Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Un sain dess(e)in
A l’invitation du Club de la Presse, Plantu et les dessinateurs de Cartooning for Peace croquent sous tous les angles le visage de la Paix : il a le profil de la liberté d’expression.

C’est une invitation au dialogue que cette exposition Dessine moi la Paix en Méditerranée car elle-même est une conversation entre esprits libres, dessinateurs venant de tous horizons, géographiques certes, politiques sans doute, mais aussi confessionnels et philosophiques. C’est Plantu lui-même qui nous raconte la genèse de cette aventure inspirante qu’est la Fondation Cartooning for Peace, prolongement naturel de l’engagement personnel de cet homme passionné au service de la clairvoyance et des consciences : « En 2006, Kofi Annan, alors Secrétaire Général de l’O.N.U., m’a demandé de faire une exposition en réponse à la vague de polémiques qui avait suivi la publication des caricatures danoises. Je me suis dit qu’avec tous ces “interdits”, on pourrait, par dessins interposés, inventer un dialogue entre des pays, des cultures, des opinions — et des opinions différentes surtout ! Finalement, Cartooning for Peace s’est imposé parce que des portes se sont ouvertes, parce qu’on est animé par un désir de respect des croyances, qu’on réunit des dessinateurs chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques, bouddhistes… »
Les douze caricaturistes réunis initialement à New York pour une conférence-exposition intitulée Désapprendre l’intolérance se trouvent aujourd’hui, trois ans et dix expositions plus tard, et par un prompt renfort, pas moins de quarante-sept en arrivant au (Vieux) port… ou plus exactement à l’Hôtel de Région, pour proposer, en 135 dessins, des visions de la Paix et de la Méditerranée. Tous se sont ralliés à la bannière de l’association (une colombe à l’aile faite main et armée d’un crayon) pour « proposer à l’imaginaire du visiteur (leur) propre imaginaire, conjuguant (leurs) analyses et (leurs) inconscients, car l’opinion peut se nourrir de la pensée des autres. » Le désir de changer les choses et l’ordre établi, c’est la définition même du subversif, ce que Plantu reconnaît « espérer être », lui qui dit que « son crayon réconcilie en lui le guerrier et le pacifiste », sur une « ligne rouge, qu’(il) longe le plus souvent, qu’il franchit parfois, assumant et revendiquant alors le fait, le droit et le devoir de la franchir », tout en se refusant la « facilité de l’opposition systématique ». Et Plantu de conclure, en parfait homme du monde : « Je trouve que c’est une opportunité extraordinaire de faire un lieu de dialogue et vous découvrirez à quel point c’est un dialogue le jour où les 300 lycéens invités rencontreront les dessinateurs libanais (Stavro), israélien (Kichka), palestinien (Boukhari), algérien (Dilem) ou turc (Ramize Erer) et verrons à quel point ils sont différents et s’embrassent tous sur la bouche. »
En somme, crayon posé, et par leur seule présence, ces hommes continuent d’illustrer, non l’actualité mais ce poème de Paul Fort : « Si tous les gars du monde voulaient se donner la main… » Souhaitons leur de cartonner…
Frédéric Marty
Dessine-moi la paix en Méditerranée : jusqu’au 31/10 à l’Hôtel de Région (27 place Jules Guesde, 2e). Rens. 04 91 57 52 11 / www.cartooningforpeace-blog.org
Etre et avoir
A l’occasion de sa première exposition personnelle en France, Norma Jeane présente six installations inédites à la Galerie de la Friche : un parcours initiatique à travers les traumas d’une société en crise.
Dans son ouvrage Pour une société de décroissance, l’économiste Serge Latouche affirme l’urgence d’une entreprise de décroissance comme « la dernière chance avant l’apocalypse » en étudiant la manière dont la « Mégamachine planétaire » (organisation socio-économique par le développement, le progrès) ronge les cultures et détruit le lien social. Dès lors se pose une question fondamentale pour Norma Jeane : comment créer en dehors de toute stratégie mercantile ? L’artiste nous invite à recevoir ses œuvres, non pas en tant qu’images ou objets de représentation, mais en tant qu’objets d’expériences réelles. Afin d’accentuer sa dramaturgie, Norma Jeane revisite le conte de la Belle au Bois Dormant et invite le spectateur à se déplacer à l’intérieur d’un espace soumis à une obscurité quasi totale et rythmé par quelques points lumineux sous lesquels se trouvent les œuvres. Le ton est donné avec Coming down from the Mountain : un cube de glace posé à même le sol fait face aux 335 bouteilles vidées pour servir à sa formation. L’artiste dénonce la dépense d’énergie absurde de cette base vitale puisée, industrialisée, marketée, distribuée, déversée. Sous nos pieds, la substance décroît et retrouve peu à peu son état d’origine avant de s’infiltrer dans le sol ou de s’évaporer. Les six installations expriment une esthétique de la destruction, présentant des objets de consommation au moment de leur décrépitude. La réalité et la fiction, les situations paradoxales basées sur une logique binaire — solide / liquide, vide / plein, attraction / répulsion, vie / mort — caractérisent une démarche qui s’inscrit dans la pensée de Nietzsche. Loin d’être un divertissement, un aimable passe-temps, l’art se révèle l’activité métaphysique par excellence, ce à travers quoi se révèle pour nous la dimension tragique de toute existence.
Texte : Nathalie Boisson
Photo : Matthieu Verdeil
Norma Jeane - Sleeping beauty goes wild : jusqu’au 24/10 à la Galerie de la Friche la Belle de Mai (41 rue Jobin, 3e). Rens. (S)extant et plus : 04 95 04 95 94 / www.sextantetplus.org
La grande évasion
Avec Voyage sentimental, le Frac nous propose une exposition cohérente et de qualité : les œuvres sélectionnées et leur mise en espace nous font pénétrer dans un univers artistique empreint d’un certain humanisme propice à la rêverie, l’évasion, la méditation.
Si l’on peut, à première vue, s’étonner du thème et notamment de la référence à un ouvrage littéraire du XVIIIe siècle pour mettre en valeur des œuvres essentiellement contemporaines, le parti pris s’avère finalement des plus pertinents. En interrogeant la place métaphysique de l’homme (par l’expérimentation de positions physiques étonnantes en pleine nature chez Lucien Pelen), en créant un espace visuel et sonore poétique à partir de matériaux inattendus (Céleste Boursier-Mougenot) ou encore en traitant du lieu de la pensée, de sa forme immatérielle (le sens) et matérielle (l’écriture), de la disparition physique des mots et de la permanence de l’intention dans l’expérience qui nous est donnée à voir (Marcel Broodthaers), les différentes œuvres se prêtent à une telle lecture. On est loin, comme le souligne Pascal Neveux (directeur du FRAC PACA), de certains critères valorisés par la modernité, comme la violence et les formes diverses de transgression. Pour parler du processus opérant à même les œuvres, il est plutôt question de glissement, de déplacement, d’entrelacement, de point de basculement, d’engendrement : d’un état émotionnel à un autre, d’une image à une idée, d’une réalité à une rêverie. Avec Césarée, Marguerite Duras nous fait éprouver la dissociation entre voir et parler et leur possible rencontre, par la rêverie et l’imagination, œuvrant dans cet écart, ce creux. Deimantas Narkevicius joue la mémoire collective en transformant des images d’archives tandis qu’Ingrid Wildi, par l’évocation du témoignage de trois hommes, interroge la reconstruction du soi par le processus du récit, de la mémoire et de la langue. Autant de belles invitations au voyage sentimental à découvrir.
Texte : Elodie Guida
Photo, extraite de Once in the xx Century de Deimantas Narkevicius
Voyage sentimental 3 : jusqu’au 12/12 au FRAC PACA (1 place Francis Chirat, 2e).
Rens. 04 91 91 27 55 / www.fracpaca.org
Femmes dans chaque port
Les membres de Films Femmes Méditerranée investissent les cinémas Prado et Variétés, ainsi que d’autres lieux satellitaires, créant sur huit jours un parcours cinématographique original, dédié aux femmes, comme autant d’escales méditerranéennes.
