Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Louis Dupont aime les hommes et, par-dessus tout, les filmer. Fil rose de sa fil(ho)mographie — Pin-up boys, Torse ou Les garçons de la plage —, le corps masculin, dans tous ses états, est encore à l’honneur dans son dernier docu-fiction autour de trois sportifs gays s’entraînant durement pour participer à l’épreuve internationale de natation synchronisée des Eurogames. Film apparemment casse-gueule destiné exclusivement à un public gay, ce Garçons de la piscine se laisse regarder sans déplaisir, évitant l’écueil du calendrier animé des Dieux du stade, marchant plutôt sur les plates-bandes d’Andy Wharol, pour sa sidération du mâle (Sleep), et Claire Denis (Beau travail) pour la scrutation des corps en tant que chorégraphie sensuelle. Et offre une surprenante et gaie relecture de La vie aquatique…
HS
Les éditions Parenthèse se sont livrées à un travail d’archiviste et éditent la première monographie française de Zaha Hadid, architecte anglaise d’origine irakienne. Si son nom ne vous semble pas familier, une de ses dernières réalisations, quant à elle, ne vous est pas inconnue : la tour CMA-CGM en construction à la Joliette, d’esthétique malheureusement presque classique au regard de ses autres projets d’inspirations modernistes (entendez futuristes). Pour preuve, ses peintures cubistes d’avant-projets qui transforment l’architecture en art et renvoie à l’imagination conceptuelle de ses compatriotes d’Archigram. Zaha Hadid construit, ou plutôt, éclate le bâtiment en structures biomorphiques ou minérales et fait fi des lois de la gravité, aidée par l’ingénierie, à l’instar de l’audacieux Santiago Calatrava.
dB
On se souvient de Azur et Asmar, superbe conte sur la tolérance et la valeur des cultures. Ici, Nathalie Boquien aborde à peu près la même thématique. Dans un Madagascar qu’elle connaît bien puisqu’elle y vit depuis quelques années, elle installe l’histoire de deux jeunes garçons, Zafy et Tam, qui s’interrogent sur cette mixité si présente dans leur village. Partis dans une quête du savoir, nos deux héros vont multiplier les rencontres. Le lecteur découvre ainsi avec eux l’incroyable diversité ethnique de leur île (Hindous, Chinois, Musulmans…), en même temps qu’il se familiarise avec la vie locale et les splendides paysages malgaches. Adressé aux 8-10 ans en priorité, cet ouvrage éducatif concerne également les adultes par la sagesse et l’humanité de ses propos, mis en valeur par des illustrations très soignées.
LV
Supplément d’Am
Changement d’appellation, d’image et d’espace-temps. Nouvelle chimie, un peu précipitée… Le Festival de Marseille, dirigé depuis seize ans par l’élégante Apolline Quintrand, a dû changer géographiquement son fusil d’épaule, mais pas sa visée.
Pour sauver le festival de l’annulation d’une édition prévue à 95 % au Hangar 15, en raison de protestations et des menaces de perturbations émises par les syndicats des métiers du port, l’équipe d’Apolline Quintrand a remué ciel et… territoire. Puisque l’union fait la force, le « réseau » devient rhizome : les Bernardines et le Merlan, déjà partenaires, mais aussi la Friche la Belle de Mai, Montévidéo, le Ballet National de Marseille, l’Alcazar, le Gymnase et même le Pavillon Noir et la Cité du Livre à Aix-en-Provence ont répondu à l’appel. Les équipements municipaux ne sont heureusement pour cette fois pas en reste : les Musées de Marseille réouvrent temporairement le Palais des Beaux-Arts de Longchamp pour que Christophe Haleb y déploie son salon artistique et prêtent la Chapelle de la Vieille Charité au plasticien Christian Rizzo, tandis que l’Espace Culture construit une salle de bains dans sa vitrine pour la performance du tanguero Rodrigo Pardo. Un autre judicieux tour de passe-passe où l’on transforme le concert d’ouverture d’A Filetta en événement gratuit sur l’esplanade Bargemon tandis que les partenaires mécènes prêtent également main forte à l’Auditorium du Parc Chanot pour accueillir le grand chorégraphe japonais Saburo Teshigawara… Oui, le festival aura bien lieu(x) !
Avec neuf premières et huit créations, le F/D/Am/M redonne ses lettres de noblesse au mot festival. Au-delà de la diffusion, la manifestation est un vivier qui permet aux compagnies de notre région de prendre le temps pour exposer ce qui les anime : la sensibilité baroque et jouissive de Christophe Haleb, l’implication du mouvement dans l’interprétation de la musique pour Nathalie Negro, le temps qui passe et son irréversible élan pour Katharina Christl et Simon Courchel, la parole mise en bouche et la physicalité de l’espace pour Jacques Diennet et Christian Tarting — ou quand le spectateur a la sensation de ne plus faire qu’un avec.
En changeant son nom pour F/D/Am/M, le festival réaffirme la place centrale de la danse. Mais pas que. S’il est vrai que le théâtre « pur » s’absente des plateaux de cet été, les spectacles choisis et présentés dans cette édition font néanmoins la preuve d’une forte théâtralité. En témoigne le goût affiché pour la création flamande, reconnue pour son usage de l’extrême (Wim Vandekeybus, de retour à Marseille pour la cinquième fois, Koen Augustijnen, des Ballets C de la B), mais aussi pour la surprenante scène transatlantique (deux Canadiens : Ginette Laurin, Benoît Lachambre, et les Américains Dean and Britta, qui revisitent l’univers d’Andy Warhol). Physique des lois et/ou vertige de l’amour, déséquilibre de nos vies, aspiration à l’élévation… Caractéristiques de l’élan vital, ces notions se retrouvent disséminées dans la figure revisitée de l’épouvantail fragile et fabuleux de Karine Pontiès, dans l’équilibre maîtrisé du Tangram1 chorégraphique d’Aurélien Bory, ou encore dans la partition animée du chorégraphe Pierre Droulers.
Le festival prend pour identité visuelle le tableau périodique des éléments de Mendeleiev, rompant ainsi avec des années de déclinaison de l’enfant-roi plongeur… Gageons qu’il saura créer l’alchimie créatrice et faire de cette programmation étoilée — de ces « quinze cœurs » comme aime à le dire la directrice du festival — un atout, en réinvestissant pleinement la ville avant que de regarder de nouveau vers l’horizon des mers lointaines.
Joanna Selvidès
F/D/Am/M : du 17/06 au 11/07 dans divers lieux de la ville et à Aix-en-Provence.
Rens. 04 91 99 02 50 / www.festivaldemarseille.com
Wim Vandekeybus / Ultima Vitez - NieuwZwart
D’abord danseur pour Jan Fabre, Wim Vandekeybus crée sa propre compagnie, Ultima Vez, en 1987. Dans son travail, on retrouve une idée du cinéma de Pialat, à savoir la justesse de l’intervention de l’amateur, du non comédien. En abordant l’idée du handicap — l’aveugle, le danseur dépourvu de technique —, le Belge trouve une énergie brute qui pousse le corps au-delà de sa timidité et l’emmène vers une performance de l’accident. La spontanéité est une richesse fragile, la timidité une qualité cachée. Comment aborder la scène en dehors des protocoles et des schémas du répertoire, comment retrouver des jeux d’enfants sur lesquels on pose des comptes et des jeux de lumières ? Entre ce qui peut se reproduire à l’infini et ce qui n’existe qu’une seule fois, Vandekeybus est une référence pour les nouvelles générations.
