Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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• Matias Aguayo – Ay ay ay (Kompakt)
L’ovni de l’année. Le pitch : un Chilien égaré entre Cologne, Paris et Buenos Aires se recentre sur ses racines, après avoir débuté au sein de la scène électronique allemande. Et pond cet album ahurissant, quasi-exclusivement composé avec… sa bouche. Ce n’est donc plus de « l’électro minimale » dans la forme mais dans le fond : un disque tribal, organique, profondément sud-américain, qui n’en finit plus de dévoiler son charme sous ses dehors dépouillés.
• Malakai – Ugly side of love (Invada)
La surprise de l’année. Et le pire, c’est que tout le monde est passé à côté. Pourquoi ? On peut avancer cela : pochette hideuse, nom improbable, distribution limitée, label inconnu (en fait, celui de Geoff Barrow, metteur en son de… Portishead). Et donc ? Imaginez un groupe de garage-rock jamaïcain 60’s revisité façon hip-hop. Ou encore : Beck enregistrant dans les 90’s un hommage lo-fi à la Motown, avec Finley Quaye au chant. On ne sait pas, on ne sait plus, on est perdu. Cool.
• Grizzly Bear – Veckatimest (Warp)
L’année avait commencé en fanfare avec le dernier Animal Collective. Qui, à la réécoute, pèche sur la longueur, et s’est vu éclipser quelques mois plus tard par le troisième Grizzly Bear, autre étoile de l’underground pop américain. Avec Veckatimest, le quatuor de Brooklyn franchit un palier : sa musique folk aux accents numériques laisse la place à des compositions plus amples, organiques et chatoyantes, aux allures de classiques 60’s ou 70’s — mais très modernes. Un must.
• Fredo Viola – The Turn (Because)
Mariage heureux des dernières technologies numériques avec le plus ancien des instruments (la voix), The Turn s’impose dès les premières mesures comme un pur chef-d’œuvre de pop symphonique et aérienne. Une sorte de Ok Computer des années 00, qui hisse la musique populaire au rang des musiques lyriques et baroques. Un grand disque aux ressources inépuisables, porté à bout de voix par un auteur qui semble s’être ici défait de toute pesanteur terrestre.
• Atlas Sound – Logos (4AD)
Il est de ces disques en apesanteur, qui viennent chaque année s’immiscer dans notre quotidien. Bradford Cox est le leader de Deerhunter, formation indie-rock américaine réputée. Atteint d’une maladie génétique rare, le garçon s’apprête à crever. Il donne tout dans le deuxième album de son projet solo, Atlas Sound : une pop évanescente, irradiée de lumière, traversée de nuages acoustiques et d’éclairs krautrock. Avec lui, nous prenons le chemin des cieux.
• Anthony Joseph & Spasm Band — Bird head son (Heavenly Sweetness)
Enregistré en France et sorti en toute fin d’année dernière, l’album de ce jeune poète anglais replace la voix et les paroles au cœur d’une « black music » trop souvent asservie à la simple dictature du rythme. Avec pour références Leon Thomas, les Last Poets ou Gil Scott-Heron, le spoken word d’Anthony Joseph marie élégamment politique et poésie sur fond de jazz cosmique ou de polyrythmies africaines. Un disque parfait, sans concessions et sans temps morts.
• Golden Silvers – True romance (XL Recordings)
La musique est cet art qui transcende tous les autres, car il est populaire. La pop est cette musique qui transcende toutes les autres, car elle est populaire. Quand vient l’heure des bilans, il s’agit donc de ne pas trop se planter sur l’album pop de l’année. On aurait pu choisir le premier essai de Are We Brothers ?, quatre Danois qui alignent les tubes. Ce sera finalement celui de Golden Silvers, trois Anglais qui nous rappellent que Blur nous manque. Cruellement.
• The Juan MacLean – The future will come (DFA)
En 2009, le label le plus excitant des années 00 n’a pas baissé la garde. Il y a eu Yacht et surtout The Juan MacLean, le projet d’un vieux pote de James Murphy (taulier de la maison) à qui il a volé la vedette, sa chanteuse et tout un tas d’idées. Soit la rencontre de Kraftwerk et Tom Tom Club, Giorgio Moroder et Brian Eno, Larry Heard et Kylie Minogue (ben oui). En fait, c’est de plus en plus proche de LCD Soundsystem, dont on attend le nouvel album en 2010, tout ça pour dire ça.
• Dirty Projectors – Bitte Orca (Domino)
L’un de leurs précédents disques avait servi de support à une thèse sur l’incapacité de la musicologie à restituer la musique pop (qu’il faudrait plutôt décrire comme un tableau). Mais ce nouvel album rend déjà ce critère caduque. Comment une alchimie aussi complexe peut-elle se faire entre les voix, les arpèges de guitares, les nappes synthétiques et acoustiques, rendant n’importe quel micro incapable de tout saisir ? L’explication est simple : cet album vous crache ses tripes au visage.
• Mathias Kaden – Studio 10 (Vakant)
La house n’en finit plus de revenir, mais bien sûr, elle n’est jamais partie. Les journalistes spécialisés disent souvent des âneries. En voici une : la musique électronique n’avance plus. Avec son label Vakant, le jeune Mathias Kaden a pourtant largement prouvé qu’il se passait (encore) des trucs à Berlin. Et ce premier album réchauffe la planète house. Des compiles « deep » de qualité, il y en a eu en 2009 (sur Innervisions, Renaissance, 8bit…). Pas des albums. Sauf celui-là.