L’exploitation cinématographique a particulièrement été marquée, ces dernières années, par l’explosion de programmations alternatives (cycles, festivals, rencontres…), proposées par une foule de structures indépendantes des salles, souvent associatives. Le passionnant le dispute à l’anecdotique, mais force est de constater que le grand gagnant reste le spectateur. De là à se demander si les programmateurs-exploitants savent encore faire leur boulot, voilà qui serait un brin médisant… Malgré un léger manque de souffle à l’ensemble, la poignée de films que nous offrent à voir ces quatrièmes Rencontres est une déambulation méditerranéenne parfaitement adéquate en cette saison post-estivale. Une thématique d’autant plus pertinente que le rôle de la femme est central dans bon nombre de sociétés du bassin méditerranéen. On y retrouve évidemment des personnages forts, hauts en couleur, à la croisée de destinées souvent tragiques, jamais très éloignées de l’héritage hellénique. Une Grèce représentée d’ailleurs dans la programmation par le très attendu film de Pandelis Voulgaris, Les mariées, produit par Martin Scorsese et malheureusement non distribué dans nos contrées. L’Espagne, elle, sera présente via la caméra féline de Dominique Abel, remarquée par le sublime Agujetas, cantaor, portrait élégant et racé de l’une des figures de proue de la culture flamenco. Nous découvrirons Aube à Grenade, autre opus de la réalisatrice, mais nouvelle plongée dans cet univers cher à Carlos Saura, mélange de danse et de musique, plus précisément autour du Cante Jondo, l’un des chants du flamenco. Autre réalisatrice à faire le grand écart entre la France et les pays méditerranéen, Simone Bitton. Son dernier documentaire en date, Rachel, présenté lors de ces Rencontres, poursuit le travail déjà entrepris dans son très remarqué Mur, à savoir l’exploration, sous divers angles, des relations israélo-palestiniennes. L’Italie, l’Algérie, l’Iran et le Liban seront également à l’honneur, grâce à des œuvres généralement peu distribuées dans nos contrées. Plus attendu, Amerikka, de la réalisatrice palestinienne Cherien Dabis, sélectionné cette année à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, est présenté ici comme séance de rattrapage. On retrouve, dans ce film américano-irakien, une Nisreen Faour généreuse, invitée de dernière minute de ces Rencontres. Enfin, Marseille sera représentée par l’incontournable Bania Medjbar et son dernier court-métrage, Des enfants dans les arbres. Les Rencontres de Films Femmes Méditerranée restent ainsi une occasion unique de vivre huit soirées de découvertes, d’échanges, de cultures, d’humanisme, au féminin, au cœur du berceau de la civilisation.
Emmanuel Vigne
Rencontres Films Femmes Méditerranée : jusqu’au 13/10 aux cinémas Prado et Variétés, ainsi qu’à Hyères, La Ciotat et Miramas. Rens. 04 91 90 94 95 / www.films-femmes-med.org
Retour à Marseille
Est-ce d’avoir été directeur de photographie sur le sublime Heure exquise de René Allio qui a décidé Denis Gheerbrant à venir tourner vingt-cinq ans plus tard à Marseille ? Quelle qu’en soit la raison, le cinéaste offre à la ville une pièce maîtresse de cinéma !
Est-ce parce que Marseille est si protéiforme qu’un film seul ne suffit pas à en dessiner les contours ? Robert Guédiguian et René Allio n’ont pas fait un seul film sur la ville, mais plusieurs ; Jean-Louis Comolli et Michel Samson ont à peine abordé la question politique de la cité en sept films et douze heures de programme ; jusqu’à Circuit Court et son entreprise de s’attaquer à un arrondissement spécifique dans chaque documentaire. Il faut du temps — valeur suprême — à Marseille. Et le temps, c’est de la pellicule. De la pellicule et du réel. Laisser le temps que l’humain s’imprime sur la bande. C’est à ce voyage extraordinaire que nous convie Denis Gheerbrant, immense documentariste, dans une œuvre fleuve qui, sans nul doute, fera date dans le cinéma marseillais. Le réalisateur, soutenu par Richard Copans des Films d’ici, sort sept films sur la ville sous le titre sublime La république Marseille. La totalité du Monde, les quais, l’Harmonie, Les femmes de la cité St-Louis, Le centre des rosiers, Marseille dans ses replis et La République forment une œuvre dense et cependant fluide, une quête humaine et cinématographique aux confluents de la chair (l’humain), de la pierre (la ville) et de l’eau (la mer). Chaque personnage-acteur est impliqué consciemment ou non dans une dramaturgie urbaine quasi mythologique. La pratique même du réalisateur est en soi affaire de morale. Denis Gheerbrant a déambulé presque deux années dans la cité, décidant de prendre seul en charge les contraintes du tournage. Pas de cadreur, de preneur de son. Une approche brute et frontale (les entretiens sont parfois filmés de très près, permettant d’en capter au mieux le son) qui n’est que le dernier acte d’une relation tissée bien avant l’image. La construction de chaque opus est à peu près identique : un personnage central, pivot du film, offre son regard, son parcours, une visite guidée de SA ville. Sans aucune prétention d’hégémonie cinématographique, Denis Gheerbrant rappelle image par image, avec une poésie folle, sans aucun idéalisme hypocrite, ce qu’est la République, propriété d’un peuple. Les enjeux politiques et historiques sont intelligemment abordés, surtout lorsque la caméra part se balader sur le port autonome ; les réalités sociales, des cités aux quartiers du centre-ville, sont dévoilées sans commisération par les habitants eux-mêmes, et les contingences urbaines, au détriment des populations, restent en filigrane des films. Le grand écart entre les mois, les années passées dans les rues de Marseille et le minimalisme des conditions de tournage permettent d’embrasser sept univers, parmi tant d’autres, d’une ville à nulle autre pareille. Parce qu’au fond, c’est l’acte de vivre et de filmer qui perdure. Comme le rappelle le cinéaste : c’est cela, un film, de bout en bout un geste, un seul et même geste.
Emmanuel Vigne
La République Marseille : œuvre en sept films (France - 6h) de Denis Gheerbrant. Sortie nationale le 7/10.
L’échappée belle
Simple coïncidence ou mouvement de fond d’un certain auteurisme français, Au voleur fait résonner étrangement les turbulences libertaires du dernier film d’Alain Guiraudie, Le roi de l’évasion, sorti il y a tout juste deux mois. Manifestations salutaires et créatrices face au tout sécuritaire, ces deux films s’aventurent dans des chemins de traverse que le cinéma hexagonal semble avoir abandonnés depuis longtemps. Comme chez Guiraudie, Sarah Leonor inscrit son film dans un territoire bien défini, présente ses personnages, un début d’intrigue puis, comme par magie, fait exploser son récit en le transformant en un road-movie (quoique fleuve-movie conviendrait mieux ici) aux accents utopiques et oniriques. Si l’amourette qui occupe le début du film entre une jeune professeur d’allemand et un Arsène Lupin de province peine parfois à retenir pleinement notre attention, on se délecte volontiers par la suite de la liberté retrouvée par ces amants en fuite, et aussi d’un cinéma qui donne ici la pleine mesure de ses potentialités. La caméra flotte au-dessus de la rivière qui emporte ce couple improbable, saisissant au passage toutes les nuances de vert d’une nature à la beauté doucereuse. On retiendra aussi ces belles images de la silhouette de Florence Loiret-Caille, qui semble danser devant le feu immense d’une fête champêtre. Si le film rêve et nous fait rêver, il n’en oublie pas pour autant une certaine crudité qui clôt le récit et le ramène par là même à une réalité froide et désenchantée. Au petit jeu des gendarmes et des voleurs, on sait qui gagne, mais l’important est ailleurs.
