des flingues comme s’il s’agissait de véritables personnages, chargés d’histoire, dotés d’un caractère, d’une personnalité… Pierre Boderiou représente ce qu’il n’aime pas, ce qui l’agace, ce qui l’énerve, mais sans violence ni haine. Il ne crache pas son venin sur le papier vélin, mais s’attarde longuement sur son sujet, comme pour apaiser lentement son agacement comme on expire l’air pour reprendre son calme… Ce qu’il abhorre par-dessus tout, ce sont ce que Vasarely appelait les « nuisances visuelles », toutes ces choses qui enlaidissent nos paysages, tout ce qui fait « cette France qui devient moche » (Télérama n° 3135)… Les images de Boderiou sont comme un doigt pointé sur un détail qu’on oublie de regarder, mais sans pour autant nous dire quoi en penser. Ses « Maisons de panurges » et ses aquarelles représentant des voitures de police nous proposent autre chose que de se réfugier dans nos certitudes, souvent sans demi-mesure : les armes à feu, c’est mal, fuck la police… L’éloge de la fadeur donc, puisque être fade, c’est n’adhérer à aucune position particulière, mais aussi être capable de s’engager dans une voie quand elle est pertinente, puis de s’en retirer quand il le faut pour s’engager dans une nouvelle. Les images de Pierre Boderiou, c’est du temps de cerveau auquel on ne peut plus vendre quoi que ce soit, uniquement disponible pour se poser la question, et se la reposer, encore et encore.
Céline Ghisleri
Pierre Boderiou - Aux armes et Cætera : jusqu’au 8/05 à Saffir, Galerie Nomade c/o Cabanon Design (32 rue Saint Jacques, 6e). Rens. http://www.saffirgalerienomade.blogspot.com
Douceurs printanières
Si le retour des guitares ne date pas d’Hyères, c’est pourtant là qu’elles ont décidé de faire escale. Pour sa sixième édition, le festival Faveurs de Printemps reste fidèle à ses amours premières en conviant la fine fleur des musiques acoustiques et apaisées.
Dans les plaines du Var-Ouest, les cow-boys ont des guitares et règlent désormais leurs contes en musique. Ils se sont donné rendez-vous sur la presqu’île varoise, qui deviendra durant trois jours la capitale éphémère du folk et de la pop music. Comme chaque année à pareille époque, avec l’apparition du soleil, des bourgeons et des jupes, quelques-unes des plus belles plumes du songwriting international étrenneront ici leurs mélodies charmeuses pour nous offrir trois jours de pur bonheur. Cette symphonie pastorale d’un nouveau genre commencera jeudi 22 au cœur de l’église anglicane de Hyères avec les très prometteurs Mina May, qui tenteront de défendre en acoustique les couleurs pastel de leur pop aérienne et légèrement psyché. Plus tard dans la soirée, du côté du Théâtre Denis, ils seront suivis par Piers Faccini, dont on attend qu’il trouve sur scène la même aisance dont il fait preuve sur disque. Point d’orgue de cette première soirée, le projet François & The Atlas Mountains, qu’on attend avec une envie débordante au vu de son album, qui demeure certainement l’une des plus belles réussites de l’année 2009 au rayon folk. Le lendemain, place au renouveau de la scène hexagonale avec Lauter et Nick & The Mirrors, qui défendent, dans des styles bien différents, une certaine idée de l’americana made in France. Pour finir ce deuxième jour de concerts, les Anglais de The Leisure Society, au charme si classique qu’il en paraît parfois un peu désuet, clôtureront la soirée en maintenant le cap vers cet ouest imaginaire qui semble hanter définitivement l’inconscient collectif des musiques à guitares. Samedi soir, c’est à l’Auditorium du Casino de Hyères que les orchestrations s’épaissiront pour flirter avec le rock, avec la venue des esthètes texans de Midlake, à propos desquels il n’y a guère que les malentendants pour contester le fait qu’ils représentent l’un des sommets du folk-rock des années 2000. Vous l’aurez compris, Faveurs de Printemps met à nu l’écriture et la voix pour ne garder que la richesse première d’une chanson : l’inspiration mélodique. Profitez-en. Chaque saison porte ses fruits, il faut savoir les cueillir.
