Spécial (F)estival(s)
du 30 juin au 14 septembre
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Le premier album solo du leader de Deerhunter, formation indie-rock américaine de renom, était une merveille de somnambulisme, coincée entre le rêve et la réalité, les guitares évanescentes et les machines en mode veilleuse. Un disque en transit, qui annonçait le suivant et sans doute le dernier, puisque Bradford Cox est atteint d’une maladie génétique rare qui voit sa santé empirer de jour en jour, irrémédiablement. Logos est donc empreint du souffle de la vie par-dessus tout, prend une tournure pop, rayonne et vise les cieux, s’avérant au final tout aussi indispensable.
PLX
Ôtez votre chapeau, signez-vous et baissez le regard : The Black Heart Procession défile. De ce rock sombre, qui étire sa mélancolie comme un long cortège funèbre, émerge la voix de Pall Jenkins, qui mène ce défilé avec une foi inébranlable et une classe folle. Les premières mesures nous convertissent sans peine à la cause du groupe de San Diego, qui rivalise ici avec le meilleur du genre, à savoir The Bad Seeds et Woven Hand. En noir et blanc, l’enterrement se termine. Au ralenti, le cercueil disparaît. Larmes à l’œil. Sourires aux lèvres. La musique adoucit les morts.
nas/im
Après le sublime Dark undercoat sorti en 2008, le plus dur commençait pour la belle Californienne. Il fallait confirmer. C’est aujourd’hui chose faite avec ce nouvel album qui creuse toujours une veine minimale et intimiste. Si le folk est toujours meurtri et les démons toujours présents, il semble pourtant que le ciel s’éclaircit sous la plume d’Emily Jane White, qui gagne ici en légèreté sans perdre en profondeur. Si les guitares rugissent parfois, c’est juste pour nous rappeler les colères anciennes ; rien n’ébranle vraiment cette douce ballade champêtre.
nas/im
Attention ovni ! Sortie cet été dans l’anonymat le plus total, cette formidable compilation rétrospective (double) réunit les nombreux faits d’armes de deux Norvégiens totalement barrés, jouant à se faire caramboler les genres pour mieux faire fi des étiquettes (nu-disco, punk-funk, acid-house…). On y retrouve tout à la fois des remixes, de supposées versions « live » et des collaborations (Lindström, Nils Petter Molvaer, Mari Boine… soit le meilleur de la scène affiliée à l’excellent label Smalltown Supersound). Bref : un condensé de musique aussi jouissive que loufoque.
PLX
Après avoir flirté avec toutes les avant-gardes — du rock à l’électronique en passant par l’héritage chaâbi — Rachid Taha semble avoir trouvé la voie médiane qui lui permet de plaire autant aux jeunes branchés qu’au grand public des familles, sans jamais céder à la mode ni à la facilité. Malgré sa pochette façon Gypsy Kings, on reçoit ce Bonjour comme on a reçu le dernier album d’Amadou et Mariam : avec le sourire qu’inspirent l’évidence et le talent. Sans forcer, Rachid Taha touche ici à l’essentiel, l’universel. Une belle idée de cadeau à mettre sous le sapin.
nas/im
Ils sont quatre et viennent de Düsseldorf, mais non, ce ne sont pas les enfants de Kraftwerk. Issu de la vague post-rock du milieu des 90’s, elle-même résurgente du krautock, Kreidler se rapproche plutôt des parrains de Can, puisqu’il reprend les choses là où le groupe allemand les avait laissées, à la fin des 70’s, avec quelques autres dont Brian Eno et David Byrne. Soit une musique instrumentale basée sur la répétition, associant à merveille l’organique à l’électronique, une musique polyrythmique et ciselée, tour à tour polaire et tropicale. Toujours étonnamment moderne.
PLX
Likhan, cador phocéen du dubstep, me le dit souvent : le dubstep n’a pas de frontières. Hyperdub, son leader « overground » (grâce notamment au succès de Burial) n’y est pas pour rien. Blog musical anglais fondateur, puis label, Hyperdub a toujours préféré assaisonner la recette initiale du dubstep (du 2step, du dub, des basses) de quelques notes techno ou 8bit, bref, d’une originalité salvatrice. Ainsi, cette rétrospective permet de (re)vivre à l’infini la formation et l’évolution du genre, grâce à ses représentants les plus méritants, Zomby et Joker en tête.
JPDC
Le side-band de Geoff Barrow (Portishead) s’est soumis à un protocole quasi ascétique : composer, jouer et enregistrer un album de rock psychédélique sans overdubs (tous les instruments devaient jouer ensemble) en seulement douze jours. Le résultat soutient la comparaison avec le mythique premier album de Sonic Youth, où la spontanéité le dispute à la sécheresse - et pourtant tout est là… Dans un registre post-rock lugubre, souvent krautrock et parfois noise, ce diamant noir non taillé scintille au sein d’une production rock actuelle par trop balisée. Déjà culte.
JS
Il était temps que sorte un grand coffret de référence sur le magicien des débuts du cinéma, celui qui construisit les premières déclinaisons d’un langage encore balbutiant. A la découverte de ces films courts, éclairés et subtils, il semble bien que l’imagination du cinéaste fût sans limites, chargée de féerie, de poésie, voire d’idéalisme. Vingt-cinq années de recherches ont été nécessaires pour la réalisation de cette anthologie, en vue de découvrir les copies les mieux conservées de chaque œuvre, quitte à en restaurer certaines, du Voyage dans la lune à La conquête du pôle. Un superbe livret préfacé par Norman Mc Laren revient sur la vie et l’œuvre de Méliès, jusqu’au parcours parfois rocambolesque de ses films, au fil des décennies.
EV
Injustement décrié lors de sa sortie en salle, le premier opus du scénariste de Eternal Sunshine… mérite un nouveau visionnage. Avant-gardiste et complexe, ce Synecdoche New York se présente comme une œuvre hybride, mêlant différents niveaux de réalité jusqu’à la disparition totale des frontières, et interrogeant le pouvoir et les conséquences de l’acte de création. Au sein d’un monde refabriqué pour les besoins d’une pièce de théâtre, on assiste aux errances permanentes d’un metteur en scène momentanément défini comme un dieu. Un dieu prométhéen qui ne parviendra pas à empêcher la faillite de sa propre civilisation. Métaphore baroque, probablement en avance sur son temps, Synecdoche New York propose une réflexion lyrique à ne pas prendre à la légère.
LV
L.A. Story est une somme, une accumulation de données réelles ou fictives sur Los Angeles, ville de l’excès où tout va plus vite, où tout est plus grand, plus beau, plus noir, magnifique, sordide et misérable. Tentative ambitieuse mais jamais grandiloquente, servie par une narration puissante et passionnée, le « roman » de James Frey est un livre incarné dans lequel on sombre peu à peu, à l’instar des personnages, venus par le rêve et avalés par le nombre. A la fois touchants, misérables et insupportables, les cinq sur lesquels l’auteur s’attarde sont, chacun à leur manière, l’histoire de la ville. Entre fiction et réalité, rêves et cauchemars, stars et fantômes, l’enchaînement des chapitres crée un rythme haletant, le roman semble se démultiplier constamment, frayant avec les profondeurs puis tentant d’échapper à l’horreur qui guette. Immense.
