Archives par mois
novembre 2009

[11 nov 2009] Tinariwen - Imidiwan : Companions (AZ/Universal)

galette-Tinariwen.jpgLe coup de tonnerre a eu lieu en 2003. Avec Amassakoul, Tinariwen s’imposait comme un groupe majeur du blues électrique. Vénérés par Robert Plant, source d’inspiration explicite pour Thom Yorke, les Touaregs du nord du Mali ont réussi à faire revivre ce blues âpre et chaud, ancestral et vindicatif. Chaînon manquant entre Ali Farka Touré et John Lee Hooker, Tinariwen continue avec ce dernier album ses pérégrinations dans ce Sahara électrique et rebelle, rendant à cette musique souvent galvaudée sa rage et sa profondeur. Ici tout est bleu : les notes, les hommes et le ciel.

nas/im

[11 nov 2009] Jason Edwards – Doldrums (Kill The Dj/Module)

galette-Jason-Edward.jpgSignature anachronique du label Kill The Dj, Jason Edwards avait envoûté son monde avec (Ouest), premier album sorti en 2007. Un disque intimiste à la croisée du folk et du blues, dont les morceaux emblématiques Opium et Codeine résumaient la teneur : vaporeuse, narcotique, sujette à l’addiction. Riche d’une vie d’errances passée sur la route, le songwriter américain installé à Paris est aujourd’hui de retour avec un deuxième effort tout aussi enivrant, quoique plus touffu dans l’instrumentation. A écouter, de préférence, à la lueur d’une bougie qui se consume, doucement.

PLX

[11 nov 2009] V/A – A Boy’s Own odyssey / Acid house scrapes and capers (Junior Boy’s Own/Discograph)

galette-A-Boys-Own-odyssey.jpgCela tient presque de l’astrologie : Andrew Weatherall et les autres patrons successifs du label Junior Boy’s Own ont su faire preuve d’un flair qui laisse perplexe. Et ce, à temps plein pendant deux décennies : 80’s et 90’s. Du fameux « baggy sound » des Happy Mondays à la techno trippée d’Underworld, en passant par l’art décadent des Chemical Brothers, il n’y a qu’à soustraire de cette rétrospective éclairée deux ou trois antiquités au son dépassé, pour continuer à faire danser les clubbers les plus avisés pour les siècles des siècles.

JPDC

[11 nov 2009] The Fitzcarraldo Sessions - We hear voices (Green United Music/Pias)

galette-The-Fitzcarraldo-Se.jpgInitié par les Français de Jack The Ripper, ce projet collectif regroupe une bonne partie de l’internationale rock et folk qui va de Stuart Staples (Tindersticks) à Moriarty en passant par Joey Burns (Calexico). D’une douceur infinie, le principal mérite de cet album réside dans sa cohérence, sa fluidité, bien loin de la juxtaposition artificielle inhérente à toute compilation. Chaque titre représente un petit sommet de poésie musicale, et l’ensemble pourrait bien figurer parmi les meilleurs disques à guitares de l’année 2009. Vous tenez là une vraie petite merveille !

nas/im

[11 nov 2009] Fellini au travail - Coffret 2 DVD (Carlotta)

dvd-Fellini-au-travail.jpgIncontestablement, l’automne 2009 est fellinien ! La Cinémathèque de Paris propose une intégrale, alors que le Jeu de Paume bouillonne, lui, de spectacles et de rencontres autour du cinéaste italien. L’excellente structure d’édition Carlotta leur emboîte le pas, en proposant un coffret formidablement riche en films, documentaires, reportages et autres making-off consacrés à la façon de travailler du génial réalisateur. L’objet est orchestré par le commissaire d’exposition Sam Stourdzé. Une caverne d’Ali Baba au sein de laquelle se croisent le making-off de La Dolce Vita, les documentaires Ciao Federico ! et Fellinikon ou l’inédit Journal secret d’Amarcord, le tout servi par un livret riche en anecdotes, magnifiquement ouvragé.

EV

[11 nov 2009] L’œuf du serpent - (RFA/Etats-Unis – 1977) d’Ingmar Bergman (Carlotta)

dvd-l_oeuf_du_serpent.jpgRessusciter L’œuf du serpent dans le contexte actuel prend un double sens. Peu (re)connu — alors qu’il s’agit de son plus gros budget —, le film de Bergman raconte la déchéance psychologique et amoureuse d’un acrobate durant la grande dépression allemande de 1923. Œuvre cérébrale et anti-spectaculaire, truffée de symboles terribles dont le cinéaste s’empare brillamment, L’œuf du serpent décrit avec minutie un monde où la pauvreté et l’apathie conduisent inévitablement les hommes à se tourner vers des dogmes politiques aux concepts raciaux périlleux. Les artifices expressionnistes réutilisés à merveille dans les décors du Berlin Alexanderplatz de Fassbinder renforcent cette impression de chaos. Carlotta propose ici une réédition de qualité avec une très belle restauration de l’image et des compléments pertinents. A voir ou à revoir…
LV

[11 nov 2009] Howard Zinn - Une histoire populaire de l’empire américain (Vertige Graphic)

millefeuille-Une-histoire-p.jpgQuand l’historien Howard Zinn, militant pacifiste et acteur de la première heure du mouvement pour les droits civiques, publie, au début des années 80, Une histoire populaire des Etats-Unis, l’ouvrage devient vite un best-seller. Pour la première fois, l’Amérique est racontée non plus par les vainqueurs mais à travers les luttes et les drames des sans-grade, des opprimés, des laissés pour compte des manuels d’histoire traditionnels : Indiens, Afro-Américains, suffragettes, militants syndicalistes… Dense et fidèle, l’adaptation en comics de cet ouvrage fondateur mêle dessins en noir et blanc très « cartoon » et images d’archives puisées dans l’histoire américaine contemporaine, depuis le massacre des Indiens à Wounded Knee jusqu’à la politique de Bush père et fils, des prémices de l’impérialisme triomphant jusqu’à la récente « guerre contre le terrorisme ». Edifiant.
S/Z

[11 nov 2009] Marc Malès - Sous son regard (Vents d’Ouest)

millefeuille-Sous-son-regar.jpgAprès L’Autre laideur, l’autre folie ou l’inattendu Katharine Cornwell, Marc Malès continue son exploration complexe de l’Amérique des années 40/50, celle qui sent bon les films noirs d’Howard Hawks et consorts. Long récit de plus de 140 pages, Sous son regard ne déroge pas aux règles préalablement fixées par l’auteur : noirceur et cruauté. En effet, les personnages, tous rattachés les uns aux autres par un passé trouble, éprouvent un sentiment de rédemption ou de vengeance si puissant que la folie semble être la seule issue possible… Le graphisme tranché, à cheval entre planches sublimes et croquis inachevés, confère à l’œuvre une atmosphère perturbante, souvent à rapprocher de celle, lugubre, de La Nuit du chasseur. BD atypique à la narration superbement construite, Sous son regard est vraiment une des bonnes surprises de la rentrée.
LV