*ŒUVRE D’ART*
• Anne-James Chaton – Consigne
Le poète sonore, performer, musicien et plasticien (ouf !) expose actuellement à la galerie Porte-Avion ses Consignes. Regroupées sous le titre Un monde merveilleux, ces pièces révèlent avec (im)pertinence et ironie le sens caché des (pour le moins curieux) panneaux signalétiques japonais. Où l’on apprend que certains lieux sont interdits aux femmes exhibitionnistes à forte poitrine et aux éléphants bordéliques, tandis que les hommes sujets à de fréquents coups de foudre sont invités à s’asseoir dans le métro. Un cadeau un peu onéreux (250 € la consigne, 300 € encadrée et 3000 € la série seize consignes encadrées), mais quand on rit, on ne compte pas.
*Livre POP-UP*
• Boisrobert & Rigaud - Popville (Hélium)
Au commencement, il y a des arbres, une église et une seule route. On tourne la page et la route se prolonge, tandis que plusieurs arbres disparaissent, au profit de quelques nouveaux bâtiments. Au fil des pages de ce pop-up, une ville toujours plus grande, haute et dense se construit en relief sous nos yeux. Inventif, magique, poétique et haut en couleurs, ce livre extrêmement ludique donne à voir avec limpidité et grande intelligence la naissance d’une ville. A mettre entre toutes les mains !
*DVD*
• Coffret Méliès – 173 films du premier magicien du cinéma (Lobster Films)
Poète, technicien hors pair, magicien, bricoleur de génie, créateur surdoué, artiste complet, George Méliès fut tout à la fois. Il permit au langage cinématographique balbutiant de construire ses premières grammaires. Se voyant refuser l’utilisation de leur invention par les frères Lumière, il construisit seul sa caméra, fonda les premiers studios, créa les premiers trucages, et transforma un phénomène de foire ancré dans le réel (les films des Lumière) en un spectacle onirique et magique, qui marquera à jamais l’industrie du film. Dont acte dans ce coffret complet, qui rassemble, avec force bonus à l’appui, l’essentiel de la filmographie du maître.
*BD/CD*
• Robert Crumb - Héros du blues, du jazz et de la country (La Martinière)
Déjà auteur d’une magnifique compilation — Hot Women — célébrant les voix féminines dans les musiques folkloriques du monde entier, Robert Crumb fait une nouvelle fois étalage de son amour immodéré pour les musiques populaires d’avant-guerre. Les pionniers méconnus du blues, du jazz et de la country sont ici portraiturés en couleur par le génial dessinateur, qui accorde le son à l’image en complétant ce joli livre d’un CD regroupant des morceaux rares sortis en 78 tours entre 1927 et 1931.
*DVD*
•Llik your idols (USA – 2007) d’Angélique Bosio (éd. Le Chat Qui Fume)
Voilà le cadeau idéal pour remettre un peu de rock’n’roll sous le sapin familial, avec ce documentaire culte d’Angélique Bosio, plongée jouissive au cœur de la scène underground new-yorkaise des années 80 et du cinéma de la transgression. Un parcours chaotique où l’on croise les délires soniques d’un Thurston Moore déjanté, les films sexués et trash de Richard Kern ou les performances scéniques de Lydia Lunch. Une époque en réinvention totale de tous les codes artistiques, en opposition avec un reaganisme putride, piochant en vrac dans les influences dada ou punk. C’est grand-mère qui va être contente.
*ROMAN-PHOTO*
• Collectif – Les romans-photos du Professeur Choron (Drugstore)
Les inconditionnels du très regretté Hara Kiri vont bondir de joie en retrouvant les aventures baroques et politiquement très incorrectes de la « bande à Choron » (Cavanna, Cabu, Wolinski, Coluche…). Plus de vingt ans après, ce foutoir — inimaginable aujourd’hui — n’a rien perdu de son acidité, de sa verve et, surtout, de sa force critique. Compilées par Drugstore, les meilleures pages de ces romans-photos qui ont fait les grandes heures du journal satirique offrent un pur moment de délectation, du bonheur à l’état brut.
*DVD*
• Panique au Village (Belgique – 2007/2009) de Stéphane Aubier et Vincent Patar (Studio Canal)
Stéphane Aubier et Vincent Patar affirment depuis longtemps leur refus de la synthèse et leur amour tactile de la matière. Panique au Village recycle ainsi avec bonheur nos figurines d’enfance pour nous livrer les aventures loufoques de Cheval, Indien et Cow-boy perdus dans un village Belge. Les vingt épisodes contenus sur ce DVD atteignent, plus que le long-métrage sorti cette année, des sommets d’humour et d’inventivité. De 3 à 103 ans, vous tenez là le cadeau idéal !
*LIVRE D’ART*
• Martin Parr - Luxe (Textuel)
Martin Parr aime la marche. Muni de son boîtier 24×36, il parcourt le monde à la recherche de l’incongru, de la démesure humaine : les vacanciers anglais, entassés sur les plages du Nord dans des accoutrements bariolés, les touristes japonais de l’Acropole, agglutinés tel un essaim d’abeilles… Exposée cette année aux Rencontres d’Arles, la dernière série du photographe nous dévoile les caprices et autres facéties des grandes fortunes de ce monde. Rolex, Dubaï, bling-bling, petits-fours et polos au programme. C’est Séguéla qui va être content !
*CD*
• V.A. - In The Christmas Groove (Strut)
Oubliez Tino Rossi et Elvis Presley, la bande-son de votre Noël 2009 sera funky ou ne sera pas. Belle idée de Strut que de compiler quelques semaines avant la fin de l’année nombre de raretés soul et funk qui célèbrent toutes à la leur manière le christmas day sans jamais verser dans la ballade à clochettes. In The Christmas Groove, ou comment le Père Noël devient un Soul Brother : ça va frotter sévère sous le sapin !
