Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Helsinki mon pays natal
L’association Cinépage investit les principaux lieux de diffusion marseillais pour offrir la plus iconoclaste des rencontres cinématographiques de la rentrée, autour de la production finlandaise. Sept lieux et plus d’une trentaine de films se feront l’écho de la voix du nord.
S’il est, parmi les productions européennes, une cinématographie intrigante et mal connue, il s’agit bien de l’œuvre finlandaise. Nous nous doutions peu ou prou que le succès des frangins Kaurismaki — Aki et Mika — voilait forcément de petites perles nationales peu distribuées en nos contrées, et l’un des rares voyages qui nous fut proposé récemment en ces terres gelées prit forme dans l’imagination des compères grolandais, réalisateurs d’Aaltra. Ce cinéma, aux codes esthétiques et rythmiques bien éloignés des nôtres, débarque dans la cité phocéenne, le temps de rencontres passionnantes, offrant un regard parfaitement équilibré de la production nationale, des fictions — classiques et récentes — aux œuvres documentaires et expérimentales. Un peu plus d’une dizaine de longs métrages rendront compte ici du caractère funambule du cinéma finlandais, qui oscille, espiègle, entre les extrêmes, entre humour surréaliste et silences bruyants, inventivité technique et attachement sans faille à la terre, entre nuit et jour, véritable biorythme de la production finlandaise. Evidemment, Aki Kaurismaki, ce sosie nordique de Jean-Pierre Léaud (qu’il dirigea dans J’ai engagé un tueur), sera à l’honneur avec quatre longs métrages présentés, essentiels dans sa cinématographie teintée de nostalgique solitude et d’observations sociales acides. Plusieurs voies nous sont parallèlement proposées dans cette approche du cinéma finlandais : découvrir la production classique, des années 30 aux années 60, se sensibiliser aux jeunes réalisateurs contemporains — avec la présence, lors de la soirée d’ouverture, d’Aku Louhimies pour son brillant Obéir —, explorer au Polygone Etoilé la création documentaire, véritable reflet d’un pays complexe et subtil, et enfin visionner au Dakiling un beau panorama de l’art vidéo de ces dernières années, médium qui déclenche, à l’instar de ses cousins islandais, un grand engouement parmi les artistes nationaux. Cinépage invite pour cet événement l’éminent directeur du Festival de Bologne, Peter Von Bagh, ancien directeur de la Cinémathèque finlandaise et grand spécialiste de la production nationale, qui en décortiquera toutes les subtilités lors d’une conférence à l’Alcazar. Le public phocéen se trouvera bien inspiré de régler pour l’occasion son horloge cinéphilique à l’heure lapone !
Emmanuel Vigne
La Finlande à Marseille : du 22 au 29/09 aux cinémas Prado et Variétés, à l’Institut Culturel Italien, au Polygone étoilé et au Daki Ling. Rens. 04 91 85 07 17 / www.cinepage.com
London burning
Au départ, il y a un projet de téléfilm pour Arte que doit réaliser Rachid Bouchareb, tout auréolé du succès de son film Indigènes. A l’arrivée, il y a cette sélection à la Berlinale 2009 où l’un des deux acteurs principaux, Sotigui Kouyaté, remporte un prix d’interprétation. Entre les deux, il y a un film qui résonne par son sujet d’une manière très actuelle. Juillet 2005 : quatre attentats simultanés frappent le cœur de Londres. Bilan : cinquante-six morts. Apprenant le drame à la télévision et n’ayant aucune nouvelle de sa fille qui habite la capitale anglaise, Elisabeth décide de s’y rendre pour dissiper ses inquiétudes. Elle y fait la rencontre d’Ousmane, un père d’origine africaine vivant en France, venu lui aussi retrouver son fils qu’il n’a pas vu depuis de très longues années. Si le sujet paraît intéressant, le traitement qu’en fait Bouchareb s’avère quant à lui plutôt maladroit. Pas de surprise, de contre-pied ; le montage parallèle qui occupe la première partie du film nous dévoile l’inéluctable destin croisé des deux protagonistes. Ici, peu de place pour une quelconque force allusive des images, le pouvoir évocateur du plan et du montage, bref l’intelligence du cinéma que nous aimons. Si les images sont plutôt soignées, elles manquent cruellement de profondeur, le champ se limitant à la toile lisse de l’écran, comme s’il manquait une dimension pour que le film prenne réellement vie. Ne reste alors que l’histoire, cette succession de faits prévisibles, qui fait avancer London river sur les rails d’un cinéma « tout public » semblant privilégier le contenu au détriment de la forme. Desservi par une mise en scène laborieuse, le travail des acteurs n’en demeure pas moins louable, même si on reste tout de même loin des fulgurances du genre. Pas désagréable à regarder, mais pas vraiment excitant non plus, London river nage entre deux eaux.
nas/im
(Sortie le 23/09)
J’ai rêvé New York
Après le succès de son précédent album Bach Coltrane, Raphaël Imbert est de retour de New York avec un nouveau disque enregistré en trio. Plus jazz dans la forme, la musique du saxophoniste provençal navigue au cœur de l’imaginaire jazz tout en poursuivant sa quête ascensionnelle.