[11 nov 2009] Les Instants Vidéo

Leur horizon d’être

La vingt-deuxième édition des Instants Vidéo se démarque cette année encore à bien des niveaux : par son ancrage local (une dizaine de lieux et de structures participants) et son ouverture sur l’international (quarante-deux pays représentés), par la richesse de la programmation où la vidéo se déploie de façon multiforme et enfin par la place accordée au dialogue et aux rencontres avec les artistes.

expo-Instants-video-Amexica.jpgAprès avoir voyagé et participé en mai à la création du premier festival d’art vidéo palestinien, l’équipe des Instants Vidéo déploie actuellement sa manifestation — qui se situe au carrefour de différentes dynamiques, passées, présentes et à venir — à Marseille avant de reprendre son périple vers la Pologne, la Palestine, la Syrie et enfin l’Egypte. En ligne de mire, celle de l’horizon justement, une question féconde traversant l’ensemble des événements proposés : « Avez-vous vu l’horizon récemment ? ». Si l’horizon est la limite de ce que l’on peut observer, les multiples propositions artistiques — une vingtaine d’installations, une dizaine de performances, des centaines de films — concourent à un décentrage de nos points de vue, à une fluctuation des repères. L’installation L’autre côté (Sophie-Charlotte Gautier) s’inscrit ainsi de façon renversante dans l’espace public, tandis qu’Amexica Skin (collectif Gigacircus) interroge la frontière mexicano-américaine… Convoquer l’horizon, c’est aussi un appel à la construction du regard sur le visible et soulignons en ce sens la très belle exposition d’Anne Penders, L’hiver d’ailleurs, ainsi que The reflecting Pool de Bill Viola, qui sculpte l’espace par l’exploration du temps.
Temps fort du festival cette semaine à la Friche, les Rencontres poétroniques questionneront — via des projections, des performances et des discussions avec les artistes — des thématiques aussi variées que le corps, la création vidéo asiatique, la mémoire, la voix ou encore les vanités (en écho aux installations vidéos présentées à la Galerie Où).
L’université expérimentale de Vincennes et Gilles Deleuze jouent un rôle singulier pour les Instants Vidéo. En témoignent la projection de Facs of life de Sylvia Maglioni et Graeme Thomson (le 15), puis cinq exp(l)ositions autour du film, pensées comme une tentative de dispersion des éléments filmiques, plastiques et performatifs. Une façon pour les artistes de (re)mettre en perspective la dynamique de la démarche deleuzienne : transformer les formes de l’art en formes de vie collective, découper le temps et peupler l’espace de telle sorte qu’une forme singulière de partage du monde peut être éprouvée comme un avenir possible. Un horizon.

Texte : Elodie Guida
Photo : Amexica Skin du collectif Gigacircus
Les Instants Vidéo : jusqu’au 19/12 dans divers lieux de la ville et des environs (à Martigues du 24 au 28/11 et à Port-de-Bouc les 18 et 27).
Rens. 04 95 04 96 24 / www.instantsvideo.com

[11 nov 2009] Antoine d’Agata & Rafael Garido, Agonie à l’Atelier De visu

La photo à l’épreuve du porno

Pour ses dix ans, l’Atelier De visu invite le sulfureux photographe Antoine d’Agata, et édite un livre né de la correspondance entre l’artiste et l’écrivain Rafael Garido. A travers une éprouvante expérience photographique, l’exposition Agonie dévoile les dérives nocturnes et sexuelles de l’artiste.

expo-de-visu-C-Antoine-Agat.jpgA l’entrée, on peut lire: « Interdit aux mineurs de moins de 18 ans non accompagnés. » La recommandation est de d’Agata lui-même. Autocensure ou authentique précaution de l’artiste conscient du caractère pornographique de son œuvre ? A l’intérieur, les images sont crues, les corps impudiques, les postures, obscènes. Fascinantes. De ses dérives nocturnes à travers le monde, d’Agata a tiré une série « d’autoportraits » singuliers. L’exposition déroule vingt ans d’errance et de défonce (d’agonie), vingt ans d’un travail photographique touchant à l’extrême. Drogue, sexe, errance… D’Agata est l’acteur à part entière de ses images, « d’un scénario qu’il a lui-même élaboré. » Le grain est gros, les visages sont déformés, les corps flous et indiscernables.
Fasciné par le travail du photographe, Rafael Garido lui consacre le dernier chapitre de sa thèse, Le corps et la violence dans l’art contemporain. Construit en sept chapitres, le livre suit l’évolution de l’œuvre d’Agata. Les textes interrogent la perte des limites d’un corps, pénétré et (se) pénétrant, évoluant à l’intérieur d’un espace prostitutionnel. Le dispositif de l’exposition exige une inclinaison du corps pour voir le monde tel que D’Agata le vit : « Le spectateur peut alors exister, ne plus se retrouver en position de voyeur ou de consommateur, mais partager une expérience extrême, s’interroger sur l’état du monde et de lui-même. »

Anne-Sophie Popon

Antoine d’Agata & Rafael Garido - Agonie : jusqu’au 4/12 à l’Atelier De visu (19 rue des trois rois, 6e). Rens. 04 91 47 60 07 / www.atelierdevisu.fr

[11 nov 2009] Image de Ville : du 13 au 17/11 à Aix-en-Provence

La ville écarlate

Les occasions d’investir Aix-en-Provence ne sont pas toujours légion. Image de Ville offre depuis sept ans l’une des meilleures manifestations à caractère cinématographique au cœur de la cité thermale. Cinq jours de projections, de rencontres, de débats pour un seul et même thème, toujours réinventé : la ville.