JB
Polza Mancini est en garde à vue. Deux policiers l’interrogent afin de savoir comment et pourquoi il s’en est pris à la dénommée Carole Oudinot. Au lieu de leur raconter ce qu’ils attendent, Polza leur demande d’écouter son histoire depuis le début. Il parle de son enfance, de son obésité, du choc qu’a constitué le décès de son père, de sa volonté soudaine de partir sur les routes et de son désir de rejoindre l’île de Pâques. Manu Larcenet livre ici une œuvre ample — deux cents pages pour ce premier tome de la série qui en comportera cinq —, qui n’évite pas certains clichés, tout en en démontant d’autres. Nous entraînant sur des chemins qu’il connaît bien — quitter la ville au profit de la campagne, la forêt et sa vie fourmillante, une existence à la marge… —, il parvient progressivement à nous captiver par cette dérive lente et poétique, sombre mais pas complètement désespérée.
BH
Le « je » du gamer
Pour sa cinquième édition, la manifestation aixoise Gamerz propose une fois encore de passer la culture des jeux vidéo par le prisme de l’art contemporain, via citations et détournements divers. Mais qu’en est-il de l’art à proprement parler ? Où s’arrête le plaisir du détournement et où commence l’expérience esthétique elle-même ?
Pour qui est un tant soit peu familier de la culture des jeux vidéo, le plaisir du détournement constituera sans doute le principal attrait du festival proposé par l’association M2F. Amusés, on y visualisera des Machinimas (films montés à partir de jeux vidéo détournés). Médusés, on y trouvera la NES, première Nintendo, élevée au rang d’icône mystique d’une sorte de « fabuleux monde des jeux vidéo » représenté en 2D. A la fois hilares et étonnés, on y retrouvera les terroristes de Counter-Strike dans le lobby d’un hôtel, en train de s’occuper à diverses activités de loisir — musique, discussions philosophiques… Devant ces concepts pour le moins cocasses, le « gamer » de base se rendra vite compte de la gravité de son affliction. A commencer par le joueur de Playstation invétéré qui, remarquant la présence des fameux symboles de sa manette fétiche (rond, croix, carré, triangle) en surimpression d’une séquence filmique, les interprétera certainement comme la manifestation incontestable du fait qu’il s’agit forcément d’un jeu et non d’un film. Le détournement se pose comme une sorte de rite païen au cours duquel les joueurs s’amusent de leurs propres habitudes, de leur culture et de leur façon de voir le monde. Or, appréhendées uniquement sous cet angle, les œuvres présentées ici perdraient en intérêt. Sans compter que certaines ne sont pas du tout appréciables de la sorte. Que penser par exemple d’une machine où le fameux Pong est revisité de telle façon que le joueur devra entrer des codes binaires pour y jouer ? Après l’étonnement, vient la prise de conscience : puisque le code binaire est le langage de l’ordinateur, c’est comme si ce dernier me demandait d’essayer de comprendre sa « façon de penser ». Et quand la programmation sort carrément du cadre du jeu vidéo et de son détournement (motif dont on aurait pu se lasser à la longue), le festival nous offre d’autant plus d’expériences esthétiques. Evoquons notamment cet immense monstre formé de monceaux de bandes de cassettes audio exposé à la Scène Numérique (Seconde Nature), monstre dont on pourra « écouter » les cheveux à l’aide d’un curseur manuel relié à des hauts parleurs. Ainsi, assumant parfois une certaine distance vis-à-vis d’une culture vidéo-ludique somme toute assez balisée, les organisateurs ont sélectionné quelques créations « hors jeux » aux ressorts tout aussi passionnants. Car nous faire vivre des expériences esthétiques stimulantes — en nous permettant de jouer avec nos émotions — est finalement ce que les Gamerz ont de meilleur à nous proposer.
Texte : Jonathan Suissa
Photo : Colin Ponthot, Monster happy tapes
Gamerz 05 : du 26/11 au 4/12 à Aix-en-Provence (voir programmation détaillée ci-contre).
Rens. 06 23 80 71 27 / www.festival-gamerz.com
L’intimité surexposée
Ma première photographie l’intime dans des lieux publics, ma deuxième est une Tigresse aux textes décalés, mon tout dépasse les limites. Pour le premier volet de sa thématique « Borderline à géographie variable », la galerie Vol de nuit invite Aurore Valade et Laetitia Bianchi.

Des amoureux qui s’étreignent au grand jour, une petite fille perchée dans un arbre, une scène familiale devant un supermarché… Plein Air est une série de portraits urbains, réalisés en 2008 par Aurore Valade dans le cadre d’une résidence d’artiste à Beauvais. Seule dans une ville inconnue, la photographe s’en remet à des habitants qu’elle contacte par petites annonces. Elle leur demande de (re)jouer une scène de leur vie intime dans un lieu public. La série se construit au fur et à mesure des rencontres, les scénarios s’élaborent en fonction du désir et du fantasme de chacun. Les corps se dévoilent dans des mises en scène, burlesques et fantasmagoriques, élaborées par la photographe. En toile de fond, la ville. Les gestes de l’intime se déplacent dans l’espace public.
Commencé en 2004, le travail photographique d’Aurore Valade questionne les limites de la sphère privée. Sa série Intérieurs avec Figures représentait des personnes interprétant leur propre rôle dans leur intérieur. Cette fois, l’intimité déborde dans la ville et se donne à voir dans des lieux exposés aux regards. La photographe évoque le principe de l’Extime et questionne la surexposition de l’intimité. Jusqu’où sommes-nous prêts à nous montrer ?
Entre documentaire et fiction, humour et ironie, l’univers photographique de l’artiste s’inspire consciemment du travail de Martin Parr. Elle s’amuse à déjouer les codes de la photographie réaliste (profondeur de champ maximale, frontalité et objectivité) jusqu’à l’extrapolation du réel. Une forme d’hyperréalisme où grands formats, couleurs flashy et mises en scènes très travaillées s’approchent d’une composition picturale baroque.
Pour l’accompagner dans ces débordements intimes, la rédactrice en chef de la revue Le Tigre, Lætitia Bianchi, a composé une série de textes décalés. Le style encyclopédique et scientifique confère aux images un nouveau statut, celui de document pour l’étude. Drôle et coloré. A voir et à lire.
Anne-Sophie Popon
Aurore Valade & Lætitia Bianchi - Plein Air : jusqu’au 18/12 à la galerie Vol de Nuits (6 rue Sainte Marie, 5e). Rens. www.voldenuits.com
L’imagination au pouvoir
Tout au long du mois de décembre, Fotokino investit quatorze lieux entre Marseille et Aix-en-Provence pour livrer la sixième cuvée de son événement-phare annuel, Laterna Magica, source intarissable de création d’images.