Musicien autodidacte et « théoricien » du jazz, Raphaël Imbert est un vrai boulimique de musique, la mangeant par les deux bouts, toujours avec le sourire. Lauréat de la Villa Medicis avec pour sujet de recherche « Du spirituel dans le jazz », il est l’un des rares qui parle aussi bien de la musique qu’il en joue. Chez lui, la musique prend sa source dans cette dimension invisible — presque indicible — des musiques improvisées, au cœur de cette quête magnifique et presque vaine du transcendant et du sacré, de l’extatique et du mystique. Comme sur son disque précédent, le sublime Bach Coltrane, qui réussissait le grand écart présumé entre baroque et free-jazz, les titres de N_Y Project touchent à l’essentiel, et s’accordent aussi bien à la quête personnelle d’un jeune musicien ambitieux qu’aux revendications identitaires d’un mouvement musical. Nous sommes ici dans ce grand tout qui donne aux musiques profondes et aux artistes talentueux l’intemporalité et l’universalité. Mais n’allez pas croire que ces élans théoriques vous priveront du plaisir instantané d’entendre et d’apprécier « simplement » de la musique : la profondeur n’empêche pas l’immédiateté de l’écoute. Nul besoin d’une culture musicale approfondie ou d’une thèse en musicologie pour apprécier les treize plages qui composent ce disque. « Le jazz est à la fois une musique de danse et une musique intello. Il doit garder différents degrés d’écoute », précise son auteur qui se sent parfois à l’étroit dans un milieu souvent trop rigide. N-Y Project est un disque chaleureux, les timbres y sont caressants, et les solos moins enfiévrés que par le passé. Tout ici respire la sérénité et la maturité. Mais aussi la sensibilité, presque la sensualité, qui offre aux chorus de Raphaël Imbert toute la chaleur de la voix humaine, touchante et plaintive comme sur The Zen Browman : Arrow (grand moment d’extase). Les réminiscences passées agissent comme des touches légères et subtiles, qui inscrivent le disque dans une histoire longue et toujours vivante. C’est certainement pour cela que les compositions de Raphaël Imbert sont « serties », comme entre parenthèses, entre deux reprises qui ouvrent et closent le disque. La première du grand Duke, et la seconde du génial Coltrane. Il faudrait peut-être ajouter les noms d’Albert Ayler et de Pharoah Sanders pour compléter une quadrilogie auquel le saxophoniste semble vouer un culte sans bornes… N_Y Project peut être perçu comme l’hommage d’un jazzman européen à une ville et ses acteurs afro-américains, mais un hommage qui n’est pas niais, ni vain, exactement le contraire de celui d’un adolescent attardé aux yeux brillants d’inculture et de dévotion. Pourtant, l’idylle entre le musicien et la Grosse Pomme a plutôt mal démarré : « Pour moi, New York a été un choc, dans le mauvais sens du terme : je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais. Une vraie déception. Il y a une grosse différence entre ce que représente la ville et la manière dont les choses ont évolué. » Nouvelle étape d’un parcours atypique, cet album new-yorkais de Raphaël Imbert, c’est un peu l’histoire d’un homme qui, en se rapprochant de ses origines artistiques, affirme tout autant sa filiation que son émancipation. Vous l’aurez compris, nous avons ici affaire à un grand disque, à un artiste ayant une vision et un langage propres. Confirmation sur scène, pour ceux qui en douteraient encore, le 19 octobre à la Cité de la Musique.
Texte : nas/im
Photo : Claire Beguier
Dans les bacs : N_Y Project (Zig-Zag Territoires/Harmonia Mundi)
En concert le 19/10 à la Cité de la Musique
www.myspace.com/raphaelimbert
Des musiciens en liberté
Pour sa quatrième édition, le festival des musiques improvisées And on the other hand joue la carte de l’ouverture et de la rencontre, en multipliant les lieux de prestations et les disciplines.