nas/im
Solo collectif
Après les aventures Gacha Empega et Dupain, qui avaient révélé l’une des plus grandes voix à s’être élevée de Marseille, Sam Karpienia est de retour sous son propre nom. Son projet le plus personnel ? Pas sûr…
Pour beaucoup, la naissance de Sam Karpienia, l’artiste, remonte au milieu des années 90. Gacha Empega : un trio polyphonique mais pas académique, partagé avec Manu Théron et Barbara Ugo. Truc de puristes accrochés à la tradition ? Non : on boit, on chante, on prend la route. Et ça dure ce que ça dure, comme les météorites. Pour d’autres, la naissance de Sam, sa reconnaissance médiatique, c’est Dupain. Autre projet, autres amis, des musiciens cette fois-ci : vielle à roue et batterie donnent le pouls d’une musique inédite, née en Méditerranée mais grand ouverte sur le monde. Trois albums dont la qualité va crescendo, l’aventure s’achevant pourtant dans la désillusion : à force de jouer hors des cadres, on (se) lasse. Retour à la case départ en 2006 : Port de Bouc. Sam prend son RMI en pleine poire, mais dans sa ville de toujours, il y a ce vieil ami qui « le pousse au cul », Daniel Gaglione. Il joue de la mandole, mais pas comme tout le monde : si besoin est, il l’amplifie, pour la faire sonner comme une guitare. Sam est un peu pareil : il chante, mais pas comme tout le monde. Nourri au flamenco, son organe est unique, dément, et pour filer la métaphore, il le brandit comme son sexe, à l’image d’une expression méridionale bien connue des forts en gueule, avec toute la fierté, la puissance et le relâchement que cela présuppose. Alors pourquoi s’en tenir là ? Les choses prennent forme, et on parle d’abord du « Sam Karpienia Trio », avec Bijan Chemirani aux percussions. Mais de carte blanche (à la Meson, où il rencontre l’équipe du jeune label Dfragment) en concerts avec invités, Sam sait bien que si la dynamique est collective, il reste l’épicentre du projet. Et assume enfin : « si ce projet porte mon nom, c’est parce que j’envisage un travail sur le long terme, et que ça me laisse la possibilité de refaire d’autres disques avec d’autres artistes ». On pourrait penser, à en juger par son parcours, que Sam essaie depuis quinze ans de faire avancer la cause des musiques traditionnelles, de lui donner sciemment de nouvelles perspectives. Pourquoi pas : avec Moussu T, il est sans doute le seul à avoir façonné, à Marseille, une musique aussi enracinée qu’universelle. On pourrait penser, aussi, que deux mandoles et une batterie en mode « power-trio », c’est une sacrée bonne idée qu’il fallait aller chercher. Pourquoi pas : il y a plus d’énergie dans un concert de ce groupe que dans bien d’autres étiquetés « rock » à dimension méridionale… La vérité est pourtant bien plus simple : Sam compose avec ceux qui croisent sa route, et avec qui il partage des choses – on ne parle plus seulement de musique. Extatic malancòni, son nouveau disque enregistré au Nomad’Café, est produit par Otisto 23, réputé pour son travail dans le jazz et l’électro ? Point de calcul : une rencontre. « J’aime bien l’idée de faire confiance, d’une manière générale et dans mon travail. J’ai besoin des autres pour travailler ». En somme : Extatic malancòni est le substrat d’un homme qui n’avance que dans sa confrontation à l’autre, citant le concept de créolisation cher à l’écrivain Edouard Glissant (« un mouvement continuel d’enrichissement au contact des autres cultures »). Comme le morceau éponyme le traduit si bien, Extatic malancòni est aussi l’œuvre d’un homme qui, finalement, n’a besoin ni du français ni de l’occitan pour se faire entendre des autres, traduire une émotion. Et renaître encore, indéfiniment.
Texte : PLX
Photo : Patrice Terraz
Extatic malancòni (Dfragment/L’Autre Distribution)
En concert le 24/10 à la Fiesta des Suds (avec Otisto 23 en support)
www.myspace.com/samkarpienia
Bulles de Jazz
Pour la quatrième édition de son festival, le collectif Jazz sur la Ville a concocté un programme de funambule, tissant une toile de plus en plus étendue sur la ville.
Jazz sur la Ville est une belle réalisation, atypique et rare. Parce qu’elle est une œuvre collective, une synergie entre des personnes et des lieux à vocations différentes qui, sans rien renier de leurs différences, le temps d’un évènement s’avérant plus un manifeste qu’une manifestation, ouvrent une parenthèse dans leur destin propre pour, ensemble, insinuer le jazz dans divers endroits de la ville et trouver des échos, hors les murs, dans des écoles, des cinémas, des bibliothèques… Chacun des protagonistes alimente de son originalité sensible ce collectif qui ne cesse de s’élargir depuis sa création, sans rien perdre de son esprit originel. Le jazz est une langue vivante, qui se nourrit constamment de nouveaux vocables, mais qui comme toutes les langues, repose sur la mémoire et la transmission. Les artistes d’aujourd’hui nous parlent donc d’aujourd’hui, avec leurs notes et leurs sons, tout en nous offrant quelques savoureuses madeleines aux goûts familiers, tant la programmation est riche, ouverte aux rencontres : « premières » entre musiciens improvisateurs, entre le cinéma et la musique, entre marionnettistes et jazzmen, écoliers et musiciens… Mais aussi, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de Billie Holiday, deux concerts en forme d’hommage et des expositions. Enfin, un séminaire intitulé « Penser et faire le Jazz à Marseille », organisé par Raphaël Imbert, que l’on retrouvera, pour la soirée de clôture, présentant son nouveau N_Y Project, et célébrant les dix ans de la Cie Nine Spirit. Alors, comme le suggère l’affiche avec ses bateaux et ses voies ferrées, et comme le disait Nougaro avant d’atteindre La note bleue : « Embarquement immédiat, Sa Majesté le Jazz est là !!! »
Frédéric Marty
Jazz sur la Ville #4 : du 1er au 19/10 dans divers lieux à Marseille. Voir programmation complète dans l’agenda. Rens. www.myspace.com/jazzsurlaville
Puppetmastaz > le 30 au Cabaret Aléatoire
Lors de leur dernier passage au Cabaret, les marionnettes berlinoises avaient blindé la salle. Parce que leur show, à la fois très efficace et bourré d’humour, bénéficie depuis longtemps d’un excellent bouche-à-oreille, mais aussi parce que la campagne de comm’ orchestrée par Radio Grenouille, à la suite d’une fameuse résidence de création à la Friche, avait fait monter le buzz. Amplement mérité : le hip-hop des « puppetz », interactif, est un antidote à la morosité.
PLX The Takeover (Viciouscircle)
MAIN Demoparty > du 2 au 4 à Arles (Parc des Ateliers)
Exilé à Arles, le festival MAIN continue à promouvoir la création numérique sous toutes ses formes. Démonstrations, ateliers et compétition ludiques : il met à l’honneur le partage des savoirs et l’échange à l’heure du tout virtuel. Graphisme, vidéo, micro-music… Le programme est chargé et éclectique, et d’une qualité certaine comme tout ce que fait La Cyber Nostra, organisateur de l’événement. A ne pas rater : une projection vidéo sur un écran géant de 3 000 m2 !
nas/im
Cave > le 3 à l’Embobineuse
Après un brillant week-end introductif fin septembre, l’Embobineuse continue d’aller fouiner là où personne, ou presque, n’ose plus aller ici bas. Emules de l’excellent groupe new-yorkais Oneida, les membres de Cave jouent un (kraut)rock aussi rageur que psychédélique, une musique libre et purement instrumentale qui les place en outsiders de la scène indie US. En prime, vous assisterez le même soir au dernier spectacle, décapant et salutaire, de l’équipe de l’Embob’…
PLX Psychic summer (Important Records)
Agent Ribbons > le 6 à l’Embobineuse
Elles ont un look de chipies qui voudraient piquer les vêtements que leur maman n’ose plus porter depuis au moins vingt ans, mais bien sûr, le principal intérêt d’Agent Ribbons est ailleurs. Une chanteuse/guitariste et une batteuse — rejointes en début d’année par une violon(cell)iste — proposent ici un cabaret folk-rock très accrocheur qui rappelle évidemment ceci : un line-up réduit à l’essentiel ne souffre pas la médiocrité. Or là, c’est du talent à l’état pur.
