Archives par mois
février 2010

[24 fév 2010] Cowboys From Outer Space - Super wight, dark wight (Nova Express/Socadisc)

Galette-Cowboys-From-Outer-.jpgA Marseille, quand un groupe de garage-punk s’éteint, un autre s’éveille : la scène est vivace, mais parfois difficile à suivre pour le quidam. Les Cowboys, tel un phare, gardent le cap. Et prouvent avec ce sixième album qu’ils restent les hérauts du rock’n’roll, celui qui est né avec Johnny… Cash : un voyage de Nashville jusqu’aux garage bands, avec chambre à écho, fuzz, claviers sixties et incartades orientales, jusqu’à ce bien nommé Who says a rockband can’t play funky… A Marseille et bien au-delà, les Cowboys restent indiscutablement les gardiens du temple.
dB

[24 fév 2010] Efterklang - Magic chairs (4AD/Naïve)

Galette-Efterklang.jpgAffranchi de toute contrainte d’ordre stylistique, le meilleur de la pop d’aujourd’hui associe l’outil électronique — désormais pleinement assimilé — à une écriture classique et fluide, en prise directe avec ses racines. Si Radiohead a initié le mouvement il y a dix ans, ce sont les Américains qui, de Grizzly Bear à Owen Pallett, ont fini par donner le tempo. Avec ce troisième album lumineux, toujours assez orchestral mais plus accessible que ses prédécesseurs, les Danois d’Efterklang leur emboîtent le pas avec aisance : le soleil rayonne à nouveau sur la banquise.

PLX

[24 fév 2010] Tune-Yards - Bird-brains (4AD/Naïve)

Galette-Tune-Yards.jpgMerrill Garbus, alias Tune-Yards, est la nouvelle protégée du mythique label 4AD. Elle bouscule la proprette scène folk, en dynamite les codes et l’acoquine aux bidouillages électroniques les plus aventureux. Le résultat est détonant ! Entre deux comptines lo-fi savamment saturées, le bricolage ethno-folk de la Canadienne possède ce je-ne-sais-quoi avant-gardiste qui plait tant aux oreilles averties et fait d’elle la parfaite égérie d’une certaine modernité folk. Imaginez Timbaland produisant les Coco Rosie sur un vieil Atari, vous ne serez pas loin de Bird-brains

nas/im

[24 fév 2010] Get Well Soon - Vexations (City Slang/Coop)

Galette-Get-Well-Soon.jpgAyant encore en tête les enivrantes mélopées de son album précédent, nous accueillions avec réserve et peu de surprise le nouvel album de Get Well Soon. Pourtant, l’écriture du jeune Allemand Konstantin Gropper s’avère toujours aussi fluide, et l’ambiance qui s’en dégage exhale encore la joie doucereuse des plaisirs rares. Après plusieurs écoutes, le malentendu est dissipé : Vexations s’affirme pleinement comme un grand moment de pop, grandiloquent, classieux et subtil, quelque part entre la mélancolie de Beirut et la pose dandy de Pulp.

nas/im

[24 fév 2010] This is Pop - White monkeys (Lollipop)

Galette-This-is-Pop.jpgJusqu’ici, le label Lollipop s’était fait un nom en ne sortant que des disques « électriques ». En signant aujourd’hui le premier album des Parisiens This is Pop, le voici qui s’ouvre aux sonorités synthétiques… tout en restant campé sur ses bases punk : ce disque est un brûlot qui trouvera ses racines chez Wire et Suicide, guitares et synthés en mode lo-fi, avec une chanteuse qui rappelle inévitablement les « riot girls ». On pense à Kap Bambino, à cette crédibilité née de la scène. Lollipop peut-il marcher sur les traces de son alter-ego parisien Born Bad ? Assurément.

PLX

[24 fév 2010] Scuba Sub:stance (Ostgut Ton/Module)

Galette-Scuba.jpgOn sait ce qu’un label comme Hyperdub doit à Massive Attack. On sait aussi que le dubstep, ce courant musical devenu si populaire, n’est finalement que la résultante d’une longue succession de croisements inhérents à la culture club britannique, du label On-U-Sound jusqu’au 2-step, en passant par la drum’n’bass. La grande intelligence de l’activiste londonien Scuba aura été d’émigrer à Berlin et de trouver une résidence au Berghain, antre d’une techno sans concessions. Ce mix parfaitement exécuté, en écho à sa soirée Sub:stance, donne de nouvelles perspectives au genre.

PLX

[24 fév 2010] Hindi Zahra Hand made (Blue Note/EMI)

Galette-Hindi-Zahra.jpgTandis que la plupart des songwriters n’ont d’yeux et d’oreilles que pour la grande Amérique et son imaginaire folklorique, la jeune Hindi Zahra semble s’attacher, pour son premier album, au blues ancestral et originel d’Afrique. Née au Maroc d’une famille d’artistes berbères, elle possède une voix moelleuse qui alterne à merveille entre intonations jazz et modulations orientales, voire manouches, ce qui donne au disque de surprenantes et bien agréables couleurs. Fruit d’une artiste complète (elle compose, chante, joue et produit !), cet Hand made est une véritable révélation.

nas/im

[24 fév 2010] Clara Moto - Polyamour (InFiné/Discograph)

Galette-Clara-Moto.jpgAprès Rone, Aufgang et Danton Eeprom, voici l’une des précieuses découvertes du producteur et Dj français Agoria, jamais à court d’inspiration quand il s’agit d’aller chercher de singulières personnalités dans l’électro. En l’occurrence, une jeune et belle Autrichienne qui s’est fait connaître avec des maxis de tech-house rêveuse. C’est enfin l’heure de l’album, et Clara Moto a ciselé un ensemble homogène qui oscille entre format club et électronica, avec quelques pointes pop (la chanteuse Mimu). La féminité, dans ce milieu plutôt masculin, a vraiment du bon.

PLX

[24 fév 2010] La vie privée de Sherlock Holmes - (USA – 1970) de Billy Wilder (Carlotta)

dvd-La-vie-privee-de-Sherlo.jpgLe grand Billy Wilder signe en 1970 un chef d’œuvre tardif, et joue des codes du genre pour proposer un divertissement gentiment pervers, à lecture multiple, bien loin de l’opportunisme sot et saugrenu du dernier Sherlock Holmes en date. Se jouant des clichés que la mémoire collective a collés au personnage d’Arthur Conan Doyle, il cherche à développer les aspects les plus sombres, donc fantasmés, du héros britannique. La construction de l’enquête est elle-même d’une rigueur impressionnante, connaissant les conditions parfois foutraques d’écriture du cinéaste, construite en une structure quadripartite fort bien pensée, véritable moteur de dynamisme du film. L’une des grandes forces reste, comme à l’accoutumée chez Wilder, l’humour cinglant des dialogues, dans la bouche de l’excellent Robert Stephens.