Tous les musiciens le savent : chaque prestation s’accommode d’une somme de paramètres contingents et variables (le lieu, l’humeur, le public…) qui la rendent unique. Une fois ce principe admis, ou l’on essaie de maîtriser ces variables, ou l’on décide de jouer avec et, poussant le raisonnement jusqu’au bout, on se laisse la liberté d’improviser, pour se mouvoir dans des espaces où l’on fait la musique plus qu’on ne la joue (tout au moins autant), où guettent les désastres, les miracles et les instants magiques. C’est tout l’art du musicien de faire pencher la balance du bon côté, mais aussi celui du programmateur que de savoir à qui il confie cet espace de création. Autrefois conçue, avec bonheur, comme une carte blanche à Emilie Lesbros, la programmation, en relation avec la diversité des lieux de prestations, s’ouvre à des suggestions, devient plus collégiale. Elle reste cohérente, variée, qualitative, et assure la perspective de quelques belles rencontres. Parmi celles-ci, des sculpteurs d’espace sonores (C. Fichaux) en totale interactivité avec le lieu et les passants, pour une intervention que l’on imagine volontiers festive et décalée, puisque menée en collaboration avec une émanation du collectif Grand Chahut (Trio Sonar). Il y aura aussi des chercheurs de sons, qui sur une trame à dominante technologique (B. Chaval) pour un travail basé sur la maîtrise du larsen et des « boucles », qui sur une trame plus instrumentale et acoustique (N. Dick, G. Etevenard). Enfin, des instrumentistes virtuoses, émanant et se nourrissant de divers courants musicaux, étiquettes que l’on hésite toujours à coller, surtout quand il est question d’expression libre. Citons néanmoins, comme influence dominante ou fondamentale de leurs univers respectifs, le jazz (B. Santacruz, H. Poulsen, N.Cante, le duo de R. Boni, E. Lesbros), ou le « dit » classique (E.Cremer, S. Helary). Il y a ainsi matière, pour chaque auditeur-spectateur, à visiter des terres de prédilection ou à se laisser surprendre et embarquer. Au gré des lieux, on trouvera des expositions de sculpteurs, céramistes ou mosaïstes, et toujours des rencontres, avec des gens, les artistes et ceux qui vous accueillent et ambitionnent de passer avec vous un agréable moment de créativité et d’échanges.
Texte : Frédéric Marty
Photo : G. Etevenard
And on the other hand #4 : du 18 au 20 à Marseille dans divers lieux.
Rens. 04 91 50 11 61 / www.lameson.com
Soyez sympas, embobinez
Toujours en marge, l’Embobineuse attaque fort la rentrée avec un week-end artistiquement stimulant : l’underground international dans tous ses états.
En ces temps de rupture où la culture perd peu à peu sa singularité pour se transformer en bien de consommation, l’Embobineuse affiche haut et fort ses convictions : proposer une programmation culturelle nécessaire, légitime, exigeante et intelligente… Dernier exemple en date, ce concentré d’artistes imprévisibles, innovants et capables de renverser un bon nombre de repères, programmés au moment même où l’attention se focalisera sur un événement de toute autre envergure… Le Devil Music Ensemble, sorte de Cinematic Orchestra à la texture sonore moins lisse et à géométrie variable, ouvrira les festivités (le 25). Si le procédé utilisé par ce groupe (ciné-concert construit sur une trame de musique expérimentale) n’est pas nouveau, il ne sert pas pour autant de prétexte. En nous plongeant dans l’illustration musicale de Red Heroine, un vieux film de kung-fu de 1929, le DME s’applique à travailler sur la théorie de la congruence, à savoir la perception des images et leur principe d’adéquation/inadéquation. Le même soir, et dans un registre plus léger et psychédélique, les Cartune Xprez & Hooliganship mettront du bubblegum dans nos oreilles : leurs inventions 8-bit japanisantes devraient transformer la salle en une vaste cour où Zappa se serait senti à l’aise, dans la lignée de son fameux Jazz from Hell (1986)… Le lendemain, Amolvacy (avec des membres de No Neck Blues Band, Volcano The Bear & Ultramarine) viendra déployer les hélices de sa transe nébuleuse. Une dose de flamboyance hors norme, une claque qu’il serait dommage de ne pas prendre. Suivront les Israéliens TV Buddhas qui, à eux seuls, ont autant d’énergie que Sonic Youth, Acid Mother Temple, Faust et Ruins réunis… La soirée comptera aussi sur la présence de The Room (Jean-Marc Montera du GRIM associé à Anything Maria), un duo marseillais qui malmène la pop, l’attirant dans des chemins de traverse bien inspirés. Un peu comme si Elysian Fields avait mis les doigts dans la prise… L’Embobineuse remet le couvert dès le lundi 28 avec Kayo Dot, l’une des signatures de Tzadik (le label de John Zorn) qui sent bon le jazz-rock léché, l’expérimental, le chaos et le foutre qui s’assèche : un groupe majeur et brillant de la scène underground new-yorkaise. Dans la foulée, notons que Lavigna, la sœur locale et spiricacatuelle de Costes, fera une apparition avec un show hardcore et féroce (âmes sensibles s’abstenir)… Notez enfin que l’équipe de l’Embob’ a l’ingénieuse idée de nous la refaire au mois d’octobre, avec un programme hallucinant. A vos marques…
Texte : Lionel Vicari
Photo : Devil Music Ensemble
Devil Music Ensemble + Cartune Xprez & Hooliganship : le 25.