*DVD*
• Intégrale Dr. House saisons 1 à 4 (USA – 2004/2008) de David Shore (Universal)
En attendant la diffusion largement différée de la saison 5 sur TF1 en 2010, Universal propose aux fans purs et durs de revoir, via un sublime coffret de 23 DVD, les quatre premières saisons du « misanthrope, arrogant et odieux Dr. House », comme le martèle la pub. Au menu de cette intégrale de « saison », aucun bonus supplémentaire, mais un T-shirt exclusif offert et le plaisir toujours renouvelé de suivre le combat ordinaire d’un homme extraordinaire auquel aucune pathologie mystérieuse ne résiste. Et qui ne croit vraiment pas au Père Noël.
*BD*
• David Heatley - J’ai le cerveau sens dessus dessous (Delcourt)
Nouvelle figure de proue de la BD indépendante US, David Heatley livre ici un récit graphique d’une profondeur troublante. Derrière ses lignes claires et ses dessins faussement naïfs percent les interrogations d’un jeune trentenaire qui se raconte en images comme d’autres se livrent sur un divan. Long, complexe, jouant des couleurs et des formats, ce journal intime dessiné est une vraie petite merveille. Cerise sur le gâteau : la couverture est splendide, vous n’aurez pas besoin de papier-cadeau.
*CD/DVD*
• Nirvana – Live at Reading (Geffen)
Mais que vient faire le groupe emblématique du grunge dans ce journal ? Sommes-nous encore assez bêtes pour renflouer les caisses de la veuve noire du défunt (Courtney Love) et de sa maison de disques (Geffen) ? Oui, car ce document est essentiel : jusqu’à présent, aucun enregistrement « live » de Nirvana n’était officiellement disponible — à part le légendaire Unplugged. Or Nirvana était bien sûr un trio branché sur 220V, et ses prestations scéniques incendiaires ont façonné le mythe. En 1992, Kurt Cobain et les siens jouent à Reading devant 60 000 personnes. Ils viennent de sortir Nevermind. C’est purement et simplement une leçon de rock’n’roll, et Nirvana est à son… zénith. Un CD et (surtout) un DVD pour savoir enfin.
*LIVRE JEUNESSE*
• Claude Ponti - Bih-Bih et le Bouffon-Gouffron (Ecole des loisirs)
Les dessins de Claude Ponti, c’est le bonheur de redécouvrir les subtilités de l’aquarelle dans une phosphorescence des couleurs et une finesse du trait que la 3D n’égalera jamais. Ici, Claude Ponti emmène Bih-Bih sur un chemin qui n’est autre que la langue d’un monstre, prêt à engloutir la terre entière. Dans les entrailles de la bête, le petit personnage va découvrir un monde du passé fait de monuments, de châteaux, de tableaux… Tous les éléments propres à construire une légende et à magnifier la beauté des images.
*DVD*
• Mind Game (Japon - 2004) de Masaaki Yuasa (Potemkine/Agnès b. DVD)
Avec ses trouvailles visuelles et scénaristiques résolument iconoclastes, Mind Game est l’un des « anime » les plus attendus depuis sa sortie de 2004 en import. Cet ovni fera redécouvrir l’animation japonaise à ceux qui croyaient la connaître, mais les persuadera également de croire aux vertus de l’imagination, le film se focalisant sur les fantasmes et coups de folie des personnages. Cette édition limitée récompensera tous les patients passionnés, avec en bonus un commentaire explicatif des quelques plans les moins évidents de ce qui reste un chef-d’œuvre inépuisable.
*CD*
• Coffret Big Star - Keep an eye on the sky (Rhino)
A l’heure des cadeaux de fin d’année, on peut logiquement douter de la pertinence d’offrir un tel coffret, réunissant l’intégrale d’un vieux groupe que personne ou presque ne connaît. Seulement voilà : à l’instar du Velvet Underground, qui a connu la sanctification bien après sa dissolution, Big Star est devenu un groupe totalement culte. Parce qu’il se revendiquait légitimement des Beatles et des Byrds à une époque (le début des 70’s) où le progressif et le glam faisaient dans la surenchère. Parce que ses deux leaders étaient des étoiles filantes, prêtes à se consumer. Parce qu’il était de Memphis, berceau de la soul. Un superbe coffret de quatre CD, avec livret complet, essentiel pour tout mélomane en devenir.
*LIVRE*
• Geoff Emerick - En studio avec les Beatles (Le Mot et le Reste)
Hasard du calendrier ou coup bien calculé, ce livre arrive au moment où le plus grand groupe de l’Histoire de la pop subit la plus grande entreprise marketing de l’Histoire de la pop. Réjouissons-nous, car cela pourrait bien profiter aux éditions marseillaises Le Mot et le Reste qui le méritent depuis longtemps pour l’ensemble de leur catalogue. En studio avec les Beatles relate l’expérience — ou plus précisément les expériences sonores — de Geoff Emerick, ingé-son des Fab Four de 1966 à la fin. C’est la meilleure période des Beatles, et le bouquin est passionnant. Préface d’Elvis Costello, traduction de l’éminent journaliste Philippe Paringaux : la totale.
*Jeu vidéo*
• Braid (Number One / Xbox Live, Steam, PS-Store)
Jeu vidéo à télécharger, Braid peut être offert à distance pour ordinateur (Steam) ou en achetant des points pour les consoles Xbox 360 et PS3. Pourquoi feriez-vous ça ? Parce qu’il s’agit de proposer un jeu agréable à jouer, beau à regarder et surtout qui donne à penser à ceux qui ne connaissent que les jeux violents ou routiniers. Créé quasiment à deux (Jonathan Blow et l’illustrateur David Hellman), il ressemble à Super Mario, mais parle de la vie d’un couple, d’un amour compliqué… (Ne le répétez pas, mais Braid évoque en fait la relation des inventeurs de la bombe atomique envers leur création.)