nas/im
Du 22 au 24 avril à Hyères : Église anglicane (22 avenue André et David de Beauregard), Théâtre Denis (12 cours de Strasbourg) et Auditorium du Casino (1 avenue Ambroise Thomas). Rens. myspace.com/faveursdeprintemps
Cas d’havre fumant
Les joyeux drilles de l’Embobineuse ne connaissent guère l’art de l’inclination et ne savent pas être « bon public ». Nous nous sommes demandé si nous pouvions en dire autant, en vous livrant nos impressions de la brûlante première soirée de son festival Art et Terrorisme.
Chaque soirée à l’Embob’ vaut le déplacement, ce que la déco trash jouissive, la programmation pointue et le prix raisonnable des entrées et des boissons ne suffisent pas à expliquer. Il faut plutôt regarder du côté de la connivence entre un public et une équipe pareillement farceurs et fauchés, dans un climat que l’on pourrait qualifier de libertaire. Et s’il est périlleux de faire, au sein même d’une salle de spectacles, la critique du spectacle comme mode de société, ils y arrivent bien souvent et sans effort particulier : en accueillant l’artiste ou l’œuvre avec curiosité et bienveillance, mais sans s’incliner par avance, l’esprit critique ainsi en éveil. Dans ce contexte, le festival annuel Art et Terrorisme (ou comment s’expurger de ses peurs au contact d’artistes performeurs) nous a beaucoup étonnés lors de sa première soirée, samedi dernier. D’abord, avec deux spectacles employant des trisomiques (cirque puis musique). Plus de peur que de mal : des shows carrés, des artistes à l’aise, et rien de malsain là-dedans. Mais entre les acrobaties/clowneries assez classiques, et le blues/funk puis le rap boostés aux décibels et ne laissant qu’à peine percevoir les babillements des chanteurs, on n’aura pu féliciter que les éducateurs, qui ont réussi à rendre le handicap transparent sur scène. Et si l’on a bien sûr applaudi les timides artistes pour les encourager, il faut se rappeler que c’est rare à l’Embob’ où, loin de la Star Ac’, on salue les artistes en sueur et non pas leurs efforts. Tout aussi inhabituel, le happening carton-pâte, production maison écrite par Félix Fujikoon pour cette édition « This is Texas », somme d’intermèdes procédant du joyeux bordel mâtiné 70’s, mobilisait toute l’équipe, nous laissant donc un peu livrés à nous-mêmes. Difficile de ne pas se montrer complaisants devant un spectacle aussi spontané. Mais, avouons-le, si les spectacles de Fujikoon sont d’ordinaire bordéliques et foisonnants, celui-ci ne creusait pas suffisamment son sujet — la critique des westerns et du Texas de la série Dallas, éloges de la loi du plus fort et de la réussite sociale. Mais rassurons-nous : pour la fin du festival à venir, tout rentre dans l’ordre (si l’on peut dire), avec le chamane urbain Ghadalia Tazartès, les divas nippones de Kokusyoku Sumire et les Argentins de Radikal Satan (tango/psyché-rock), en têtes d’affiche de soirées exceptionnelles dans le paysage culturel marseillais, et très certainement bien au-delà.