Depuis les débuts du cinéma, depuis Méliès, Keaton ou les Lumière, depuis que l’image animée s’est transformée en rêve, que la lanterne magique a ouvert la boîte de Pandore qui révolutionnerait l’histoire de l’Art, on sait que le cinéma, dans sa forme originale — une animation de foire adressée à tous —, offre autant de miroirs reflétant jusqu’aux aspects les plus sombres de l’âme humaine. Si, à l’instar du conte écrit, le cinéma d’animation n’atteint « son public » — celui qu’on dit « jeune » — que par sa construction formelle (et encore !), il offre souvent des œuvres empreintes d’obscurité, de perversion, d’observation lucide face à la nature humaine, voire de critique politique. L’œuvre de Ladislas Starewitch, à nouveau programmée lors de cette nouvelle édition, en est un savoureux exemple. En écho à La Fontaine, les fables du cinéaste d’origine russe développent, avec une maestria technique renversante, une observation politique en étroite relation avec les évènements vécus au début du XXe siècle. Son adaptation du Roman de Renard fourmille autant de trouvailles techniques que de réflexions sociales au sein de ce royaume des animaux où traîtrise, lâcheté et mensonges font partie du jeu. Nous le savons ainsi depuis la nuit des temps : dans le conte pour enfants et dans son extension historique, le film d’animation ou de jeunesse, l’innocence est un vernis, parfois à peine apparent, qui couvre de plus profonds, et parfois plus sombres, desseins. C’est en partant de ce postulat que Fotokino propose l’une des manifestations les plus passionnantes de la saison, cette sixième édition de Laterna Magica. L’imagination s’y construit au fil des films et l’espace ainsi ouvert offre un champ que le cinéma traditionnel de fiction, dans son imposante fabrique de réalité, peine aujourd’hui à nous proposer. Au cœur de la programmation cinématographique, quelques moments forts, avec bien évidemment cet hommage incontournable au cinéaste marseillais Paul Carpita, récemment disparu, et dont les premiers courts promènent la caméra dans les quartiers de la ville, à hauteur d’enfant. Ses fidèles amis, Jean-Pierre Daniel et Claude Martino, viendront présenter la séance qui lui sera dédiée. Ne manquons pas d’autre part l’avant-première du dernier opus de Jiri Barta, dont l’extraordinaire Krisar, l’adaptation du Joueur de flûte d’Hamelin, est encore dans toutes les mémoires. L’ensemble de la programmation offre un tour d’horizon international de la création, balayant les époques. On y retrouve la virtuosité des studios de Shanghai, la richesse du cinéma d’animation d’Europe de l’Est, l’intelligence de l’école française ou l’art débridé et urbain — voire idéologique, car c’est dans le film d’animation que s’expriment les propagandes les plus radicales — du cinéma américain. Concernant ce dernier, et pour rester dans la thématique sélectionnée cette année du film bricolé, de la matière récupérée, de l’imagination transformant l’objet parfois usé en outil de rêves, l’équipe de Fotokino nous invite à (re)découvrir trois grands classiques des débuts du cinéma nord-américain, en compagnie de Charley Bowers, bricoleur de génie, et Buster Keaton, cinéaste funambule. Enfin, pour mieux revenir aux origines de cet art de l’ellipse, la Baleine Qui Dit Vagues propose une séance spéciale de ciné-contes, animée par Laurent Daycard, plongée délicieuse à la source du cinéma, portée par les œuvres de Méliès ou Gaston Velle. Parallèlement aux projections, Fotokino construit sa manifestation sur deux axes majeurs : les expositions et les ateliers. Parmi les nombreux invités, citons Isidro Ferrer, illustrateur et graphiste inspiré, qui ouvrira son espace de création à l’occasion d’un workshop, Pierre, Papier, Ciseaux, entre les murs de la Galerie Montgrand. Suivent, comme à chaque édition, une multitude d’ateliers de création qui permettront de développer l’imaginaire de toutes et tous, des plus jeunes aux plus âgés. Une autre façon d’utiliser l’objet, de redéfinir l’espace, de recréer le Monde.
Emmanuel Vigne
Laterna Magica : du 2 au 24/12 dans divers lieux de la ville (voir programmation détaillée dans les différents agendas). Rens. 09 50 38 41 68 / www.fotokino.org
Hellénique ton père !
Panos H. Koutras s’est rapidement fait un nom dans l’internationale underground en signant en 1999 un film au nom des plus improbables, jugez vous-même : L’attaque de la moussaka géante. Après ce nanar gay insolite, il revient avec Strella, long-métrage plus conventionnel, mais au propos tout aussi audacieux. Un repris de justice, à la recherche de son fils, craque pour un transsexuel qui se prostitue en attendant son opération. Le décor est posé, Almodovar n’a qu’à bien se tenir ! Si la passion des amants est fort bien rendue, sans voyeurisme aucun et avec beaucoup de justesse, le jeune réalisateur grec ne peut s’empêcher de sombrer dans les travers faussement auteuristes. La caméra bouge sans cesse, l’image tremble, les raccords sont souvent déroutants. Malgré cela, la première partie du film est plaisante, fluide et bien rythmée. La suite s’avère malheureusement bien différente. En s’attardant sur les démons intérieurs de ses personnages dans lesquels il puisera l’épilogue de son récit, Koutras alourdit son propos et rallonge inutilement son œuvre. L’enfance, le sexe, l’inceste, la mort… Il était inutile de convoquer l’armada psychanalytique pour convaincre les spectateurs et faire l’éloge de la famille recomposée. Dommage. On gardera tout de même de cette histoire interlope quelques images magnifiques, notamment de l’actrice principale, Mina Orfanou, dont la présence et l’étrange beauté s’offrent comme une version queer de la culture grecque antique.
nas/im
Miroir, mon beau miroir…
L’Imaginarium du Docteur Parnassus traduit bien l’évolution du travail de Terry Gilliam, qui distille au fil de ses œuvres fantasmagoriques une critique sous-jacente de notre société, parfois à la dérive. Voici donc l’immortel Docteur Parnassus qui trimballe sa troupe de théâtre ambulante dans les rues londoniennes au charme victorien toujours actuel. Le malheur guette pourtant cette compagnie puisque le bon Docteur ne peut s’empêcher de parier avec le diable au fil des siècles et que sa propre fille en devient l’enjeu principal. Le film est d’abord une commémoration d’œuvres précédentes, des costumes évoquant Les Frères Grimm ou Le Baron de Münchausen au travail sur le rêve déjà exploré dans L’armée des douze singes ou Las Vegas Parano. C’est ensuite un casting génial, entre la réhabilitation d’un acteur sous-exploité (Christopher Plummer) et l’utilisation à contre-courant d’un chanteur (Tom Waits) et d’une mannequin (Lily Cole). Le spectacle proposé par le Docteur Parnassus est bien inoubliable. Il permet d’entrer dans son imagination, au sens propre, en traversant simplement un miroir. Quoi de mieux alors que des effets spéciaux foisonnants, à grands renforts d’images de synthèse et de mouvements vertigineux de caméra, pour coller au champ illimité de l’inconscient mais aussi à notre impuissance à le contrôler ? Terry Gilliam en profite pour se jouer de l’image « glamour » de certains acteurs anglo-saxons aujourd’hui (Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell) en les faisant représenter l’idéal de rêves féminins. Au-delà, les rêves ne pouvant être reprochés à personne, toute critique sévère de notre société actuelle y est autorisée. Les soirées fastueuses de certaines fondations caritatives, bien éloignées de la noblesse de leur mission, sont allègrement dénoncées, tout comme l’exploitation financière malhonnête dont elles peuvent faire preuve. Alors certes, le spectateur est parfois un peu oublié sur la route du fait d’une narration inachevée, mais il sortira avec une envie furieuse de rencontrer le marchand de sable.
Guillaume Arias
Inouïs divers
Cette septième édition du festival Nuit d’Hiver, qui coïncide avec les trente ans du GRIM, sera la « nuit » la plus longue de sa création. L’occasion de parler un peu de Jean-Marc Montera, résistant à plus d’un titre.