*DVD*
• Le jardin des délices (Italie – 1967) de Silvano Agosti (La vie est belle)
Film maudit, saucissonné à sa sortie sous la pression d’une église catholique très opposée à sa diffusion, Le jardin des délices connaît aujourd’hui une sortie particulièrement soignée, qui en fait l’un des objets les plus passionnants de cette fin d’année. Maurice Ronet et Léa Massari exposent leur corps à cet érotisme libertaire tant décrié à l’époque, baignés par une partition brillante du maître Morricone. Cette charge frontale contre une société bien pensante est enrichie de bonus exceptionnels et d’un livret fourni de trente–deux pages permettant de retracer toute l’histoire de cette aventure cinématographique injustement oubliée.
*CRAZY BOOK*
• Lili Scratchy - Crazy Coloriage (Editions Thierry Magnier)
Les temps ont bien changé et nos enfants aussi. Finis les nounours et autres clairs de lune qui bercent les nuits de doux rêves ouatés. Aujourd’hui, l’enfant veut du psychédélique, de l’incongru et des histoires un peu potaches. Présentant de très grandes planches illustrées originales, avec une boîte de crayons de couleur fournie, cet ouvrage offre le plaisir de s’éclater en grand, en utilisant tout ce qui passe par la main jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une trace de blanc. Ça fait même rire les champignons !
*CD*
• Coffret Dutronc - L’intégrale des Ep Vogue (Sony)
L’homme au cigare et aux Ray-Ban remontera sur scène en 2010 (concert au Dôme). A part ça, une intégrale des « Ep » sortis chez Vogue entre 1966 et 1970 (au format vinyle) est enfin disponible sous la forme de 13 petits CD qui reprennent exactement l’apparence des originaux (pochettes, sillons vinyle sur fond noir, et bien sûr tracklisting). C’est évidemment la grande période de Dutronc, et la seule qui vaille : tous ses succès viennent de là (il y en a beaucoup plus qu’on ne l’imagine), et c’est un modèle indépassable de chanson décalée, largement inspiré par la scène garage/psyché londonienne. Bref : une exception française, loin des yé-yé. Et une indispensable anthologie livrée dans un joli coffret, pourvu d’un riche livret illustré.
*BD*
• Mathieu - Dieu en personne (Delcourt)
Dieu vient sur Terre. Cette arrivée génère la surprise, le doute, un certain état de grâce, puis, pour Dieu, des reproches et même un procès. Marc-Antoine Mathieu livre ici nombre de questionnements qui peuvent découler de l’incarnation de Dieu, qui plus est dans la société occidentale contemporaine. Au passage, il n’épargne pas la société du spectacle et son désir de tout maîtriser, y compris l’immatériel. Son album est un outil de réflexion dense, riche et brillant, mais également ludique par les fréquentes ruptures et retournements de situations qui dynamisent le récit. A lire le jour de Noël ?
*DVD*
• Journal de voyage avec André Malraux (Doriane Films)
Outre son immense travail sur Peter Watkins, le Free Cinéma ou Alain Tanner, Doriane Films s’est penché cette année sur un double coffret passionnant autour du controversé André Malraux, personnage emblématique de la culture française, période De Gaulle. L’écrivain nous replonge dans tout un pan incontournable de l’Histoire de l’Art, via de longs entretiens enregistrés au Salon Bleu des Vilmorin, entrecoupés d’images d’archives souvent inédites. Plus de six heures de pur régal dans ce voyage initiatique rare, empreint d’humour et de lucidité, ciselé avec la plus grande intelligence.
*DVD*
• La collection Filmmuseum (Choses vues)
La jeune boîte d’édition Choses vues a permis cette année de diffuser en France les (très) rares chefs d’œuvres oubliés du cinéma international, leur offrant un écrin qui ravira les plus cinéphiles. Un coffret à merveilles puisé dans le fabuleux catalogue de Filmmuseum, où l’on retrouve de véritables perles cinématographiques, qui bénéficient d’un travail de restauration particulièrement soigné. Plus d’une quarantaine de titres, dont l’incroyable Berlin, symphonie d’une ville, ou l’Enthousiasme de Dziga Vertov, jusqu’au premier scandale du cinéma, le sulfureux Extase, illuminé par la présence de l’icône Hedy Lamarr
*Mode*
• T-shirt en chanvre
Que faire d’un t-shirt en chanvre ? Le fumer ? L’arborer fièrement en se disant que la voisine finira bien un jour, bourrée, par vous lécher le torse dans l’espoir d’en ressortir plus heureuse ? Ben nan, niet. Mais s’il contient 0 % de THC, ce bout de tissu a néanmoins l’avantage de retenir 30 % de transpiration en plus. Alors à Ventilo, pour les jours de bouclage… disons que certains l’ont adopté pour sa capacité à garder la sueur au chaud. Pour les autres, il permettra très concrètement de ne pas trop attirer l’attention sur eux au boulot, au sortir d’une nuit blanche et avinée…
Disponible à Terre de chanvre (rue Fontange, 6e)

• La Chine (Italie - 1972) de de Michelangelo Antonioni (Carlotta)
Une rareté a enfin vu le jour, cette année, chez Carlotta (encore !). Début des années 70, Michelangelo Antonioni reçut l’autorisation de réaliser un documentaire en Chine, en pleine révolution culturelle, conduite par un Mao triomphant, et son épouse féroce, Jiang Quin. Cinq semaines de tournages pour une œuvre fleuve qui allait durer quatre heures. Le résultat déplut fortement au gouvernement chinois, qui lança une invective violente contre le réalisateur de La Notte, considéré dès lors comme ennemi de la révolution profondément anti-chinois. Un épisode qui souleva de vastes remous entre le maoïsme et les intellectuels occidentaux.