Jonathan Suissa
Du 23 au 30/04 à l’Embobineuse (11 Boulevard Bouès, 3e). Rens. 04 91 50 66 09 / www.lembobineuse.biz

Carte blanche à David Walters > les 23 et 24 à la Meson
On a été très clairs, il y a peu, sur le virage « grand public » entrepris par David Walters sur son deuxième album. Pour autant, il ne faudrait pas se méprendre : David est un artiste aux multiples facettes, qui n’a nul besoin d’un studio ou de gimmicks aguicheurs pour donner la pleine mesure de son talent. Une guitare, un sampler et sa voix suffisent : ce sera le cas pour cette carte blanche, avec notamment une création musicale autour des pratiques vaudou en Haïti…
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Distro Punx > le 24 au Dock des Suds
Les deux premiers événements de ce collectif marseillais (aux soirées du même nom) avaient comblé un vide : proposer une soirée qui rassemblerait tout à la fois la jeune génération nourrie à l’école Ed Banger (électro en mode « turbine ») et celle, un peu plus âgée, des réseaux alternatifs (sound-systems, punk-rockers). La troisième devrait une fois encore faire beaucoup de bruit, avec des Anglais (Far Too Loud), pas mal de dj’s locaux, un show acrobatique de stunt bike, etc.
www.myspace.com/distropunx PLX
Spectre + Sensational > Le 26 à l’Embobineuse
Le label new-yorkais Wordsound revient. Héritiers de l’illbient de DJ Spooky (entre expérimentations électro hip-hop et ambient), mais aussi baignés d’indus et de films d’horreurs, le patron du label et son MC Sensational (ex-Jungle Brothers) sont aussi pointus que barrés. Ce qui leur a valu, à la fois, de faire la couverture de The Wire, LE magazine anglais de la musique aventureuse, et salle comble ici lors de leur dernière visite, devant un public marseillais à genoux.
www.wordsound.com JS
Lonely Drifter Karen > le 27 au Poste à Galène
Lonely ? La chanteuse-guitariste viennoise s’est en tout cas entourée d’un pianiste espagnol et d’un batteur italien, qui se prêtent avec délectation au jeu de scène du cabaret berlinois. Drifter ? Sur la route de l’onirisme, alors. Entre folk, jazz et pop, la voix cristalline de Tanja Frinta nous emmène vers une forêt imaginaire, où quelques buissons épineux titillent la fraîcheur de l’atmosphère. Une bulle de féminité posée sur le fil ténu de mélodies obsédantes.
Fall of spring (Crammed) MD
Jil is lucky > le 28 au Poste à Galène
Après avoir rencontré ses musiciens (The Memphis Deputies) au cours de ses pérégrinations, le chevelu Parisien sort un premier album prometteur en 2009. Dans le genre retour aux sources, le grain de son folk n’en est pas moins lyrique, romantique, un peu fou, et célèbre avec une simplicité presque enfantine la beauté de la vie… Ce douillet cocon auréolé de chœurs n’est pas sans rappeler le dernier opus d’Herman Düne, ou certaines chansons de Nosfell ou de Yodelice.
Jil is lucky (Roy Music) MD
Chin Na Na Poun > le 29 à la Cité de la Musique
En attendant la sortie de leur nouvel album prévu pour le mois de juin, Manu Théron et ses complices de Chin Na Na Poun revisitent la poésie contestataire de Victor Gélu et les chansons populaires du pays d’Oc (et d’ailleurs) avec leur nouveau spectacle. Frondeur, joueur, virtuose, le trio tuba/mandoline/voix fait des merveilles, et s’ébat sur scène avec un plaisir contagieux. Après le concert, vous vous direz certainement que la modernité est une idée très ancienne…
Au cabanon (Cie Lamparo) nas/im
Starboard Silent Side > le 29 au Lounge
Starboard Silent Side raffine avec beaucoup d’équilibre des ingrédients folk, rock et country, saupoudrés par cinq artistes de cultures différentes : scandinave, française et belge. Portée par la voix sensuelle et précise de Mij, son porte-drapeau, la formule folk du groupe se caractérise par des compositions très personnelles et des arrangements léchés. Calme ou rageur, un brin jazzy, traversé d’orages celtiques ou d’ondées punk, le climat envoûte de bout en bout.