EV

[24 fév 2010] Blanche Neige - Ballet d’Angelin Preljocaj (MK2)

dvd-Blanche-Neige.jpgCréation 2009 du prestigieux Angelin Preljocaj, Blanche Neige est un conte chorégraphique de grande majesté. Si la danse et la composition en tableaux et scènes restent celles d’un ballet classique, elles n’en demeurent pas moins enchanteresses. Avec cet objet DVD, le conte « à l’esthétique devenue romantique et noire » devient luxueux et le film se met au service de l’intrigue et du mouvement. Maîtrisant la sortie des champs, le seul angle offert permet de jouir d’un montage digne d’un film de fiction, ne se contentant jamais de la simple captation, trop souvent utilisée à mal escient dans le spectacle vivant. Dans les suppléments, on découvrira les coulisses de la création (et du Pavillon Noir), présentant de façon pédagogique et claire les différentes étapes inhérentes à l’avènement d’un spectacle, ainsi qu’une interview du chorégraphe qui dévoile des intentions fort réfléchies.

JS

[24 fév 2010] Le trésor des montagnes bleues - (Allemagne/France – 1964) d’Harald Reinl (M6 Vidéo)

dvd-Le-tresor-des-montagnes.jpgOn croyait le western spécialité italienne ou américaine… Que nenni ! Les Teutons s’y sont mis aussi avec Winnetou. Ce personnage-phare de la littérature exotique à laquelle Karl May donnera ses lettres de noblesse, sera adapté de très nombreuses fois au cinéma et connaîtra un immense succès dans les 60’s, surtout chez nos copains d’outre-Rhin. C’est pourtant au Français Pierre Brice que revint la charge d’incarner le valeureux Indien au grand cœur et à l’Américain Lex Barker (ex-Tarzan) d’interpréter son compagnon de route, Old Shatterhand. Tous deux affrontent pléthore de méchants (ici l’inévitable Klaus Kinski), sauvent de belles Indiennes de vilains ours bruns ou encore délivrent de beaux messages de paix… Bref, Winnetou, c’est du western-choucroute à moitié inoubliable que seul le western-spaghetti avec ses cow-boys barbus et sales détrônera quelques années plus tard.

LV

[24 fév 2010] Les vies possibles de Christian Boltanski - Portrait filmé de Heinz Peter Schwerfel (Arte)

dvd-Les-vies-possibles-de-C.jpg« La vérité est devenue quelque chose d’ambigu. En tant qu’artiste, tu ne dois pas dire la vérité, tu dois la faire ressentir » soulignait lui-même le plasticien français. A l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais, Arte sort un DVD complet, en guise de catalogue. Un film documentaire, et l’installation Personnes, conçue par l’artiste même, permettent une plongée au cœur de son univers parfois sombre, empreint d’un sentiment souvent amer face à la disparition des pans de vie, particulièrement l’enfance, qui lui fera rajouter : « Tout art est surtout une tentative d’empêcher la mort, la fuite du temps. » Les nombreux entretiens qui parcourent le film nous permettent par ailleurs de découvrir un personnage plein d’humour, extrêmement lucide sur son travail, et plus globalement le marché de l’Art.

EV

[24 fév 2010] Canabalt (Adam Atomic & Danny B / Jeu gratuit PC-Mac)

Jeu-Canabalt.jpgUn homme court sur les toits d’une ville, fuyant désespérément un péril inconnu sans jamais s’arrêter ou dévier de sa trajectoire. Canabalt nous plonge in medias res dans sa peau, nous laissant imaginer une histoire. L’objectif sera de parcourir la plus grande distance possible sans chuter. La prise en main est instantanée car il n’y a qu’une seule action possible : sauter ! La difficulté vient de la vitesse de défilement du décor et du fait que l’ordre des obstacles change à chaque partie. Canabalt s’avère donc exigeant car il requiert une grande concentration, mais procure en retour une immense satisfaction lorsque l’exécution parfaite est atteinte et le score amélioré. Nul besoin pourtant d’être un féru de Sonic pour y parvenir : la simplicité et la précision de Canabalt le rendent accessible dès le premier essai. Ainsi, chacun repoussera progressivement ses limites, apprenant par la répétition à éviter les différents obstacles tout en aiguisant son sens de l’anticipation.

Thomas Vartanian

http://adamatomic.com/canabalt/

[24 fév 2010] Wizardry : Tale of the Forsaken Land (Racdym / Playstation 2, compatible PS3 60 GO)

jeu-Wizardry.jpgUn terrible cataclysme, le Flash, s’est abattu sur le prospère royaume de Duhan, le dévastant presque totalement, mais dévoilant par la même occasion un mystérieux labyrinthe sous le château. Après avoir créé son personnage, le joueur pourra quitter la ville pour se lancer avec quelques alliés à la découverte des secrets que recèle le labyrinthe. Ce dernier est constitué d’une suite de vastes niveaux, qu’il faudra entièrement retraverser après chaque retour en ville pour pouvoir sauvegarder, évaluer et vendre ses trésors, lancer de nouvelles quêtes annexes ou encore soigner ses compagnons. Suivant ses choix et leur « alignement » moral, le joueur pourra améliorer le niveau d’entente de son équipe et bénéficier de coups offensifs et défensifs coordonnés lors des batailles, devenant alors très tactiques. Et d’ailleurs, foncer tête baissée aura ses limites, puisque l’aventurier devra toujours penser à abréger sa séance d’exploration pour se ressourcer en ville, sous peine d’un retour à l’écran de titre… y compris après deux ou trois heures de jeu sans sauvegarde.

Adrien Dauzet

[24 fév 2010] Half-Minute Hero (Marvelous Entertainment - PSP)

jeu-Half-Minute-Hero.jpgSauver une princesse ou l’humanité est le scénario servi à l’envi par le jeu d’aventure au fil des décennies. Un prétexte éculé à l’exploration d’un monde en proie à la vilenie et une justification éhontée de combats contre une foultitude de méchants. Ayant bien digéré ses classiques, Half-Minute Hero se concentre sur l’essentiel, proposant trois modes de jeu distincts (exploration, combat stratégique et action pure et dure) qui imposent au joueur la traversée d’un monde, la visite de villages ou l’affrontement de multiples créatures… dans le temps imparti de trente secondes ! Combinée à une narration accélérée, cette façon d’aller à l’épure procure des sensations uniques en imposant au joueur une approche expéditive et néanmoins gratifiante en cas de réussite. Habitée de références habiles et délibérément pixellisée pour évoquer les jeux du siècle dernier, voici assurément la douce surprise vidéoludique du moment, une sucrerie délicieuse.

sebnec

[24 fév 2010] Valérie Zenatti - Les âmes sœurs (L’Olivier)

millefeuille-Valerie-Zenatt.jpgQui nous dira la force subversive de la littérature ? Tout commence par la lecture d’un roman : l’histoire d’une jeune photographe, Lila Kovner, dont l’apparition bouleverse l’univers bien ordonné d’Emmanuelle. Lorsque deux âmes sœurs se croisent, la reconnaissance est immédiate. Rien ne pourra plus retarder ces retrouvailles virtuelles. L’espace d’un pieux mensonge balayant les contraintes (enfants, mari, boulot), voilà notre héroïne transformée. Au cœur de la rencontre, le deuil. Une journée seulement suffira à notre mère de famille, épouse attentionnée et employée consciencieuse pour relire son histoire et repenser sa vie à venir. Loin d’elle les slogans féministes rageurs, l’émancipation se doit d’être discrète, intérieure. Et qu’importe si cette « Journée de la femme » demeure confidentielle et singulière.