_Du 18 au 20/06 au Merlan
Ginette Laurin / O Vertigo - La Chambre Blanche
Ginette Laurin choisit les déséquilibres de la vie et revendique les passions. Trop rarement accueillie en France, la chorégraphe canadienne recrée l’une de ses œuvres majeures, La Chambre Blanche, celle de l’enfermement, de la dislocation des cœurs et de l’évasion alors nécessaire. Dans une danse violente et fluide à la fois, physiquement engagée, dans cette brillante chorégraphie interprétée par des danseurs qui ne le sont pas moins. Le vertige — notion autour de laquelle sa compagnie O Vertigo travaille depuis près de vingt-cinq ans — ne peut que saisir le spectateur, alors pris en étau dans ce décor somptueux qui sert tour à tour d’asile puis de refuge sensuel, happé par le rythme changeant et certainement fasciné par les décadences qui se trament sous ses yeux.
_Les 21 & 22/06 au Ballet National de Marseille
Pierre Droulers - Walk Talk Chalk
WTC. Walk Talk Chalk. World Trade Center. Hommage à ce qui est détruit. Mais bien au-delà de la tragédie, c’est le mouvement inexorable, la marche de notre vie et de nos mondes imaginés qui concentrent l’attention de Pierre Droulers. Le chorégraphe et co-directeur du fameux centre de création Charleroi Danses est à la fois généreux et sobre. Par ses techniques de composition et son goût pour l’abstraction, sa danse se dépouille volontairement de la vanité des artifices théâtraux. Ici, la partition chorégraphique se module en explorations : par la marche (Walk), ce mouvement naturel de l’âme, par la sensibilité de la parole (Talk), dans un désir de poésie convoqué par les textes de John Giorno et la musique de Denis Mariotte, et enfin par la trace (Chalk), celle qui montre ce qui disparaît comme quelque chose qui apparaît.
_Les 30/06 & 1/07 au Merlan
Koen Augustijnen / Les ballets C de la B - Ashes
La présence du Belge est une manière d’inviter les Ballets C de la B sous un autre angle et de regarder d’un peu plus près les protocoles de travail de ce collectif. Le chorégraphe a participé aux premières aventures d’Alain Platel en dansant dans la pièce référence Bonjour Madame la marquise. Comment retranscrire le monde d’aujourd’hui sans retomber dans les travers du beau geste qui nous colle la tête contre le pare-brise de l’académisme ? Koen Augustijnen prend le temps de regarder les incohérences du monde pour faire passer les maux par le corps. Entre une analyse cloîtrée dans un temps infini et une action qui soulage des énergies négatives, la danse choisit la deuxième solution, parce que le spectacle d’une bonne gifle et d’un corps à corps dans l’intimité de la scène est une jouissance intelligible et sans danger.
_Les 1er et 2/07 à l’Opéra de Marseille
Dean & Britta - 13 Most Beautiful… Songs For Andy Warhol’s Screen Tests
Anciens membres de Luna, Dean Wareham et Britta Phillips accompagnent de leur musique envoûtante, à la fois folk et électrique, les images-plans de treize portraits de visiteurs de la Factory au début des années soixante réalisés par le dieu du Pop Art, pour créer un ciné-concert des plus sensibles. Ces Screen Tests sont des films sans paroles, au même format (du 16mm converti en Beta SP), de même durée (quatre minutes), en noir et blanc et exploités en ralenti. Première en Europe, l’expérience est fascinante, bien au-delà de la déférence au grand maître et de toute célébration historique ou culturelle. En ayant recours à la juxtaposition et à la superposition du sonore au visuel, les deux Américains font de ces émotions simples un « je ne sais quoi » qui transcende le quotidien et nous laissent en contempler la beauté.
_Le 6/07 au Théâtre du Gymnase
Saburo Teshigawara / Cie KARAS – Miroku
Il est l’un des plus grands chorégraphes d’Asie. Et à raison. Sa gestuelle coule de source, d’une source — celle de l’esprit — qui, à ce point de perfection, ne peut se tarir. Seul sur scène, dans un écrin de lumières bleues et de vidéos qu’il a lui-même designées, il offre à sa danse ciselée l’éclat d’un joyau, en donnant précisément la primauté à la perception. Ou plutôt en donnant à voir le chemin vers soi… De ses origines japonaises, il met à profit le goût de l’excellence dans un enchaînement exigeant — mais jamais ardu — de mouvements qui paraissent n’en être qu’un seul, faits de la même matrice. Et comme dans un jardin zen, il nous embarque dans une promenade qui nous installe dans la rêverie, dans une nuit pure, devenue presque mystique, entre harmonie et tension d’un corps enfin uni à l’esprit.
_Les 9 & 10/07 au Parc Chanot
KGB/JS
Dense métissage
Le Centre National de la Danse de Pantin propose une exposition à l’Alcazar (et à la Cité du Livre à Aix) en quatre parties allant de 1920 à nos jours, abordant la présence de la minorité afro-américaine dans l’histoire de la danse aux Etats-Unis.
Au-delà de la qualité de l’expression corporelle, photographies en noir et blanc, documents et vidéos questionnent les droits civiques et illustrent un pan revendicatif du Black Power par le biais d’un art allant du charleston au breakdance. Active dans la lutte pour l’égalité raciale et créatrice d’une école de danse à New York, la danseuse et chorégraphe Katherine Dunham, fusionnant genres et cultures, appliquait, lors ses tournées au début des années 30, un refus systématique des lieux de ségrégation. Bill T. Jones, compagnon du photographe Arnie Zane, a quant à lui participé à l’affirmation des homosexuels. Cette exposition présente des dépliants d’une grande qualité et un accompagnement est proposé par la médiatrice Fanny Jouneau. En clôture, le 27 juin à 18h, Planète Jeunes livrera une intervention dansée.
MNQ
Danses noires, blanche Amérique : du 11 au 27/06 à la BMVR Alcazar (58 cours Belsunce, 1er) et du 30/06 au 11/07 à la Cité du Livre (8/10 rue de Allumettes, Aix-en-Provence).
La science des rêves
Les rêves rendent la vie plus douce. C’est ce que veulent nous prouver les neufs acrobates du Cirque Désaccordé dans un show où se mêlent musique, burlesque et merveilleux.
La science et notre esprit rationnel ont balayé les légendes antiques. Mais d’autres comportements et préoccupations ont donné naissance à des mythes modernes. A travers des thèmes comme l’extraordinaire et le fantastique, s’appuyant sur des références et des effets cinématographiques, le Cirque Désaccordé présente les Petites Mythologies Populaires. Soit tous ces petits rêves qu’on fait enfant, ces fantasmes d’adulte et ces croyances universelles que les apprentis sorciers circassiens nous livrent comme si tout à coup ces utopies devenaient réalité.
On entre par le petit chapiteau, à la fois coin jeu, bar, restaurant et sas de décompression entre notre réalité quotidienne et l’univers des « Désaccordés ». Sous le grand chapiteau, les choses sérieuses, sinon loufoques et burlesques, commencent, abordant la rencontre ufologique, les pouvoirs paranormaux, l’insatisfaction chronique ou encore la schizophrénie. Sur la piste, les artistes sont tour à tour super-women, ninjas, rois de la grimpe, immortels, milliardaires, jongleurs, acrobates ou voltigeurs. Ils sont musiciens quand ils s’installent aux commandent d’instruments pour jouer en live, comédiens quand ils interprètent des saynètes, animateurs quand ils endossent le costume de Monsieur Loyal. On passe d’un tableau à un autre par l’entrée ritualisée et insolite des protagonistes, propulsés sur scène par une balançoire russe. Trapèze, jonglerie, passing, voltige, porté, trampoline, illusionnisme… se succèdent à un rythme effréné. Le show est total, un peu trop même à en croire l’apothéose finale façon Bollywood.