Amolvacy + TV Buddhas + The Room : le 26.
Kayo Dot + Lavigna : le 28.
Rens. www.lembobineuse.biz
Septembre 2001. Alors que l’apocalypse vient de frapper le monde en l’un de ses endroits stratégiques, Ventilo s’apprête à sortir son tout premier numéro, préparé dans la confusion, c’est de circonstance, mais aussi dans l’incertitude la plus totale. Ils sont six, tous licenciés économiques du précédent journal pour lequel ils travaillaient — Taktik, un hebdo culturel gratuit qui s’éteint après douze ans de bons et loyaux services rendus à sa ville. Ils ont peu de moyens, ils sont encore un peu jeunes, ils ne savent pas qu’ils vont connaître les squats, les désillusions et les tentatives de corruption, mais bon, ils ont le soleil et une furieuse envie de s’imposer durablement dans le petit monde de la culture à Marseille. Ils ne seraient pas un peu dérangés, quand même ?
Septembre 2009. C’est officiel : l’apocalypse est cette fois-ci prévue pour la rentrée, elle prend la forme d’un méchant virus qui punira tout le monde, tous à vos vaccins. Sur le web, une rumeur circule depuis quelques semaines : le plus grand génocide de l’Histoire est en marche, les vaccins seraient contaminés pour provoquer à terme des maladies mortelles qui dépeupleraient la planète, une journaliste scientifique autrichienne a déposé plainte contre l’ONU, l’OMS et plusieurs grands de ce monde. Evidemment, c’est un excellent scénario de science-fiction, digne des meilleurs romans d’anticipation… Evidemment ? Tandis que le monde s’écroule, chacun vaque à ses occupations. Ceux qui le peuvent reprennent le boulot. L’équipe de Ventilo rempile une fois encore, sans avoir l’assurance de faire perdurer un projet d’utilité publique, mais sans dramatiser pour autant. Sans subventions ni mécène à ce jour, sans l’appui d’un puissant groupe de presse — mais sans dettes non plus. Il y a quelque chose de grisant à partager sa passion de la culture, cette chose aussi futile qu’essentielle, à l’instant même où tout semble s’obscurcir. A Marseille, l’éclaircie prendrait la forme, nous dit-on, d’une Capitale de la Culture en 2013. Nous tâcherons de suivre l’évolution de la météo dans les mois qui viennent, c’est aussi notre rôle. Pour le reste, on fera comme d’hab’ : toute l’actu répertoriée dans l’agenda, analysée par nos journalistes, avec la justesse et la liberté de ton qui les caractérisent. Plus que jamais, nous avons les moyens de vous faire sortir. Vous avez le devoir de rester dissipés.
PLX
Marsatac, phase 2
Depuis qu’il a pris ses quartiers en septembre, le festival de musiques actuelles est progressivement devenu l’événement qui marque le lancement de la saison culturelle à Marseille. Après avoir fêté ses dix ans l’an dernier avec succès, il entre aujourd’hui dans une deuxième phase de son histoire, intimement liée à son nouveau statut de poids lourd. Ce qui soulève quelques questions : comment continuer à grandir sans trahir sa dynamique originelle ? Peut-on ouvrir sa programmation à toutes les musiques ? Marseille sera-t-elle à l’écoute, à l’aube d’un challenge qui semble déjà la dépasser ? Parce que Marsatac est désormais une institution, les enjeux diffèrent, comme les points de vue. Et la frontière qui sépare la critique des louanges de circonstance, parfois mince. La preuve par deux.