Because our friendship was meant to sail (YY) MD
Smod > le 30 au Bicok
Quelque part, c’est une avant-première : l’album de ce trio malien sort fin mai sur un label français qui compte, hébergeant notamment Amadou & Mariam ainsi que Manu Chao. Pas un hasard : l’un des membres de Smod est le fils du célèbre duo aveugle, et l’album en question a été produit par l’ex-Mano Negra. Autant vous dire que ce projet hip-hop aux accents très traditionnels, d’ailleurs charmant, pourrait connaître un certain succès. Découvrez-le avant les autres…
Smod (Because) PLX
General Elektriks > le 2 à l’Escale St-Michel (Aubagne)
Alors voilà : ce concert devait avoir lieu début mars, mais Hervé Salters (alias General Elektriks) a dû annuler in extremis pour aller rejoindre –M– (pour qui il assure les claviers) aux Victoires de la Musique. Pas vraiment une bonne idée : le Chédid est reparti bredouille, en prenant soin au passage de massacrer le répertoire de Michael Jackson, sans que sa nouvelle coiffe ne prenne feu pour autant (malheureusement). Cette fois-ci, Hervé, t’es gentil, tu restes ici.
Good city for dreamers (Discograph) PLX
Oddateee > le 3 à l’Embobineuse
Deux « d », trois « e », et ô combien de « oh » : en octobre dernier, ce véritable performer hip-hop enflammait le Cabaret Aléatoire. Arpentant un large spectre de sonorités – hispanisantes, classiques, new-yorkaises – pour arranger (ou déranger) le genre, l’ancien compagnon de route de Dälek faisait montre de son propre style, à la fois sensible et mordant. Ne manquez pas sa nouvelle étape phocéenne en attendant, mi-mai, un album flirtant curieusement avec le dub.
Halfway homeless (Jarring Effects) MD
Pierre est le Fou
Au Badaboum, le collectif En rang d’Oignons présente une version non édulcorée du conte de Prokofiev. Une transgression polissonne d’utilité publique.
Enfant espiègle, Pierre ose un jour s’aventurer dans les bois malgré l’interdiction de son grand-père. Il brave l’interdit pour connaître le monde, et s’en réjouit. Oui, mais voilà que son ami le canard rencontre le loup et… En principe, on connaît la suite. Heureuse surprise ici, En rang d’Oignons sort du schéma de représentation traditionnel pour proposer au public d’user de son libre-arbitre et de déterminer, par vote, l’issue de cette histoire interactive. Que faire du loup déjà capturé, de cet animal aux instincts moralement répréhensibles ? Le mettre au zoo, le tuer, le libérer ?
Si le conte musical créé par Sergueï Prokofiev avait à l’origine une visée didactique — l’initiation des enfants aux instruments d’orchestre —, le collectif revisite la proposition via l’initiation de l’enfant (et de l’adulte qui l’accompagne) à l’exercice de la démocratie, livrant presque un cours d’éducation civique. Mais pas seulement. Car si l’on salue l’intention, on louera surtout la qualité et l’intelligence de la proposition artistique. Dans une scénographie réussie, le trio de comédiens réutilise avec une certaine ironie les simulacres bien connus de notre enfance, pour mieux dénoncer la morbidité d’une certaine réalité, trop souvent « colorée » par une nostalgie empruntée et affectée à l’enfance. Et si l’on regrette la vulgarité inutile et invraisemblable du grand-père, on saluera la vivacité et la fraîcheur du jeu des acteurs — le malicieux Olivier Chevillon, la féline et talentueuse Karine Jurquet et l’impertinente Edith Amsellem — qui emportent nos imaginaires.
Enfin, que l’on se réjouisse haut et fort : les enfants du Badaboum choisissent souvent la liberté…
Joanna Selvidès
Pierre et le loup : jusqu’au 24/04 au Badaboum Théâtre (16 quai de Rive-Neuve, 7e). Rens. 04 91 54 40 71 / www.badaboum-theatre.com
Si loin, si proches
Aux Bancs Publics, la compagnie L’Orpheline est une épine dans le pied met à l’épreuve d’un plateau le face-à-face avec l’étranger.