Ainsi, les numéros jouent beaucoup sur le côté spectaculaire, aidés par des effets sonores et visuels parfois un peu pompiers. Il paraît que le cirque sous chapiteau n’est pas destiné à la sobriété, mais le show mériterait un peu plus de subtilité et de poésie. A croire que le peuple a besoin qu’on lui serve du bon gros cirque pour se sentir à sa place. Il semble néanmoins que les enfants adorent le bon gros cirque.
Petites Mythologies Populaires : jusqu’au 20/06 à la Bastide du Jas de Bouffan (Aix-en-Pce). Rens. 0 820 000 422
Le coryphée de la danse
Michel Kelemenis n’est pas qu’un chorégraphe, n’est pas que marseillais. Il parle, oui, mais, surtout, il agit. En attendant l’ouverture d’un Centre de Danse à Saint-Mauron, l’homme poursuit son dense parcours dans un studio provisoire.

Depuis qu’il s’est consacré entièrement à la danse en 1987 en fondant sa compagnie, il n’a eu de cesse de multiplier les projets. Des projets qui ont pour épicentre la danse, l’amour du mouvement et de sa fluidité, concrétisé en créations (saluons au passage la dernière et étonnamment politique Disgrâce, présentée aux Musiques en mai), en programmations (« Questions de danse, Questions d’artistes »), en accompagnement d’artistes (accueil de résidences de création et présentation des étapes de travail des compagnies), ainsi qu’en formations du danseur (trainings réguliers au Studio) et des plus jeunes (Educadanse). Il n’a de cesse de remettre son cœur à l’ouvrage et sur le tapis de danse, tout au long d’un chemin qu’il veut « à la fois populaire et savant ».
Aujourd’hui, Kelemenis voit détruire son premier studio, occupé pendant plus de dix ans, pour des raisons ne donnant pas lieu à polémique cette fois — un nouveau collège est construit en lieu et place — et vagabonde lui aussi. A l’aube de 2013, la Ville s’apprête à lui confier les clés d’un Centre de Danse en résidence, dans le quartier populaire de Saint Mauront, d’ici à la fin 2010. Le lieu sera un outil de premier choix à Marseille, avec ses 1 800 m2 pour trois studios, dont un grand plateau ; à la fois espace de travail, de production, de promotion des compagnies régionales, de sensibilisation, de documentation, de mise en réseau… Bref, de quoi donner de l’espoir aux acteurs chorégraphiques locaux en termes de dynamique et de ressources. Pour l’heure, le Studio reprend du service dans des locaux modestes mais utiles à la poursuite des actions de la compagnie, avec les « Rencontres intimes avec la danse » où l’on pourra découvrir Black Soul, « autobio-chorégraphie » du fidèle complice Christian Ubl, des soli de femmes chorégraphiés par Patrick Servius et la création de Dodeca d’un autre chorégraphe marseillais bien connu, Georges Appaix, pour les jeunes talents de Coline.
Joanna Selvidès
Rencontres intimes de la danse : du 17 au 19/06 au nouveau Studio/Kelemenis (5 boulevard Capitaine Gèze, 15e). Rens. 04 96 11 11 20 / www.kelemenis.fr
Têtes de pont
1000 miles nautiques sur un voilier pour s’inspirer, écrire et composer le texte et la musique d’une aventure théâtrale originale : avec La Traversée, la compagnie Le Silence des Bateleurs nous présente le fruit d’une expérience insolite.
Ça commence par un voyage, histoire de se mettre dans le bain. Un bain méditerranéen de trois semaines entre Marseille et Naples, ponctué de quelques escales insulaires. Le voyage d’un metteur en scène, d’un écrivain et d’un musicien sous la houlette d’un skippeur, avec comme mission la collecte de « matériaux » pour façonner une pièce. Quelques mois plus tard, pendant trois jours, le voyage fait escale à Marseille pour une lecture du journal de bord, mise en musique par le contrebassiste Bastien Boni. La scène se passe dans le Vieux Port sur le pont du voilier, avec comme mise en bouche auditive une installation sonore conçue à partir d’enregistrements de l’ineffable Bernard Moitessier (Cf. le DVD La longue route de Bernard Moitessier (Itinéraire d’un marin de légende) (Equator Editions)). L’escale suivante a lieu au Petit Théâtre de la Friche. Le journal de bord revu et corrigé donne naissance à une fiction théâtrale. Un couple embarque sur un voilier de charter skippé par une femme, pour une petite croisière en amoureux, destination Pompéi.
La lecture en extérieur sur le pont du voilier est un petit délice, une compilation des impressions, anecdotes, réflexions et divagations de l’esprit au fil des navigations, des escales, des quarts de nuit, des manœuvres et des mouillages. On s’y croirait presque : il suffit de fermer les yeux et on y est. La fiction reprend certains éléments du journal de bord, notamment les réflexions et autres digressions que notre esprit s’autorise en mer quand il n’est plus contraint par aucune barrière, quand la fatigue d’une veille nocturne nous place à la limite du songe et du réel. Alors on se laisse emporter par les comédiens, bercés par le roulis, le sillage de l’étrave ou les voix sur les quais que diffuse la bande-son. D’autres éléments de la création, imaginés par l’auteur pour composer la fiction, peuvent sembler factices et en décalage avec l’idée du voyage dans lequel La Traversée nous emmène. Mais cette étape de création en appelle d’autres, puisque comme nous le rappelle Gilles Le Moher avant le début du spectacle, « la pièce est dans un processus de construction et d’évolution. » On attend la prochaine escale avec impatience.
Yves Bouyx
La Traversée était présentée les 3 et 4/06 sur un bateau au Vieux Port dans le cadre du festival Airs Libres de la Minoterie, puis du 5 au 12/06 à la Friche la Belle de Mai.
Le grand Bond en avant
La dernière création du Théâtre des Argonautes a scellé la fascination de Francine Eymery pour l’œuvre d’Edward Bond. Une pièce déroutante et grinçante, où — puisque le monde court à sa perte — la parole du fou rejoint celle du prophète.