Jean-Marc Montera, le directeur artistique et co-fondateur du GRIM, est un homme qui a de la suite dans les idées. En témoigne son parcours au GRIM depuis trente ans, et son choix de thématiser l’édition de cette année avec un titre - « la musique le mot la voix » - lu dans la Quinzaine Littéraire d’août 1978. Ce numéro ouvrait sa rédaction à des musiciens, et les notions d’ouverture, de rencontres, de passerelles sont parties prenantes de sa démarche. Il les qualifie même de vitales, lui qui dit « croire que si la musique improvisée ne se fait qu’entre musiciens de musiques improvisées, elle va disparaître. » En cette façon de cultiver les rencontres entre pratiques artistiques, on peut aussi voir une forme de fidélité à cette collaboration, première dans son parcours, qui le vit s’exprimer musicalement dans le cadre d’une création théâtrale. Et la fidélité est une forme de « suite dans les idées ». Pour avoir de la suite dans les idées, deux choses sont nécessaires : la première, c’est d’avoir des idées, et la deuxième, c’est que ces idées ne soient pas arrêtées, de sorte que chaque instant leur amène une suite. Et cela se retrouve complètement dans sa façon de gérer la programmation du GRIM, dont les grandes lignes sont jetées d’une année sur l’autre et dans une direction préméditée, mais dans laquelle subsiste des ouvertures pour des opportunités que l’on ne pourrait provoquer faute de moyens, mais que l’on peut saisir grâce à cette méthode. C’est un peu le principe même de la forme musicale choisie que de se positionner dans le présent, dans l’instant, seul lieu véritable de pouvoir sur soi et d’action, réceptacle des émotions, révélateur du champ du possible. Avec cela enclin à parler des autres et discret, mais sans fausse modestie, quand on veut parler de lui, Jean-Marc Montera met sur pied des plateaux en spécialiste et en connaisseur, ce que confirme la programmation de cette nouvelle édition..
Frédéric Marty
Nuit d’Hiver #7, du 4 au 21 décembre à Montévidéo et dans divers lieux à Marseille. Rens. 04 91 04 69 59
www.grim-marseille.com
Marseille en fanfares
A l’occasion d’un concert de sortie du nouvel album de Samenakoa, petit tour d’horizon des principales fanfares localisées à Marseille…
Pour combattre la morosité économique ambiante, rien de mieux qu’une musique festive s’appropriant la rue, pour le plus grand bonheur d’auditeurs au pouvoir d’achat si grignoté. Attention, roulement de tambours… Place aux fanfares. Historiquement militaires puis corporatistes, celles-ci ont résonné d’une variété grandissante d’instruments (cuivres, bois et percussions essentiellement) et de répertoires musicaux (du funk aux sons balkaniques en passant par le jazz). Marseille la cosmopolite, avec ses rues tentaculaires et ses quartiers centraux si pittoresques, est bien propice à cette forme de déambulation musicale. Son foisonnement dans notre cité phocéenne méritait donc une investigation plus approfondie… Quatre fanfares ont été interviewées pour leur actualité et leurs particularités. Toutes partagent une bonne humeur et la revendication d’une identité, se manifestant souvent dès leur nom : un quartier (le Panier) pour Accoules Sax, une région (la Moldavie roumaine) pour Vagabontu, ou un simple jeu de mots (ça mène à quoi ?) pour Samenakoa. Wonderbrass affiche, quant à elle, une forme de militantisme solidaire en jouant souvent pour des causes sociales qui lui tiennent à cœur. Au-delà de ça, trois idées phares les rassemblent : esprit festif, contact avec le public dans la rue, et importance de la qualité musicale. Véritable aventure humaine, la fanfare représente une « deuxième vie » (Ghitsa de Vagabontu) qui « distribue du bien-être aux gens » (Jérémie de Wonderbrass). En « amenant ainsi la rue sur scène pour mieux surprendre le public » (Philippe de Samenakoa), la sauce prend et « le public ramène ensuite le tout à la maison » (Alain d’Accoules Sax). Mais ces fanfares se démarquent entre elles sur plusieurs points. Musicalement par exemple : certains instruments et styles sont largement prédominants chez certains (saxophones pour un jazz « glamour » chez Accoules Sax, cuivres chez la « brise-grisaille » folklorique de Vagabontu) contrairement à d’autres, ouverts à tous les styles (Wonderbrass) ou à toute modernisation de l’image même de fanfare (intervention de la voix et de samples électroniques chez Samenakoa). Au final, le succès de ces formations est au rendez-vous avec une actualité fournie : sorties de la bande originale du jeu vidéo Lapins Crétins pour Vagabontu, de l’album The March pour Samenakoa, d’un disque commémoratif, bientôt, pour Accoules Sax, et de concerts début décembre pour Samenakoa et Wonderbrass. Tous voient aussi en Marseille Provence 2013 une occasion de revaloriser cette activité avec, pourquoi pas, un « lâcher de fanfares sur la Canebière » (Ghitsa)…
Guillaume Arias
Samenakoa, le 4 au Planet Mundo K’fé, 21h
Mina May > le 25 au Lounge
La scène pop-rock toulonnaise recèle manifestement bien des trésors : après Hifiklub et, plus récemment, Get Back Guinozzi, voici encore un excellent groupe qui, malgré ses dix ans d’activité, n’a pas encore rencontré le succès qui lui est dû. Son nouvel Ep, qui sort sur un petit label parisien après avoir été concocté à Montréal, terre promise de la sphère « indie », devrait remettre les pendules à l’heure : Mina May est conquérant, mélodique et totalement crossover.
Skylarking Ep (Silverstation) www.myspace.com/minamaymusic
PLX
Chinese Man > le 25 au Planet Mundo K’Fé
On aurait tôt fait de comparer les Chinese Man aux Troublemakers : un trio marseillais qui revisite les musiques noires par le prisme du home-studio, et s’est vu récupéré par la pub. Le problème, c’est que c’est nettement moins bon (la production) et que ça a déjà été entendu cent fois sur Ninja Tune ou chez Thievery Corporation. Alors que sortent de nouvelles Groove Sessions (comme c’est original !), Chinese Man demeure un projet sympa… mais avec dix ans de retard.
The Groove Sessions vol.2 (Chinese Man Rec.) www.myspace.com/chinesemanrecords
PLX
Marva Whitney & Osaka Monaurail > le 26 au Cabaret Aléatoire
Lorsque l’on décline le funk au féminin, l’unanimité se fait autour de la Sainte trinité Vicky Anderson/Lyn Collins/Marva Whitney. Cette dernière, un temps choriste et égérie de James Brown, vénérée par la génération hip-hop qui lui a piqué quelques samples furieux, s’entoure aujourd’hui des Japonais de Osaka Monaurail, l’un des meilleurs groupes de funk façon JB’s. Oubliez les erzats blondes de la nouvelle école, la maîtresse est dans la place. Direction le Cabaret !
www.myspace.com/marvawhitney
nas/im
Pigeon Funk > le 27 à l’Embobineuse
Attention musique… risquée, comme l’indique le nom du label qui héberge ce duo basé à San Francisco. Joshua Kit Clayton et Sutekh sont deux geeks : le premier est programmeur de logiciels et rejoint le second sur la capacité à détourner les codes de la musique électronique, de manière ludique et totalement décomplexée. C’est donc un mélange de micro-house et d’éléments épars, samples et effets, avec un groove taillé à même l’os et beaucoup de fun. Pigeon rules !