PLX Your love is the smallest doll Ep (import)
Piers Faccini > le 7 au Poste à Galène
De père italien et de mère anglaise, Piers Faccini vit en France où il demeure l’un des plus prometteurs élèves d’un songwriting blues/folk apatride, qui doit autant à Nick Drake qu’à Ali Farka Touré. D’une douceur exquise, le jeune musicien risque de convertir de nombreux mélomanes et de séduire quelques cœurs sensibles et solitaires. Si la qualité de ses concerts progresse à la même vitesse que celle de ses disques, c’est l’un des concerts du mois qui s’annonce ici.
nas/im Two grains of sand (Tôt ou Tard)
The Black Seeds > le 8 au Cabaret Aléatoire
Avec Fat Freddy’s Drop, les Black Seeds sont peut-être le seul groupe de reggae néo-zélandais qui s’exporte. Depuis dix ans, ils mélangent dub, soul et reggae pour créer un cocktail original de « roots reggae pacific » qui a trouvé écho chez les labels Sonar Kollektiv et Rough Trade. Si musicalement il n’y a rien de neuf, la voix de Daniel Weetman possède la douceur de la soul et le timbre caressant d’un Junior Murvin. Suffisant pour faire chalouper le Cabaret.
nas/im Into the Dojo (Dem Roots/Sonar Kollektiv)
Flou > le 9 à l’Intermédiaire
Avec leurs beats électro qui tapent et leur provoc’ un peu facile, ils vont en énerver plus d’un. Mais ils vont aussi en convertir d’autres, parce que Flou, qui porte bien son nom, est un pur produit de son époque : c’est ostensiblement trash, mais ça ne dérangera au final personne, c’est assez désabusé alors autant faire la fête, ce n’est ni de l’art ni du cochon et ça se fout bien des étiquettes… Bref : un trio lillois à découvrir séance tenante. Avant le prochain.
PLX Ep en téléchargement gratuit sur www.myspace.com/flouprod
Andromakers > le 9 à l’Afternoon
On vous les présentait il y a quelques mois dans ces colonnes : deux jeunes Aixoises adeptes d’une électro-pop rêveuse et minimaliste, à base de claviers Casiotone. Une maquette et un concert à l’occasion du festival B-Side avaient suffi à nous séduire, même si la marge de progression reste énorme. Depuis, les filles ont accédé au tremplin SFR du dernier festival Marsatac, leur projet avance. Ne les manquez pas à l’Afternoon, café-expo qui colle bien à leur univers.
PLX
Nosfell > le 9 au Poste à Galène
C’est en voyant Nosfell sur scène que l’on découvre les possibilités presque infinies d’une voix. Tour à tour bluesman, beat-boxer ou chanteur lyrique, le chanteur-caméléon continue à nous bercer dans une langue imaginaire avec son folk extra-terrestre. Si ses dernières orientations rock ont un peu déçu les fans de la première heure, le talent et l’originalité sont toujours là. Virtuose, poétique et hallucinée, on ne ressort jamais indemne d’une musique si riche.
nas/im Nosfell (V2)
Les Tambours du Bronx > le 9 à l’Espace Julien
Vingt ans de carrière, des concerts aux quatre coins du globe (et dans les endroits les plus improbables), le générique des Guignols et surtout, surtout, des milliers de bidons catapultés dans les entrailles de l’enfer… Dix ans après son dernier album studio, et trois après son dernier concert à Marseille, la formation de Nevers (Nièvre) revient défendre un nouvel album très indus. C’est en général du grand spectacle, et celui-ci est neuf, avec vidéo en temps réel.
PLX Mmix (At()ome)
Petit mais costaud
Small is Beautiful souffle trois bougies. Une pour chaque ville accueillant la manifestation : Aubagne, Martigues et Marseille. Pierre Sauvageot, directeur de Lieux Publics, nous éclaire sur ce rendez-vous de spectacles, installations et interventions en espace public qui ne cesse de grandir.
« Ce qui est petit est joli » : sorte de maxime destinée à rassurer ceux que la nature n’a pas gâtés ou fait avéré ? Un petit tour du côté des suffixes diminutifs suffit à s’en convaincre. Carlito, Patinho, maisonnette sont plus mignons que Carlos, Pato ou maison. Mais on s’égare. Alors pourquoi, pour sa troisième édition, Lieux-Publics voit-il les choses en grand ? On sent tout de suite planer l’ombre grandissante et alléchante de Marseille Provence 2013. Un petit tour du côté des artistes permet de constater la dimension déjà européenne de la manifestation, sorte de prélude à la Capitale de la Culture. CQFD. Pierre Sauvageot nous expose les autres bonnes raisons de cette poussée de croissance. D’abord, la plupart des spectacles proposés sont de petite taille (small en quelque sorte) et incitent à la mobilité, d’où l’envie de les faire circuler, de les jouer plusieurs fois pour qu’ils soient vus par plus de monde. Evident ! Ensuite, sortir de Marseille permet de trouver des lieux variés, adaptés aux projets de chaque artiste, afin de mieux présenter leurs créations. Elémentaire ! L’ouverture de la manifestation à Martigues et Aubagne marque également une volonté de décloisonner le territoire et de créer une circulation du public entre les villes. La durée allongée de la manifestation permettra de faire venir certains spectacles en pleine journée et d’interpeller le public en pleine rue, dans son quotidien. C’est le cas notamment avec l’ANPU (Agence Nationale de la Psychanalyse Urbaine) qui verra des chercheurs farfouiller dans l’esprit du quartier de la Belle de Mai pour détecter ses sources névrotiques et proposer des solutions thérapeutiques. Sur le même principe, Le petit monde de Lamerboitel proposera des moments de poésie et de drôlerie aux quatre coins de la ville, tandis que Marché commun servira sur les marchés cinq solos et duos dansés pour parler de nos rapports à la nourriture et à la consommation. Ecouter ce que les artistes ont à dire dans et à propos de l’espace public, le voir différemment et tenter de le transformer, avec cette nécessité inéluctable de vivre ensemble, tel est l’objectif principal de la manifestation. Les artistes deviennent des créateurs de lien social et nous invitent à (re)découvrir l’espace public. En y flânant, vous croiserez sans doute les Beaux parleurs délivrant messages et rumeurs ou joutant en corridas verbales. Vous partirez des gares de Martigues ou Aubagne pour rejoindre en musique la gare Saint Charles en compagnie de La Banda Europa. Vous participerez peut-être au Mondial de Flash Rue avec le Tony Clifton Circus ou passerez un noël déprimant (Xmas forever) avec ces mêmes clowns déjantés. Trois villes partenaires, neuf jours, seize spectacles et soixante-dix-huit représentations, petit à petit, SIB grandit et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, puisque Lieux Publics souhaite d’ores et déjà étendre la manifestation à d’autres villes. En attendant, continuez votre déambulation en compagnie de KompleXKapharnaüM, qui fabriquera des fresques en images, sons et collage. Ecoutez la conférence très sérieuse de Bernard Stiegler, passez de l’autre côté avec The Large Movement et découvrez ce qui se passe derrière l’écran. Les amateurs apprécieront une partie de foot chorégraphiée (10e minute corner), avant de se perdre La nuit juste avant les forêts aux côtés d’un jeune homme qui raconte ses errances et crie sa révolte. Enfin, admirez Jean-Claude Fischer soulevant devant vos yeux ébahis un monument de plusieurs tonnes. Que La Foirce soit avec luii ! Comment faire du grand avec du small ? Réponse dans la rue.
Yves Bouyx
Small is Beautiful : du 2 au 10/10 à Aubagne, Marseille et Martigues. Programmation détaillée dans l’Agenda. Rens. 04 91 03 81 28 / www.lieuxpublics.com
Un festival en grande(s) forme(s)
Les Informelles, ou la rencontre insolite d’un groupe d’artistes, aux côtés de jeunes adultes déscolarisés. Le principe : des ébauches de spectacle à mettre en forme sans formatage.
Un lieu incongru pour accueillir le festival, des espaces de représentation singuliers (mezzanine, mur d’escalade, hall d’entrée, gymnase…), des spectacles joués en continu se mêlant à d’autres plus ponctuels, le spectateur évoluant au milieu d’une rue intérieure et glissant d’une proposition à une autre au rythme de la programmation et de ses envies… Les Informelles portent bien leur nom. Pendant deux jours se succèdent et se mêlent une dizaine de performances associant vidéo, audio, danse, théâtre, langage… issues d’une résidence de dix jours au sein de l’école. Dix jours pour s’approprier le lieu et recomposer avec cet espace théâtral, où les performeurs inventent ensemble des moments de rencontre entre artistes, élèves de l’école et spectateurs, avant de nous ouvrir les portes. Dans le hall d’accueil, trois danseurs de la compagnie La Zouze jouent avec l’espace et le temps dans un dispositif sonore et plastique. Au bout de la Grand rue résonnent cris et coups de marteau venus du comptoir des ventes où l’on peut acheter les performances d’Ambra Senatore. Jeune femme buvant un verre d’eau part pour seulement 1,70 € ! On annonce Nos Illusions sur la mezzanine où deux jeunes artistes jouent avec les mots, les langues, les tics et les gestes qui les accompagnent, tandis que dans l’amphithéâtre débute une troublante projection de Till Roeskens sur le sort de six réfugiés palestiniens du camp d’Aïda. Une petite pause s’impose au bistroquet. Et la soirée ne fait que commencer, puisqu’on attend encore une installation audio-vidéo sur le mur d’escalade, des lectures physiques et poétiques, des performances vidéo-théâtrales, une moto juke-box, et une clôture de soirée en forme de cabaret. Informelles, mais en grande(s) forme(s).