cine-image-de-ville-La-Rue.jpgLe cas Image de Ville est quelque peu à part, en marge des habituels festivals cinématographiques régionaux. Car il n’est justement pas, à proprement parler, un festival de cinéma. Et c’est sans doute cela qui, positivement, le distingue des autres manifestations. Image de Ville se sert en effet de l’image — cinématographique, expérimentale, documentaire — dans le seul but de nourrir une réflexion sur le sens de l’espace urbain et de nos rapports à la ville, sans oublier de nous en remémorer régulièrement l’histoire, le passé, l’évolution. Le festival donc le défaut de ses qualités : aussi sympathique soit-elle, la programmation pèche parfois par son manque d’exigence, alors que les espaces de réflexions ainsi créés se révèlent, eux, passionnants. D’autant que le sujet abordé ici — le festival apporte chaque année un soin particulier au choix de ses thèmes — se pique de réfléchir à la façon dont vit une ville la nuit. Comment l’espace urbain évolue et se transforme, une fois le soleil — et la plupart des habitants — couchés. Sujet qui ravira les noctambules que nous sommes, et qui nous permettra de sortir des clichés éthylo-poético-bohringiennes, d’autant que le cinéma post-70’s s’est largement emparé du thème. Evoquons d’emblée l’une des très bonnes idées de cette nouvelle édition : un coup de projecteur sur l’immense Henri Alekan, virtuose de la lumière, chef opérateur de génie, certes très ancré dans une époque, mais au langage sans cesse renouvelé. Image de Ville ne lui réserve pas moins de trois documentaires, dont le Henri Alekan, des lumières et des hommes de Laurent Roth — référence à son propre ouvrage fort renommé Des lumières et des ombres —, ainsi qu’un court métrage du maître lui-même, car Alekan, on l’oublie parfois, passa de temps à autres derrière la caméra. Pour l’occasion, un cours de cinéma lui sera consacré, en présence, entre autres, de Laurent Roth, mais également de Willy Kurant, éminent directeur de la photographie, ayant officié aux côtés de Pialat, Godard, Skolimosky, Welles… Le festival offre par ailleurs une carte blanche à Jean-Pierre Rehm et son équipe du FID, avec la présentation d’une belle poignée de documentaires, dont l’Histoire de la nuit de Clemens Klopfenstein. Passons sur une nocturne, au Renoir, autour du film noir, manquant cruellement d’imagination (30 jours de nuit, The dark night, The spirit…) et attardons-nous sur ce cinémix interprété par Nicolas Errera autour du film rare et somptueux du cinéaste autrichien Karl Grüne : La rue (Die straße). Au cœur des nombreux films présentés lors de cette septième édition (dont on retiendra le trop rare Les nuits blanches de Visconti, Les forbans de la nuit de Jules Dassin ou le désormais classique Lumières du faubourg d’Aki Kaurismaki), sans omettre les programmations de films expérimentaux ou celles destinées au jeune public, c’est donc lors des nombreuses rencontres, débats ou tables rondes qu’Image de Ville prend tout à fait corps. Les multiples sujets abordés, ainsi que les invités conviés pour l’occasion — Richard Copans des Films d’Ici, Toni d’Angelo, le Groupe Dunes, Michel Kammoun ou encore Franck Pourcel — font d’Image de Ville un événement complet, protéiforme, à même de renouveler sans cesse ce questionnement fondamental dans une société telle que la nôtre : l’urbain rime-t-il toujours avec l’humain ? Réponse en images.

Texte : Emmanuel Vigne
Photo : La rue de Karl Grüne
Image de Ville : du 13 au 17/11 à Aix-en-Provence. Rens. 04 42 26 81 82 / www.imagedeville.org

[11 nov 2009] Winnipeg mon amour - (Canada – 1h19) de Guy Maddin avec Darcy Fehr, Ann Savage…

Vertige de l’amour

cine-Winnipeg-mon-amour.jpgLes premiers sentiments qui surgissent à la vision de Winnipeg, mon amour s’apparentent à ceux que l’on a pu éprouver à la découverte de Citizen Kane (Orson Welles), Eraserhead (Lynch) ou encore Europa (Lars Von Triers) : densité, confusion, perte d’équilibre. En un mot : vertige, l’un des piliers de ce documentaire autobiographique. Le spectateur, frontalement, plastiquement malmené par le réalisateur, vacille et tangue dans ces images hermétiques, dans cet espace clos. Espace rendu d’autant plus impénétrable, et ce malgré de nombreuses digressions lumineuses, que Maddin ne parvient pas lui-même à s’extirper de ses souvenirs qui oscillent entre nostalgie et cauchemar. La voix de l’enfant ne résonne pas bien ; on la cherche à travers des photos, une (re)mise en scène du passé. Mais ce qui demeure, c’est toujours l’impact de la mort, celle des proches, celle des monuments, des symboles gigantesques. Sans jamais pouvoir rien y changer ni quitter ce qui nous a immanquablement façonné. Car c’est de cela aussi dont parle Guy Maddin : le déterminisme, l’impossible liberté d’exister par soi-même. Il constate qu’aussi loin qu’il puisse fuir de Winnipeg, il restera invariablement la somme imparfaite et fragile de sa ville natale. Il continuera d’être sa famille, d’être l’histoire de cette cité canadienne. Avec ce film étrange, inclassable, Maddin franchit un nouveau palier dans sa riche carrière d’auteur. Si les procédés utilisés (image format de poche, noir et blanc…) n’ont rien de neuf, la narration (texte écrit et lu par Maddin lui-même) amène cet incroyable univers baroque à flirter avec l’intime. La « défictionnalisation » du propos dote ainsi Winnipeg, mon amour d’une vérité à la fois personnelle et universelle. Une vérité somme toute complexe mais, vu le résultat, qui s’en plaindrait ?

Lionel Vicari

[11 nov 2009] Les herbes folles (France - 1h44) d’Alain Resnais avec André Dussollier, Sabine Azéma…

Alain de loin

cine-Les-herbes-folles.jpgN’en déplaise à la majeure partie de la presse spécialisée et au Festival de Cannes qui lui a décerné un « prix exceptionnel », Les herbes folles déçoit. Alain Resnais y emploie pourtant les mêmes ressorts scénaristiques et les mêmes acteurs garants du succès et de la marque de fabrique de ses films les plus récents qui, sans posséder le génie des chef-d’œuvres de la première moitié du « règne » du maître français, brillaient tout de même par leur ludisme et leur intelligence. Le cinéma est un jeu et la vie est un roman, on l’a compris. Mais lorsque le jeu prend le pas sur le récit, que le hasard confine à l’absurde, c’est toute une construction cinématographique qui s’en trouve ébranlée, penchant davantage vers le vaudeville que vers Samuel Beckett. Adapté d’un roman de l’excellent Christian Gailly, qui semblait se prêter à merveille aux élucubrations de Resnais, ce nouvel opus commence pourtant d’une fort belle manière. Mauvaises herbes en plans serrés, fissures de l’asphalte laissant apercevoir les restes d’une nature sauvage… : tout l’imaginaire cinématographique d’un intellectuel des formes revit un instant pour notre plus grand bonheur, ravivant par là les souvenirs merveilleux de Mon oncle d’Amérique. La suite, malheureusement, s’avère d’un autre tonneau. Un sac à main volé, un portefeuille retrouvé, une dentiste passionnée d’aviation, un retraité au passé louche : il n’en faut pas plus mettre sur les rails le petit théâtre filmé des Herbes Folles. D’abord intriguant, puis incongru, le récit peine à trouver son rythme de croisière ; entrer dans la fiction requiert ici un bel effort et une sacrée indulgence. Restent quelques jolies fulgurances formelles — découpage, son, mouvement, couleurs, fausse fin… — qui entretiennent ce sens de contre-pied et de la liberté narrative cher à Alain Resnais. Mais cela ne suffit pas. Nous demeurons imperméables à cette matière de cinéma, comme un jeu auquel nous prêtons notre attention sans jamais en entrevoir l’intérêt ni le but, et surtout sans en tirer de plaisir. Alors que les personnages s’envolent à bord d’un coucou pour un dernier tour de piste qui clôt le film, nous restons cloués au sol. Définitivement.