AFH

[24 fév 2010] Jeroens Brouwers - Rouge décanté (Gallimard)

millefeuille-Jeroens-Brouwe.jpgIl est des récits qui vous laissent un goût amer et impriment sur la rétine un éblouissement dont on ne sait nommer la nature. Rouge décanté est de ceux-là. L’expérience que cette écriture esquisse dépasse la commune mesure, elle fixe par fragments la mémoire « précipitée » d’un enfant devenu adulte, autrefois témoin sans complaisance de la formule de Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme ». Au cœur de la décantation, l’univers concentrationnaire du camp de Tjideng à Batavia, sinistre décor où se révèle une cruauté raffinée. L’auteur y vécut deux ans en compagnie de ses grand-mère, mère et sœur sous le joug des Japonais, armée d’occupation de l’Indonésie néerlandaise. Sombre et puissant est le chant rauque de ce fils, qui par-delà l’humiliation de sa mère, lui lance un cri d’amour… posthume.

AFH

[24 fév 2010] Saur et Nylso - Jérôme et la route (Flblb)

millefeuille-Jerome-et-la-r.jpgLes clients se faisant rare, le libraire chez qui travaille Jérôme n’a plus les moyens de le garder. Ce dernier décide alors de prendre la route avec son âne et sa roulotte. En chemin, il récupère son amie Sultana qui déménage pour effectuer ses études à la capitale. Marie Saur et Nylso continuent de laisser Jérôme, Sultana, Sylvie Chimidler l’écrivaine voyageuse, la petite fille et le libraire se confier. Comme dans les tomes précédents, mais peut-être encore davantage, une grande place est accordée ici à la représentation du temps qui passe et à ce que cela génère comme situations, discussions, tensions… Les auteurs excellent dans la mise en scène de cette représentation et cela est l’une des singularités de Jérôme d’Alphagraph, cette série précieuse et incontournable dont ce très beau tome, plutôt sombre, confirme toutes les qualités.

BH

[24 fév 2010] Isabel Kreitz - L’espion de Staline (Casterman)

millefeuille-espion-de-Stal.jpgAprès Lutte Majeure, Casterman reste dans le domaine de la BD historique en lien avec Staline, en s’attardant cette fois sur la vie de Richard Sorge. Ce journaliste allemand, correspondant de guerre installé au Japon durant la seconde guerre, défraiera la chronique à plus d’un titre. Imprévisible, alcoolique, de plus en plus ouvertement opposé au régime hitlérien, il n’aidera jamais son pays, préférant travailler en secret pour le compte des services de renseignements de l’Union Soviétique. Il finira sa vie exécuté dans une prison nippone. Malgré un graphisme plutôt moyen et parfois gênant, ce pavé d’Isabel Kreitz (plus de 250 pages), le premier publié en France, s’avère une bande dessinée séduisante, bien orchestrée et singulièrement intéressante. Espérons que Casterman garde sa ligne de conduite en nous faisant bientôt partager les autres opus assurément prometteurs de cet auteur.

LV

[24 fév 2010] Fantastic Mr. Fox - Animation (Etats-Unis - 1h28) de Wes Anderson

Corps beau est le renard

cine-Fantastic-Mr-Fox.jpgIl est des cinéastes à propos desquels il est bien difficile de se faire une opinion. Ils impressionnent par certains côtés, mais irritent par d’autres, laissant presque volontairement l’amateur cinéphile dans un flou plus ou moins artistique. Wes Anderson fait partie de cette catégorie-là, mais son dernier long-métrage convertira certainement les indécis à sa cause. Malgré les réticences que l’auteur de ces lignes a pu avoir à l’égard de La vie aquatique et surtout de Darjeeling Limited, Fantastic Mr. Fox mérite les éloges dont la presse le couvre, ne serait-ce que du seul point de vue plastique. Refusant le faux réalisme pixelisé de l’informatique, le réalisateur californien s’attaque au cinéma d’animation en privilégiant les techniques plus « artisanales » de la réalisation image par image, ce qui donne à son film une poésie et une chaleur chic et surannées. Ces marionnettes de poils, engoncées dans de jolis costumes et animées manuellement, s’avèrent très réussies et bien attachantes, et surtout elles forment un véritable corps de cinéma, de vrais personnages de fiction. Contrairement à ce que suggèrent leurs formes et leurs mouvements naïvement primitifs, Wes Anderson a doté ses héros animaux de voix posées et adultes, d’un sens aigu de l’autocritique et de sentiments qui tranchent aisément avec les niaiseries habituelles de l’animation infantilisante. C’est d’ailleurs par ce décalage-là qu’on reconnaît la patte du metteur en scène, dont l’humour pince-sans-rire est la principale marque de fabrique. Cet art du contre-pied risque certes de dérouter certains spectateurs, qui verront (pas forcément à tort) un trop grand antagonisme entre la forme et le fond. Fantastic Mr. Fox n’en demeure pas moins une franche réussite et un agréable moment de cinéma. Elégant comme le renard dans son costume de velours, Wes Anderson a réussi sa conversion animée et animale.

nas/im

[24 fév 2010] La Pivellina - (Italie/Autriche – 1h40) de Tizza Covi et Rainer Frimmel, avec Patrizia Gerardi, Asia Crippa…