• Coffret Douglas Sirk (Carlotta)
Indéniablement, Carlotta emporte cette année la palme de l’éditeur le plus créatif, le plus exigeant, le plus inspiré, tout autant dans sa ligne éditoriale que dans le soin apporté aux éditions. Avec comme point d’orgue le travail réalisé autour de l’œuvre de Douglas Sirk, cinéaste du « primitif », comme lui-même aimait à le rappeler. Huit DVD, quatre films majeurs, de très nombreux bonus, au détour desquels on retrouve un Jean-Luc Godard pétri d’admiration pour ce cinéaste immense et trop souvent sous-estimé.
• Entourage saison 4 (USA – 2007) de Doug Ellin (Warner)
Série culte aux USA, où elle fait les beaux jours de HBO depuis six ans, Entourage jouit d’une relative notoriété en Europe — grâce au téléchargement — n’arrivant pas à s’imposer entre diffusion confidentielle sur le câble et distribution erratique. Si vous avez peur d’Hadopi, jetez-vous sur les DVD de cette magnifique série qui retrace le parcours du craquant Vincent Chase, jeune acteur new-yorkais lâché dans l’arène hollywoodienne avec sa bande de potes, qui érige la « coolitude » au rang d’art.
• Hunger (GB – 2008) de Steve McQueen (MK2)
Mk2 soigne la sortie DVD de l’une des grandes surprises cinématographiques de ces dernières années. Ce passage sur galette retranscrit fidèlement le travail de Steve McQueen, connu jusque-là pour sa carrière d’artiste plasticien. L’univers glacial et visuellement somptueux du film — le combat désespéré du prisonnier de l’IRA Bobby Sands, pour la reconnaissance de son statut de prisonnier politique — est restitué ici avec une profondeur visuelle qui respecte à la lettre l’énorme engagement photographique dont fait preuve l’œuvre du cinéaste.
• Kes (GB - 1969) de Ken Loach (Paradoxe)
Paradoxe réédite le premier opus d’un jeune cinéaste, tout encore empreint de l’influence majeure qu’exerça le Free Cinéma sur la création anglo-saxonne. Qui signe peut-être sa plus belle œuvre, la plus brute, la plus épurée, la plus humaniste. En filigrane de l’histoire de Kes, jeune garçon rejeté par son entourage, dont tout l’amour est reporté sur un jeune faucon tombé du nid et adopté, c’est toute la mutation de la société anglaise que Loach exprime, celle-là même qui allait connaître quelques années plus tard les sombres années de l’époque thatchérienne.
• Le petit fugitif (USA – 1953) de de Morris Engel, Ruth Orkin & Raymond Abrashkin (Carlotta)
Lion d’argent à Venise en 1953, ce bijou trop méconnu a connu cette année une résurrection inespérée, orchestrée par les incontournables stakhanovistes de Carlotta Films. Un opus qui nous plonge dans le Brooklyn des années 50, et qui fait partie des chefs d’œuvres jamais réalisés sur l’enfance, aux côtés des 400 coups de Truffaut ou de L’enfance nue de Pialat. Le jeune Joey est faussement convaincu d’être à l’origine de la mort de son grand frère. S’enfuyant dans le désordre urbain, il passe une journée et une nuit d’errance faites de découvertes, de remords et de rencontres.
• Ponyo sur la falaise (Japon – 2007) de Hayao Miyazaki (Warner Bros. Pictures/Heyday Films)
Ecologique au sens littéral, ce film décline une gamme de symboles allant de la biologie (représentée comme un explorateur et protecteur des mers, elle s’apprête à réagir à la pollution des hommes en précipitant la montée des eaux) à la vitalité (Ponyo, le petit poisson dont tout le corps se développe à mesure qu’elle fait la connaissance d’un gentil petit garçon). Tout comme dans Fantasia, la musique classique implique un retentissement universel : cosmique. Et le dernier film de Myiazaki est effectivement un hommage à la grandeur de la nature.
• Tonnerre sous les tropiques (USA - 2008) de Ben Stiller (Paramount Pictures France)
Quand Ben Stiller et consorts jouent les stars déboussolées sur le tournage d’un film de guerre « ultra-réaliste » (caméras numériques sensées être cachées dans la jungle), la mise en abîme est totale : aucun risque réel ne rivalise avec celui de « mal passer à l’image ». En conséquence de quoi, l’acteur se livre spontanément à un « making of » hilarant où il continue à jouer même dans son intimité, au cas où « ça tourne ». Ajoutons un autre « making of » aussi fictif que le premier en bonus blu-ray et on aura passé cinq heures en très bonne compagnie.
• WALL-E (USA – 2008) de Andrew Stanton pour les Studios Pixar (Buena Vista Home Entertainment)
Divertissement mettant en scène, sur une Terre devenue invivable pour les humains, une histoire d’amour entre un vieux robot compacteur de déchets et une « robote » moderne évaluant la végétation des planètes visitées, ce nouveau chef-d’œuvre des studios Pixar met aussi en garde les industriels et citoyens pollueurs que nous sommes des risques que nous faisons courir à notre planète. En prime, des bonus originaux entre coulisses du tournage et dossier sur le design sonore dans l’animation.

• Chloe Hooper - Grand Homme (Bourgois Editeur)
Chronique d’une injustice annoncée tout autant qu’autopsie d’un désastre, Grand Homme restitue avec pudeur et sans manichéisme les années suivant la mort d’un jeune aborigène dans une prison australienne : la révolte violente de la communauté, le silence des autorités, la douleur de la famille et l’inévitable conflit entre blancs et indigènes… Avec une rigueur documentaire, Chloe Hooper met en lumière la face sombre de son pays, dénonçant au passage le cynisme de la colonisation occidentale. Un travail important et un livre magnifique.