Un vaisseau amiral à quai
C’est la grande interrogation du moment : où Marsatac se tiendra-t-il donc en 2010 ? Après dix ans de tentatives, de déboires et de réussites qui se sont finalement soldés par un franc succès public (27 000 personnes l’an passé), l’équipe organisatrice, Orane, n’a toujours pas de lieu à disposition pour y implanter durablement sa manifestation. Tout le monde le sait : c’est une aberration. Tout le monde le sait, ou presque : la municipalité a jusque-là bloqué pour des questions de nuisances sonores, à prendre au premier ou au troisième degré, c’est selon. Mais avec l’échéance de Marseille Provence 2013 (capitale européenne de la culture !), les choses sont en train de changer : question de timing, de rapport de force(s). Les médias nationaux s’en sont mêlés, à coups de papiers rieurs, sur la lancée du déplacement du Festival de Marseille, ou de l’annulation de Seconde Nature à Aix. En fin de compte, le dialogue a été renoué avec la municipalité, et une solution pourrait être trouvée, d’après les organisateurs, dans le mois qui vient… Ce serait une victoire. Car tout du long de son histoire, Marsatac a été contraint de grandir dans l’itinérance, jusqu’à en faire — bien malgré lui — une caractéristique forte. En début d’année encore, il ne savait pas où aurait lieu sa onzième édition, pour finalement « choisir » en mars de se rabattre sur un Dock des Suds qui, par la nature des événements ayant fait sa réputation (la Fiesta et Babel Med), garde une image forte. Alors que la route de Marsatac a déjà croisé celle de la grande salle située dans le secteur Joliette, comment appréhender cette nouvelle édition ? Le Dock des Suds a toujours été un lieu de transit : à la croisée des cultures et des hommes, un port à l’intérieur du port. La question d’une escale n’est donc pas un problème en soi : l’équipage fera tout son possible pour que les passagers en gardent un souvenir impérissable (chapiteau additionnel à l’appui). En outre, il y a désormais une soirée dont l’esthétique fait converger les deux entités. Et pas des moindres : la soirée d’ouverture, axée depuis l’an passé autour d’une collection de créations initiée à Bamako (« Mix-Up »), et poursuivie aujourd’hui avec la jeune garde de Beyrouth (sous la direction de Rodolphe Burger). Le Moyen-Orient à l’honneur, donc, avec également une carte blanche à Rachid Taha et deux autres projets très contemporains : la cohérence et la qualité du plateau est telle qu’on le situerait presque idéalement… en pleine Fiesta. Quant à la pertinence du projet sur le long terme, puisqu’il est appelé à sillonner la Méditerranée sous la forme de résidences, elle traduit bien la volonté du festival de se diriger vers « de plus en plus de créations et de spectacles inédits dans les prochaines années. » Marsatac ne s’arrête d’ailleurs pas là en la matière, en proposant deux autres créations quasi-exclusives : l’une initiée par l’Anglais d’origine indienne Nitin Sawhney, et réunissant des musiciens de Gênes, Marseille et Manchester, l’autre associant l’orchestre béninois de Poly Rythmo (quarante ans de carrière) aux jeunes loups écossais de… Franz Ferdinand. On connaissait le caractère hétéroclite de la programmation, on ne savait pas qu’elle se permettrait un jour tel grand écart, cette rencontre entre deux générations étant en soi pleine de promesses. Pour le reste, la variété des genres représentés permettra une fois encore à beaucoup d’y trouver leur compte, puisque les artistes programmés font partie d’une catégorie assez sous-représentée, au cours de la saison, à Marseille. Bref : ayant réussi à s’imposer à force d’opiniâtreté, Marsatac est dans de bonnes dispositions pour aborder les quatre prochaines années. Le succès donne des ailes. Un élu de la Région en conférence de presse : « Parce qu’il faut envoyer des signaux clairs à l’étranger sur la construction de Marseille Provence 2013, le départ de Marsatac de Marseille serait une catastrophe. » Tout est dit.