The largest bird in the history of the planet… ever ! (Musique Risquée) www.pigeonfunk.com
PLX
Coming Soon > le 28 au Poste à Galène
L’année dernière, les Coming Soon étaient venus défendre sur scène leur magnifique premier album avec une classe et une maturité rares pour leur âge, nous offrant par la même occasion l’un des meilleurs concerts de 2008. Avec leur nouvel album, toujours aussi inspiré mais plus électrique, il faut s’attendre à un show plus musclé, plus rock. Dès leurs débuts, on voyait en eux l’avenir de la musique à guitares en France. On ne s’est pas trompé. Et l’histoire continue.
Ghost train tragedy (Kitchen Music) www.comingsoon.net
nas/im
Istanbul Sessions & Erik Truffaz > le 28 au Dock des Suds
Ilhan Ersahin, saxophoniste et fondateur du quartette Istanbul Sessions, symbolise à lui seul le cosmopolitisme de la capitale turque. Né en Suisse, il vit à New York et joue un peu partout sur le globe. Il invite à Marseille, pour cette date qui clôture les rencontres « Sous le signe d’Averroès », le trompettiste suisse Erik Truffaz pour une performance qui, si elle est essentiellement improvisée, risque fort de tourner autour du jazz le plus funky et dansant.
www.myspace.com/istanbulsessions
nas/im
Solillaquists of Sound > le 3 au Poste à Galène
Dans l’effrayante stérilité de la scène hip-hop actuelle, ce quatuor mixte d’Orlando apporte une fraîcheur salvatrice. Aussi à l’aise dans le rap classique que dans les productions proto-électroniques, les Solillaquists of Sound risquent de réveiller quelques amateurs à casquette qui étaient sur le point de s’endormir, faute de bonne musique et non par excès de shit. Eclectique, festif sans être niais et dansant, nous attendions ce hip-hop-là depuis longtemps.
No more heroes (-Anti/Pias) www.solilla.com
nas/im
Avishai Cohen > le 3 à l’Espace Malraux (Six Fours les Plages)
Découvrir la face cachée de la contrebasse, mélanger saveurs jazzy et mélodies orientales, puiser dans le répertoire classique et les rythmes latinos, y associer les chœurs Karen Malka, s’entourer d’un solide trio piano/oud/percussion… Une excellente recette que le compositeur Avishai Cohen distille dans son nouvel album et sur scène. Les amateurs de jazz y trouveront un musicien novateur, quand les novices découvriront que le genre n’est pas réservé aux initiés.
Aurora (Blue Note/EMI) www.avishaicohen.fr
YB
David Walters > le 4 au Nomad’Café
On devait faire une interview, mais la manageuse de David Walters est totalement passée à côté de son sujet : tant pis. David, on l’avait de toute façon bien poussé à l’heure de son premier disque, où il incarnait un modèle d’ouverture si chère à Marseille. Le problème, c’est que sur son nouvel album, le garçon vise méchamment le public de Yannick Noah, et qu’on aurait aimé avoir une explication. Reste qu’il est un garçon charmant, et un excellent performer sur scène.
Home (Ya Basta !) www.davidwalters.fr
PLX
Fanga > le 5 au Planet Mundo K’Fé
Fanga vient de sortir son nouvel album et reste le meilleur représentant français de l’afro-beat, propice à la transe et à la revendication. Mais si l’on savait déjà que Fanga se passait très bien de la traditionnelle section cuivres, on découvre que ses schémas métronomiques s’assortissent d’un flow élastique très éloigné du chant vigoureux de sa majesté Fela, ainsi que de tonalités basses lentes et syncopées. Fanga injecte du hip-hop dans l’ADN de l’afro-beat.
Sira Ba (Underdog) www.afrofanga.com
JS
Rendez-vous avec l’Histoire
Angela Konrad revient sur la scène de la Criée avec Macbeth d’Heiner Müller. Ou le drame d’un puissant seigneur de guerre qui, confronté à sa finitude, voudrait que son temps coïncide avec l’éternité.
On le sait : le théâtre interpelle le monde et dialogue avec l’Histoire, révélant par l’artifice une parcelle de notre obscurité. Ainsi, en reprenant le texte de Shakespeare, Heiner Müller1 s’autorise certaines libertés et saisit le prétexte de la traduction pour dénoncer une nouvelle forme de tyrannie. En 1970, elle se nomme Honecker. Quel serait son visage aujourd’hui ? C’est à cette question que le spectacle d’Angela Konrad — coproduit par les Bernardines et la Criée — nous invite à répondre. Innovante dans sa volonté de jouer sur une approche interdisciplinaire du drame (vidéo, danse, improvisation de batterie…), sa mise en scène cherche à réactualiser la vision de Müller. Comment, en l’absence de descendant, Sir et Lady Macbeth en viennent-ils à commettre un régicide ? Comment l’usurpation se dresse-t-elle insidieusement comme une nécessité ? Autant le dire, l’origine du tragique est intime : sans enfant, pas d’avenir ! Alors, on se surprend à convoiter la couronne. « Et voilà (…) le ressort bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. » La folie meurtrière engendrée par la conscience de sa propre mort et l’impérieux désir d’une prise de pouvoir engendrent une lente agonie, dévoilée côté cour et côté jardin. A n’en pas douter, c’est le rapport au pouvoir du couple qui fascine : « responsable et coupable » !
Sous le regard de la compagnie In Pulverem Reverteris, le texte de Müller trouve un nouveau souffle : viscères, psyché, désirs… Voici la version contemporaine d’une conscience politique entachée dont l’enjeu est de (ré)concilier poétique shakespearienne et violence des temps modernes. Nul besoin d’invoquer les fantômes, le mal est intérieur et le constat demeure énoncé par Macbeth en personne : « Ma mort ne rendra pas votre monde meilleur. »
Anne Faurie-Herbert
Macbeth : du 2 au 6/12 à la Criée (30 quai Rive Neuve, 7e).
Rens. 04 91 54 70 54 / www.theatre-lacriee.com
Les corps impatients
A mi-parcours de la programmation de Dansem, la diversité des propositions engage un dialogue entre les différents points de vue et des questions sur le devenir de la danse. En point d’orgue, Basso Ostinato de Caterina Sagna a répondu à la longue attente d’un public sous le charme.
Dansem n’a pas son pareil pour nous dérouter dans notre image de la danse et ce que l’on en attend. Avec le programme « Questions de danse », les jeunes chorégraphes de plusieurs pays mettent à nu l’expression de leur désir. A commencer par la Suissesse Jessica Huber, qui nous parle de la neutralité de son pays en utilisant l’ironie des dialogues et des postures. On comprend très vite que ne pas prendre parti est une manière de tenir secrètes nos contradictions. Les danseurs s’engagent dans un jeu de réparties où la question de la responsabilité interpelle le public et emmène la danse sur le front du théâtre. Avec Jack in the box, Hélène Iratchet retourne à l’origine du geste et travaille sur la délicatesse du touché et de l’infiniment petit, de ce qui est presque imperceptible. Dans le silence, l’attention du public se rapproche indéfiniment de la scène et crée un entre-deux où l’espace du vide devient la première des qualités. Chez Meryem Jazouli, c’est le deuil qui accapare les pensées de l’artiste. Le corps remonte le temps des souvenirs et devient habité par une force et une puissance qui dépassent l’entendement. En échappant au commun des mortels, la danse retourne à l’état de rituel et nous interroge sérieusement sur la place de la religion et des croyances dans le monde d’aujourd’hui.