• Marie NDiaye - Trois femmes puissantes (Gallimard)
Avec ces trois destins de femmes, silhouettes projetées malgré elles dans une vaste fresque à mi-chemin entre Afrique et Occident, Marie NDiaye se joue des apparences et des destins contraires. Revêtues d’une paradoxale fragilité, Norah, Fanta et Khady Demba seront ainsi amenées à affronter leurs démons pour trouver cet eldorado qui, dit-on, garantit leur dignité et leurs droits aux plus opprimés. Cet hymne à l’espérance que l’on a plaisir à entonner séduit par une écriture poétique, une véritable incantation…
• Jim Hoberman - The Magic Hour, Une fin de siècle au cinéma (éd. Capricci)
Grand cinéphile, Jim Hoberman est l’un des critiques les plus iconoclastes de la presse américaine et l’un des plus fervents défenseurs d’une culture quasi-exempte dans la presse de son pays. Ses articles sont empreints d’un amour immodéré pour la cinématographie européenne (Nouvelle Vague française et Néoréalisme italien en tête), et ses brûlots contre une certaine tendance du cinéma hollywoodien, rassemblés dans cet ouvrage, font souvent mouche. Le tout sur un registre où l’humour féroce le dispute aux références inspirées. Un régal.
• Laurent Mauvignier - Des hommes (Les éditions de Minuit)
Défait par la vie et banni par les siens, Bernard « feu de bois » s’évertue à noyer une douleur indicible dans l’alcool et la rage. Jusqu’à ce fameux jour où dans un coup d’éclat, il réveille les souvenirs du passé : un passé tabou sur fond de guerre d’Algérie, hanté par les humiliations, la peur et la barbarie. L’écriture incise avec retenue et pudeur l’abcès pour que s’écoule enfin l’épaisseur des non dits, l’inavouable vérité des petitesses et mesquineries. Ni héros, ni brutes, ce sont des Hommes que Mauvignier nous livre.

• Harvey Pekar – American Splendor (Chez Çà et Là)
Dessinées par la fine fleur de la BD indépendante américaine (Crumb, Gary Dumm, Gerry Shamray…), les courtes histoires de Pekar auront permis à la BD d’introduire dans son giron un genre qu’elle avait jusque-là parfaitement ignoré : l’autobiographie. Enfin édité en français, ce monument du 9e Art — et must de l’underground — est une œuvre surprenante, avec laquelle Pekar aura brisé nombre de tabous narratifs et ouvert la voie à une véritable révolution qui, encore aujourd’hui, fait des émules… Incontournable.
• Bonet et Munuera – Le Signe de la Lune (Dargaud)
Avec ce magnifique conte dessiné, on peut voir à quel point Munuera gâche son talent en travaillant sur les scénarios débiles de Morvan (Spirou et Fantasio) ou sur d’autres séries plus légères (Merlin). Ici, le graphisme est d’une beauté admirable : en pleine page ou en petite case, chaque trait de crayon s’admire des heures durant. Le scénario d’Enrique Bonet donne à l’auteur une liberté — et une intimité — superbe, qu’il n’avait jamais osé s’octroyer auparavant. L’une des plus belles surprises de l’année.
• Rabaté - Le petit rien tout neuf avec un ventre jaune (Futuropolis)
A la lecture de ce réjouissant ouvrage, on songera certainement à l’âge d’or de la comédie hollywoodienne (Capra, Lubitsch…), comme aux BD de Winsor McCay ou David Calvo. Ici, tout coule de source et, en même temps, ne cesse de surprendre. Description réaliste de la vie quotidienne et fantaisie, chronique et fable se côtoient pour forger un récit dynamique, drôle, tendre et parfois féroce. Souple, élégant, surprenant et toujours vivant, le dessin de Pascal Rabaté est magnifié par les couleurs d’Isabelle Merlet.
• Oppel & Pinelli - Trouille (Casterman)
Le texte est écrit dans un style concis, assez distant. Sur chaque page, les cases ne sont pas matérialisées et les scènes se juxtaposent les unes à la suite des autres. Il en découle une grande liberté de mouvement et donc une dynamique qui correspond parfaitement à la fuite au centre du récit : les dessins semblent s’être échappés des cases. Le trait de Joe G. Pinelli est vif, brut, et rend compte très justement de la trouille qui court tout au long du récit. Cette adaptation d’un roman de Marc Behm est à lire de toute urgence !

• Yasmine Blum - Monstroputes et acolytes (Avril au Lièvre de Mars)
En avril dernier, les fantasmes monstrueusement érotiques de Yasmine Blum s’affichaient sur les murs de la librairie le Lièvre Mars : ogresses obèses et obscènes, phacochères sadiques et pervers, toute une galerie d’êtres chimériques s’exhibaient dans des positions grotesques et humoristiques. La cruauté et la violence représentées sous un trait fin et délicat provoquaient malaise et jubilation chez celui qui regardait. « Personne ne m’avait dit que l’amour avait parfois ce visage, un monstre polymorphe et pas très courtois. »
• Julien Blaine – Un tri (Mai > septembre au [mac])
Julien Blaine est une passionnante personnalité artistique, un touche-à-tout (poésie, performance, arts plastiques…), un poète activiste comme on n’en fait plus. Imprégnée de dadaïsme et par l’esprit Fluxus, subtilement teintée de controverse, son œuvre a secoué les méninges des visiteurs du [mac], avec une rare finesse et beaucoup d’humour. Peut-être un peu « bordélique », sûrement trop longue et sans véritable parti pris scénographique, cette exposition doit tout à l’immense richesse de l’artiste mis à l’honneur.
• Jeremie Setton - Boxroom (Juin à la galerie CompleX)
La première boîte de la galerie CompleX investie par Jérémie Setton conviait à une expérience sensorielle et physique. Nous entrions dans le monde de l’artiste, truffé de références (littéraires, artistiques et personnelles) mais artificiel, dévitalisé car privé d’ombre — or, l’ombre n’est-elle pas l’apanage du vivant ? Au-delà du travail du peintre, il nous restait en sortant de la boîte quelque chose d’ineffable, plus une sensation qu’un souvenir. Pour ceux qui auraient raté le coche, l’artiste sera dès fin janvier aux Ateliers Boissons.