Le monde tombe, part en vrille et nous tombons avec lui. Mais rien ne se passe comme prévu dans cette pièce qui marie le vaudeville à la tragédie, la satire sociale au rêve. Viv squatte un immeuble menacé de démolition. Abandonnée de tous, sauf par son compagnon Nelson, la jeune femme s’entête à surveiller un point sur le sol, le point d’équilibre du monde, qui explosera par manque de vigilance. Nelson tente de la comprendre. Commence alors pour lui un voyage initiatique dans la folie et la douleur où il croisera des personnages étranges. « Cette pièce est peut-être la plus distanciée, la plus comique de l’œuvre de Bond », sourit Francine Eymery. Le numéro d’équilibre est la cinquième pièce de l’Anglais que le Théâtre des Argonautes met en scène en deux ans, après 11 débardeurs, Mardi, Jackets et Existence. « Il est très engagé et très ancré dans le monde d’aujourd’hui. Et, à soixante-quinze ans, il semble beaucoup plus remuant que beaucoup de jeunes auteurs ! Je connais son œuvre depuis longtemps, mais je ne me sentais pas assez mature pour rencontrer son travail. Le fait de le mettre en scène correspond à un engagement. » Cette pièce récente (2006) est traversée par les thèmes qui hantent l’univers « bondien » : la folie, la difficulté de la jeunesse face aux figures d’autorité, le questionnement sur le monde. « Son mode d’écriture que je qualifie de troué, pose question. Dans son écriture même, il y a des points de suspension. Il crée des fantômes qui, pour l’acteur et le metteur en scène, sont des zones à explorer. Dans ses didascalies, il insiste beaucoup sur les acteurs-objets, comme le cas du paquet de chips qui, ici, est un véritable acteur. » Bond pose des énigmes. Déroute. Sème les chips comme autant de petits cailloux que l’on cherche à pister. Un paquet de chips devient un fil rouge le long de la pièce, tour à tour souvenir d’une femme disparue ou objet de convoitise. L’univers échappe aux humains qui s’y perdent. Tout s’emballe, s’accélère, roule, glisse (jusqu’aux éléments de scénographie, roulements à billes, chaises à roulettes…), empruntant résolument à l’univers de la comédie, « car la comédie repose sur un code lié au rythme. » Même Choupette, la ménagère pragmatique, dessinant un ballet dans ses déplacements, est incarnée par un acteur aux gestes saccadés, chaussé de patins qui glissent sur la scène. Et ça tombe chez Bond. Dru. Et l’on ne se relève pas de sa chute : quatre morts, rien que ça ! Mais chez Francine Eymery, les morts ne disparaissent pas. Ils demeurent dans l’espace scénique, contemplant les vivants. « J’éprouve cette attirance pour les univers oniriques, comme chez David Lynch par exemple. » Cachée dans un placard, l’épouse morte tombe, ce qui oblige son assassin de mari à la ressortir pour l’installer sur une chaise lorsqu’il tente de donner le change à un voisin trop curieux. La ficelle est grosse, on s’étrangle avec tout en étant un peu perdu. Théâtre de boulevard ? Farce ? Alors, moral, Bond ? Peut-être plus qu’il n’y paraît. Dans ce monde qui part en… chips, les fous ont (la) raison, les morts surveillent les vivants et l’on paie cher le fait d’avoir vu le monde tel qu’il est. Jusqu’à l’explosion finale.
Bénédicte Jouve
Le Numéro d’Equilibre était présenté du 3 au 7/06 au Théâtre des Argonautes
On y voit double
La galerie Complex, qui réunit une agence d’architecture, un lieu d’art contemporain et de stylisme, met au défi les artistes d’investir un cube de deux mètres de côté, afin de créer un réseau européen de boîtes dont les plus réussies seront exposées pour Marseille 2013. Défi doublement réussi par Jérémie Setton et sa Boxroom1.
Une fois le rideau levé, nous voici pris au piège dans la boîte en présence de multiples objets disposés au sol ou sur des étagères en verre, un peu à l’image d’un cabinet de curiosités ou… d’une scène de crime. Seuls témoins, Les époux Arnolfini de Jan Van Eyck (1434) sont figés dans une reproduction réalisée par l’artiste à l’aide de l’un de ces « tableaux magiques » de notre enfance. Très vite, le spectateur pressent qu’il n’est pas simplement dans une boîte au milieu d’objets inanimés et qu’il va lui falloir se faire acteur, œuvrer entre drame et jeu. Laissez-moi vous donner un indice en vous comptant une légende de Pline l’ancien : il y avait à Corinthe une jeune fille dont le père, nommé Butadès, était potier. La belle enfant se trouva abandonnée par l’homme qu’elle aimait. Il devait partir pour l’étranger. Dans son désespoir, la fille de Butadès eut l’idée d’éclairer avec sa lanterne le visage qu’elle ne reverrait sans doute jamais plus. Le profil se dessina alors sur le mur de la maison et elle entoura d’une ligne l’ombre projetée. Emu par ce geste, Butadès appliqua un peu de son argile sur les contours de l’esquisse murale. Il en réalisa un moule et, après l’avoir fait sécher, le mit à durcir au feu avec le reste de ses poteries. Si bien que lorsque le jeune homme s’éloigna, ce portrait en argile fut tout ce que l’amoureuse garda de lui. L’ombre d’une ombre. Ce « mythe des origines » de la pratique artistique met en exergue comment l’art peut conjurer l’absence, ou le risque de l’oubli. Quel rapport me direz-vous entre cette légende et une boxroom ? A l’instar du couple Arnolfini, nous nous retrouvons pris au piège dans une scène d’intérieur, au milieu de ces objets, entre ces murs peints, immergés dans l’espace pictural comme pour mieux en découvrir les fondements. En somme, c’est une leçon de peinture que nous offre Jérémie Setton, nous rappelant une vérité trop souvent oubliée : le regard n’est pas une lecture de l’état de fait, mais une collection et une construction de sensations. C’est à ce jeu que devra se livrer le spectateur, se souvenant de la leçon de Novalis — « La perceptibilité est attention » — qui implique un acte d’attention au sens étymologique du terme : l’attention comme attente, attente muette. Ainsi, celui qui ne saura pas regarder ces objets et jouer avec passera simplement à côté du travail. Or, ici, il s’agit de voir double. Vous en dire davantage reviendrait sans doute à vous donner la clef de l’énigme et prendre le risque que l’artiste me mette dans une boîte où peu de personnes pourront me rendre visite. Je me limiterai à un dernier indice : « …D’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur c’est peut être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre c’est le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre… » (Samuel Beckett, L’innommable, éd. de Minuit)
Nathalie Boisson
Jérémie Setton – Boxroom : jusqu’au 26/07 à la galerie Complex (3 rue Pastoret, 6e).
Rens. 09 54 92 23 21 / www.complexmarseille.fr
Contre Nature
C’est une catastrophe, un changement subi(t) de situation. Deux jours avant le début de la troisième édition du festival des musiques électroniques et des arts numériques, la décision du Tribunal d’Aix tombe comme un couperet : il n’y aura pas de Seconde Nature en 2009.
Tout semblait pourtant réussir à la jeune association, réunissant deux entités respectées dans leur domaine, Arborescence et Terre Active qui, en novembre, s’étaient vues confier par la Ville d’Aix les clés d’un espace municipal, la Scène Numérique, leur permettant de donner une visibilité à leur activité toute l’année.
Les choses commencent à se gâter trois semaines avant la manifestation. Suite à une pétition du CIQ de la Méjanes, signée par 107 personnes (sic), l’équipe du festival— qui a alors déjà réalisé toute sa communication papier — se voit en effet notifier par la Ville l’impossibilité de réaliser son édition à la Cité du Livre et proposer une installation à la Fondation Vasarely.
Echaudés par les expériences difficiles de leur précédente manifestation, Territoires Electroniques, les organisateurs demeurent inquiets, craignant un prochain campement de gens du voyage pentecôtistes sur le même terrain. Les services municipaux les rassurent, mais à tort. Quand, six jours avant le début du festival, les Pentecôtistes débarquent à Vasarely, comme annoncé dès février selon les procédures légales de déclaration à la mairie, la panique s’empare de l’équipe de SN. Mais rien n’y fait.
Alors, à qui la faute ? Dans un discours déplorable, Sophie Joissains invoque le manque de coopération des Pentecôtistes, qui auraient refusé de s’installer avec une autre communauté de gens du voyage. Faisant un amalgame malheureux entre lesdites communautés, la fille du maire et élue à la Culture (sic) ignore ainsi que la venue des Pentecôtistes est parfaitement légale.