Venons-en au moment très attendu de cette programmation : la présence de Caterina Sagna avec une création de 2006, Basso Ostinato. Deux hommes se racontent des anecdotes en buvant jusqu’à plus soif. Lentement, l’ordre du discours devient chaotique, croisant le présent et le passé, poussant le corps vers des rictus et des attitudes de démesure. Le synopsis part à la rencontre de combinaisons aléatoires ; le schéma de déperdition convoque le deuil en traçant des diagonales noires, à la manière d’un tableau de François Morelet. Plus le corps s’enfonce, plus il se pare de ses plus beaux vêtements, de ses plus beaux atouts. Le geste emboîte le pas de son voisin, la marche avant et la marche arrière ne font plus qu’une, la déconstruction nous emmène dans notre propre intimité, comme si nous avions rêvé ce qui se déroule sous nos yeux. Les corps nous appartiennent, décadents et touchants parce que si proches de nous. La puissance de Basso Otinato réside dans cet abandon de la rigidité, dans le délire des attouchements, la présence de l’étranger (le troisième homme). Rien ne manque, parce que les combinaisons se répètent dans un léger décalage jusqu’à ce que le souffle et l’histoire n’aient plus la force de retrouver le langage. De l’art conceptuel au langage du cinéma, de la dodécaphonie au lyrisme de la folie, Basso Ostinato est une œuvre totale et singulière.
Texte : Karim Grandi-Baupain
Photo : Jublin
Le programme « Questions de danse » était présenté aux Bernardines du 27/10 au 7/11.
Basso Ostinato était présenté aux Bernardines les 18 & 19/11.
Dansem se poursuit jusqu’au 11/12 dans divers lieux de la ville.
Rens. 04 91 55 68 06 / www.dansem.org
Gogo, Nono et Zozo sont dans un chapiteau
Niché dans son joli coin de verdure, le Théâtre Nono a présenté sa dernière création, Un baiser GoGo, petit cabaret mené par de jeunes circassiens en formation.
Chez les Nono, on aime la collaboration et les apprentis. En juin dernier, Entremets Entremots invitait à sa table l’école hôtelière Paul Bocuse. Cette fois, c’est encore une table et des chaises qui lancent les hostilités, avec comme hôtes les élèves de l’Académie Fratellini. Entraînés par une excellente bande-son, les jeunes zozos détournent le mobilier, jouent et dansent avec lui, l’escaladent, l’empilent ; il devient mur de grimpe, piste de danse, pyramide, terrain de jeu, théâtre de marionnettes… Les numéros — acrobatie, équilibre, danse, jonglerie, drap, trapèze, mât, slam… — s’enchaînent à un rythme frénétique, tandis que les convives attablés sirotent un verre de vin. Le menu nous signale que « Chez les Nono, on ne sait jamais trop où l’on va débarquer, ni quelle rencontre on va faire, ni comment se termine l’histoire, et quelle histoire au fait ? » Un Baiser, GoGo explore les possibles du cirque, un peu trop à gogo, comme un extrait de spectacle où les numéros se suivent sans laisser l’instant s’étirer et la poésie s’installer. Principe du cabaret et effet voulu, comme une série de pulsions et de stabilisations brèves, flux et reflux du mouvement ? Ou ébauche et préambule à une métamorphose du cabaret en opéra circassien prévue pour 2013, où les numéros sauront prendre le temps de respirer ? Pour patienter d’ici là et s’extraire des traditionnelles et déprimantes réjouissances de la nativité, le Styx Théâtre propose ses Contes érotiques de Noël. Promis, pas de caviar de santons, ni de feuilleté aux chants liturgiques ou de bûche aux anges de nos campagnes. Non, juste des récits drôles ou troublants, féroces ou tendres. Et en plus, c’est interdit aux enfants !
Texte : Yves Bouyx
Photo : Cordula Treml

Un baiser, GoGo était présenté du 12 au 14/11.
Les contes érotiques de Noël : du 10 au 18/12 au Théâtre Nono (35 traverse de Carthage, 8e). Rens. 04.91.75.64.59 / www.theatre-nono.com
A l’échelle des nations humaines
Fortes des soutiens énergiques qui les ont entourées, les Rencontres à l’Echelle ont été heureuses. Dans la nuée de propositions qui ponctuaient la quinzaine écoulée, trois, certes inégales, ont retenu notre attention.
Performance collective orchestrée par le doux dingue Nicolas Gerber, Un lare dans un laboratoire est sans aucun doute la proposition qui aura le plus nourri notre curiosité. Utilisant aussi bien la spatialisation sonore que des ressorts plus dramatiques, « l’œuvre-acte » fait osciller l’auditoire entre observation directe et contemplation absorbée, comme en témoignent les postures adoptées par les spectateurs, pour le moins (d)étendus. Témoins imaginaires ou non d’une expérience plus ou moins aboutie de rencontre avec la musique algérienne, les sons, les mots et les voix nous emmènent de l’autre côté de la rive, dans un ailleurs presque familier mais résolument inconnu.
Le même soir, le projet chorégraphique de Balkis Moutashar, Lautreétranger, ne s’est hélas pas révélé à la hauteur de son concept : montrer la rencontre de l’étranger, de l’Autre, dans le jeu. Malgré la relative qualité d’interprétation des jeunes artistes, ce jeu de composition instantanée masque l’aspect ludique au fondement du projet et nous plonge même dans un ennui cotonneux. Close sur elle-même, la dynamique ébauchée se divise en couples d’interprètes qui se font et se défont, sans que l’on ressente une émotion. Le pari était certes risqué ; reste que, dans l’art, le concept ne fait pas tout et que c’est bien la forme, articulée au sens, qui aurait dû nous toucher.
Plus expérimentés, les artistes du projet De mon hublot utérin, je te salue humanité et te dis bla bla bla se rencontrent, ou plutôt se côtoient comme des spectres errant en haute mer. Sur ce texte écrit par Mustapha Benfodil, tout en métaphores filées intelligemment teintées de cynisme, un collectif marseillo-algérois s’est improvisé. Remarquable feu follet, Thierry Niang, ici illustrateur dansant, se lance dans des improvisations qui font sens, tandis qu’une mère (la touchante Jacqueline Pignon) parle à son fils disparu, ressuscité par l’interprétation du comédien algérien Samir El Hakim, véritable virtuose de l’amertume. S’il n’en était qu’à ses premières heures, le projet promet un heureux avènement que nous espérons avoir l’occasion d’applaudir l’an prochain. Une clôture décidément bien fertile pour ces Rencontres à l’Echelle qui montent, qui montent…
Joanna Selvidès
Les Rencontres à l’Echelle étaient présentées du 5 au 22/11 aux Bancs Publics et dans d’autres lieux de la ville, et se poursuivent jusqu’au 6/12 avec l’exposition de Pierre Bourdieu au Mucem
Averroès fait florès
Mettant le tragique et ses figures au centre de leurs débats, les seizièmes Rencontres d’Averroès se poursuivent avec le même credo : servir l’échange et la pensée.
Conçues et créées par Thierry Fabre, organisées et produites par l’Espace Culture, les Rencontres se développent autour de quatre axes, dont les vocations se complètent pour « approfondir et étendre », selon les mots de leur concepteur.