• Machinations (Septembre-novembre à Vidéochroniques)
Réunissant une douzaine d’œuvres autour d’un des thèmes fondateurs de la modernité artistique du XXe siècle, la machine, cette exposition a permis d’effectuer un voyage dans l’histoire de l’art en reposant des problématiques issues de son exploration, mais aussi dans l’histoire de l’humanité en interrogeant son statut, entre utopie et désillusion, aliénation et libération. De sa réalité physique à son pouvoir métaphorique, la machine s’est exposée sous toutes ses formes en jouant sur ses ambiguïtés.
• Norma Jeane – Sleeping beauty goes wild (Septembre-octobre à la Galerie de la Friche – programmation : Sextant et plus)
Marquées par une esthétique de la destruction de l’objet industriel et, plus largement, des systèmes internes au développement économique, les installations de Norma Jeane peuvent être expérimentées comme un parcours initiatique à travers les traumas d’une société en crise. Par un jeu d’opposition, elles sont traversées par une dynamique vitale qui repose sur l’activation de rituels fonctionnant comme « catharsis », délivrance de la possession et point de départ (réel, possible, utopique ?) du renoncement à l’intérêt personnel.
• Voyage sentimental 3 (Septembre > décembre au FRAC PACA)
Joli thème pour cette exposition élaborée « autour des caractéristiques sentimentales qui intéressent Sterne et que l’on peut résumer par les mots d’amour, de pitié ou de charité à l’égard de la souffrance humaine. » On entre peu à peu dans l’exposition comme on s’enfonce dans nos états d’âme, parcourant les salles sans jamais se défaire d’une mélancolie qui se révèle plus ou moins selon les œuvres… On retiendra notamment la vidéo de Bas Jan Ader et les tableaux tautologiques de Remy Zaugg, trop rare sur nos cimaises…
• Thierry Kuntzel – La peau (Octobre-novembre à la Compagnie, dans le cadre des Instants Vidéo)
Avec cette installation vidéo, le regretté Thieery Kuntzel nous invite à appréhender, par une vision extrêmement rapprochée, le défilement de différentes peaux — et par là même, à faire l’expérience d’une perception à la fois intime (le défilement s’apparente à une caresse) et impersonnelle (ces peaux expriment l’Etre humain et le visible dont elles font parties). La peau témoigne d’un récit, d’une histoire ; c’est une trace de l’existence, mais aussi un tracé, un trajet, une ouverture à autre chose qu’elle-même.
• De la Scène au Tableau (Depuis octobre au Musée Cantini)
David, Ingres, Degas, Füssli… Le musée Cantini n’a pas lésiné sur les moyens pour nous offrir une expo digne de la capitale, passionnante à plus d’un titre : son thème — les rapports entre théâtre et peinture — qui nous fait revisiter nos classiques, ses œuvres (des plus grands noms de l’histoire de l’art à des peintres plus confidentiels)… Si cet événement, que l’on peut revoir des dizaines de fois avec le même enthousiasme, préfigure Marseille 2013, cette capitale culturelle s’annonce sous les meilleurs auspices.
• Pierre Bourdieu – Images d’Algérie (Novembre-décembre au MUCEM dans le cadre des Rencontres à l’Echelle et des Rencontres d’Averroès)
Réalisées en pleine guerre anticoloniale, ces photos témoignent à la fois d’un état du monde et de la genèse du projet sociologique de Bourdieu, qui naîtra peu de temps après, motivé par cette immersion dans une réalité politique et sociale complexe. Si sa pratique de la photo n’obéit à aucun projet défini, la force de cette exposition est justement de structurer la présentation des images par des textes et concepts clés développés plus tard par le sociologue, en leur conférant ainsi une réelle valeur documentaire.

• Le ruban blanc (Autriche/Allemagne – 2h24) de Michael Haneke
Une nouvelle fois, le cinéaste autrichien nous transporte au cœur d’un conte moderne, observé et narré avec la plus radicale exigence, frisant comme à l’accoutumée la geste chirurgicale, exempte de tout subterfuge narratif émotionnel. Chez Haneke, la violence est sourde. Le spectateur est invité à cette expérience, parfois du bout des lèvres, d’un cinéaste / scientifique en quête des causes et origines de l’abomination contemporaine, segments d’une société en devenir, dans son observation la plus organique possible, cellule par cellule.
• La République Marseille (France – 6h) de Denis Gheerbrant
L’arpenteur Denis Gheerbrant a conduit une caméra en errance, au cœur de l’une des villes les plus passionnantes qui soient : Marseille. Au final, sept films, six heures de rencontres, de déambulations urbaines, de regards croisés, d’invitations. Une œuvre sublime dont le temps est l’orchestre, un temps dilué puis rassemblé, ciment d’un cinéma qui privilégie la parole, l’attente, le regard, les liens de l’humain à l’urbain. Le cinéaste offre à la cité, la chose publique, un écrin cinématographique hors norme, inépuisable autant qu’universel.
• Tokyo Sonata (Japon – 1h59) de Kurosawa Kyoshi
La famille, le travail, l’école, la société… A l’instar des 400 Coups, qu’il cite maintes fois, Tokyo Sonata parle des institutions et de la façon dont elles enferment l’individu. Et comme dans le film de Truffaut, l’océan (le départ vers l’inconnu) y représente une fausse alternative — la fuite. Mais le film de Kurosawa Kyoshi résout l’équation en remettant les personnages face à leurs désirs et en les forçant à communiquer. Il nous a captés par l’émotion, mais on le revoit toujours avec plaisir pour sa profondeur intellectuelle et sa richesse esthétique.