On se lève tous pour A(s)ia

cine-La-Pivellina.jpgHélas peu distribué en France, La Pivellina surprend d’abord par l’humanisme qui se dégage de sa simplicité. Aia, une petite fille (pivellina en V.O.), est recueillie par un couple d’artistes de cirque ambulant, Patty et Walter, dans une banlieue romaine. Les premières minutes peuvent perturber un spectateur habitué aux techniques modernes du cinéma. Ici, point de lumière artificielle et une caméra à l’épaule qui filme en super-16 mm. Ajoutons à cela une action qui se déroule dans des campings bordés de terrains vagues et l’on obtient une première impression de documentaire télévisuel. Très vite, pourtant, on perçoit le véritable objectif des réalisateurs: nous faire vivre cette aventure humaine avec ses protagonistes, « comme si on y était ». Petit à petit, le bonheur d’Aia et de ses nouveaux parents adoptifs fait figure d’oasis au milieu de la pauvreté environnante. Cette gaieté — symbolisée par la couleur des cheveux de Patty qui tranche avec le vert passé du gazon et le papier peint décrépi de son habitat — devient le fil rouge du film, et Asia Crippa, artiste en herbe de deux ans, le sujet et l’actrice principale. On peut imaginer les difficultés rencontrées pour faire tourner une enfant si jeune, que les autres personnages appellent d’ailleurs tour à tour par son prénom, Asia, et par celui de son personnage, Aia. Le réalisme du film provient aussi des comédiens interprétant les parents adoptifs, eux-mêmes artistes nomades auxquels on a demandé une grande part d’improvisation. A l’issue du film, la recette pour rendre heureux un enfant devient claire. Nul besoin de baigner dans l’opulence : un peu de magie pour débutants, beaucoup d’instinct maternel et de la tendresse à revendre suffisent. Aucune piste ne nous est donnée sur les raisons de l’abandon originel d’Aia ou sur son avenir. Qu’importe. Son accueil par des forains enthousiastes aura constitué, comme le film dans notre vie de spectateur, une parenthèse enchantée.

Guillaume Arias

[24 fév 2010] White Lightnin’ - (G-B - 1h24) de Dominic Murphy avec Edward Hogg, Kirk Bovill…

Danse avec les fous

cine-White-lightnin.jpgAccro à l’essence dès six ans, en maison de redressement à huit, en hôpital psychiatrique peu après : Jesco White n’a pas perdu de temps pour se traîner un boulet plus lourd que toute la misère du monde réunie. Il apprend malgré tout le tap dance (équivalent country des claquettes) avec son père, un Virginien simple, pauvre et droit. A la mort de ce dernier, Jesco reprend le flambeau et connaît un beau succès à travers les Etats-Unis… Voilà en gros le synopsis : pas bien fringant et plutôt trompeur sur le contenu. Ajoutons à cela une affiche qui, en filigrane, laisse présumer qu’on va se farcir un Walk The Line 2, le retour, et on réalise à quel point rien n’aide d’emblée ce White Lightnin’, premier film — et superbe réussite — de Dominic Murphy. Inconnu au bataillon, ce cinéaste originaire du monde de la publicité tape fort. Par sa texture plastique ciselée et son côté « grind » et extrémiste, son opus mystique s’inscrit dans la lignée de Darkly Noon ou encore Last House on Dead End Street. D’un point de vue narratif pur, il jouit d’une constance et d’une chronologie particulièrement complexes. Les faits existentiels d’un destin incontrôlable s’enchaînent implacablement, mais laissent d’étranges interstices pendant lesquels la lutte livrée par Jesco White pour survivre pourrait avoir un sens. Mais, quelque part, les jeux sont déjà faits. La voix omnisciente d’un des doubles métaphysiques de Jesco l’a d’ailleurs annoncé en prologue. Les splendides intermèdes optiques d’un prêcheur quasi satanique, les longues pages de silence noir qui ponctuent le film ou encore la métamorphose de Jesco en figure christique malade et vengeresse ne changeront rien à la tragédie de cet Atride errant. White Lightnin’ est une surprise venue d’un autre monde, une œuvre à la densité monumentale sur laquelle tous les amateurs de curiosités esthétiques devraient se ruer car elle risque, hélas, de ne pas rester bien longtemps à l’affiche.

Lionel Vicari

[24 fév 2010] Plossu cinéma au FRAC PACA

L’interview : Bernard Plossu

Renconter Bernard Plossu, c’est un peu comme réactiver la célèbre formule de Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ». C’est convoquer une esthétique de la surprise, une poésie du quotidien où la beauté est une trouvaille fugace. Généreux, le photographe a accepté de partager une partie de sa sagesse en se soumettant au questionnaire de Sophie Calle, puis de se dévoiler le temps d’un abécédaire improvisé.

Plossu-portrait.jpgQuand êtes-vous déjà mort ?
Je suis mort de douleur en 1985, mais je ne révèlerai pas pourquoi. En revanche, je suis retourné à la vie en 1986.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Eh bien je les rêve encore. Plutôt que de rêves, je parlerais du réel de l’enfant, et en ce qui me concerne, un enfant qui lisait beaucoup de bandes dessinées et a donc appris à cadrer avec la ligne claire très tôt. Ce qu’il y a dans le carré explique tout le reste, ce qui se passe autour. Et en fait la photo, c’est la mise en rectangle ou en carré des leçons que j’ai apprises de la ligne claire en BD. Donc, ce ne sont pas les rêves d’enfant, c’est plutôt le côté rêveur d’une vie d’enfant.

Citez trois artistes que vous détestez
Le mot est trop fort, il y a une énergie qui ne me correspond pas. En peinture, je n’aime pas Fernand Léger, De Stael, Mathieu. En photo, plutôt que de nommer, je préfère dire que ce que je n’aime pas : le trop grand angle, le spectaculaire qui en fonçant le ciel des images rajoute une couche au drame. C’est exactement le même principe qu’au cinéma, lorsque la musique devient dramatique pour que le public soit bien conditionné. Une bonne photographie, c’est une photo qu’on ne doit pas conditionner à l’avance. Enfin, je n’aime pas le manque de pudeur. Ils sont plus que trois, les photographes qui font de mauvaises photos de nu et n’ont pas compris que la plus grande beauté de la photo, c’est la pudeur.

Vous manque-t-il quelque chose ?
Vu la passion que j’ai pour l’objectif de 50 mm, il ne me manque rien, je crois. Le 50, c’est l’objectif de la redoutable intelligence et de l’acuité visuelle. C’est une jolie métaphore que de s’apercevoir qu’un objet technique peut t’apporter l’âme que tu recherches, et en même temps c’est un choix très rigoureux.

A quoi avez-vous renoncé ?
Aux voyages lointains, pas uniquement à cause de l’âge, parce que j’ai déjà beaucoup voyagé, mais aussi parce que les pays « motivants » ont été complètement matraqués de voyages organisés, où les gens ont abusé de la photo et emmerdé le Tiers Monde en leur mettant un numérique sur le nez sans aucun respect, aucune pudeur. Il faut voyager en ami, pour partager ses photos, pas en conquérant.

Que défendez-vous ?

Les jeunes photographes, passionnément. Et, je déteste qu’on dise d’un jeune photographe qu’il me copie. Il ou elle a tout à fait le droit de copier ses aînés pour se trouver. Moi aussi, j’ai copié tout le monde. L’exposition Plossu cinéma, ça n’est que de la copie de cameramen, et c’est ce que j’aime dans cette expo, montrer d’où je viens. Il y a un côté courageux et culotté de monter ses racines et de dire qu’on a copié.