Un paquebot qui change de cap
« … pour accueillir 70 000 personnes en 2013, sur les plages, le Port Autonome et dans le centre-ville de Marseille. » On approche de la fin de la conférence de presse, et l’assertion de Dro Kilndjian, directeur artistique de Marsatac, ne manque pas de provoquer quelques remous dans l’assistance. C’est dit sur le ton de la plaisanterie, mais également avec un aplomb qui en dit long sur la nouvelle assurance dont fait preuve Orane. Après tout, l’association organisatrice a mis dix ans à se battre contre vents et flambées pour imposer un événement d’envergure nationale, nécessaire dans le sud de la France. Alors qu’est-ce qui cloche ? On pourrait commencer par là : une fois franchi un certain cap, la mutation d’un projet appelle naturellement celle de ceux qui le régissent. Le succès donne des ailes… Marsatac a longtemps été un projet que nous avons soutenu, parce que séduisant artistiquement, différent dans sa manière d’envisager sa place à l’égard de son territoire et de ses homologues, et porté par une équipe qui affichait des valeurs que nous étions (et sommes toujours) nombreux à partager. Depuis quelques années, un glissement s’est opéré, manifeste mais largement ignoré par certains relais d’opinion, bien trop heureux de pouvoir prendre le train en marche. Concrètement : Marsatac est devenu une grosse machine, visiblement moins préoccupée par la pertinence de son affiche que par son potentiel d’attraction, écrasante dans sa stratégie de développement par rapport à certains acteurs locaux des musiques actuelles, et donc plus si cool que ça (malgré le décorum « Tout le monde il est djeunz, tout le monde il est fonky », relayé par des newsletters d’une niaiserie confondante). Il y a d’abord eu la colère des intermittents marseillais, il y a deux ans, quand une bonne partie de l’équipe technique a été remplacée par des homologues de Bourges. « On a tout intérêt à s’allouer les compétences les plus pointues si l’on veut arriver à un résultat probant », répondait Dro Kilndjian l’an dernier dans ces colonnes. En expliquant aussi que l’expansion d’un tel festival passait notamment par une ouverture vers d’autres musiques, quitte à marcher sur les plates-bandes de certains confrères. De fait, il inaugurait une soirée « world » à trois semaines de l’ouverture de la Fiesta des Suds. En concertation avec ses aînés ? Non. Ceux-ci accueillent pourtant Marsatac cette année, dans un geste politique qui ne trompe personne mais remet certaines choses à leur place : le Dock des Suds a toujours été un lieu de transit. Les musiques du monde sont donc un nouveau cheval de bataille pour Marsatac, mais aussi les musiques noires (funk, soul, reggae…). Au-delà des problèmes que cela pose déjà avec les divers acteurs locaux « historiques » sur leur petite parcelle de terrain, allant parfois jusqu’à monter des contre-événements d’envergure modeste sur le même week-end de septembre, est-il souhaitable que l’identité de Marsatac se dilue dans un grand raout de musiques amplifiées mais plus si détonantes ? On connaissait le caractère hétéroclite de la programmation, on ne savait pas qu’elle finirait un jour par suivre la tendance plutôt que de la devancer — comme ce « petit frère des Transmusicales » nous l’avait fait miroiter. Qui a envie, en 2009, de s’envoyer Archive, Raekwon ou Felix Da Housecat ? Il ne s’agit pas de stigmatiser une affiche qui présente une ribambelle d’artistes intéressants. Mais en dehors des créations, bon nombre d’entre eux ont déjà été programmés à Marseille, ou le sont ici noyés dans un line-up qui commence sérieusement à fleurer l’abattage. En revanche, la scène locale est cette année valorisée comme il se doit, conformément à ce qui avait été annoncé l’an passé dans ces pages. On l’espère franchement, mais à vrai dire, on ne doute pas de la réussite de cette onzième édition et des suivantes. L’équipe organisatrice non plus : elle a « fixé » la réponse de la Ville sur la question de sa pérennisation au 24 septembre, jour de l’ouverture du festival.
Texte : PLX
Photo : Andy Trax
Marsatac #11 : du 24 au 26/09 au Dock des Suds.
www.marsatac.com
Festival(s) sur les planches
Les scènes de spectacle vivant jouent les prolongations de l’été en nous offrant une myriade de festivals. Théâtre, danse, cirque, arts de la rue, performances… : toutes les disciplines sont convoquées pour une rentrée qui s’annonce flamboyante.
L’été indien ne se jouera donc pas que dans les cieux. Outre les incontournables actOral et Informelles qui s’accaparent les scènes marseillaises en cette rentrée, et tandis que le multidisciplinaire Caressez le potager bourgeonne dorénavant avec la naissance de l’automne (voir ci-dessous), certains continuent sur leur belle lancée. Désormais divisé en quatre grandes étapes, le festival international de performances initié par le collectif Ornic’art, Préavis de désordre urbain, place ainsi sa troisième édition sous le signe du croisement. Venus d’horizons variés, tant géographiquement (avec cette année, une recrudescence d’artistes originaires des pays de l’Est) qu’artistiquement (danseurs, comédiens, circassiens, artistes de rue, et même une diva !), les performers invités investiront pendant cinq jours l’espace urbain pour « questionner les liens entre performance, art urbain, art contemporain, spectacle vivant, et esquisser des pistes de réflexion sur l’enjeu citoyen des nouvelles écritures de la performance. » Des thématiques qui seront notamment abordées via des rencontres informelles à l’heure de l’apéro entre performers « désordonnés » et représentants d’un certain « ordre public » (urbanistes, politiques, juristes, policiers, sociologues, psychiatres…). A l’instar du quatrième volet de la manifestation itinérante de la Loly Circus en pays d’Aix, De cirques en villages, et du « festival de cirque différent » — Fadoli’s Circus — proposé par l’association Zim Zam afin de croiser les pratiques circassiennes amateurs et professionnelles par et pour des publics souffrant de troubles psycho-moteurs ou mentaux, Préavis de désordre urbain préfigure de manière idéale la troisième édition de Small is Beautiful. Faisant mentir son nom, le festival proposé par Lieux Publics voit de plus en plus grand, étendant ses activités sur neuf jours et dans trois villes (Marseille, Aubagne et Martigues). On vous en reparle vite.