Quand on vit à Marseille, peut-être encore plus qu’ailleurs, on vit avec l’autre, cet étranger. On est obligé de regarder de l’autre côté du port, de l’autre côté de la mer, sur la rive d’en face, cette rive qui s’est rapprochée jusqu’à se confondre avec la nôtre.
Dans sa nouvelle création, la compagnie L’Orpheline est une épine dans le pied propose une incursion dans nos propres territoires de pensée. En analysant nos représentations de l’étranger, à travers des sources savantes qui croisent les champs des sciences humaines — la compagnie a utilisé les écrits du sociologue Abdelmalek Sayad, de l’ethnologue Claude Levi-Strauss et de Frantz Fanon, psychiatre de la négritude —, le quatuor de comédiens recense nos paroles les moins avouables et/ou les plus banales au sujet de l’étranger. Toujours sous l’œil avisé de Guillaume Quiquerez, la compagnie trouve ici un équilibre entre l’acte politique et l’acte théâtral. Ou plutôt les amalgame avec un humour toujours sur le fil. Ici, point de militantisme, l’acte de porter cette préoccupation sur scène est déjà bien assez signifiant. Outre l’initiative, on saluera surtout la réalisation et la recherche de l’authentique des situations. Porté par des comédiens de divers horizons et aux expériences diverses — l’excellent et unique Eric Houzelot, la facétieuse Julie Kretzschmar, le « très présent » Samir El Hakim, la jeune et fraîche Sharmila Naudou —, Terra Cognita nous invite au voyage de notre côté. On y parle, on y joue, on y chante l’immigration. Une immigration qui, finalement, balaie nos propres représentations, dans ce qu’elles ont de plus drôle ou de plus amer.
Joanna Selvidès
Terra Cognita : du 22 au 24/04 aux Bancs Publics (10 rue Ricard, 3e). Rens. 04 91 64 60 00 / http://lesbancspublics.com
La grande traversée
Alors que Marseille se plonge dans l’élaboration de sa grande année culturelle en regardant le cap des quatre ans, certains opérateurs culturels n’ont pas attendu la direction d’un capitaine pour prendre le sort des festivaliers marseillais entre leurs mains.

L’initiative est grande et réjouissante. Simple, efficace, attendue.
Cheminant côte à côte depuis des années, Marseille Objectif DansE, le Ballet National de Marseille, le Festival de Marseille, le Festival International du Documentaire et le Festival MIMI proposent à leur(s) public(s) de papillonner à leur aise et en liberté à travers leurs programmations via la carte Flux, et ce, dès le joli mois de mai.
Peu coûteux et éclectique, le pass(eur) permettra ainsi de voir deux monstres sacrés de la danse américaine (Yvonne Rainer et Meredith Monk chez MOD), des artistes chorégraphiques non moins incontournables (la Québécoise Ginette Laurin et la Japonaise Megumi Nakamura, ainsi que le famous frenchy Christian Rizzo, autre fidèle du FDDAm), mais aussi une danse contemporaine qui donne à la forme manifeste son fondement (les Ouvertures du BNM, la prochaine création de Frédéric Flamand avec Ai Weiwei)… Des paso plus triple que doble, donc…
Pour les soirées musicales, ce même amateur de rêves pourra ensuite traverser le port jusqu’au Frioul et choisir entre la soirée Cannibales et Vahinés proposée par le festival MIMI et une soirée plus « occidentale » — et plus improvisée — avec Carl Hancock Rux (USA) et l’Arnold Dreyblatt Ensemble (Allemagne).
A l’ombre du cagnard, on ira regarder le monde avec d’autres lunettes — que les solaires ou les 3D — aux séances de son choix à la 21e édition du FIDmarseille.
Si l’union fait la force, elle fait désormais aussi la liberté : celle d’une traversée dans les aventures culturelles printanières et (f)estivales de Marseille. Par ici les sorties !
Joanna Selvidès
Flux de Marseille, 5 spectacles = 45 €. Disponible auprès de chacune des structures partenaires, sur le site www.fluxdemarseille.com et à l’Espace Culture. Réservation auprès de chaque structure indispensable.