Que vous reproche-t-on ?
De faire trop de livres. L’expo du FRAC montre à quel point je fais des livres comme un cinéaste fait des films. Je fais deux sortes de livres : les purement créatifs ou expérimentaux comme Plossu cinéma, qui correspondent à mon langage, et les commandes. Donc, au final, ça fait beaucoup. Mais cette démarche a permis à d’autres jeunes photographes d’oser le faire. Au fond, un éditeur a plusieurs auteurs pour vivre, pourquoi un auteur n’aurait-il pas droit lui aussi à plusieurs éditeurs ?

A quoi vous sert l’art?
L’art sert avant tout à partager (pour les autres) et à être curieux (pour soi). Je dis souvent à mes élèves de ne pas s’intéresser qu’à la photo. Aujourd’hui, je rentre du jardin de Monet à Giverny. A quoi sert ce jardin ? Il a été un prétexte, « un motif » pour l’art de Monet, et il a tellement marqué l’histoire de l’art que c’est devenu un jardin pour le monde entier. On retombe sur cette idée de partage entre le particulier et l’universel. L’art, c’est aussi un effort qui nous oblige à ralentir, à ne pas faire comme cette personne qui vient de passer à toute vitesse avec son 4×4 dans un endroit où il y a des gens. L’art, c’est être capable de lever le pied, c’est lutter contre la vulgarité.

PETIT ABECEDAIRE

PlossuA comme… Afrique : le continent de l’origine de la musique, de la danse… L’Amérique ne serait rien culturellement sans la musique africaine. Tous les musiciens blancs, d’Elvis à Dylan, ont été influencés par elle.

C comme… Chocolat :
j’aime beaucoup / Cézanne : j’avoue ne pas aimer ses verts et ses bleus, pour moi le sud, c’est Soutine / Cubisme: un photographe, c’est un danseur qui du haut de son entrechat voit cubiste. Quand on bouge, les lignes de force que l’on voit tout le temps changent. La photo, c’est du cubisme en mouvement.

E comme… Espagne : j’adore y aller. C’est le pays du très grand photographe Baylon et du peintre Miguel Angel Campano.

H comme… Histoire / Hésitation :
donc la connaissance, mais le doute. Mais Hélas l’Histoire n’Hésite pas à se répéter…

I comme… Italie ! A lui seul ce mot veut tout dire…
Illusiones optica : le dernier film que j’ai vu.

J comme… Jawlensky : j’aime ses portraits
Jalousie : le sentiment le plus difficile à vaincre, à surmonter
Je : Céline disait « Je, le pronom le plus dégoûtant » ou un truc comme ça. Je, c’est l’ennemi de l’intelligence.

L comme… Lumière : en photographie, c’est le noir et blanc, le gris. En beauté, j’aime celle du nord : Vermeer, Brueghel, Constable…

N comme… Napoléon :
l’homme qui n’a pas hésité à faire mourir de froid des milliers de soldats pendant la campagne de Russie. Quelle folie de pouvoir envoyer des êtres humains mourir de froid !

Propos recueillis par Nathalie Boisson


Intime conviction

Au FRAC, l’exposition Plossu cinéma présente une œuvre singulière au carrefour de la photographie et du cinéma autour de cinq thématiques. Brillant !

Plossu.jpgMontrer ses racines, dire d’où l’on vient est un exercice difficile. Il s’agit de se livrer à travers l’autre tout en gardant une distance respectueuse, une distance amoureuse. Cette distance, c’est celle du regard de Plossu. Il s’est construit très tôt à travers le cinéma de la Nouvelle Vague, où l’image, en prise avec le réel, dénuée de tout artifice, retrouvait de sa brutalité. Ces images constituent un double, une entité pour lui. On retrouve à la lecture du Livre de l’Intranquillité de Pessoa quelque chose de cette doublure photographique interprétative, et plus précisément dans le regard de Bernardo Soares : « Voir, c’est avoir vu ». Comment être proche et distant ? Comment être intime et pudique ? Pour l’artiste, la pudeur est l’une des clés de la photo et c’est ce qui ressort de cette exposition où la réflexion doit se saisir d’un paradoxe, des deux faces de l’intime : « enfoui et fouillé, dedans et dehors ». L’intime opère donc systématiquement dans un entre-deux, se situant entre l’apparition et la disparition, la « monstration » et l’effacement du sujet. Le sujet ici, c’est à la fois celui qui est photographié et le photographe. Au spectateur, à travers ses déambulations au sein des cinq thématiques (« Plossu cinéma », « Le déroulement du temps », « Les cinémas de l’ouest américain », « Réminiscences » et « Train de lumière »), de se laisser porter par l’univers poétique et mystérieux d’un homme à l’âme voyageuse et au cœur cinéphile.

Nathalie Boisson

Plossu cinéma : jusqu’au 17/04 au FRAC Provence Alpes Côte d’Azur (1 place Francis Chirat, 2e) et à la Non-Maison (22 rue Pavillon, Aix-en-Pce). Rens. 04 91 91 27 55 / www.fracpaca.org

A noter également :
Le 27/02 à 14h au Cinémac (63 avenue d’Haïfa, 8e) : présentation en avant-première des films Le voyage mexicain (30 mn) de Bernard Plossu et Un autre voyage mexicain (1h50) de Didier Morin, en présence des réalisateurs.
Le 20/03 à 14h30 au FRAC, dans le cadre du Week-end Musées Télérama : projection du film Le voyage mexicain, en présence de Bernard Plossu et Dominique Païni.
Le 26/03 à 17h à l’Alcazar : rencontre avec Bernard Plossu autour du processus de création de ses livres : « Faire un livre, c’est comme faire un film », suivie d’une projection cinématographique.

[24 fév 2010] Le spectateur est un autre chez Seconde Nature

Sujet d’expérience

Organisée à l’occasion du Cinquantenaire des Amis du Théâtre Populaire l’exposition Le spectateur est un autre se place résolument du côté du sujet plutôt que de l’objet. Plus précisément, elle déjoue ces dualités, en choisissant de montrer des œuvres qui placent le sujet (le spectateur) au centre de leurs dispositifs et en mettant en scène un passage entre les arts — théâtre, photographie, arts numériques — qui accélère ce déplacement de l’attention.