La nouveauté viendra cette année des manifestations estampillées « jeune public », le Badaboum ayant lancé les festivités début septembre avec un nouvel événement qui se poursuivra pendant tout le mois, Le Bada fait son Boum. Au programme : un tour d’horizon complet des diverses disciplines à l’attention des minots (contes, marionnettes, théâtre d’objet, clowneries…) avec l’accueil de compagnies venues de tous horizons. D’autres événements du même acabit suivront à l’automne. A vos agendas !
CC
• Le Bada fait son Boum : jusqu’au 10/10 au Badaboum Théâtre. Rens. 04 91 54 40 71 / www.badaboum-theatre.com/
• De cirques en villages : jusqu’au 26/09 en Pays d’Aix. Rens. 06 17 37 80 61 / www.lolycircus.com
• Préavis de désordre urbain : du 23 au 29/09 à Marseille. Rens. 06 61 34 93 62 / www.redplexus.org
• Fadoli’s Circus : le 26/09 à l’IME Pré Vert (Marseille, 9e). Rens. 04 13 59 06 35 / www.myspace.com/fadolicircus
• Small is Beautiful : du 2 au 10/10 à Marseille, Aubagne et Martigues. Rens. 04 91 03 81 28 / www.lieuxpublics.com
Le grand écart
Renouvelant leur pari de concilier recherche artistique et accessibilité, les Bernardines font voguer pour la cinquième fois le navire des Informelles au bout du monde : à l’Ecole de la Deuxième Chance.
Jusqu’au-boutistes de l’expérimentation artistique, les Bernardines mettent en place un dispositif aux espaces multiples mais contigus dans le temps, de sorte que c’est au spectateur d’errer entre les propositions.
Issus de différents champs, frottant et croisant leurs origines comme leurs disciplines, les artistes feront ainsi de ces espaces du quotidien leurs terrains de jeux : au-delà de la présentation de leurs œuvres respectives, ils ont accepté de se côtoyer pour se mettre en perspective les uns aux autres pendant les dix jours de résidence précédant leur rencontre avec le public.
Revendiquées comme un art de terrain, invitant à l’idéaliste « partage du sensible », Les Informelles sont avant tout un festival qui fait confiance à ses artistes et ouvre le champ des possibles au spectateur, qui devient à son tour acteur de son parcours.
Celui-ci pourra alors passer de la fantasque Vente aux enchères de la performeuse italienne déjantée Ambra Senatore au politique avec le collectif Transquinquennal, TOC et Till Roeskens ; du métaphysique en crise de Bartleby avec les Bruxellois Guillemette Laurent et Zouzou Leyens à la poétique de l’énergie des mots de Fernand Fernandez ; de la passion du Gars de Marina Tsvetaeva — ici adapté par Rachel Ceysson et le sound designer Josef Amerveil — au plaisir des corps mobiles des Déviations marseillaises de l’imaginative et étonnante compagnie de Christophe Haleb, la Zouze, en passant par les hybrides Anomalies et perspectives de Cécile Saint-Paul ; ou encore du choral No(s) illusion(s) de Clémentine Baert à la mécanique musicale du corps-machine, d’un corps-à-corps avec l’engin deux-roues devenu source interactive sonore — et donc juke-box.
Rhizomatique, le dédale de créations ouvrira ainsi ses portes aux imaginaires, pour peu que l’on soit curieux d’une nouvelle mise en perspective et désireux de profiter de la crise pour se créer d’autres repères, résolument éphémères.