A aucun moment de la conférence de presse faite dans l’urgence (1), il n’est fait mention de la responsabilité de la Ville, qui finance pourtant le festival à 35 %, conjointement avec la Communauté du Pays d’Aix. Il semble qu’une fois véhiculée l’image d’une ville tournée vers le futur (« La culture de demain, c’est la culture d’aujourd’hui », dixit Sophie Joissains), la concrétisation d’un tel projet soit devenue accessoire. La culture doit-elle se réduire à une vaste opération de communication municipale ? Comment se mettre à l’abri des manœuvres politiques quand on ne peut se libérer de la main qui nourrit ? La billetterie — 3 000 personnes par soir — aurait permis à SN de gagner quelque indépendance en générant ses propres recettes.
Ce malheureux événement repose la question de la nécessaire émancipation financière des projets culturels, ainsi que du poids de certains lobbies particulièrement réticents à l’expression artistique et culturelle. L’heure est grave : ce monde où la culture se voit instrumentalisée sonne étrangement aux oreilles d’une jeunesse pas si abrutie par les sons électroniques…
Joanna Selvidès
Vidéo de la conférence de presse
L’école buissonnière du micro d’argent
L’avenir du rap français tient en deux mots : La Méthode. Le groupe marseillais sort un premier album très remarqué et multiplie les prouesses scéniques. Marseille et sa région sont déjà conquises… en attendant mieux ?
Il leur en aurait fallu beaucoup moins — de talent et d’originalité — pour se démarquer sur la scène hip-hop hexagonale tant celle-ci s’enlise joyeusement, depuis de nombreuses années,
dans le néant artistique et les postures ridicules. Loin, très loin des bûcherons de la rime qui semblent tailler leur texte à la hache et produire leur musique au burin, La Méthode apporte ce souffle salvateur, cet élan de fraîcheur qui nous fait l’effet d’un véritable soulagement. Originaires de Marseille, les quatre Mc’s du groupe ne font pas pour autant du « rap marseillais », cet avatar langagier qui tient plus souvent de l’imposture que d’une quelconque réalité esthétique. La Méthode, c’est avant tout un groupe cohérent dont les textes, le flow, la musique et le jeu de scène semblent intimement liés. Musicalement, le groupe a pioché dans le meilleur du hip-hop (que certains résument, non sans tort, à un seul nom : Timbaland), mais aussi dans l’électronique ou le dancehall digital. Un éclectisme qui sied à merveille à ce post-modernisme urbain qui parait avoir balayé les frontières entre rap, ragga et électronique. Au micro, c’est un véritable feu d’artifice, une vraie joute verbale entre Mister B.za, K-méléon, Monock et Kirikoo. On ne s’ennuie jamais, les voix bondissent, interpellent, se répondent. Les mots jaillissent, les idées bouillonnent. Impossible de résister à cette énergie contagieuse et à cet humour aussi féroce que décalé. Même Dj Vadim n’est pas resté insensible à un tel déluge : il a produit un titre de leur album et les a invités à figurer sur ses propres productions à venir sur Ninja Tune… En concert, le groupe dégage une énergie peu commune. Que ce soit en première partie des Puppetmastaz ou de DMX, ou plus récemment lors de la soirée de lancement de son album à L’Affranchi, La Méthode maîtrise la scène comme si elle avait dix ans de métier. Les mots semblent portés autant par les voix que par les gestes et la danse, tout ce langage du corps trop souvent ignoré. Avant eux, un seul groupe en France avait réussi à allier densité scénique et fresh attitude : c’était le Saïan Supa Crew. Nous ne doutons pas que les maîtres artificiers de La Méthode possèdent le même talent que leurs glorieux aînés et nous avons toutes les raisons de croire et d’espérer qu’ils suivront un chemin semblable, entre exigence artistique et reconnaissance médiatique. A Marseille comme ailleurs, La Méthode s’impose déjà comme un groupe majeur.
nas/im
La Méthode était en concert le 29/05 à l’Affranchi, et le sera à nouveau le 27/06 au festival Africa Fête à la Friche Belle de Mai
Dans les bacs : Les 99 points du acké (Saba/Mosaïc Music)
Rens. www.myspace.com/lamethode13
Machine Head > le 17 au Cabaret Aléatoire
Pour ceux qui n’auraient pas eu leur dose de baston lors du concert d’AC/DC au Stade (les femmes et les enfants dehors !), méchante séance de rattrapage au Cabaret avec la venue, exceptionnelle dans cette jauge, de l’un des plus grands groupes de metal américains en activité. Depuis l’emblématique Burn my eyes (1994), Machine Head n’a jamais cessé d’évoluer tout en restant extrêmement singulier. Dix ans qu’ils ne sont pas venus à Marseille. Séance de kiné à prévoir.
The Blackening (Roadrunner) www.machinehead1.com
Harmonie, Mr Ma & Mr Go > le 17 à la Machine à Coudre
Communiqué des Disques Bien : « Madame, Monsieur, pour la première fois en 2009, Harmonie donnera un récital près de Noailles. Diva purement synthétique, elle sera à ce quartier populaire ce qu’Amélie Poulain aurait pu être à Montmartre si elle y avait été dépeinte avec un minimum d’honnêteté – davantage de gros plans sur des rats eussent permis de déterminer si mademoiselle avait les bollocks pour se permettre de la ramener avec des crèmes de jour. » C’est parfait.
www.lesdisquesbien.com
W.W. Lowman + Thousand > le 19 à l’Intermédiaire
Deux artistes labellisés Arbouse. Kézaco ? Un petit label indé basé dans l’Aveyron, qui s’est bâti en dix ans une jolie réputation du côté des adeptes de musiques sensibles et singulières, « loin des compromissions engendrées par le marché ». Thousand est la moitié du tandem français Thousand & Bramier : folk de premier choix. Mais c’est W.W. Lowman qui retient notre attention : un guitariste chicagoan à l’âme bucolique, entre Mark Hollis et Gastr Del Sol. Sublime.
Plain songs (Arbouse Recordings) www.wwlowman.com
Izabo > le 20 au Cabaret Aléatoire
Gros coup de cœur de la rédaction (et de Radio Grenouille, à ce qu’il semble) : un groupe de rock israélien – pas banal – révélé aux Transmusicales de Rennes pour ses prestations enfiévrées. Psychédélique, discoïde, poppy… Les adjectifs abondent pour qualifier la musique très colorée de ces quatre spécimens, qui ont le sens de la fête et ne ressemblent à aucun autres. Ils sont ici invités à l’occasion du dixième festival Regards sur le Cinéma Israélien, avec divers dj’s.