Le-spectateur-est-un-autre.jpgCette exposition s’inscrit dans la cohérence d’une démarche qui est le fruit d’une collaboration entre les Amis du Théâtre Populaire, association de spectateurs qui programment des spectacles, et Seconde Nature, structure culturelle tournée vers les pratiques numériques sous toutes ses formes. Or, avec les arts numériques, notamment dans les installations interactives, le spectateur joue un rôle déterminant dans le processus de fonctionnement de l’œuvre, constituant souvent lui-même un des paramètres. C’est donc avec pertinence que la thématique du spectateur est placée au centre l’exposition. Elle permet de faire le lien entre les deux univers de création et d’explorer d’une façon singulière notre rapport à l’art, en déplaçant notre attention envers les œuvres vers notre accès à elles. Ainsi, la série de photographies réalisées par Ito Josué entre 1948 et 1963 à l’occasion d’une commande de Jean Dasté pour la comédie de Saint-Etienne, intitulée Le théâtre de ceux qui voient, déplace la question du lieu du spectacle, en dirigeant notre regard non pas vers la scène représentée par les acteurs mais vers la scène vécue des spectateurs. Attitudes, comportements, traits du visage et échanges de regards participent à leur appréhension du spectacle et manifestent à la fois leur rapport à l’art, leur présence au monde et leur rapport à eux-mêmes.
Dans l’installation Psychic, l’œuvre n’est ni un spectacle ni un objet autonome qui assigne une place privilégiée et statique au spectateur, mais plutôt le site d’une expérience particulière où s’instaure une communication dynamique entre le dispositif numérique et nos mouvements. L’inversion dont elle procède rentre en écho avec les photos d’Ito Josué : ici, c’est l’œuvre qui « regarde » le spectateur. Toutefois, ce n’est pas le regard qui est montré, mais un texte décrivant la vision de la machine et ses impressions face à notre déambulation. L’expérience qui est en jeu n’est ainsi pas celle de la contemplation, mais celle de la mise en relation d’un humain et d’une entité programmée : en se mouvant, nous nous révélons à cette étrange machine et tentons d’instaurer un dialogue avec elle en cherchant le mécanisme qui préside à sa conception. Mais toute l’ambiguïté est liée au fait que c’est également la machine elle-même (ou plutôt le programme) qui cherche à décrypter notre mode d’être au travers de nos déplacements.
Des photos de Josué à l’installation de Schmitt, l’art nous assigne une place incertaine et nous force à penser notre position : est-ce que je fais moi-même partie du spectacle de l’art ? Qui suis-je lorsque je fais l’expérience de l’art : un spectateur, moi-même, les deux à la fois ? De quelle façon s’approprier cette expérience et de quelle façon cette expérience me transforme-t-elle ? Autant de questions qui se posent avec pertinence au sein de cette exposition.

Le spectateur est un autre : jusqu’au 5/03 chez Seconde Nature (27 bis rue du 11 novembre, Aix-en-Pce). Rens. 04 42 64 61 01 / www.secondenature.org

[24 fév 2010] Haïti, seul peuple de peintres à l’Espace Culture

Pour qu’Haïti reprenne des couleurs

Si l’expo-vente Haïti, seul peuple de peintres présentée à l’Espace Culture (et prévue bien avant le séisme) a pour toile de fond une très bonne cause — financer la reconstruction d’établissements scolaires —, elle offre aussi et surtout l’opportunité de découvrir un art riche et singulier.

peinture-haiti.jpg« Colorée », « joyeuse », « luxuriante »… : les adjectifs fusent au premier étage du 42 de la Canebière. En ce mercredi 17 février, l’Espace Culture fait le plein pour le vernissage de l’expo Haïti, seul peuple de peintres. Avant même le début « officiel » de l’exposition, quelques habitués, des collectionneurs, sont passés dans l’après-midi. S’ils n’ont encore rien emporté, ils ont laissé leur marque, un petit rond rouge fixé en bas du cadre. L’œuvre de Pierre-Louis Prosper, Les Marassas, fait partie de ces peintures réservées. Une vaste toile, un bleu profond et des jumeaux symbolisant les esprits, l’un des thèmes récurrents de la religion vaudou.
Les fonds récoltés par cette vente initiée par l’Association Pour la promotion des arts du monde iront à la reconstruction d’établissements scolaires en Haïti, mais le public présent n’oublie pas la portée des œuvres exposées. Naïve, portraitiste, historique ou « spiritualiste », la peinture haïtienne fait appel à l’imaginaire. « Rien n’est jamais vraiment réel dans ces peintures, confirme Michèle Paris, membre de l’AMAP, les peintres haïtiens ne copient pas. »
Le ciel est rose, la jungle d’Emmanuel Joseph ou d’Abott Bonhomme est belle et luxuriante, idéalisée, comme les scènes de la vie quotidienne dessinées par Jean-Claude Blanc. On ne peint pas la misère en Haïti, mais on la devine. Derrière l’explosion de couleurs, derrière la gaieté apparente, les maisons sont branlantes et les musiciens flageolants. L’œuvre de Joseph Raynald, Les Musiciens de Kenskoff, fait tanguer et laisse une curieuse impression de déséquilibre. Déséquilibre qui, bizarrement, ramène à la réalité haïtienne, celle de l’un des pays les plus pauvres du monde. On fait du beau avec du vieux aussi. Du recyclage avant l’heure avec les « fer bidons » sculptés dans des fonds et des couvercles de bidons de fioul, « découpés au burin pointu, retravaillés et décorés avec de la peinture pour carrosserie de voiture », rapporte Jacques Godard, l’un des membres de l’Association.
Les œuvres présentées ici font partie des quelque 450 achetées chaque année par l’Association pour financer trois établissements scolaires haïtiens. Le jour du vernissage, par amour de l’Art et/ ou pour la bonne cause, 23 œuvres vendues « quatre à cinq fois moins cher que dans les galeries parisiennes » selon la présidente de l’APAM Marie-Françoise Matouk, ont trouvé preneur. En guise de consolation pour les non acquéreurs, l’Association a programmé deux conférences sur les thèmes « Haïti : l’histoire, le créole, le vaudou » (par Jacques Godard, le 19) et « L’art haïtien », par Michèle Paris, ce mercredi 24.

Elise Pinsson

Haïti, seul peuple de peintres : jusqu’au 27/02 à l’Espace Culture (42 la Canebière, 1er).
Rens. 04 96 11 04 60 / http://www.espaceculture.net/ / http://assoc.wanadoo.fr/apam-haitï

[23 fév 2010] Peter Pan par la Cie Vol Plané

Ça plane pour lui

Des sources de sa vocation théâtrale à son actualité au Gymnase — où la compagnie Vol Plané présente sa dernière création, Peter Pan —, la vie professionnelle d’Alexis Moati n’est pas un long fleuve tranquille. Et c’est tant mieux.