nas/im

[11 nov 2009] The box - (Etats-Unis – 1h55) de Richard Kelly avec Cameron Diaz, James Marsden…

Boiteux

cine-The-box.jpgAprès un Donnie Darko prometteur et un Southland Tales affligeant, le dernier opus du jeune réalisateur Richard Kelly, adapté d’une nouvelle fantastique de Richard Matheson (L’homme qui rétrécit, Je suis une légende), était attendu au tournant. Dans les années 70, un couple américain banal doit choisir entre laisser mourir un innocent et laisser passer la chance d’empocher une généreuse somme. La première option nécessite d’actionner un simple bouton entraînant pourtant des conséquences imprévues. Pour Richard Kelly, la vie est une boîte qui en contient d’autres — maison, voiture, lieu de travail — dans lesquelles, bien au chaud, nous ne ressentons ni l’enfermement ni les répercussions de nos actions. Si le film baigne dans un univers lynchien, pour son atmosphère parfois dérangeante, et évoque David Cronenberg, pour son obsession des atteintes au corps (visage ravagé et pied infirme ici), le réalisateur ne se montre malheureusement pas à la hauteur de ses aînés. Passés la reconstitution soignée de l’époque, l’idée originale de la boîte de Pandore et les clins d’œil appréciés à une Amérique de la surveillance, l’ennui accable le spectateur. Entre jeu d’acteur fade et tension dramatique lourdement appuyée par des violons incessants, les bâillements ou les rires moqueurs surviennent rapidement. Reste une morale limpide : tout se paie un jour. Vous n’aurez pas de pourboire, Monsieur Kelly.

Guillaume Arias

[11 nov 2009] Les Rencontres à l’Echelle : jusqu’au 6/12 aux Bancs Publics

Rencontres au sommet

Faire des Rencontres à l’Echelle, c’est regarder depuis le sommet une vague d’artistes contemporains entre Marseille et Alger, ici et maintenant.

Rencontres-a-Echelle---imag.jpgPour sa cinquième édition, le festival de création contemporaine des Bancs Publics se resserre sur la relation Marseille-Alger et se dilate dans l’espace, déployant sa programmation du Gyptis à La Friche, en passant par le MuceM et les Archives départementales. Focaliser la programmation sur l’Algérie est ici l’occasion d’une création commune, offrant l’opportunité aux artistes français et algériens de se rencontrer et de s’interroger sur ce qui les émeut et sur ce qui les lie. Aussi bien militantes que poétiques, ces Rencontres-là nourrissent nos imaginaires respectifs et, surtout, les peuplent de formes et de sentiments nouveaux.
La première étape de la création « maison », Arrêt)(Terra, réunit quatre acteurs et deux témoins « vidéo-transportés », tissant le portrait subjectif d’une mémoire à partager. Nous faisant face, l’Algérien et les trois Français tentent d’imiter, simplement, l’égrainement de la semoule que leur enseigne le comédien Samir El Hakim. Scène quotidienne et exceptionnelle à la fois, elle dit (presque) tout de la relation algéro-française, permettant à nos imaginaires d’inverser les rôles historiques, le tout dans un jeu plein de finesse et de non-dits. Ainsi nourrie de témoignages, cette étape élabore un portrait riche d’idées et de ces détails qui donnent toute la saveur d’une mémoire dite collective. Reste à éviter l’écueil du trop plein d’informations et de la surexploitation de la vidéo, qui risque d’écraser la situation théâtrale, au demeurant fort prometteuse.
Dans un autre domaine, les déserts fertiles d’Inland ont profondément ému un public nombreux et hétéroclite, faisant renouer le théâtre Gyptis avec ses premières fonctions de cinéma de quartier. Dans le film de Tariq Tegui, de longs et lents plans créent, à la manière d’un Tarkovski ou d’un Bela Tarr, une œuvre d’art rare et précieuse, qu’il sera encore possible de voir lors du festival Cinéma(s) d’Algérie proposé par Aflam.
Le festival se poursuit notamment avec la très rare exposition au MuceM des images d’Algérie de Pierre Bourdieu, mais surtout par une étonnante performance de Nicolas Gerber qui, grâce au concours de boulangers algérois, a fait migrer vers Marseille des documents cachés dans du pain, afin de restituer la « boîte noire » de leur périple lors d’une improvisation « documentaire » : Le Lare, à déguster de toutes nos oreilles.
La manifestation sera aussi l’occasion pour la danseuse Balkis Moutashar de mettre en scène des performers marseillais (notamment Robin de Courcy) et un Algérien encore inconnu d’eux pour explorer leur rencontre dans ses antagonismes et ses bizarreries. Enfin, on pourra fantasmer sur la mer(e) dans une fiction poétique réunissant le talentueux écrivain algérois Mustapha Benfodil, le comédien Samir El Hakim et le chorégraphe Thierry Thieû Niang.
La passerelle créée lors de ces Rencontres promet décidément de biens beaux chemins de traverse.

Texte : Joanna Selvides
Photo : Images d’Algérie de Pierre Bourdieu

Les Rencontres à l’Echelle : jusqu’au 6/12 aux Bancs Publics, à la Friche la Belle de Mai, au MUCEM et aux Archives départementales (voir programmation détaillée dans les agendas). Rens. 04 91 64 60 00 / http://lesrencontresalechelle.com

[11 nov 2009] Jumel, du 12 au 19/11 au Théâtre de la Minoterie

Les dents de l’A(j)mer

Portée par un tandem de comédiennes taiwanaises, la dernière création de Franck Dimech confirme l’intérêt du metteur en scène pour l’oralité via un texte exigeant, où ce qui se joue est de l’ordre de l’expérience de théâtre. Une cérémonie intime, où le personnage principal semble bien être… le texte.