Yves Bouyx
Les Informelles étaient présentées par les Bernardines à l’Ecole de la Deuxième Chance les 18 & 19/09.
Et la performance, bordel !
Red Plexus et le collectif Ornic’Art ont déposé leur réjouissant troisième Préavis de Désordre Urbain, dans un tourbillon d’actions qui détournent codes et usages des lieux de la ville.
Depuis trois ans à Marseille, les fins de mois de septembre ne sont pas que difficiles, elles sont perturbées. Pas de grève, non : les artistes, eux, ne chôment pas ! Qui en imposant aux tranquilles consommateurs que nous sommes de ramper entre les rayons des Galeries Lafayette, qui en roulant sur la chaussée déguisé en homme-grenouille, qui accouchant d’une messe pour le porc présent et de bien d’autres folâtreries… Des artistes venus des quatre coins de l’Europe, novices ou performers confirmés, ont investi pendant une semaine les différents espaces publics de la ville, qu’ils soient marchands (les commerces du centre-ville), culturels (La Friche Belle de Mai, les Bernardines) ou chargés d’histoire (les Réformés).
Au fil de ces interventions poétiques, parfois cocasses, rappelant souvent le théâtre de rue, et toutefois inégales, on a pu en tout cas remarquer l’adhésion d’un public toujours plus nombreux, plus hétérogène que dans les lieux habituellement dévolus à la culture, rassemblant plusieurs générations et différents milieux sociaux. Certes, la gratuité de l’événement, son accessibilité et surtout son atmosphère « bon enfant » sont probablement des facteurs importants de la réussite grandissante de la manifestation, qui fait d’une pratique artistique méconnue du grand public et considérée comme « pointue », la performance, un acte autour duquel on se rassemble. Plutôt nécessaire en ces temps de crise…
Ainsi, nous bousculant joyeusement, emportant dans leurs univers oniriques celui qui passe, détournant les codes sociaux et refusant toute bienséance, le festival a proposé un florilège d’espaces et d’interventions, pour nous offrir des moments jubilatoires.
Joanna Selvidès
Préavis de désordre urbain était présenté du 23 au 28/09 dans divers lieux de la ville
Quand la philo fait pop
Un duo entre un philosophe et un Dj, une soirée télé commentée par des intellectuels de la scène française, le football pensé comme modèle philosophique… Autant d’interventions insolites et stimulantes qui rythmeront la vie culturelle marseillaise le temps d’une folle Semaine consacrée à la Pop philosophie.
Cette manifestation a pour ambition de réunir des intellectuels de la scène philosophique française et des personnalités de l’art contemporain pour parler de la pop culture et tenter de voir en quel sens celle-ci peut s’inscrire ou bouleverser le champ de la pensée actuelle. En se frayant dans cette voie, la philosophie se fait pop elle aussi, en reprenant les principaux éléments de la Pop philosophie initiée par Deleuze : s’emparer de références légères dans un but non pas interprétatif, mais pour créer des concepts en confrontant la philosophie à ce qui n’est pas elle. Et mettre ainsi en œuvre une sorte de philosophie « boîte à outils » ouverte à tous pour laquelle ce qui compte avant tout, ce sont les résonances et les rencontres fécondes entre le travail philosophique et les autres domaines, les autres expériences.
La force de cet événement est justement de remettre en question la distinction entre pop culture et culture d’« élite », entre la « basse » et la « haute » culture. Faire parler des intellectuels sur des sujets a priori peu légitimes au regard de leurs disciplines (philosophie, littérature, art contemporain), ce n’est pas ériger la pop culture au rang de culture d’élite ni à l’inverse tenter de les niveler, c’est essayer de penser autrement et surtout ailleurs, de délocaliser les territoires de la pensée. C’est aussi transgresser les normes établies : par un enfermement institutionnel d’un côté et par les industries et les études de marché de l’autre.
Et si les philosophes peu connaisseurs de la pop philosophie étaient les premiers surpris (on ne les refait pas, l’étonnement est le point de départ du philosophe) de voir à quel point les séries télé, le football ou Barbara Cartland donnent à penser ? Et si les amateurs de films d’horreur, de monokini ou de pop music étaient curieux d’écouter en quel sens leurs centres d’intérêts pouvaient rejoindre pour des raisons très différentes ceux des théoriciens ?
La Semaine de la Pop Philosophie pourrait donc se résumer à une série d’expériences et de défis intellectuels. Brouiller les cartes et risquer des confrontations inattendues. Œuvrer pour la mise en place des conditions d’une expérimentation (avec un duo philosophico-musical). Et en jouer (cinq philosophes s’affronteront autour du « Jeu de la théorie »). Mais aussi oser (la mise en relation de Barbara Cartland et de Hegel), embarrasser (avec une « Philosophie politique du monokini »), rebondir (sur ce que « L’art fait à la philosophie »), s’étonner (de l’injection de la pensée de Spinoza dans l’espace public aux Pays-Bas), ouvrir (la philosophie au football ou le football à la philosophie), bousculer (avec le « Revirement de la critique face aux films d’horreur »). Enfin et surtout, tenter de produire un espace différent de la pensée, l’espace de « l’ici et maintenant », non pas pour mieux accepter le monde dans lequel nous vivons, mais pour mieux le critiquer et par là même, ensemble, le changer.
Elodie Guida
La Semaine de la Pop Philosophie : du 1er au 7/10 dans divers lieux de la ville. Voir programmation complète dans l’Agenda. Rens. 04 91 90 08 55
L’Interview : Jacques Serrano
Le créateur des Rencontres Places Publiques revient avec nous sur les notions de pop culture et de pop philosophie pour expliquer la genèse de son événement. Entretien passionnant avec un homme passionné.
En quoi consiste au juste la pop philosophie ?
Il y a deux manières de la considérer. La première, c’est la philosophie sur l’objet du quotidien, c’est-à-dire qu’au lieu de réfléchir à un concept très compliqué comme Dieu, on démontre qu’il y a des choses aussi compliquées, comme le cinéma ou le football. C’est quelque chose qui existe déjà. Dans les années 30, aux Etats-Unis notamment, les penseurs, qui n’avaient pas de patrimoine intellectuel comme les Français étant donné la jeunesse du pays, se sont penchés sur les objets culturels les plus proches d’eux, et nombre d’entre eux ont étudié le cinéma hollywoodien — dans toute sa grandeur, et dans ses limites aussi. A partir des années 80, Stanley Cavell, un éminent philosophe, a d’ailleurs publié de nombreuses études sur le sujet.
L’autre manière, c’est de prendre un film comme une machine à penser. On ne fait pas la philosophie d’un film, pas plus qu’on ne valorise sa portée philosophique ; on prend le film comme générateur potentiel de concepts philosophiques. C’est l’une des approches de cette Semaine. Je pense que ça va être souligné dans le Jeu de la théorie, qui consiste à réveiller les idées à partir de propositions. Ça ressemble un peu à un brainstorming, en un peu plus compliqué (rires).
Pourquoi consacrer une semaine à la pop philosophie et, plus généralement, à la pop culture ?
C’est une idée qui germait dans mon esprit depuis un bon moment. C’est amusant parce que si j’avais pu le faire immédiatement, ça aurait peut-être eu moins de répercussions… Je me rends compte que depuis quatre, cinq mois, c’est dans l’air du temps… France Culture a notamment diffusé cet été plusieurs émissions sur les séries télé, ce qui paraissait impensable il y a peu. Le monde « intelligent » ne parlait pas de séries télé ! Les gens cultivés s’intéressaient à des trucs compliqués, « sérieux ». Il n’y avait bien que moi pour regarder des séries jusqu’à cinq heures du matin ! (ndlr : nous aussi !)