Super light (Roy Music) www.myspace.com/izaboband
Université du Dub #4 > le 20 sur le campus de Luminy
Chaque année, les étudiants du Centre Culturel de Luminy organisent, avec le soutien des activistes de Musical Riot, les Universités du Dub. Au-delà du fait que l’affiche est une fois encore tournée vers les sound-systems anglais, on retiendra surtout de cette initiative qu’elle débouche invariablement, à l’inverse des universités d’été du PS, sur quelque chose de très concret : un gros nuage de fumée qui fédère tous ces jeunes gens dans un même élan. So-li-da-ri-té !
www.musicalriot.org
Tahiti 80 + Krazy Baldhead > le 21 à Six-Fours (plage de Bonnegrâce)
Très honnêtement, on a eu un peu du mal à trouver des bons plans pour la Fête de la Musique. L’événement est certes louable mais, encore une fois, ça ne va pas rater : nos oreilles vont crier pitié. Rien d’excitant à Marseille ? Qu’à cela ne tienne : direction Six-Fours, où la municipalité va mettre en place une large scène face à la mer, pour y accueillir la pop rafraîchissante de Tahiti 80, ou encore le hip-hop de la dernière signature Ed Banger : Krazy Baldhead…
www.fetedelamusique.culture.fr
Ivan Julian & Capsula > le 27 à la Machine à Coudre
Après Kid Congo il y a peu (émeute à l’Embobineuse), une autre légende du rock américain underground se ramène en ville. Un peu moins connu du grand public, Ivan Julian bénéficie pourtant d’états de service impressionnants : membre fondateur des Voidoids de Richard Hell, le guitariste a joué sur Sandinista et avec les Contortions de James Chance, avant de revenir récemment en produisant les Fleshtones et Jon Spencer. Bref : plus new-yorkais, ça n’existe pas…
The naked flame (Bloody Hotsak) www.ivanjulian.com
Africa Fête > le 27 au Cabaret Aléatoire
Créé il y a trente ans par Mamadou Konté, avec des concerts montés entre Paris et les Etats-Unis, le festival Africa Fête est progressivement devenu une plateforme de découvertes de jeunes talents, souvent issus de la diaspora. Depuis quinze ans, son port d’attache est Dakar, mais une antenne marseillaise lui permet depuis 2002 d’avoir une vitrine ici-bas. Où l’on s’aperçoit que la jeune génération a dépassé le stade « traditionnel » pour s’aventurer parfois ailleurs…
www.africafete.com
Kid Creole & The Coconuts > le 27 à la ferme de la Trébillane (Cabriès)
Incroyable : Kid Creole et ses Coconuts viennent jouer dans un trou paumé du coin et, yep, c’est une date unique en France… Alors ? Le festival Jazz’n’Groove de Cabriès invite chaque année une tête d’affiche, et après Didier Lockwood ou Dee Dee Bridgewater, il s’offre le flamboyant témoin du New-York interlope des années fastes… A près de soixante ans, le Kid a bénéficié l’an passé d’une réévaluation de sa cote. On attend maintenant la réédition de ses albums sur Zé.
Going places, the August Darnell years (Strut) http://kidcreole.com
Jackie-O-Motherfucker > le 29 à l’Embobineuse
Voici un groupe que l’équipe du GRIM aurait tout autant pu booker à Montévidéo, peu de temps après la venue du No Neck Blues Band. Car on évolue ici dans les mêmes sphères : un collectif à géométrie variable issu de l’underground rock US, adepte des chemins de traverse, entre folk, psychédélisme, free-jazz et goût des collages sonores. Une date de choix, donc, pour l’Embobineuse, qui annonce déjà la venue de… Prefuse 73 (avec en prime un nouveau projet) en juillet.
www.myspace.com/jomf
PLX
Tri sélectif
L’exposition Blaine au [mac] : un Tri retrace avec pertinence le parcours foisonnant de l’artiste en montrant les liens intimes qu’il a noués et noue encore entre sa vie et son art comme engagement quotidien et surtout les passerelles créées entre la poésie — point de départ de sa création — et les arts visuels.
Si l’exposition nous permet d’appréhender la pratique artistique de Blaine des années 60 à nos jours, elle ne prend pas la forme d’une rétrospective traditionnelle en mettant l’accent davantage sur la dynamique de création de l’artiste qui se déploie sur la scène élargie de l’art : la société. Par un mouvement de reprise, les différentes actions dans lesquelles il s’est engagé (adjoint à la culture pour la Ville de Marseille, fondateur du cipM et de nombreuses revues littéraires, etc.) sont rendues visibles dans l’espace de l’exposition. Le « tri » opéré ici dans l’œuvre de Blaine privilégie sa dimension visuelle ou, plus précisément, les relations qu’il ne cesse de mettre en œuvre entre la parole et la perception, entre l’écriture et l’image, entre notre façon de nommer et de voir le monde. La question de l’origine de l’écriture, mais aussi du langage — en tant qu’écriture replacée dans le contexte spécifique du geste et de la vocalisation — a une place importante dans son travail. Blaine se réapproprie l’héritage du futurisme, de Marinetti notamment (qui était animé par la conviction que le langage reflète la nature hiérarchique oppressive de la société), du Dadaïsme (déconstruction du langage avec humour et ironie) et du surréalisme, tout en étant sensible à une variété d’espaces d’écriture, de lecture et de mises en images, remettant ainsi en question les frontières entre nature et culture. Contre une forme de pensée unique, stable et établie, l’indétermination, l’ambiguïté mais également l’ironie et la (auto-)dérision fonctionnent ici comme remparts indispensables à l’éclosion de la vie, aux dynamiques du corps et de l’esprit. A la fin de l’exposition, un néon nous dit qu’il est encore temps de revenir sur nos pas — traverser à nouveau l’espace de l’exposition, en repenser l’évolution, mais aussi, par analogie, notre évolution en tant qu’Homme dans le monde. De l’homme des cavernes à l’homme moderne, il n’y a pas de trajet linéaire effectué : si certaines voies sont tracées, d’autres, comme le montre Blaine, sont encore à explorer, à écrire, à inventer.
Elodie Guida
Blaine au [mac] : un Tri : jusqu’au 20/09 au Musée d’Art Contempotain (69 avenue d’Haïfa, 8e). Rens. 04 91 25 01 07
Lignes de fuite
Suite à une résidence artistique au centre d’art 3bisF, Lina Jabbour investit à la fois l’intérieur et l’extérieur de l’hôpital psychiatrique Montperrin d’Aix pour nous projeter dans une fiction déstabilisante, mais génératrice d’effets et d’interprétations.
Au cœur du centre d’art 3 bis f se trouvent d’anciens pavillons de force et, au bout du couloir de surveillance, une exploration plutôt qu’une installation : entre trois murs peints (dont les diagonales brisées évoquent un vaste paysage), dessins et sculptures mêlés sillonnent les notions de dedans et de dehors, clivages du séjour hospitalier. Dans une ambiance de chapelle, les grands et minutieux graphismes, toujours très purs chez la libanaise Lina Jabbour, témoignent d’un labeur de coloriage à l’encre de Chine, comme si « le temps passé était aussi un temps d’énergie », commente Marie-Louise Botella-Gragez, directrice Arts Visuels du 3bisF. Flammèches (illusions contrastées qui causent un phénomène de vision brouillée nous mettant dans un état « border-larmes ») et le trio de Prédateurs scellent un lien avec l’organique. Quant au paresseux placé au milieu du trio d’animaux, il figure peut-être, dans sa lenteur presque menaçante, une métaphore de l’enfermement… En acier plié, les sculptures de buissons placées au sol jouent sur la redondance d’ombres portées. Du conceptuel fort intelligent : une libération de cellules… grises.