jumel.jpg« Finis-moi ce petit bout ! Et allons nous coucher ! » Cette phrase impérative, impatiente, c’est Juan Uen-Ping qui la prononce. Tendue, frémissante, la comédienne fait face à sa partenaire, Chou Jung-Shih. Nous sommes à une semaine de la première de Jumel, en pleine répétition. L’atmosphère est recueillie, concentrée et… tendue. Peu de lumière : deux projecteurs éclairent l’espace scénique encore en chantier et les quelques éléments de décor. Franck Dimech, assis dans l’ombre, rectifie patiemment les déplacements sur scène des actrices, les invitant aussi à s’interroger sur le travail accompli la veille. « Chacun a sa place », explique t-il. « Il existe chez ces actrices un rapport singulier à l’autre en face : leur partenaire ou le metteur en scène. Un rapport très professionnel, lié à cet objet de théâtre que nous fabriquons ensemble. » L’objet en question, c’est la mise en scène d’un texte de Fabrice Dupuy, où deux femmes s’affrontent, se parlent, mangent, dépouillent des hommes et « se dévident dans la parole ». Elle se ressemblent : sont-elles sœurs, mère et fille, amies ? Ou tout cela à la fois ? Ici, la bouche devient l’orifice clé où tout se passe. Une bouche où la langue est « en perpétuel état de guerre ». Des bouches qui parlent, mangent, régurgitent et ré-avalent. Et ne sont pas sans évoquer l’apprentissage chez les enfants qui, découvrant la parole, répétant les mots qu’ils entendent, l’utilisent comme outil de reconnaissance du monde, y portant les objets pour les identifier. Dans ce texte, les mots semblent un matériau en transit. Broyée, fragmentée, la syntaxe y est parfois malmenée. « Dupuy aime beaucoup la musique punk et notamment les Sex Pistols qu’il a beaucoup écoutés. On retrouve dans la langue qu’il écrit cette stridence propre au punk. Une langue dissonante, faite d’images collées les unes aux autres, fabriquant une électricité, une tension. » Car ces deux actrices étrangères ont effectivement en bouche une langue française au service d’un texte ardu. « La langue française bat dans leur bouche et résonne donc autrement. Elles sont déterminées à être entendues et cet engagement dépasse la signification des mots. » Ce qui bouleverse, c’est effectivement de les sentir en lutte. « Mais c’est une belle bataille. » La notion de progrès, physique, se sent dans leur travail de répétition : elles font, re-font, dé-font, jusqu’à la finalité d’un objet qu’on attend avec impatience.

Bénédicte Jouve

Jumel : du 12 au 19/11 au Théâtre de la Minoterie (9/11 rue d’Hozier, 2e).
Rens. 04 91 90 07 94 / www.minoterie.org

[11 nov 2009] Entre tradition et modernité, du 12 au 22/11

Transmission : Possible

Dans le cadre de la Semaine de la Solidarité internationale, le festival Entre tradition et modernité souhaite relayer les luttes contre la standardisation des cultures et sensibiliser le public à l’importance de la mémoire et de la transmission.

C’était mieux avant ! Ah les jeunes de maintenant, c’est plus ce que c’était ! Heureusement, les vieux savent faire autre chose que ressasser le passé et craindre le futur. Ils sont aussi et surtout la mémoire d’un peuple, les fondations d’une culture, et gagneraient à être plus écoutés. Ça tombe bien : Alternative Positive propose justement un festival consacré à ce sujet. Avec Entre Tradition et Modernité, l’association a choisi d’interroger la mémoire et la transmission, de considérer le passé, de questionner le présent et de se tourner vers l’avenir pour réfléchir ensemble au monde que nous souhaitons construire. Pour ce faire, elle propose un programme itinérant — dans quatre lieux et sur une dizaine de jours — de rencontres, projections, expositions, ateliers et spectacles. C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Alors, jeunes poireaux et autres pommes de terre nouvelles qui ne veulent pas rester collés au fond de la marmite, écoutez vos aînés et commencez par suivre le conseil d’un vieux loup de mer en plongeant dans le ventre de la Baleine qui dit « Vagues ».

Yves Bouyx

Entre tradition et modernité : du 12 au 22/11 à la Baleine qui dit Vague, au Collège Izzo, à l’Ostau dau Païs Marselhés et au cinéma Le Prado. Voir programmation complète dans l’Agenda. Rens. 04 91 53 08 55 / www.alternative-positive.org

[11 nov 2009] La Puce de Neige présentée les 3 & 4/11 à la Friche la Belle de Mai

En manque de ressort…

La création mondiale de la compagnie la plus extravagante du coin, La Puce de Neige, nous a laissé quelque peu de glace…

La-Puce-de-neige-C-Mafalda-.jpgDernier « méfait » théâtral des complices du Butchinger’s Boot marionnettes, « l’opéra fantastique » annoncé dans ces colonnes ne s’est pas exactement révélé à la hauteur de nos attentes — fortes, étant donné l’intensité de la précédente création de la compagnie locale, L’Armature de l’Absolu. Si l’univers musical conçu par le facétieux compositeur espagnol Ergo Phizmiz enchante, la création théâtrale souffre d’un écrasement de l’intrigue, qui devient trop compliquée, longue et peu intelligible, au profit de la bande-sonore. La manipulation des marionnettes, utilisant un ingénieux dispositif montrant les marionnettistes eux-mêmes en personnages de neige féeriques, se révèle laborieuse. Au final, un opéra qui n’en est pas un, et peut-être moins fantastique qu’annoncé : cette Puce de Neige a encore du chemin à parcourir… Gageons qu’elle saura trouver de nouveaux ressorts — et un nouveau souffle — grâce à son imaginative équipe de création.

Texte : Joanna Selvidès
Photo : Mafalda da Camara

La Puce de Neige était présentée les 3 & 4/11 à la Friche la Belle de Mai (programmation : Théâtre Massalia)

[11 nov 2009] De la scène au tableau, jusqu’au 3/01 au Musée Cantini

To paint or not to paint

Du néoclassicisme de David à l’abstraction du jeu scénique d’Appia, près de 200 œuvres aussi belles que rares (peintures, dessins et maquettes de décors issus d’institutions et de collections prestigieuses du monde entier) sont réunies au musée Cantini pour une expo monumentale et pertinente.

Phedre-de-Alexandre-Cabanel.jpgL’intérêt majeur de l’exposition De la scène au tableau réside en ce qu’elle permet de comprendre comment se mettent en place les éléments majeurs de la Modernité à travers une thématique dont on pourrait penser, à tort, qu’elle se limite à une dimension illustrative. Or, ici, la pertinence du propos tient à ce qu’il officie sur le mode du « parergon » (du grec para : contre, et ergon : travail, œuvre) qui désignait, dans la rhétorique ancienne, les ornements ajoutés à un discours. Selon Jacques Derrida, le parergon est à la fois ce qui s’ajoute à l’œuvre et ce qui s’y oppose: « Un parergon vient contre, à côté et en plus de l’ergon… mais il ne tombe pas à côté, il touche et coopère, depuis un certain dehors, au-dedans de l’opération. Ni simplement dehors, ni simplement dedans. Comme un accessoire qu’on est obligé d’accueillir au bord, à bord. » En somme, ce qui caractérise le parergon, c’est sa capacité d’être à la fois proche et distant, similaire et différent. Ainsi, au fil des salles/actes, le spectateur perçoit cette distanciation progressive vis-à-vis du sujet « théâtral » au profit de l’objet « pictural », saisissant le processus d’abstraction de l’image — qui ira jusqu’à une dématérialisation avec Craig et Appia. Le parti pris scénographique de Marie-Paule Vial rend clairement lisible cette évolution puisque l’exposition, répartie sur trois niveaux, se termine entre autres avec Le talisman de Paul Sérusier, qui nous rappelle cette célèbre phrase de Maurice Denis : « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Ce petit tableau de Sérusier (1888) remémore cette vérité première, qui libère la peinture de son rôle de servile imitatrice. L’œuvre d’art est une transposition, l’équivalent passionné d’une sensation reçue. Notamment avec Lady Macbeth somnambule (1850) ou Desdémone maudite par son père (1852), Delacroix illustre déjà cette volonté d’exprimer, de faire ressentir les sentiments des personnages qu’il (dé)peint à travers une touche mouvementée, qui vise davantage à rapprocher le spectateur des impressions éprouvées à la lecture d’un texte plutôt que de celles produites par l’illusion théâtrale. A ce titre, on ne peut manquer d’évoquer l’influence de Shakespeare sur une grande partie des artistes présentés ici. Enfin, après être passés de la scène au tableau, on conclut notre visite de l’exposition avec un dernier acte épuré, une scène signée Craig et Appia, qui déclare dans ses notes sur le théâtre : « A l’avenir, nous voulons voir en scène non plus ce que nous savons que sont les choses, mais comme nous les sentons. »