De la même manière, on peut se demander pourquoi les films d’horreur, qui étaient autrefois presque méprisés par la critique, font aujourd’hui l’objet de papiers dans Les cahiers du Cinéma. C’est une preuve que le monde « intellectuel » prend conscience que le film intelligent n’est pas toujours là où on croyait. Ce qui vaut pour tous les pans de la pop culture que l’on va aborder pendant la semaine : les séries, le football, les films d’horreur, la mode…
Que penser de ce soudain intérêt du monde intellectuel pour la pop culture ?
Le monde intellectuel tend à chercher dans ce qu’il considère comme la « basse » culture des éléments, des actions, des positions et des productions qui ramèneraient vers la « haute » culture. Ce positionnement ne m’intéresse pas. Pour moi, il n’y a que de la haute culture, c’est-à-dire quelque chose qui répond à l’attente qu’on a de la création. Je préfère une série qui répond à cette attente à un projet pseudo-intellectuel prétentieux. A partir du moment où on considère la culture ainsi, les notions de « basse » et de « haute » disparaissent.
Vous faites l’inverse quelque part… En amenant des représentants de la pensée à s’intéresser à la pop culture ?
La télé n’est pas le diable pour les gens vraiment intelligents. C’est comme le football d’ailleurs. Moi je n’y connais rien et du coup, j’ai fait une commande à Sylvain Dumont, qui est un expert aussi bien en football qu’en philosophie. Il va donc faire une conférence sur le thème « Le football comme modèle philosophique ». Il va partir d’une réflexion sur des choses profondément philosophiques, comme la fraternité, et montrer que là où l’expérience de la fraternité est la plus dicible, c’est sans doute dans un stade de foot.
Pensez-vous réitérer l’expérience ?
J’espère faire au moins trois « saisons » de la Semaine. On a refusé du monde, il y a encore beaucoup de choses à dire. A priori, l’an prochain, on se basera beaucoup sur les tubes musicaux. J’imagine déjà la rencontre entre les philosophes et Claude François !
Propos recueillis par Cynthia Cucchi
Photo : Olivier Metzger
Les Rencontres Place Publique
Concepteur d’événements intellectuels. Ainsi se définit Jacques Serrano, créateur des Rencontres. Nées de la curiosité de cet artiste et penseur touche-à-tout, ces manifestations consistent à réunir des intellectuels français et étrangers de formations et d’horizons différents autour de questions politiques, sociologiques, esthétiques sur l’art. A mi chemin entre « le raout et le colloque universitaire, évitant ainsi les inconvénients des deux formules »1, parrainées par d’éminents intellectuels (Umberto Eco, Alain Touraine, Manuel Maria Carrilho…), les RPP ont rencontré le succès dès leur naissance, avant d’être invitées dans des lieux prestigieux (Sorbonne, Columbia University de New York, Musée Guggenheim de Bilbao…). Sans doute parce que, de l’aveu de leur concepteur, leur vocation ne se trouve pas dans l’éducation mais dans la notion de plaisir. « Mon propos, c’est de mettre en place des moments où le plus large public possible prend du plaisir à l’écoute d’idées qui nous séduisent, de choses qu’on peut penser soi-même ou auxquelles on aurait pu penser… » Une notion de plaisir dont cette Semaine de la Pop Philosophie s’annonce comme la parfaite illustration.
CC
Le Ravi ne veut pas baisser les bras !
3,4 milliards d’euros. Répétons pour ceux qui touchent les 8,82 euros du Smic horaire brut : 3,4 milliards d’euros ! C’est la dette affichée par la CMA-CGM, le troisième armateur mondial qui construit son siège social à Marseille, la fameuse bite de verre et d’acier dressée à la Joliette. La faute au ralentissement du trafic de marchandises planétaire. Alors quoi ? Hier, il fallait laisser faire le marché, aujourd’hui, la CMA-CGM fait comme tout le monde : elle se retourne vers l’Etat via le fonds stratégique d’investissement mis en place pendant la crise pour combler le gouffre. Car la multinationale est une entreprise stratégique pour la France affirme son PDG, Jacques Saadé…
Pas de polémique s’il vous plaît ! Constatons juste que bon nombre d’entreprises pourraient postuler pour bénéficier de l’argent de l’Etat afin de passer cette foutue année 2009. Comme le Ravi, par exemple, auquel la rédaction de Ventilo a généreusement offert d’écrire cet édito. Vous connaissez ? Ce mensuel d’infos et de satire, édité à Marseille par l’association La Tchatche mais diffusé dans toute la région Paca dont il cause, sort cette semaine son 67e numéro après six ans d’existence. Oui mais voilà. S’il ne trouve pas 30 000 euros d’ici décembre — pas 3,4 milliards d’euros ! —, il devra cesser de paraître.
Pour le coup, le Ravi est vraiment une entreprise stratégique pour la France. Il contribue à élever le PID, le Produit Intérieur de Démocratie dont notre belle région a tant besoin. Il s’efforce d’apporter un peu d’irrévérence dans le paysage trop sage et monolithique de la presse locale. Ne versez pas encore toutes vos larmes ! Le moribond bouge encore. Il a même plein de projets dont celui de faire de ses lecteurs de véritables co-propriétaires et co-acteurs du titre, peut-être sous la forme d’une coopérative. Pour y arriver, l’heure est à la mobilisation générale. Découvrez en l’achetant le canard « pas pareil ». Mieux : abonnez-vous sans tarder et/ou souscrivez pour qu’il vive.
Saadé, si t’es un homme, intègre les 30 000 euros du Ravi dans tes dettes ! Si t’es cap, on ira faire plein de jolis dessins au sommet de ta tour !
Le Ravi, 11 bd National, 1er. Rens. 04 91 08 78 77 / redaction@leravi.org / www.leravi.org
L’une des meilleures nouvelles de cette rentrée vidéo nous vient d’un petit mais vaillant éditeur, Choses vues, déjà chroniqué dans ces colonnes pour l’excellente édition des films de Pierre Clémenti. Il nous offre aujourd’hui l’opportunité de découvrir la collection Filmmuseum, truffée d’œuvres rarissimes, classiques et somptueuses, de The river de Frank Borzage — réalisateur du chef d’œuvre qu’est L’heure suprême — à Enthousiasme de Dziga Vertov, duquel on ne présente plus L’homme à la caméra, dont la copie fut restaurée par l’immense artiste Peter Kubelka. On trouvera aussi parmi la richesse de cette collection des petites perles cultes, telles que Hedy Lamarr de Dubini, ou La loi des montagnes d’Erich Von Stroheim.
EV
L’excellente structure d’édition assurée par les Cahiers, dont le principe est de présenter deux films de grands cinéastes hexagonaux pour le prix d’un, nous offre l’occasion de découvrir deux opus du génial et irrévérencieux Mocky, dans sa première partie de carrière. Même s’il n’avait pas encore, alors, développé dans son art tout le mordant qui le caractérise, on retrouve dans Snobs ! et Un drôle de paroissien le regard critique d’une société qu’il méprise autant qu’elle le fascine. Les instincts les plus bas en prennent pour leur grade, ses personnages se vautrant dans les plus abjects travers, de la cupidité au snobisme bourgeois. On remarquera l’apparition d’un Bourvil à contre-emploi, subtil et joyeusement pervers, qui multipliera les participations avec un Mocky protéiforme.
EV
Midori est une jeune orpheline recueillie par un cirque dont les principales attractions sont des monstres. Maltraitée par la plupart de ces derniers, sa condition change le jour où un nain — capable de se faufiler dans une bouteille en verre — intègre la troupe et la prend sous son aile. Le succès de ce nouveau numéro renfloue les caisses du cirque et tous les souhaits du nain deviennent des ordres… Publié au Japon en 1984 et une première fois en France en 2005, ce manga est un chef-d’œuvre cruel, intense et violent, parfois presque insoutenable. Manifestement inspiré par le Freaks de Tod Browning (1932), Suehiro Maruo laisse de côté l’humanisme du réalisateur pour plonger le lecteur dans l’horreur la plus terrifiante. Graphiquement superbe et impressionnante en tous points, cette Jeune fille aux camélias ne ressemble vraiment à rien d’autre.