Peter-Pan-.jpgTel Peter Pan, héros de sa dernière création, Alexis Moati nous reçoit, assis en tailleur sur un bout de canapé. Sa passion pour le théâtre remonte à loin. Après un baccalauréat option théâtre au lycée Marseilleveyre, il intègre en 1989 l’atelier de La Criée sous la direction de Jean-Pierre Raffaelli. Suivront la création de la compagnie l’Equipage avec des camarades de promotion en 1991, puis celle de Vol Plané en 1996, qu’il dirige encore aujourd’hui avec brio. Au total, plus d’une quinzaine de spectacles, tous marqués du sceau de l’innovation, ont déjà vu le jour. Un renouvellement qui permet d’éviter un étiquetage de sa mise en scène, aussi réussie soit-elle. Cette recherche d’innovation perpétuelle est servie par la composition progressive d’une équipe aux origines très diverses : rassembleur et fédérateur, Alexis ne cesse de mettre en avant la confiance, fondatrice pour la compagnie. Mais innovation ne veut pas dire « art total » non plus, car l’accumulation de techniques ferait perdre le sens du propos. Notre homme cherche plutôt la diversité à travers l’acteur lui-même.
Après six spectacles et trois duos burlesques depuis la création de Vol Plané, l’acteur se voit ainsi toujours mis en avant, sans jamais perdre de vue le texte. Du cœur de la mise en scène, il déploie ses facettes d’interprète, bien sûr, mais aussi d’auteur, de musicien ou de danseur. On comprend alors pourquoi le metteur en scène se change à son tour et au gré des besoins en traducteur, scénographe et comédien : ces multiples casquettes lui « évitent de se couper des plateaux » et permettent de rester au plus près des autres comédiens, qui partagent avec lui le souci du public — autre élément clé pour la compagnie. Au fondement de chaque pièce, il y a ainsi pour Alexis la « nécessité de prendre la parole pour tous ceux qui ne le peuvent pas. » Une forme d’action politique au sens noble du terme — celle de se mettre au service des autres —, qui passe aussi par des ateliers de pratiques théâtrales et des stages destinés aux professionnels. Pour autant, il ne s’agit pas d’une mission éducative à proprement parler ; plutôt d’une manière d’aider les publics à mieux prendre conscience de leurs émotions, en tant qu’individus à part entière, mais aussi en tant que membres d’une communauté d’hommes. « Plus on descend dans le particulier et plus on peut toucher au collectif », affirme ainsi le metteur en scène.
Au-delà de sa recherche personnelle, Alexis est également conscient de facteurs externes pouvant influencer son travail. Paradoxalement, peut-être, les conséquences de la réforme des collectivités territoriales l’inquiètent plus que les effets de la crise actuelle qui pourrait, en fin de compte, donner l’opportunité de repenser le système culturel français. Et face à l’évènement prometteur que constitue Marseille Provence 2013, il reste plutôt dubitatif, devant déjà concentrer toute son énergie sur son travail. On le comprend aisément : son Peter Pan s’envolera au printemps dans toute la région, tandis que Le Malade Imaginaire sera en consultation au festival d’Avignon cet été. Il reconnaît néanmoins qu’un travail partenarial avec des artistes de Kosice, capitale européenne de la culture jumelle de Marseille en 2013, le séduirait volontiers.

Texte : Guillaume Arias et Pascale Arnichand
Photo : Agnes Mellon

Peter Pan par la Cie Vol Plané : du 26/02 au 3/03 au Théâtre du Gymnase (4 Rue du Théâtre Français, 1er). Rens. 08 20 00 04 22 / www.lestheatres.net / http://volplane.blogspot.com

[23 fév 2010] Les Clowns par la Cie L’Entreprise

L’art de clo(w)ner la réalité

Si les clowns font souvent leur cirque, ceux imaginés par François Cervantes servent de guides au spectateur pour passer du spectacle à la réalité, et vice-versa.

Les-clowns.jpgAvec Les Clowns, nous découvrons les hommes cachés derrière les personnages. Ils sont au nombre de trois, comme autant de temps dans la pièce. Après s’être rencontrés de manière fortuite dans une grotte, Arletti, Zig et Le Boudu se retrouvent dans un rêve de mouche à marier. Au réveil, ils décideront de jouer la tragédie shakespearienne du Roi Lear. Assister à cette aventure nous convie à des allers-retours incessants entre la réalité et le spectacle. Ce sont d’abord des clowns qui jouent des rôles comme de vrais acteurs. A aucun moment, nous ne percevons Catherine Germain (Arletti), Dominique Chevallier (Zig) et Bonaventure Gacon (Le Boudu) derrière les clowns. Ces derniers connaissent même la disposition du théâtre (scène, coulisses), ses techniciens et le système de la billetterie. Le manque de sophistication du décor semble aussi souligner son insertion dans un monde bien réel. Des cartons, joints à l’aide de scotch, servent ainsi à édifier le château du Roi Lear. Faute de moyens humains, seuls le Roi Lear et ses deux filles sont d’ailleurs incarnés par Arletti, Zig et Le Boudu. La pièce (montée) est alors moins perçue par les adultes comme une représentation absurde et ludique de la réalité que comme un élément de celle-ci. Et si les codes du clown auxquels les plus jeunes spectateurs sont habitués ne sont pas pour autant oubliés (déhanchements exagérés, maquillage et costumes de circonstance), ils se voient détournés pour notre plus grand bonheur. Contrairement à l’image donnée par de nombreux cirques classiques, il ne s’agit pas ici d’assimiler les clowns à un trio comique ne formant qu’une seule entité. Chacun a une personnalité et un rôle propre à jouer. Le spectateur est guidé dans cette symbolisation de la différence par des écarts de voix, de taille et de gestuelle. De même, ces clowns ne sont pas enfermés dans une image burlesque. A nouveau, ils sont simplement humains. Et quand la pièce se termine, après être passés de l’ombre de la grotte à la lumière d’une lune, les clowns-acteurs n’ont plus qu’à saluer leur public qui se reconnaît en eux.

Texte : Guillaume Arias
Photo : Christophe Raynaud de Lage

Les Clowns par la Cie L’Entreprise : jusqu’au 27/02 à la Cartonnerie (Friche la Belle de Mai, 41 rue Jobin / 12 rue François Simon, 3e). Rens. Théatre Massalia : 04 95 04 96 06 / www.theatremassalia.com

[23 fév 2010] The Saint of Bleecker Street présenté à l’Opéra de Marseille

Saint in the city

L’Opéra de Marseille a donné quatre représentations de La sainte de Bleecker street de Gian Carlo Menotti. Une œuvre qui transpose dans la rue le conflit intérieur du compositeur, entre foi et doute.