Texte : Nathalie Boisson
Photo : Phèdre, 1873 - Alexandre Cabanel - Montpellier, Musée Fabre - Huile sur toile, 194 x 286 cm

De la scène au tableau : jusqu’au 3/01 au Musée Cantini (19 rue Grignan, 6e).
Rens. 0 810 813 813 / www.marseille.fr


L’interview
Marie-Paule Vial

Directrice des Musées de Marseille depuis 2005, Marie-Paule Vial parle en passionnée de l’exposition qu’elle a conçue.

Quels ont été vos partis pris pour la scénographie de cette exposition ?
Tout d’abord, le Musée Cantini, situé dans un Hôtel particulier de la fin du XVIIe siècle, ne disposait pas de l’espace suffisant pour exposer le grand nombre d’œuvres prêtées par 70 musées du monde entier. Il a donc été nécessaire d’annexer un ancien garage situé à côté et de créer une harmonie globale, une unité de lieu en quelque sorte. Ensuite, cette exposition est construite comme une scène, où le rapport entre peinture et théâtre doit être clairement lisible. C’est pourquoi elle débute avec Le Serment des Horaces de David et Girodet qui, d’entrée, met en évidence ce lien et place le spectateur/acteur face à une certaine dramaturgie, accentuée par le soin particulier qui a été apporté pour conserver une idée de perspective face à des œuvres comme La douleur d’Andromaque de David, Phèdre de Cabanel et bien d’autres… Enfin, il ne s’agissait pas de présenter les œuvres selon un découpage chronologique mais plutôt autour d’une double articulation stylistique et thématique.

Qu’est-ce qui rend cette exposition si particulière ?
L’originalité du propos, la très grande qualité des tableaux exposés. C’est l’aboutissement de trois années de travail pour pouvoir présenter au public des œuvres que les musées prêtent rarement et que nous ne reverrons pas à Marseille. Une exposition aussi belle que rare.

Justement n’est-il pas regrettable que l’exposition soit difficile d’accès pour le public scolaire, puisqu’il faut payer cinq euros par élève, ce qui rend quasi impossible d’y emmener la plupart des collégiens et lycéens ? Quelle est la politique d’accès à la culture pour ce public ?
Oui, je suis tout à fait d’accord, cela est regrettable, mais malheureusement cela ne dépend pas de ma volonté. Nous avons fait remonter ce problème aux personnes décisionnaires et pour le moment la gratuité s’applique aux élèves de moins de douze ans, mais j’espère pouvoir accueillir les collégiens et lycéens dans les mêmes conditions.

Pourquoi avoir choisi Ellen Terry en Lady Macbeth de John Singer Sargent comme emblème pour les affiches de l’exposition ?
Il s’agit d’un tableau magistral qui dépeint magnifiquement l’univers théâtral et témoigne de l’influence de Shakespeare sur les peintres, même si Sargent prend une liberté d’interprétation par rapport au texte original puisque la scène représentée n’existe pas dans la pièce. Elle est emblématique justement de l’émancipation (aussi bien dans sa distanciation vis-à-vis des sujets qu’au niveau pictural) qui se met en place dans la peinture pour accéder à la Modernité. Ce tableau magistral impose également des qualités picturales indiscutables.

On aurait pu imaginer que des œuvres soient présentées en parallèle au MAC ou à la Vieille Charité… A-t-il été envisagé que cette exposition trouve une continuité avec des œuvres d’art contemporain dont les problématiques découleraient de celles abordées ici ?
Oui cela a été envisagé, mais De la scène au tableau a demandé beaucoup de travail et pour des raisons de temps, de logistique et de financement, nous n’étions pas en mesure de réaliser un tel prolongement. De plus, une exposition qui traitait de cette problématique avec des œuvres plus contemporaines a été réalisée par le Musée d’Art Contemporain de Barcelone il y a deux ans : Un théâtre sans théâtre.

Quelles sont vos cinq œuvres préférées dans cette exposition ?
Le choix est difficile mais je dirais La douleur d’Andromaque de David, Les Enfants d’Edouard de Delaroche que je ne me lasse pas de regarder, Füssli et ses scènes ténébreuses du Roi Lear, Hamlet et Horatio au cimetière de Delacroix, Vuillard et enfin les dessins de Craig et Appia.

Pour vous, Marseille 2013, c’est…..
Une grande chance qu’il nous faut réussir. Un certain nombre de projets ont déjà été amorcés même si le public n’en voit pas encore les effets : le Musée Borély, fermé depuis 1989, va être restauré pour devenir le Musée des Arts Décoratifs ; la restauration de l’aile gauche du Palais Longchamp qui ouvrira en 2013 ; des propositions de grandes expositions… En somme, c’est une fenêtre qui s’ouvre, la perspective d’une année où toutes les formes de la culture pourront s’exprimer. Il faut espérer que cette dynamique se pérennise et ne se limite pas à 2013 !

Propos recueillis par Nathalie Boisson

[11 nov 2009] Marion Rampal, le 19 au Cri du Port

Eternel féminin

Membre de la compagnie Nine Spirit de Raphaël Imbert depuis 2005, Marion Rampal, après avoir participé à divers projets, sort aujourd’hui un album qui lui ressemble : derrière elle, le carrefour des influences, et devant, sa voix.