Texte : Joanna Selvidès
Photo : De?viations Marseillaises par La Zouze cie © Cyrille WEINER
Les Informelles : les 18 & 19/09 à l’Ecole de la Deuxième Chance (Place des abattoirs, 15e). Rens. 04 91 24 30 40 / www.festival-les-informelles.org
Passage à l’acte
Rendez-vous incontournable de la rentrée culturelle marseillaise, actOral propose une huitième édition encore enrichie de propositions scéniques multiples, pour donner libre cours aux écritures contemporaines.
Sous l’impulsion d’Hubert Colas, metteur en scène et cofondateur de Montévidéo, la création littéraire contemporaine (s’)importe depuis plusieurs années à Marseille (et désormais à Paris et Nantes), et pas n’importe comment. Exigeant, innovant chaque année davantage, mais aussi résolument festivalier, actOral met en synergie plusieurs structures culturelles autour d’un même projet, celui de donner d’autres espaces et d’autres champs d’expression à l’écriture, élargissant les horizons des mots et de la scène.
Une écriture mise en bouche (cf. les « Brèves », annoncées comme des « apéritifs artistiques ») et qui nous met en fête quand elle devient mise en lecture, mise en espace, placée au cœur de dispositifs performatifs. Une écriture qui devient geste, via la danse, le cirque, et même la magie, et qui nous vient d’ailleurs : du Portugal, mais aussi d’Italie, d’Allemagne, du Québec, du Congo, de Madagascar… Une écriture qui s’entend et qui s’écoute, avec des créations radiophoniques — notamment autour du virtuose iconoclaste Rainald Goetz — et des actes littéraires sonores. Une écriture aussi donnée à voir, à travers les « Impromptus », à partir des vidéos proposées par le Frac, des installations et expositions. Une écriture qui part à la rencontre des autres, en passant « Une heure avec » un auteur : Viviane de Muynck, Dorothée Volut, Christophe Fiat, Christian Lollike, Tanguy Viel, Jérôme Game, mais aussi avec Renée Gagnon et Mylène Lauzon, Chloé Delaume, Anne Luthaud, Nathalie Quintane, et tant d’autres.
En un mot ou presque, une écriture toujours plurielle et des audaces singulières qui réjouiront notre soif d’être et surtout celle de devenir, faisant d’actOral une mine d’or pour ceux que le mot et langue continuent d’intriguer et d’émouvoir, ici et maintenant, et encore au-delà.
Texte : Joanna Selvidès
Photo : News from the near future de Fiona Tan
actOral.8 : du 28/09 au 10/10 à Montévidéo et dans divers lieux de la ville (voir programmation complète dans l’agenda). Rens. 04 91 37 30 27 / www.actoral.org
Bourgeons de culture
Pour la sixième édition de Caressez le Potager, l’association Sarev nous invite à prendre le frais au parc de la Mirabelle, dans la vallée de l’Huveaune. Trois jours pour mélanger pratiques culturelles et culture du jardin.
La culture est élitiste, l’environnement ne concerne que les initiés, la rentrée artistique est tristounette. Si vous êtes d’accord avec ces affirmations, vous ignorez sans doute ce qui se trame au parc de la Mirabelle. Pour enterrer ces déclarations calomnieuses, l’association Sarev fait bourgeonner la culture pendant trois jours sur le thème du mouvement, de la balade et de l’extase. Ciné, danse, conte, théâtre, musique… Tout un programme dans lequel des jeunes pousses côtoient des artistes reconnus. Mais ce n’est pas tout puisque côté nature, vous pourrez participer à de nombreux ateliers, construire une éolienne, cuisiner bio, flâner dans un jardin imaginaire, éveiller vos perceptions sur un parcours sensoriel, cultiver le potager ou découvrir des saveurs originales. Et ce n’est pas fini, trois compagnons de route joignant leurs caresses au potager. Le Muséum d’Histoire Naturelle organise ainsi des animations ludiques sur les espèces animales et le développement durable. L’association Vols de Nuit propose quant à elle une balade photographique urbaine participative, du Palais Longchamp au Parc de la Mirabelle. Enfin, en parallèle du festival, la compagnie Ornic’art lance un Préavis de désordre urbain sous forme de performances de rue, du 23 au 28. Pour les irréductibles toujours pas convaincus, sachez que le festival se déroule en plein air dans un joli coin de verdure et qu’il est gratuit. Tous les goûts sont dans la nature et il y en aura pour tous les goûts. Alors venez tous caresser le potager, et pas seulement les patates douces.
Texte : Yves Bouyx
Photo : Je?ro?me d’Orso dans L’apre?s midi d’un faune
Caressez le potager : du 25 au 27/09 au Parc de la Mirabelle (Les Caillols, 12e). Rens. 04 91 42 20 50 / www.dusud.com