The-Saint-of-Bleecker-Stree.jpgC’est dans le quartier de « Little Italy » à New York (magnifique décor de Jamie Vartan) que se situe ce drame lyrique. Annina (Karen Vourc’h) revit tous les vendredis saints la crucifixion du Christ. Possédée de visions et portant des stigmates, réputée faire des miracles, elle est l’objet d’une adoration fanatique dont veut la protéger son frère, Michele (Attila Kiss), homme en proie au doute, à l’alcoolisme et à la violence — symptômes de déculturation frappant les individus et les communautés en perte de repères. Reposant sur les dualités, les antagonismes et les contrastes, la composition échappe par ses nuances à la grandiloquence comme à la mièvrerie. Le thème initial, écrit pour les cordes, reviendra chaque fois que la foi d’Annina s’exprimera, souvent contrarié par les cuivres quand Michele ou toute autre manifestation plébéienne viendra s’y opposer. La maîtresse de Michele, Desideria (Giuseppina Piunti), passionnée et provocante, va périr de la colère de son amant, lequel assistera impuissant, débile et implorant, aux vœux et au décès de sa sœur. Aux interprètes précédemment cités, il convient d’ajouter Dmitry Ulyanov, alias Don Marco, seul personnage stable et mesuré, ainsi que l’ensemble du chœur figurant la foule pour ses interventions aussi bien pendant les prières que les cérémonies.
Le caractère irrésolu du conflit intérieur, qui fait que Menotti se retrouve autant dans le frère que la sœur et les traite avec une égale compassion, tient peut-être à la déception ressentie par le musicien lors de sa rencontre avec le Padre Pio, figure de l’Eglise italienne, stigmatisé lui aussi, décédé en 1968 et canonisé en 2002 par Jean-Paul II. Alors en quête d’un retour à la foi, Menotti était allé en pèlerinage à sa rencontre, assistant à une messe avant une entrevue durant laquelle, exprimant les doutes auxquels était confrontée sa foi, il fut éconduit sans ménagement par le moine. Un incident qui contribuera sans doute à l’équilibre de son œuvre. La cinématique de l’écriture de Menotti, librettiste, compositeur et metteur en scène, participe d’une évolution constante de la situation qui captive l’auditoire, complètement conquis dans la deuxième partie quand les drames se nouent et que chacun va au bout de son destin. Comme le dira trente ans plus tard, Bruce Springsteen, autre musicien italo-américain et lui aussi lauréat du Kennedy Center Honor : « It’s so hard to be a saint in the city… »

Texte : Frédéric Marty
Photo : Christian Dresse

The Saint of Bleecker Street a été présenté du 12 au 19/02 à l’Opéra de Marseille

[23 fév 2010] Edito 256

Little brother is watching you

« Article 17 A : Sous réserve des dispositions de la présente loi, dans tous les textes législatifs et réglementaires, le mot : “vidéosurveillance” est remplacé par le mot : “vidéoprotection”. »
Bienvenue dans le monde merveilleux de Loppsi ! Où liberté rime avec sécurité. Où protection se résume à piège à con. Voici la dix-septième loi consécutive depuis 2002 sur le sujet, dite d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure. Des dispositions « fourre-nous », du filtrage des sites Internet à l’élargissement des fichiers policiers, le couvre-feu pour les moins de treize ans et, dernière mais pas des moindres, les mouchards sur les ordinateurs. Les délinquants n’ont qu’à bien se tenir, les citoyens n’auront qu’à serrer les fesses. L’inventaire des mesures n’est pas des plus rassurants. Le ministre de l’intérieur devenu président aime trop les joujoux de surveillance du net et de l’espace public. Vidéosurveillons, Internet-écoutons, il en ressortira bien quelque chose. Surveiller et punir : tel est le credo de notre cher dirigeant. Mais qui au fait ? Le pays est-il en proie à une vague d’actions criminelles ? Les neuf de Tarnac prévoient-ils une cyberattaque imminente sur le blog de Frédéric Lefebvre ? La réponse est nulle part, puisque les terroristes sont partout.
A la veille des élections régionales, un petit tour sécuritaire après le coup identitaire ne mange pas de pain. Même si les problèmes sont ailleurs. Servir ses électeurs avides d’arrestations ne fait pas une politique. Une campagne tout au plus. Au final, nous voyons malgré nous enfler un arsenal répressif digne d’Orwell qui vise l’ensemble de la population. Une société pacifiée peut-elle accepter une telle mise sous surveillance ? Benjamin Franklin, fidèle penseur des Lumières outre-Atlantique, écrivit que ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité ne méritent ni la liberté ni la sécurité. En suivant ce chemin miné, nous n’aurons ni l’une ni l’autre.

Victor Léo

[23 fév 2010] Sarah Goldfarb : son premier album Heartbeat city

Légende urbaine

Notre spécialiste en musiques électroniques se fend d’un bel hommage à Sarah Goldfarb, discret mais talentueux artiste marseillais dont le premier album vient tout juste de sortir.

Sarah-Goldfarb.jpg

En préambule, recueillons-nous un instant et accordons ensemble une minute de silence aux anciennes couvertures de Trax, à la fascination que suscitait l’attitude militante des guérilleros de la techno de Detroit, à l’esprit hédoniste des vraies raves lorsqu’il était encore lisible entre les lignes de ces journaux. Tout ceci paraît loin. Car depuis les années 2000, l’électronique « s’iconographise ». L’attitude originelle, imposant la musique comme seule matière à débattre, tend à disparaître des kiosques de nos villes. C’est ainsi qu’une partie du grand public n’entendra jamais parler d’artistes moins bankable, ou officiant dans des styles fidèles à leurs origines : techno, drum’n’bass, deep house… Si l’on considère cet état de fait, Sarah Goldfarb cumule les lacunes. Loin des frasques rock-ambolesques de son surdoué confrère Danton Eeprom, il cultive l’authenticité techno comme un vigneron indépendant est attaché à son terroir. Il n’a que faire de la lumière, il préfère les spots blafards des afters. Il n’est pas à l’aise avec les jeux de rôle en interviews, et préfère transformer ces dernières en discussions musicales entre potes. D’ailleurs, lorsqu’on parle « disques » avec lui, c’est de vinyl dont il s’agit : un format qu’il privilégie toujours lors de ses prestations de Dj. Bref, Jean-Vince (pour l’état civil) pense techno, parle techno, vit techno. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’on puisse trouver dans l’ADN de son premier album, composé avec son ami JHK et distribué par le prestigieux label allemand Kompakt, quelques chromosomes communs aux vieux enregistrements de Detroit. Comme c’était le cas aux origines, l’urbanisme et le béton font partie du décor et inspirent la rugosité du moindre pied, la mélancolie de la plus simple mélodie. La répétition de thèmes très musicaux et organiques, ponctués de fines variations, est également de mise, comme les cassures rythmiques : loin d’être une compilation de titres dancefloor, l’album contient plusieurs morceaux downtempo, de longs breaks. Il s’en détache une ambiance quasi cinématographique, à l’envoûtante tristesse. Les meilleures conditions d’écoute ? Une promenade nocturne en auto dans les recoins lunaires du 15e arrondissement. Mais ne nous méprenons pas : si l’esprit originel est là, les sonorités sont bien actuelles et n’ont rien à envier aux cadors berlinois. Alors si la presse française ne lui offre pas la lumière qu’il mérite, nul doute que Jean-Vince sera toujours reconnu en terre germanique, et ailleurs. Preuve en est, le mois dernier, le mythique club allemand Tresor lui ouvrait ses portes…

JPDC

Dans les bacs : Sarah Goldfarb & JHK, Heartbeat city (Treibstoff/KompaktModule)
www.myspace.com/sarahgoldfarblog

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