Marion-Rampal-C-Sol%C3%A8ne-Pers.jpgEnfant, Marion Rampal étudia le piano et la flûte, avant de se tourner vers le théâtre, d’intégrer les cours de l’IMFP en 2002, puis ceux du Conservatoire de Marseille en 2004. Elle a œuvré pour Super Kali & the Fragili-Sticks, hommage pop aux compositeurs Disney, dont elle a gardé un goût pour les grands sacs, tendance à malices. Elle a réalisé une adaptation du Porgy & Bess de Gershwin intitulée I got plenty pour les Jeunesses Musicales de France, et fait des apparitions, en tant que chanteuse ou narratrice, dans plusieurs projets… jusqu’à ce disque, enregistré live en studio. La demoiselle se situe dans une dimension où se superposent et se télescopent les sons, les idées, les sens. Elle crée une atmosphère à laquelle participent tout à la fois son sens de la sémantique, son parti pris esthétique et les techniques, vocales, instrumentales et sonores, sans qu’aucun de ces paramètres ne s’impose au détriment des autres. Il en est de même pour cet ensemble, que l’on appellerait groupe en pop/rock, combo en jazz. On sent que ces musiciens forment un tout, où chacun trouve un espace évolutif et mouvant qui participe de l’harmonie générale et de la liberté qui s’en dégage. Marion use de mots à entrées multiples, en tire un sens nouveau, au confluent de ceux qui sont véhiculés. Le titre en est un excellent exemple : Virago est présent dans trois langues, l’anglais, le français et le latin, avec un sens différent. Ce terme va, sous l’éclairage de son disque, trouver en écho sa propre définition : sa propre virago, où domine la pugnacité de la racine latine et où la seule tyrannie qui s’exerce est de n’en céder, justement, à aucune. De là sa propension à être inclassable, parce que refusant de se figer dans un genre, dans une posture : Marion n’est pas une chanteuse de jazz, bien qu’elle en reprenne les standards à merveille, ni une chanteuse de rock, bien qu’elle puisse à l’énergie nous emmener très loin. De même, elle ne vit pas son rêve d’adolescente (faire un disque !) d’une façon béate qui lui garantirait tous les écueils des premiers albums : elle définit un champ d’exploration qui lui correspond au travers d’archétypes qu’elle peut rattacher à son expérience et à sa condition. Dans la galerie de figures mythologiques, mystiques ou amoureuses que déroule ce fil d’Ariane, se promène cette jeune femme, en équilibre dans cette problématique : on n’est jamais tout à fait seul en soi, et un peu de nous est en chaque autre. Pour résoudre cette équation, elle s’en réfère au plus petit commun multiple, pour un sublime voyage dans le temps et la différence où elle nous invite à papoter, autour du verbe être et de l’éternel féminin, avec Lucy (la fameuse australopithèque) ou Wattana, un(e) orang-outang rencontré(e) au Jardin des Plantes. Pour le reste, Marion a déjà deux projets en cours mais chut…

Texte : Frédéric Marty
Photo : Solène Person

Le 19 au Cri du Port, 21h. Rens. 04 91 50 51 41
Dans les bacs : Own Virago (Nine Spirit)
www.myspace.com/marionrampal

[11 nov 2009] Desperate Singers par l’Ensemble Télémaque

Faux semblants

Avec Desperate Singers, l’Ensemble Télémaque investit toutes les dimensions de l’androgynie et, au-delà, nous interroge sur le sens du mot spectacle. Une façon originale de débuter les festivités pour ses quinze ans d’existence.

desperate_singers.jpgDesperate Singers s’est construit autour du thème de l’androgynie humaine et sonore (les hommes peuvent chanter comme des femmes et vice-versa). Plus généralement, c’est de l’ambiguïté dont il est question. Pour exprimer cela, le metteur en scène Olivier Pauls a travaillé sur l’idée que nous ne sommes jamais tels que l’apparence le suggèrerait. Dix pièces musicales de choix, humanisées et théâtralisées par Raoul Lay, directeur musical de l’Ensemble Télémaque, jalonnent le spectacle comme autant d’étapes que le voyageur-spectateur franchit. L’ambivalence entre le musicien et son instrument est d’abord à l’origine du projet. L’instrument ose ainsi prendre corps dans un des morceaux du programme, la Dernière Contrebasse à Las Végas d’Eugène Kurtz. Il ne restait plus qu’à donner vie au spectacle en y insufflant une réadaptation-hommage à Klaus Nomi, icône new-wave inclassable des années 80. Oscillant entre désespoir, folie et humour, l’univers du spectacle est bien à l’image de ce chanteur, transformiste de l’apparence vocale et vestimentaire, véritable ovni dans une époque emplie de ringardise sonore bien sucrée. Comme lui, personne n’est là où on l’attend dans Desperate Singers, entre musiciens costumés, homme-chanteuse et inversement, performances vocales passant du cri au chuchotement et de l’onomatopée au chant, ou samples électroniques se mêlant à l’acoustique classique. Une expérience émotionnelle naît de cette musique savante, ni raillée ni décriée cette fois-ci, mais mise en scène pour le plus grand bonheur de ceux qui apprécient le décloisonnement des genres et la dimension théâtrale que peut prendre la musique.

Guillaume Arias

Le 21 à la Minoterie (complet)
Jusqu’au 2 décembre, l’Ensemble Télémaque fête ses quinze ans d’existence à travers une série de concerts, spectacles, expos photo et installation multimédia. Rens. www.ensemble-telemaque.com

[11 nov 2009] Short Cuts 251

Mayer Hawthorne > le 11 au Poste à Galène
Depuis le succès maousse d’Amy Winehouse, les filles se pressent en nombre au portillon du revival soul : Alice Russell, Nicole Willis, Sharon Jones… Mais les garçons ne sont pas en reste, et Mayer Hawthorne est l’un des plus talentueux. Venu du hip-hop, musicien rodé à l’art de la production, ce jeune blanc-bec aux allures de premier de la classe se frotte à la mythologie noire (Motown) avec un naturel confondant. Et devrait faire tomber ces dames en moins de deux.
A strange arrangement (Stones Throw) www.myspace.com/mayerhawthorne
PLX

20e Gran Noche Latina > le 13 au Dock des Suds
Surtout ne vous fiez pas à l’affiche, certainement exécutée avec des moufles par ces premiers frissons hivernaux. Ce rendez-vous incontournable des musiques afro-cubaines fête dignement ses dix ans d’existence en conviant le Dominicain José Alberto « El Canario », qui est aujourd’hui à la salsa ce que Nick Cave est au rock : un maître incontesté. Voix de velours pour cuivres rugissants, vieux rhums et jolies danseuses : ça va frotter sévère du côté du Dock des Suds…
www.amitie-latina.com
nas/im

Les Inovendables > du 13/11 au 5/12 à Leda Atomica Musique
Lutheries nouvelles, instruments innovants ou simplement oubliés, l’équipe du Leda Atomica Musique déploie chaque année un large éventail de propositions instrumentales pour mieux nous surprendre. Mais ce rendez-vous orchestré par le LAM est surtout un vivier d’artistes exigeants et talentueux, tels qu’Hans Joachim Roedelius du mythique duo krautrock Cluster, sans oublier des artistes déjà passés l’an dernier, comme Jacques Dudon ou le duo Agnel, inestimables.
http://ledatomica.mus.free.fr
JS