Approfondir, car des sommités de diverses disciplines se rassemblent autour des questionnements définis pour échanger et débattre : ce sont les tables rondes, premier axe, à la fois cœur et point d’orgue de l’événement. Elles s’avèrent en effet la raison d’être, non seulement des Rencontres, mais aussi du ralliement de toutes les manifestations qui, tout au long du mois de novembre, auront labouré et ensemencé, parfois de façon plus accessible, les champs d’exploration et de réflexion qu’aborderont les penseurs. Leurs échanges, qui attirent depuis la création de l’évènement un public toujours plus nombreux, feront l’objet d’une diffusion radiophonique sur le Web, et, comme chaque année, d’une édition de librairie.
Labellisé « Sous le signe d’Averroès », le deuxième axe présente une palette d’expressions (cinéma, théâtre, expos…) où la part belle est faite à l’image en tant que réflexion ; réflexion en appelant une autre, puisqu’un débat fait suite à chaque projection.
Le troisième volet propose un dispositif intitulé Averroès Junior à destination du jeune public, de l’école primaire au lycée, qui se décline en projections, ateliers, représentations et rencontres courant jusqu’au printemps 2010.
Dernier axe et non des moindres, tant il valide la devise « Penser la Méditerranée des deux rives » : la création, à Rabat, des Rencontres Ibn Rushd — nom arabe d’Averroès, qui mourut à Marrakech en 1198 et fut un passeur de culture d’importance sur le pourtour occidental de la Mare Nostrum. Une édition marocaine qui a gardé les principes de son aînée phocéenne, notamment celui de choisir des thèmes en prise directe avec l’actualité. N’échappe pas à cette règle le sujet de ce seizième cru, qui considérera le tragique depuis son origine antique jusqu’à son expression « de l’absurde », mais posera aussi le terrorisme comme l’une de ses formes modernes.
Heureuse coïncidence, la première manifestation « Sous le signe » a eu lieu le dernier jour de l’exposition Dessine moi la Paix en Méditerranée, dont la visée est identique : aller au-delà des apparences et des différences, balayer les idées reçues et les a priori, mais aussi et surtout revendiquer une pensée libre et rationnelle que symbolise Averroès, injustement mis au ban de la pensée européenne et déclaré « politiquement incorrect » par les autorités religieuses au XIIIe siècle.
Lenny Bruce, inspirateur américain des Desproges et autres Bedos, disait « Nègre ! Nègre ! Nègre… Je dirai ce mot jusqu’à ce que plus un seul enfant noir ne pleure en l’entendant. » Parler, échanger, agir pour étendre la connaissance, de l’autre mais aussi en tant que telle, la servir en présentant des œuvres, en provoquant des rencontres, des débats passionnants et/ou passionnés, tel est l’objectif, si clairement défini et atteint que Bernard Latarjet a évoqué pour 2013 la possibilité de « super Rencontres d’Averroès » courant sur toute l’année. Belle perspective pour une vingtième !
Frédéric Marty
Rencontres d’Averroès, « La Méditerranée, figures du tragique » : jusqu’au 6/12 à Marseille. Tables rondes les 27 & 28/11 à l’Auditorium du Parc Chanot (8e). Rens. 04 96 11 04 61 / www.rencontresaverroes.net
L’interview
Michel Guérin
Michel Guérin, philosophe, enseignant de l’Université de Provence et membre de l’Institut Universitaire de France, nous éclaire sur le thème des Rencontres : « La Méditerranée, figures du tragique ».
Quelle distinction faire entre tragédie et drame ?
Si l’on s’en réfère aux origines, la tragédie, liée aux grandes dionysies d’Athènes, est emblématique selon Nietzsche du passage d’une période archaïque (celle de l’épopée d’Homère) à la naissance de la pensée laïque (philosophie platonicienne). Il faudra attendre le théâtre élisabéthain pour que la tragédie se constitue en genre littéraire : Shakespeare en est le plus grand représentant. Son œuvre est traversée par un tragique de la violence, du bruit, de la fureur, de l’apparence et des songes. Ce qui est en jeu, comme le notera Bataille plus tard, c’est l’expérience de l’impossibilité de cerner l’homme, « ce monstre incompréhensible » d’après un autre grand tragique, Pascal. Ajoutons que le héros tragique se distingue par sa dimension démesurée du drame (qui reste extérieur à celui qui le subit) et nécessite un consentement ainsi qu’une vaillance jusqu’au-boutiste. En somme, tout drame (du grec « drama » : action) n’est pas tragique, alors qu’« Autour du héros, tout devient tragédie… »
Comment cette réflexion sur le tragique s’inscrit–elle dans le cadre des Rencontres d’Averroès ?
Tout d’abord, précisons qu’il n’y a pas de tragédie inhérente aux trois grandes religions monothéistes. En revanche, il y a une tragédie humaine et politique. Selon moi, la dimension tragique de la situation au Proche-Orient fait écho à la définition hégélienne : « Deux puissances qui ont leurs raisons toutes les deux. » Cette incompatibilité spirituelle et matérielle est exclusive et met en évidence toutes les allures de l’absurdité, de l’incompréhension réciproque et du duel. Et donc du tragique, qui a trois traits définitoires : le duel, l’impasse (ou l’aporie) et la démesure.
Quelle sera votre problématique lors de la deuxième table ronde « Dieu et le tragique » ?
Elle sera fondée sur l’idée suivante : la tragédie grecque est un combat qui suppose les dieux. La question est de savoir si la tragédie est compatible avec le monothéisme. Il me semble que non, en ce qui concerne le dogme et le fond de croyances. Seule la figure de Jésus, dans une position apparente de la victime émissaire, pourrait être perçue comme un élément tragique en ce qu’elle implique l’acceptation de la condition humaine jusqu’à la mort, ou l’effondrement du verbe dans la chair. Il ne peut y avoir tragédie que dans la mesure où, selon Nietzsche (NDLR : cf. La Naissance de la tragédie), les hommes ont créé les dieux par culpabilité et les ont tués par vindicte de ce qu’il représentaient. En résumé, il existe une relation équivoque du psychisme humain par rapport à Dieu : on en a besoin pour le tuer, c’est ça le tragique. Le tragique ne peut s’affranchir du sacré.
Si la tragédie se définit par la notion de démesure, quelle est pour vous la démesure contemporaine ?
C’est le nihilisme, « la dévaluation des valeurs jusqu’ici tenues pour les plus hautes » (Nietzsche). C’est-à-dire l’effondrement de toutes les grandes croyances et valeurs à partir desquelles la vie humaine se repérait. Au fond, l’homme se retrouve face à un « tout est permis ». Dès lors, cette dédivinisation et ce désenchantement nous mènent vers l’aporie : dévastation écologique, manipulation génétique, une perte du sens sous une prolifération de signes.
La mission de l’art n’est-elle pas de participer à un réenchantement du monde ?