• La danse, le ballet de l’Opéra de Paris (France – 2h38) de Frederick Wiseman
Frederick Wiseman s’est penché sur le ballet de l’Opéra de Paris avec cette même exigence qui traverse chacune de ses œuvres : une caméra au plus intime, exempte de voix-off, qui prend le temps, denrée rare dans le maelström d’images actuelles. Les personnages ne sont jamais cités, seuls comptent ces menus liens tissés entre les êtres. Les corps deviennent le sujet de la passation, de l’héritage, de la tradition, du rapport au réel, et au-delà son rapport au monde. Les films du documentariste frisent toujours l’universel, et La danse n’en est qu’un nouveau point d’orgue.
• Un prophète (France – 2h35) de Jacques Audiard
Sans surprise, on retrouve en tête de notre best-of 2009 l’excellent dernier opus de Jacques Audiard. Parfaitement maîtrisé dans sa construction, joué à la perfection, le film laissera sans aucun doute une trace indélébile dans l’histoire du cinéma français de genre. Un cinéma intense, physique, qui impressionne autant qu’il effraie, et qui réussit l’exploit de rallier critique et grand public. Après De battre mon cœur s’est arrêté, Audiard poursuit son ascension vers les sommets de la production hexagonale.
• The Wrestler (USA – 1h45) de Darren Aronofsky
Après l’affligeant The Fountain, Darren Aronofsky se rachète une crédibilité avec ce surprenant film, à la fois sensible et sauvage, qui retrace les affres d’une idole du catch déchue. Il a trouvé en Mickey Rourke un acteur parfait, un corps malléable, une matière de cinéma sombre et profonde. Derrière les muscles, le sang et l’action, The Wrestler sonde la nature du spectacle et la mise en scène du faux : nous sommes ici au cœur du cinéma. L’ange blond saigne, sa blessure sera notre guérison.
• J’ai tué ma mère (Canada – 1h40) de Xavier Dolan
Du haut de ses vingt ans, Xavier Dolan étale avec aisance un joli sens du récit, de l’humour et du contre-pied. Malgré quelques tics arty, le jeune Canadien aux faux airs de Morrissey réussit à être aussi bon derrière que devant la caméra, ses préoccupations homo-dépressives s’avérant drôles, touchantes et justes. Quelle maturité pour un post-adolescent qui réalise son premier film ! Avec son titre choc et faussement oedipien, J’ai tué ma mère restera certainement La révélation de cette année 2009.
• District 9 (Nouvelle-Zélande – 1h50) de Neill Blomkamp
Faux documentaire mais véritable OFNI (objet filmique non identifié) intelligent et lucide, District 9 s’impose comme un pamphlet appuyé sur les racismes (blancs, noirs, aliens…) et la pourriture humaine. Et si le film a les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités, la réalisation de Neill Blonkamp, nerveuse et brillamment adaptée à son propos, amène le spectateur à se (re)positionner pour prendre part aux débats lancés par l’auteur. Qui a dit que la SF était un genre mineur de peu d’ambition ?
• Inglorious Basterds (USA/Allemagne – 2h33) de Quentin Tarantino
Tarantino jouit d’une liberté créative grandissante et hors norme. Fruit d’un amalgame de tous les genres de cinémas possibles et d’un imaginaire personnel débridé, son cinéma prend des directions à chaque fois plus inattendues. Et si on retrouve dans cette fable sur l’époque nazie les incontournables marques de fabrique tarantinesques (dialogues interminables, etc.), elles intègrent cette fois-ci une mécanique impeccablement huilée, qui fait d’Inglorious Basterds son meilleur film. Magistral.



Souviens-toi l’hiver dernier. Vingt centimètres de neige avaient recouvert la civilisation de la voiture, de l’usine et des cris. Un silence surnaturel avait envahi les rues qui ne bruissaient que des rires et des chutes des passants. Une preuve que cette bonne vieille terre ne sait plus à quel sein se chauffer ? Pour ceux qui n’ont pas dormi sur l’autoroute, cette journée a réveillé des sens désorientés par l’air pollué. 2009 avait bien commencé. Elle s’achève sur un numéro de 192 Etats cernés par la conscience écologique et un numéro 253 de Ventilo concerné par la bière de Noël. Et oui, huit ans de bons et loyaux services, ça se fête. Le journal a vu le jour en septembre 2001 et reste debout sur le papier. Le numéro que vous tenez ostensiblement entre les mains revient sur les 365 jours écoulés de l’année culturelle, en écrémant. Que retenir, donc. Vous le lirez. A part ça la routine, des guerres, beaucoup, des grèves, pas moins, et notamment en Guadeloupe pour réclamer 200 euros d’augmentation immédiate des salaires. Des morts aussi — normal — et en particulier celle d’Alain Bashung, de Michael et des trop nombreux trépassés de la « mode » du suicide à France Télécom. Et sur le plan social ? On n’en peut plus de les compter, les plans sociaux. Enfin, pour en finir avec la série noire, la FAO nous apprend qu’un milliard de personnes souffrent de la faim dans le monde. La dinde ne passe pas ? Ressers de la bière à Papa. Côté positif, le bilan affiche tout de même des réussites. L’Algérie s’est vaillamment qualifiée pour le mondial de foot de Mandela et la France… oh ! la main. Ça s’arrose ! La figure du métis Obama a fait le tour de la planète à la vitesse de la lumière, récoltant un prix Nobel de l’espoir au passage. Nos anciens présidents se lancent dans la romance, VGE rêve de Diana, Chirac trompe Marianne. Les ondes du service public se sont enfin libérées du servage de la régie pub et de l’audience à tout prix. Le Père Noël va pouvoir distribuer ses cadeaux aux enfants sages, et pour compléter votre liste perso, Ventilo vous donne des idées. Ça vaut bien une tournée ! Je sais pas vous, mais moi, j’ai la sensation que le climat se réchauffe.
Victor Léo