Breakestra > le 13 au Cabaret Aléatoire

Cela fait maintenant plus d’une décennie que Miles Tackett et sa bande surfent sur la crête du revival funk. Comme un Dj enchaînant les breaks les plus ravageurs, les huit musiciens de Breakestra piochent dans l’incandescence black 70’s pour nous servir aujourd’hui une musique irrésistiblement dansante et un show bouillonnant. Rien de révolutionnaire pourtant, juste de l’efficacité bien sentie, servie avec sueur et conviction. C’est déjà beaucoup.
Dusk till dawn (Stones Throw) www.myspace.com/breakestra
nas/im

Massive Attack > le 18 au Dôme
Ils se sont plantés artistiquement avec leur dernier disque, et le trip-hop n’est plus qu’un lointain souvenir (quinze ans déjà). Pourtant, Massive Attack a marqué l’Histoire : de la soul urbaine de Blue lines au chef-d’œuvre tétanisant qu’est Mezzanine, ses trois premiers albums sont des fondamentaux. Qu’en sera-t-il du cinquième, annoncé pour début 2010 ? Le collectif de Bristol devrait fournir des éléments de réponse au Dôme, avec deux des trois membres originaux.
Splitting the atom Ep (EMI) www.massiveattackarea.com
PLX

Revolver > le 20 au Cabaret Aléatoire
En juin dernier, le premier album de ce trio parisien avait surgi de nulle part. Revolver, Music for a while : une double référence aux Beatles et à Purcell qui faisait craindre le pire… mais finit par se révéler d’une rare pertinence. Tout jeunes, les trois musiciens conjuguent en effet un solide bagage classique (les harmonies vocales) et pop (de Simon & Garfunkel à Elliott Smith), enfilant les perles avec une déconcertante facilité d’écriture. Une révélation.
Music for a while (EMI)
PLX

Zone Libre vs Casey & B. James > le 21 à l’Affranchi
Ancien guitariste de Noir Désir, Serge Teyssot-Gay a toujours préféré les chemins de traverse à l’autoroute de la facilité. Avec Interzone, puis maintenant Zone Libre, il explore son penchant pour le rock noir et expérimental où les décharges électriques résonnent comme les derniers soubresauts d’une urbanité finissante. Les flows ténébreux de Casey et B. James, qui prêtent leurs voix à ce rap/rock apocalyptique, collent parfaitement à cette radicalité. Terrifiant !
L’angle mort (La Rumeur Rec.) www.myspace.com/librezone
nas/im

Jaboticaba > le 21 au Paradox
Groupe réunionnais d’une ère nouvelle, Jaboticaba mêle habilement l’héritage sega et maloya traditionnel aux accents blues/folk du Delta du grand sud. Surprenante, bien loin des clichés, un brin nostalgique aussi avec ces airs désuets de petit bal perdu, la musique du groupe affilié au label Bi-Pôle fleurit notre imaginaire et force notre respect. Cabaret. Créole. Electrique. C’est peut-être la première fois que ces trois mots résonnent ensemble si harmonieusement.
Soalazy (Bi-Pôle) www.myspace.com/jaboticaba
nas/im

Le Klub des 7 > le 21 au Cabaret Aléatoire
Si André Breton avait fait du rap, il aurait été Mc du Klub des Loosers. Humour potache, goût de l’absurde, le hip-hop dada des membres du Klub semble plus sortir des bancs des Beaux-Arts que de ceux de la Plaine. Le Klub des 7 complète la famille « loosers » et viendra défendre sur la scène du Cabaret La classe de musique, son dernier album qui illustre une nouvelle fois son goût pour les audaces verbales et les névroses enfantines qui peuplent cet univers.
La classe de musique (Discograph) www.myspace.com/leklubdes7
nas/im

Wax Tailor > le 21 à l’Omega Live/Toulon
Le concert à l’Espace Julien étant complet, focalisons-nous sur cette date en amont, à Toulon (où il reste des places). Apparu en 2005 puis révélé en 2007 avec son deuxième album, le producteur et Dj français Wax Tailor a rencontré un gros succès public en se positionnant habilement à mi-chemin de « l’abstract hip-hop » (groove) et du trip-hop (ambiances). On a déjà entendu ça mille fois sur Ninja Tune, mais la scénographie (musiciens, écrans vidéo…) relève le tout.
In the mood for life (Lab’oratoire) www.waxtailor.com
PLX

[11 nov 2009] Edito 251

Le mûr de Berlin

9 novembre 1989 : le petit Nicolas usait ses doigts sur le béton armé d’un mur en train de tomber. Jeune idéaliste de l’utopie libérale rêvant d’un monde débarrassé des barrières au libre marché, il ne pensait pas encore que vingt ans plus tard, jour pour jour, sa mémoire lui jouerait des tours. Tout excité de pouvoir raconter son expérience historique, à mi-mandat de son jeu présidentiel, il en a oublié que ce jour d’automne, il ne pouvait vraiment se trouver là. Le storytelling a ses limites. Le jeune militant RPR n’est en fait venu qu’en touriste, plusieurs jours après la chute, récupérer son bout de mur pour le mettre dans sa chambre.
Aujourd’hui grand chef, il a pu mettre en pratique les idées de son temps. Deux ans et demi de pouvoir tendant dangereusement vers l’absolu ont posé les bases d’un profond changement. Fidèle à la thérapie de choc pensée dans les années 70 par une frange d’économistes nord-américains de l’école dite de Chicago, il applique méthodiquement la stratégie violente d’appauvrissement des budgets publics, déréglementation et privatisation appliquée en temps de crise.
L’hexagone a su résister tant bien que mal jusque-là aux sirènes de la contre-révolution de droite, soucieux de préserver l’équilibre social issu d’après-guerre. Le credo plus ou moins affiché de notre cher dirigeant est donc aujourd’hui de défaire ce programme du Conseil national de la Résistance. Il avait abouti alors à la nationalisation des ressources naturelles, des assurances et des banques, à la création de la Sécurité Sociale et à l’affirmation de la liberté et de l’indépendance de la presse.
Du bouclier fiscal à la suppression de milliers de poste de professeurs, du juge d’instruction et de la privatisation d’EDF/GDF et bientôt de La Poste, le gouvernement s’en donne à cœur joie. A la veille de nouvelles élections, la recherche d’identité franchouillarde ressurgit de nulle part, là où elle aurait dû rester. Dans un documentaire sorti en salles le 4 novembre, Walter, retour en résistance, le réalisateur Gilles Perret redonne de la voix à ces vieux messieurs, héros de leurs temps pour s’être engagés. L’un d’eux nous dit que « résister, c’est garder sa capacité d’indignation ». Si l’identité française doit compter ses valeurs, en voilà une, toute fraîche.

Victor Léo

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