M. Nanquette-Querette
Lina Jabbour - Décors à transformation, Zone de crépuscule (II) : jusqu’au 30/06 au 3bisF (Hôpital Montperrin, 109 avenue du Petit Barthélémy, Aix-en-Pce) dans le cadre de Plein Soleil 2009. Rens. 04 42 16 17 75 / http://www.dca-art.com
NB : conférence de l’artiste le 30/06 à 19 h
Du sexe et du sébum
Dès le générique des Beaux Gosses, on entrevoit ce qui, mal maîtrisé, aurait pu rendre lassante la découverte par ailleurs jubilatoire du premier film de Riad Sattouf : un effet « cinéma-vignette », où les saynètes plus ou moins drôles se succèdent jusqu’à épuisement du spectateur. Et, en effet, le cinéaste n’évite pas, parfois, l’écueil du collage anodin, superposant des séquences juste pour le plaisir de placer un plan ou tel effet comique. Qu’on se rassure pourtant : ce péché de jeunesse ne nuit en rien au précieux Beaux Gosses, premier « teen-movie » français digne de ce nom à ne pas sombrer dans une niaiserie crasse et à associer une justesse de regard à de louables ambitions formelles. Le pitch est aussi simple que celui d’un porno bon marché : Hervé et Camel sont au collège et n’ont qu’une obsession : se faire dépuceler, vite (pour le « bien », on verra plus tard). La critique a tôt fait de comparer Sattouf à ses brillants homologues américains de la galaxie Apatow. C’est tentant, mais un peu réducteur. Si le cinéaste connaît parfaitement le « teen-movie » au sens large, il a surtout compris que sa beauté réside dans la proximité avec le cinéma fantastique. De Rusty James à Supergrave, les réussites du genre ont su donner une chair réaliste et émouvante à ces êtres étranges, justement en les filmant comme des monstres. Sattouf fait de même, composant par petites touches un collège de fiction où l’on ne mange que des bananes et où tout semble marqué du sceau de l’intemporalité. Cela donne un cocktail à la fois hilarant (mention spéciale à Noémie Lvovsky en mère dépressive) et subtil où rien ne nous est épargné : ni la crudité des rapports amoureux, ni l’extrême cruauté des adolescents entre eux. Hyper drôle et super grave.
CR
Cousu main
Injustement éclipsé par Tim Burton lors de la sortie de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, sévèrement ignoré par la critique pour James et la pêche géante, Henry Selick est pourtant un artisan de génie. Adepte de l’animation image par image, à l’aise dans des ambiances où rêver n’a rien de serein, il compose des univers enfantins à la fois admirables, inventifs et attractifs qui, à y regarder de près, s’avèrent également particulièrement sordides. Ce fils spirituel de Ray Harryhausen pousse ce mélange des extrêmes encore plus loin dans Coraline. En effet, cette adaptation d’un court roman de Neil Gaiman nous convie à revisiter dans un même temps le Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll ainsi qu’une large partie de la bibliographie du père Freud. Entre complexe d’Œdipe, aliénation intra-utérine, dédoublement de personnalité et traumas divers et variés, le spectateur n’assiste pas à un simple film pour enfants, loin de là. Les degrés de lecture sont multiples, de nombreuses séquences simples en apparence recèlent un tourbillon d’allusions majoritairement subversives (n’oublions pas que le producteur Bill Mechanic se cachait déjà derrière Fight Club). Ainsi, le monde dans lequel on déambule, même s’il projette une féerie sensationnelle, ne dissipe jamais un dérangeant sentiment d’incertitude. La thématique du monstre dissimulé dans le placard plane avec une constante efficacité… Outre son aspect psychanalytique, Coraline est aussi un bijou de technique. Henry Selick ne choisit à aucun moment la facilité. Ses plans sont parfaitement composés, brillants, vertigineux. La caméra vole, ne se pose pas, toujours en alerte. Ajoutons à cela un sens du détail chirurgical et une volonté folle de rendre l’irréel réel et Coraline entre directement dans la cour des grands en nous offrant Noël en été. Qui dit mieux ?
Lionel Vicari
Contrôle technique
Les histoires d’amour finissent mal en général, surtout lorsqu’elles unissent une Israélienne et un Palestinien. On pourrait résumer ainsi en une phrase le dernier film de Keren Hayam. Si le scénario ne brille pas par son originalité, Jaffa souffre surtout d’une mise en scène plate, pataude. A la croisée du drame classique et de la sitcom orientale, le film nage entre deux eaux et finit par s’y noyer. Nos Roméo et Juliette de circonstance ont pourtant tout pour nous séduire : la jeunesse, la fougue, et ce sens de la subversion — sociale, religieuse et politique — qui les rend véritablement attachants. Ils évoqueraient presque les deux amants de la nuit en fuite de Nicholas Ray si la caméra de Hayam avait réussi à capter ces regards, ces gestes qui en disent bien plus long que toute rhétorique géopolitique. Pourtant, au début du film tout semble aller pour le mieux dans ce petit garage de Jaffa, non loin de Tel-Aviv. Un patron juif travaille en famille avec sa fille et son fils et emploie un vieil ouvrier arabe et son fils : c’est un peu Plus belle la vie en hébreu. Si l’idée de faire du garage un lieu de vie et d’entente entre les communautés est séduisante, la vie familiale est quant à elle sur-dramatisée dans un quotidien aussi triste qu’artificiel. Même Ronit Elkabetz, dont le talent confine parfois au génie tant comme actrice que comme réalisatrice, semble ici perdue dans son rôle de mère autoritaire et précieuse. Plus que le jeu des acteurs, c’est la composition du cadre, l’échelle des plans, tout ce qui rend le cinéma vivant et subtil qui semble ici négligé. La réalisatrice n’a pas trouvé la bonne distance, la bonne hauteur pour donner à son récit la fluidité qu’il mérite. A l’image des voitures qui défilent dans le garage, le film connaît lui aussi de sérieux problèmes mécaniques.
nas/im
C’est moi ou y a une ambiance de merde ?
Le succès de l’écologie politique en a réjoui plus d’un en Europe. Celui de la droite, en revanche, marquera durablement le paysage du continent. De Barroso à Berlusconi en passant évidemment par Sarkozy, les amis du capital en sécurité ont fait péter la bouteille de champ’ dimanche dernier. On croyait pourtant révolue l’idée du libre marché sans entrave et celle de la solidarité réhabilitée depuis la révélation de la plus incroyable escroquerie bancaire qu’ils aient inventée1. Que nenni ! L’électeur en redemande ! C’est à vous foutre en l’air un week-end de printemps, ça. La droite est hégémonique en France et en Europe, elle va nous mettre la misère pendant les dix prochaines années et fracasser notre système social sur l’autel de la crise financière. Prosper Youplaboum, c’est le roi du pain d’épice. On a beau faire comme si et regarder ailleurs, ça donne envie de tout envoyer balader. Les supporters de l’OM, il y a quelques années, avaient trouvé un fameux slogan pour exprimer leur déprime : « Allez tous vous faire enculer. » Outre l’indicible homophobie de la formule, l’idée est claire. On ne peut plus compter sur rien ni personne, alors tout est possible. Et si c’était ça, la bonne nouvelle ? Et si la lose actuelle devait déboucher sur la victoire prochaine ? Le remède ne relève pas de la médecine douce mais de la bonne vieille saignée. Les têtes trop connues à gauche doivent tomber et un virage radical des pensées progressistes s’opérer pour que l’espoir puisse revivre. Le vert dans le fruit rouge ne suffira pas à nourrir la réflexion et alimenter l’action. Si ça fait partie du menu, la recette est encore à inventer, quel que soit le prix de l’addition. La cuisine française est issue d’une longue tradition. Tout comme l’avènement des progrès sociaux du pays. Tu manges où à midi ?