Le principe même du nihilisme suppose l’irréversibilité : « Les dieux sont partis », note Heidegger. On ne peut réenchanter un monde profane. Il n’y a pas de substitut, l’art relève davantage du questionnement que du réenchantement. Je sens dans l’art contemporain une inquiétude, une tentative de recherche de pistes nouvelles. Bourriaud définit l’artiste comme un « sémionote » qui explore des significations et des signes, mais le système linguistique ou algorithmique ne fait pas sens par enchantement ! L’art est là non pour mettre à portée mais pour mettre hors de portée. Aussi, il est à craindre que la dimension ludique prévale sur le sens et favorise l’absorption de l’art par l’hyper capitalisme (exemple : le kitsch chez Koons). Nous sommes passés du stade de communiants à celui de communicants. Pour compléter le sentiment tragique, il faut évoquer la joie, « plus profonde que la douleur », comme l’écrit Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. Camus célèbre aussi une tragédie solaire méditerranéenne à travers les dernières lignes de Noces : « J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé au cœur d’un bonheur royal. »
Propos recueillis par Marika Nanquette-Querette, Anne Faurie-Herbert et Nathalie Boisson
Table ronde « Dieu et le tragique » : le 28 (10h) à l’Auditorium du Parc Chanot.
A lire :
Michel Guérin, Nihilisme et modernité, Essai sur la sensibilité des époques modernes, de Diderot à Duchamp (éd. Jacqueline Chambon, 2003)
« Jésus est-il tragique ? », article qui sera publié le 27 dans La Croix
Penser l’art (Histoire de l’art et esthétique), sous la direction de Jean-Noël Bret, Michel Guérin et Marc Jimenez (éd. Klincksieck)
La photographie est un sport de combat
Réalisées entre 1958 et 1961, les Images d’Algérie de Pierre Bourdieu témoignent à la fois de la genèse de son projet sociologique et d’un état du monde. Photographie d’un pays en pleine guerre anticoloniale.

Lorsque Pierre Bourdieu arrive en Algérie en 1958 pour enseigner la philosophie à l’université d’Alger, il n’a aucune intention d’y réaliser une enquête sociologique — même si c’est justement cette immersion dans une réalité politique et sociale complexe qui fera naître sa vocation. Aussi s’empare-t-il pendant son séjour de la photographie pour tenter « d’affronter le choc d’une réalité écrasante » et non dans le but de réaliser un projet photographique défini. La photo joue alors le rôle de vecteur, d’outil, ou encore de médiateur entre lui et le monde : en tentant d’impliquer l’Autre dans le processus photographique (une part importante des cent cinquante photos présentées est constituée de portraits), en étant un moyen d’ajuster son regard d’intellectuel parisien à la réalité algérienne ou encore en essayant d’opérer une conversion du regard. Si les photos sélectionnées ici s’inscrivent donc dans une démarche conjoncturelle qui témoigne du tâtonnement du chercheur, les textes et concepts clés développés plus tard par Bourdieu accompagnent les images et structurent leur présentation. Conférant par là même une réelle valeur documentaire aux photographies, toutes datées et situées.
Texte : Elodie Guida
Photo : Fondation Pierre Bourdieu, St Gall/Camera Austria, Graz
Images d’Algérie - Pierre Bourdieu, un photographe de circonstance (dans le cadre des Rencontres à l’Echelle et des Rencontres d’Averroès) : jusqu’au 6/12 au Mucem (Espace George Henri Rivière, entrée par Esplanade Saint-Jean, 2e).
Une question essentielle a été sortie du terrain par un philosophe contemporain incompris, Eric Cantona : Raymond Domenech est-il l’entraîneur de l’équipe de France le plus nul depuis Louis XVI ? La main de la grenouille Titi a mis dans l’ombre ce questionnement franco-français qui devrait durer jusqu’à l’été. L’autre question occultée en découle : faut-il guillotiner le sélectionneur, qui ne veut pas fuir à Varennes comme tout dictateur qui se respecte lorsqu’il n’a plus le soutien populaire ? Enfin, faudra-t-il une révolution sur notre sol pour voir l’équipe de France ramener la première coupe du monde disputée sur celui du continent africain ? Canto a son idée, Mitsouko la sienne : Rita Ringer « kiffe » Raymond pour faire la nique à ses détracteurs. Chacun se range derrière telle ou telle chapelle et Domenech affiche ses soutiens. Notre cher dirigeant, le premier d’entre eux, lui a donné rendez-vous à en Afrique du Sud, manœuvre hardie pour lui en période de sondages maigres. Le sujet est clivant, comme disent les communicants. Il transcende les partis, les courants et les artistes. Cette question ne sera pas malheureusement pas évoquée pendant les Rencontres d’Averroès dont les tables rondes sont programmées les 27 et 28 novembre à l’Espace Culture à Marseille. On en trouvera bien une pour permettre à d’éminents penseurs d’échanger les points de vue sur le sujet ! « Penser la Méditerranée des deux rives » n’était imaginable que si l’Algérie se qualifiait elle aussi pour le mondial ! Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas : le football est digne de figurer parmi les débats de société les plus sérieux. Peut-être sous l’angle de cet aphorisme, lu sur les murs de la ville : « L’OM, opium de Marseille ». Peut-être aussi en écoutant Cantona nous dire sa rage de voir sa joie simple se changer en amertume crasse à la vue de deux sourcils noirs proéminents ou d’une main malhonnête. Le ballon reste entre deux.
Victor Léo
On n’avait pas entendu ça depuis le premier album de Bloc Party. Qui prend du coup un méchant coup de vieux : ces quatre-là vont chiper leur place au panthéon de la pop « indie », toutes guitares dehors. L’analogie est évidente : un premier opus qui enchaîne tube sur tube (plus encore ici), un sens mélodique allié à une fougue instrumentale hors pair, une formation métisse… mais danoise. A l’heure où la musique se consomme de façon compulsive, ce disque juvénile et survolté fait un bien fou : on peut l’écouter sans risques du début à la fin. Ce n’est plus si fréquent.
PLX
Il est des disques vraiment étranges : on peut les écouter une dizaine de fois sans avoir la sensation de les cerner vraiment, d’en avoir fait définitivement le tour. Le premier album des Canadiens de Lightning Dust est fait de cette matière-là. Un dark folk où le piano a pris le pas sur la guitare, fait d’ambiances inquiétantes où pointent pourtant de belles éclaircies. D’un classicisme déroutant, le disque glisse pourtant sous les étiquettes. Il possède ce je-ne-sais-quoi de troublant, cette sensualité confondante qui nous émeut et nous attache. Durablement.
nas/im
En réponse à une commande municipale en hommage à la route Brooklyn-Queens Express (BQE), Sufjan Stevens réalise non seulement un film mystique – où l’écran est divisé en trois plans, tel un tryptique chrétien – mais aussi sa bande-son orchestrale. L’insolente beauté du ballet qui prend place sous nos yeux ne contredit que son auteur, qui qualifiait la BQE d’invraisemblable bordel. Très vite, on pense à GTA IV (le jeu), où comme ici les mêmes coins de rue prennent une coloration renouvelée chaque fois qu’on les foule, tantôt l’éclat de l’aurore, sinon le chant des sirènes.
JS
Pilier discret de l’écurie Kompakt, qu’il intégra au sein du duo Closer Musik, Matias Aguayo a délaissé la « minimale » douce de ses débuts pour un son électro plus organique, ainsi qu’en témoigna l’énorme Walter Neff l’an passé. Un morceau qui le voyait utiliser sa voix comme un instrument à part entière, à la fois percussif et générateur de climats, moites, en prise directe avec ses racines chiliennes. En développant ce procédé sur la longueur, Ay ay ay fait un peu trop durer le plaisir mais n’en demeure pas moins addictif, malade et tribal. Une expérience saisissante.
PLX