BH
Vous appréciez l’humour sans limites, particulièrement trash ? Ce livre est donc fait pour vous ! Sur chaque page, quelques bulles accompagnent un dessin tracé de manière sommaire, mais directe et efficace. Celui d’ouverture ? A un homme qui lui dit l’aimer, une femme répond l’imparable : « Pas autant que tu aimes ta mère ! Tue-la. » Le ton est donné et tout ce qui suit est du même tonneau : un avortement pratiqué à l’aspirateur, des nains qui viennent trouver une prostituée et lui demandent s’ils peuvent l’appeler Blanche-Neige… Hugleikur Dagsson possède un ton bien à lui et ses gags font le plus souvent mouche. On regrettera seulement que développé sur 192 pages, ce type d’humour accouche parfois de gags répétitifs ou qui tombent à l’eau.
BH
Producteur aux multiples facettes et patron du respecté label Tigersushi, Joakim est avant tout un mélomane insatiable. De fait, ses obsessions finissent toutes par se retrouver un jour ou l’autre sur ses disques. Milky ways est donc une sorte d’album « total » joué avec son groupe : une ouverture sonique de huit minutes, des chansons pop montées sur ressorts disco, quelques odyssées psyché… Bilan ? Un disque à moitié réussi. Alors pourquoi tant d’amour ? Parce que Joakim reste la seule alternative française plausible aux productions des labels DFA et DC Recordings.
PLX
Jay Reatard possède manifestement un temps d’avance sur ses contemporains. Sous le vernis d’une certaine urgence punk perce une élégance pop après laquelle certains tâcherons de la six-cordes courront toute leur vie. Les douze petites perles qui composent ce très bel album rappellent à certains égards le premier virage glam opéré par David Bowie, qui sous ses robes à paillettes faisait saillir la virilité musclée du rock. Faites de la place dans votre discothèque, quelque part entre Frog Eyes et Swan Lake, Jay arrive… avec un peu de Reatard.
nas/im
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, les premières mesures de Fire on Fire nous plongent avec délectation dans les méandres mélodiques d’un groupe qui donne à la musique folk une dimension à la fois festive et plaintive. Si beaucoup d’artistes néo-folk maîtrisent l’art de l’écriture, peu en revanche possèdent comme The Orchard ce sens de l’instrumentation, cet équilibre subtil des forces, des sons et des voix, qui donne à leurs chansons toute la beauté organique du monde. Sous un tapis d’étoiles, The Orchard défait le ciel comme un lit merveilleux.
nas/im
Le collectif londonien Horse Meat Disco n’a pas attendu un quelconque revival pour célébrer sa vision de la disco, hédoniste, ouverte à toutes les tribus et donc fidèle à ses racines new-yorkaises, dans des soirées qui lui ont assuré une réputation internationale depuis cinq ans. Mais il faut le dire : la vague nu-disco est depuis passée par là, et les branchés sont désormais plus réceptifs à l’univers de Patrick Juvet. Cette compile de vieilles raretés (deux disques dont l’un mixé) est tellement réussie qu’elle donne envie de s’y remettre. Le propre de la bonne musique.
PLX
Avec le buzz qui entourait sa signature sur DFA, on avait été un peu déçus par le concert de ce jeune couple américain, à l’occasion du festival B-Side il y a quelques mois. Trop flashy, trop léger… Ce sont pourtant ces mêmes adjectifs qui reviennent à l’heure d’aborder ce quatrième album très réussi. See mystery lights est une merveille « crossover » dont chaque titre pourrait être une miniature, un condensé de tout ce qui nous excite, du rock au r’n’b le plus futuriste, de la pop à la house des origines. Une nouvelle balise dans la jungle de la nouvelle scène indie US.
PLX
Difficile d’écrire sur la musique de We Insist ! Car comment définir ce mélange qui doit autant au free-jazz qu’au metal ? Disons simplement que ces Parisiens composent des morceaux à tiroir, où le saxophone dialogue avec la guitare dans une ambiance progressive. Certains parlent de math-rock, mais les morceaux mélodiques en sont l’antithèse… Alors pour les références, citons The Mars Volta, Karate, l’école noisy française des 90’s et « l’esprit » Mike Patton dans son ensemble. Cinquième album, donc, pour ce groupe qui bénéficie enfin d’une distribution internationale.
dB
Pourtant un peu las du revival soul vintage servi ces derniers temps à toutes les sauces, nous commettrions une injustice en passant sous silence ce premier album de la blonde Laura Vane. Après de multiples collaborations plutôt classieuses (Gnarls Barkley, The Streets…), l’Anglaise s’échappe désormais en solo sur les traces fraîches d’une certaine Alice Russell, et surtout sur celles plus anciennes des héroïnes de la Motown des débuts. Rien de révolutionnaire ici, mais de la bonne musique jouée et chantée avec conviction et efficacité. C’est déjà beaucoup.
nas/im
En Allemagne et ailleurs, les choses vont très vite au sein de la scène club, au point qu’il est tentant de relayer les plus anciens au rang d’antiquités. La maison Kompakt reste pourtant, plus de dix ans après ses débuts, toujours au-dessus de la mêlée : ses productions house et techno, qui ont assimilé les codes de la « minimale » tout en les dépassant, gardent une identité à nulle autre pareille, évanescente, romantique et d’une rare sobriété. Cette nouvelle compilation, qui regroupe en deux disques le gratin du catalogue, prouve que Kompakt ne cesse de se bonifier.
PLX
Volte/Face
Fruit d’un mois de résidence et de production commune sur une invitation d’RLBQ et de Triangle France, l’exposition de Guillaume Alimoussa et de Nicolas Guiot, Sculpture d’Accueil, propose la juxtaposition de deux manières différentes d’aborder des postulats communs : la contrainte du site, une approche sculpturale et l’inclusion du spectateur.
Le titre de l’exposition évoque avec pertinence le statut des œuvres présentées et les expériences qu’elles suscitent. En effet, ces dernières remettent en question le statut de l’œuvre considéré comme objet achevé et autonome en élargissant ses limites et en créant un espace de rencontre entre les éléments tangibles de l’œuvre, le lieu dans lequel ils apparaissent et la position ou le déplacement du spectateur qu’ils induisent. Les deux artistes proposent, chacun à leur façon, une structuration et une mise en scène de l’expérience en faisant se rejoindre et s’affronter différents niveaux d’appréhension et de compréhension.
Si une œuvre est présentée dans chaque pièce, celle de Guillaume Alimoussa déjoue le cloisonnement en étant visible, en partie, dès la première salle. Dans le même temps, elle contraint l’espace qu’elle occupe en le délimitant par deux grandes barres de fer rendant la circulation difficile. Or, les objets suspendus à ces barres (des bouteilles d’alcool renversées prêtes à être utilisées) semblent envoyer au spectateur des informations contraires en l’invitant à appréhender cet espace comme un lieu de convivialité. Cette œuvre crée ainsi une tension visuelle et interprétative en laissant au spectateur le soin d’y trouver sa place. L’œuvre de Nicolas Guiot, une structure en bois imposante à l’échelle humaine, semble quant à elle rejouer et/ou déjouer l’esthétique et la fonction d’un temple. Des marches, une estrade et des fenêtres composent cette sculpture, mais une colonne trouve sa place là où on ne s’y attend pas : elle traverse à l’horizontale le dessus de la structure, créant une ligne de force visuelle, ainsi qu’un point de basculement dans notre appréhension de la sculpture. Son rôle physique de pilier fondateur renversé, c’est le processus perceptif, et plus spécifiquement le rapport entre perception et connaissance, qui est en jeu. Si nous avons tendance à identifier le monde visible sans cesse en changement au monde dicible de la classification établie, Guiot déjoue ici cette dynamique en modelant et contraignant notre perception… à regarder.
Elodie Guida
Guillaume Alimoussa et Nicolas Guiot - Sculpture d’Accueil : jusqu’au 30/10 à la galerie RLBQ (41 rue du Tapis Vert, 1er). Rens. 04 91 91 50 26 / www.rlbq.com
Le beau bizarre
Le décorateur et plasticien opérant sous le pseudonyme de Karl Beaudelère présente ses œuvres picturales chez Marsiho. Un univers singulier qui se stratifie autour de la fascination pour Baudelaire, l’expression d’une souffrance et l’attrait pour la numérologie.