Victor Léo
Derrière l’apparente sécheresse instrumentale de Survival se cache l’une des plus belles réussites de l’année au rayon folk lo-fi. Sur les traces des plaintes harmoniques du Velvet, avec une nonchalance que n’aurait pas reniée Pavement, les New-Yorkais de Forest Fire érigent leur bricolage musical au rang d’art majeur, avec une authenticité devenue rare dans le nouveau paysage folk. Sombre et pourtant lumineuse, calme et pourtant dissonante, la musique est ici plaisir de contrastes.
nas/im
Depuis la sortie de son chef-d’œuvre Picaresque, qui parut, pas de chance, en même temps que Funeral, pierre angulaire d’Arcade fire, le quintet de Portland vit mystérieusement dans l’ombre des Montréalais. Une injustice que devrait réparer ce cinquième opus ambitieux et, surtout, miraculeux. Sorte d’opéra rock — oh, le gros mot — porté comme il se doit par des grosses guitares, des enchaînements et des chœurs pompiers, The hazards… dévoile pourtant entre les lignes (de sucre glace) un storytelling précieux au service d’un folk théâtral, épique et flamboyant.
HS
En plein règne du web participatif et du dieu Itunes, sortir une compilation mixée tient du suicide commercial. A moins peut-être de lui conférer un angle pertinent ou de trouver un mec capable de sauver nos âmes mélomanes de l’emprise de Soundcloud.com… Trentemöller relève le défi avec la nouvelle série Harbour Boat Trips (un artiste retranscrit en musique l’atmosphère d’un port qu’il affectionne). Et nous parle de Copenhague avec une sélection brumeuse de folk et de rock : le parfait radeau qui préviendra tout fêtard de noyer son spleen dominical sur le Net.
JPDC
Maximo Park va mieux. Après le haut-le-cœur soulevé par Our earthly pleasures, son deuxième album impossible et flatulent, allumé par la presse et ignoré par les fans de A certain trigger, le quintet à guitares énervé de Newcastle a repris à son compte l’expression « Haut les cœurs » (Quicken the heart) pour accoucher de ce très attendu troisième opus. En s’offrant une escapade à L.A. et le producteur Nick Launey, Maximo Park est redevenue cette machine de guerre pop capable d’enchaîner tueries sur tueries façon Joy Division, New order ou The Smiths. Un véritable Park d’attractions.
HS
Billy Dalessandro – Polis (Soniculture/Module)
V/A – 2 (Net28/Module)
Avis aux amateurs de techno : voici deux témoignages émérites d’une époque où ce genre crucial fait recette partout, sauf en France. Il faut d’abord aller en Espagne pour en attester, avec le label Net 28 qui nous présente ses stars (Alex Under, Tadeo…) et ses nouveaux poulains. Légèreté, chaleur et saveurs organiques sont au rendez-vous. Puis changer de latitude avec l’Américain Billy Dalessandro. Excellent sur maxi, il devrait asseoir sa notoriété avec ce troisième album très réussi, en proposant une version plus introvertie, sombre et sensible de la techno.
JPDC
D’après certaines sources, Clutchy Hopkins serait un musicien de studio exilé à la Barbade, dont les bandes auraient été retrouvées par hasard. Pour d’autres, ce ne serait que le pseudonyme d’un producteur actuel cherchant à brouiller les pistes… Quoi qu’il en soit, le troisième album de ce drôle de personnage oscille agréablement entre dub vintage et un hip-hop aussi abstrait qu’artisanal, recelant quelques petites perles instrumentales qu’on ne se lasse pas d’écouter. Une nouvelle sortie de choix pour l’excellent label américain Ubiquity.
nas/im
Autant y aller franchement : Veckatimest est l’un des meilleurs disques de 2009. Et élève de fait ses géniteurs au rang de plus grand groupe américain du moment, avec Animal Collective, évoquant souvent la grâce de Merriweather Post Pavilion… Les deux premiers albums du groupe, basé aussi à Brooklyn, avaient été chroniqués dans ces pages. Horn of plenty : folk revisité par le prisme de l’électronique, pas mal. Yellow house : le soleil irradie désormais dans la forêt de feuillus, super. Veckatimest : Syd Barrett et les Beach Boys étaient cachés dans la forêt. Chef-d’œuvre.
PLX
La bio de ces illustres inconnus annoncent la couleur : la musique d’Elfin Saddle, trio montréalais bien barré, serait un mélange de folk expérimental et de musique japonaise. Cependant, si Emi Honda miaule effectivement comme l’héroïne de L’Empire des sens, bourrée au saké et un œuf coincé dans le vagin, il n’est jamais pourtant question ici de variations japonisantes à la Ryuichi Sakamoto. C’est plutôt du côté de San Francisco qu’il faut chercher une correspondance, avec le medieval folk de Vetiver et Espers, la clique de Devendra Banhart. Définitivement envoûtant.
HS
A l’heure où Pedro Almodovar sort un énième mélo agaçant qui ravit la critique, penchons-nous plutôt sur un « classique » de sa lointaine et oubliée ère movidesque. Matador — également sur les écrans en copie neuve — est l’occasion de réévaluer l’univers de l’Espagnol. Outre une histoire complexe de passions troubles et mortelles, on savourera l’état d’esprit fou, décadent et illimité d’un film coloré, parfois gauche, mais sincère. La thématique Eros/Thanatos — ou Thanatos/Eros, on ne sait plus ici — résulte inévitablement de cette voracité si puissante d’une époque hispanique post-franquiste. Une époque où il y avait de l’urgence, de la révolte, de la critique, du désembourgeoisement… Et même la caricature, omniprésente et pourtant critiquable, est élevée à un degré de fulgurance tel, qu’elle en devient belle, jouissive, essentielle. Culte !
LV
La Rage n’est qu’un film documentaire de commande, une commande émise par Gastone Ferranti, un producteur d’actualités qui veut valoriser son fonds d’archives. Alors écrivain, théoricien et poète, Pasolini accepte à condition d’avoir carte blanche. Son parcours de cinéaste qui s’avère plus confidentiel (même si La Ricotta a fait pas mal parler de lui) ne l’empêche pourtant pas de trouver ses marques et de proposer un pamphlet singulier qui oscille entre dénonciations et lyrisme. Mais, trouvant le film trop à gauche, trop anticolonialiste, trop anti-bourgeois, Ferranti demande à l’écrivain facho Guareschi (auteur de Don Camillo) de répondre par un second volet. Pour des raisons malsaines, La Rage ne sortira finalement pas du tout en salle. Il aura donc fallu attendre plus de quarante ans pour enfin avoir accès à ce travail dense et confus qui éclaire d’une lumière astucieuse l’œuvre d’un grand artiste radical. Passionnant.
LV
Avril 94, le monde entier connaît et parle de Nirvana. C’est à cet instant précis de l’histoire du rock en général et du grunge en particulier que Kurt Cobain au bout du rouleau — trop de compromis, de pression, de Courtney Love — se fait sauter le caisson au faîte de sa gloire. Six mois plus tard, Vitalogy, le troisième opus de Pearl Jam, le rival de Seattle, l’ennemi juré des fans du trio nirvanien, déboule dans les bacs avec ce titre en forme de pied de nez au suicide du Jim Morrison des années 90. Car si Cobain a lâché l’affaire, il s’agit pour Eddie Vedder de continuer le combat, de dire merde au trépas de l’icône et de sourire, malgré tout, à la vie. De l’amour du vinyle à l’immortalité spirituelle en passant par les ravages du succès et de la célébrité, Brice Tollemer nous parle de tout ça dans cette émouvante radiographie de l’époque.
HS