Il s’agit d’une variation d’autoportraits (peints ou rayés sur plaques de plexiglas) qui illustrent une mythologie personnelle violente et sensuelle. L’artiste autodidacte, ancien antiquaire restaurateur de tableaux, avait déjà expliqué son Confiteor, sur lequel notre attention s’était focalisée l’an passé à la galerie Andiamo : sorte de « Vierge à l’enfant » masculinisée, nu à échelle humaine prenant une réelle profondeur sacralisée, cette puissante pièce restituait une icône en trois dimensions dans laquelle se superposaient quatre films (noir, bleu, rouge et jaune). Son idée de bloc de couleurs reprenant un détail de l’image matricielle consiste à intégrer un millier de cylindres à l’emplacement des pixels ou encore à percer des zones de la matière plastique en fonction de leur teinte. De là, Karl rebondit, toujours en symbiose avec le 7 (4 + 3), nombre se multipliant à l’occasion en catimini sous forme de carré magique gravé. On pourra admirer, parmi de très beaux mobiliers, des visages en proie au cri, déclinés à l’aide de techniques différentes (la maîtrise du dessin honore le stylo à bille), où recto et verso se répondent. Souhaitons à cet être sensible dont l’intense productivité étonne, sept fois bonne chance dans sa recherche d’un mécène industriel pour pouvoir faire aboutir certains de ses projets…
Texte et photo : M. Nanquette-Querette
Karl Beaudelère - Any where out of world : jusqu’au 30/09 chez Marsiho (12 rue Breteuil, 1er). Rens. myspace.com/karl7beaudelere
Le génie à fleur de peau
La Villa Arson consacre la majeure partie de son espace à un jeune artiste anglais, Ryan Gander. De l’art conceptuel à la performance cinématographique, du collage à la sculpture informelle, l’art se découvre de nouveaux horizons et un formidable challenge pour le siècle à venir.
Se rendre à la Villa Arson demande une certaine volonté. Il faut d’abord trouver l’endroit et grimper, sous le soleil, jusqu’à ce magnifique jardin constitué de terrasses en étages. Une fois dedans, le bonheur de l’inattendu peut commencer à œuvrer. De grandes salles immaculées se succèdent sur différents niveaux, dans des jeux d’angles offrant au visiteur les surprises d’un parcours où les œuvres se font désirer. Ryan Gander, ancien résident de la Villa, a su utiliser à merveille l’outil qui lui est offert en se construisant un parcours où se mélangent l’ingéniosité, la pudeur et l’intelligible au service d’une lumière. Comment expliquer le cheminement de sa pensée ? Et cette sensation d’une démultiplication de l’idée et de l’astuce, où s’entremêlent tous les protocoles de fabrication que peut nous offrir l’industrie d’aujourd’hui ? La pièce Like being balanced… (Où se tenir en équilibre sur le guidon du vélo d’un aveugle) est une reconstitution du logo Google, en braille, avec des balles de couleurs primaires qui nous offrent trois lignes parallèles, vues d’un seul point de la pièce. Plus loin, une ballerine en bronze de Degas s’accorde une pause cigarette en vis-à-vis d’un cube bleu minuscule, recréant, par là même, la rencontre du figuratif et du minimalisme. On le sait, les écarts de style génèrent des sentiments opportuns et la sensation de vivre l’instant présent. Ryan Gander ouvre de nouvelles perspectives par l’indice et le romantisme du souvenir : une photo de ses parents avant sa naissance. Il disparaît derrière une construction d’ensemble qui peut nous laisser croire à une exposition collective. Il aborde les différents supports, à la manière d’une recherche permanente, se contentant de l’effet minimum pour donner le maximum.
Karim Grandi-Baupain
Ryan Gander – The die is cast : jusqu’au 18/10. Villa Arson (20 avenue Stephen Liégeard, Nice). Rens. 04 92 07 73 73 / www.villa-arson.org
Souviens-toi l’été dernier
Pendant que Mickael Jackson n’en finissait plus de mourir, que le Petit Nicolas affolait la presse française avec un pauvre malaise vagal et que l’on frissonnait déjà en attendant l’épidémie cochonne, votre journal, altruiste et exigeant, a enfermé deux mois durant ses journalistes dans des salles obscures. Tour d’horizon pas du tout exhaustif et complètement subjectif.

Première sensation de ce début d’été 2009 : Story of Jen, ou l’occasion de retrouver la sublime Marina Hands perdue de vue depuis Lady Chaterley. Le Canadien François Rotger nous propose là un film primitif, brut et juste, où se révèle une prometteuse actrice encore adolescente, Laurence Lebouef. Autre adolescent canadien qui s’est révélé cet été, Xavier Dolan réussit à être aussi bon derrière que devant la caméra. Du haut de ses vingt ans, il étale avec aisance un joli sens du récit et du contre-pied. Malgré quelques tics arty, J’ai tué ma mère restera une des révélations de l’année. Loin des préoccupations homo-dépressives de Xavier « Morrissey » Dolan, mais toujours au rayon jeunesse, Claudia Llosa nous a posté depuis le Pérou le très sensible Fausta, ou l’histoire d’une adolescente qui s’introduit une pomme de terre dans le vagin pour ne pas se faire violer. Tout un programme…
Bien plus léger, Emmanuel Mouret s’est aventuré en terrain burlesque avec Fais-moi plaisir, ou le croisement improbable de Rohmer et de Buster Keaton. Ce faisant, le Marseillais a été l’un des rares réalisateurs à avoir libéré les zygomatiques de nos chroniqueurs cet été. Woody Allen ne peut pas en dire autant… Très bavard, rarement drôle — hormis un suicide raté et un gag autour de la cinquième symphonie de Beethoven — souvent ennuyeux, Whatever Works, même pas sauvé par le grand Larry David, déçoit dans sa proposition utopique de réconcilier bobos new-yorkais et républicains coincés.
S’il offre un terrain de jeu jouissif au personnage de l’audacieux (pour ne pas dire inconscient) Sacha Baron Cohen, le Brüno de Larry Charles ne parvient pas quant à lui à tenir les promesses de Borat, divisant la rédaction, à l’instar du dernier Soderbergh. Film « mineur » réservé exclusivement aux majeurs, The Girlfriend Experience, vrai-faux docu sur le quotidien d’une call-girl (dés)incarnée par la starlette porno US du moment (Sasha Grey), propose un étonnant parallèle entre le train de vie d’une pute de luxe et le déraillement des hommes en proie aux affres de la crise financière. Soigné et lucide pour les uns, inconséquent pour les autres, le film ne fait pas l’unanimité. Tout comme le dernier Tarantino, qui revisite à sa sauce la seconde guerre mondiale et n’offre en fin de compte que deux motifs de satisfaction : l’énorme Christoph Waltz, qui aura bien mérité sa palme cannoise de meilleur acteur, et Brad Pitt, irrésistiblement cabot en « scalpeur » de nazis.
Finalement, la bonne surprise estivale au rayon légèreté nous sera venue d’I love you, man. Dans la lignée des buddies movies « intellos » de Judd Apatow, John Hamburg s’est fendu d’un petit miracle drolatique autour d’un homme « sensible » bien décidé à se convertir à l’amitié « virile » avec un illustre inconnu. Couillon et émouvant, ILYM se termine sur une des plus belles déclarations d’amitié vues récemment au cinéma. We love you, men !
On aime aussi Elia Souleimane, qui avait apporté un peu d’humanité au cœur des paillettes cannoises. Il confirme avec Le temps qu’il reste sa virtuosité narrative, et approfondit son personnage lunaire, en pleine exploration autobiographique, au cœur de quatre décennies de conflit israélo-palestinien. Un régal.
Côté français, le bilan s’avère mitigé. Si Françoise Huguier, dont on avait découvert les photographies lors d’une précédente édition des Rencontres d’Arles, réussit son passage au format long-métrage avec Komunalka, Alain Guiraudie et les frères Larrieu peinent à convaincre malgré des idées originales. Dans Le roi de l’évasion du premier, il est question d’amour, de branlettes et de terroir, bref un cocktail étonnant auquel le cinéma français ne nous avait guère habitué. Intéressant, mais pas jouissif. Les Larrieu creusent également une voie plutôt originale dans le paysage hexagonal avec Les derniers jours du monde, une sorte de science-fiction d’auteur à la française qui fourmille de bonnes idées, mais finit par s’effondrer sous une surcharge narrative évidente. At last but not least, si ce n’est déjà fait, il est encore temps de vous précipiter pour voir le très beau, le très attendu, le très acclamé Un prophète de Jacques Audiard. Parfaitement maîtrisé dans sa construction, joué à la perfection, le film laissera sans aucun doute une trace indélébile dans l’histoire du cinéma français « d’action ».
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