Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Le nouvel album de Dj Hell est double mais surtout dual. Du premier CD sous-titré Night, on retient la sublime apparition de Bryan Ferry. Le reste de cette collection de messes noires électro vous sera vite présentée par vos dj’s favoris… Attardons-nous plutôt sur la partie Day : réalisée avec Peter Kruder et Christian Prommer, elle propose une immersion dans un univers post-industriel typiquement germanique, glaçant de beauté. On s’y perd entre ambiances polaires et virages pop extatiques, parfois au sein d’un même morceau. Une fois encore, Hell divise pour mieux régner.
JPDC
Golden Silvers – True romance (XL/Naïve)
Passion Pit – Manners (Columbia)
Deux visions de la pop en 2009. D’un côté, les Américains de Passion Pit, surbuzzés depuis que les blogueurs s’en sont emparés, et poussés par la maison de disques de MGMT qui compte bien renouveler son exploit. Mélodies surlignées au marqueur, gros son pour danser cet été, quelques tubes. De l’autre, le trio anglais Golden Silvers, très coté lui aussi, qui apparaît au moment même où Blur se reforme. L’analogie est évidente : ces garçons revisitent quelques décennies de pop anglaise avec classe et désinvolture. Devinez de quel côté notre cœur balance ?
PLX
Dès la première écoute, une évidence : nous avions déjà entendu cette voix so(m)bre, à la Stephen Merrit (Magnetic Fields), ces cordes en apesanteur, tout droit sorties du Promenade de The Divine Comedy, et croisé cet état de grâce il y a cinq ans via les Nantais de 3 Guys Never In, auteurs d’un très bel album passé malheureusement inaperçu. Ce premier projet derrière lui, Morvan fait désormais équipe avec le violoncelliste Ben Jarry pour un résultat miraculeux, entre musique de chambre délicate et folk céleste. Ou la bande son d’anges heureux, jamais dangereux.
HS
La musique de Swan Lake est grandiloquente et glamour, outrageusement lyrique, presque vaine, et pourtant indispensable. Telle une odyssée spatiale vouée à l’échec, nous embarquons, pour la beauté du geste, à bord de ce vaisseau rock polyphonique, sûrs de croiser sur notre route le fantôme de Ziggy Stardust qui ne saurait résister à un tel romantisme efféminé. Excessive, brillante et parfois bruyante, l’esthétique défendue ici nous donne une bien haute image de la pop music.
nas/im
On aurait pu, rapport à l’hideuse pochette représentant un collègue de Donnie Darko avec un banjo, poser un lapin aux Danois de Mimas, passer à côté de ce disque incroyablement fourre-tout, ignorer ces neufs titres barrés au possible. Le coup du lapin digéré, c’est le nom du label, le toujours très pointu Distile Records, qui nous aura remis sur le droit chemin. Mais pas tant que ça, attendu que tout ici se joue en zig-zag, à contre-pieds, en équilibre, la chute en ligne de mire. Et, surtout, comme si Sigur Ros, Mogwaï, Pavement et Calexico s’étaient terrés dans le même clapier.
HS
Pendant que Berlin découvre les vertus sudatives de la deep house et de ce bon vieux garage US, Losoul continue de nous étonner avec son groove rêche et ultra synthétique. Beaucoup moins complexé que ses confrères, qui sont bien souvent trop appliqués à sonner « passéistes », Losoul parvient à citer subtilement chacun des piliers de la « House Nation » (disco, dub, funk et jazz) et à les incorporer habilement dans un édifice plus vaste, robotique et avant-gardiste. Et l’on prend plaisir à y découvrir de nouveaux recoins, à chaque visite rêveuse et enfumée…
JPDC
Il est parfois bien difficile de rattacher un disque à un style ou à un mouvement. Trop expérimentale pour être vraiment pop, trop novatrice pour être classique, trop accessible pour
être contemporaine, la musique de Christian Naujoks surprend autant qu’elle réjouit. Ses belles architectures minimales, composées avec piano et marimbas, provoquent tensions et attentes, plaisirs et détente. Si Debussy avait connu le sampler, une telle musique serait née il y a bien longtemps…
nas/im
Depuis 2000, Owen Ashworth, le doux dingue un poil autiste et à la barbe mélancolique derrière Casiotone for the Painfully Alone, sort dans l’indifférence générale de drôles d’albums tous cabossés et de facture lo-fi. Trois ans après Etiquette, l’album « commercial », où l’on entendait de jolies voix féminines et autres cordes tendues pour se pendre, l’ami Ashworth est de retour, plus triste que jamais — oui, c’est possible —, avec ce cinquième opus en forme de symphonies de poche pour « adulescents » dépressifs. Soit un nouveau très beau Casio empoisonné.
HS
Ancienne plume des Cahiers du Cinéma, Luc Moullet, auteur de la célèbre maxime (faussement attribuée à Godard) « La morale est affaire de travelling », est sans nul doute le cinéaste issu de la Nouvelle Vague le moins reconnu. Une profonde injustice cinéphilique que vient en partie corriger l’excellent éditeur indépendant Chalet Pointu. Le réalisateur a à son actif une dizaine de longs-métrages, ainsi qu’une quarantaine de courts, dont l’essentiel reste inédit en DVD. Une œuvre pourtant profondément vivifiante, souvent gonflée d’ironie humaniste, aiguisée quant au regard sur la société française. Luc Moullet, grand randonneur alpin — d’où le titre de cette édition —, parcourt ses sujets tel un marcheur, avec recul, profondeur, calme et engagement.
EV
Alors que sa venue récente dans la cité phocéenne a fait exploser les jauges de l’Espace Julien, Paradoxe a l’immense initiative d’éditer ce qui restera peut-être comme l’une des très grandes œuvres de Ken Loach. Et pourtant sa première : Kes, film de 1970, qui nous plonge au cœur du Yorkshire, dans un contexte social déjà douloureux. Un jeune garçon, résolument hors phase avec son environnement scolaire et familial, se prend d’une amitié sans frein pour un faucon tombé du nid, qu’il soigne et élève. Loach dresse un portrait sans fard, directement inspiré par le Free Cinéma et la Nouvelle Vague, d’une Angleterre en décomposition sociale. Un film sobre et lumineux, quasi-naturaliste, porté par l’énergie et la spontanéité d’acteurs non professionnels.
EV
Au cœur de Marseille, l’hôtel Les Cytises, autrefois repaire des comédiens et gens de passage, est devenu le lieu de vie d’une population grouillante, celle d’immigrés des quatre coins du monde en attente de papiers et de légitimité sur le sol français. Ils ont un mois pour tout régulariser : une course contre la montre s’opère pour enfin, peut-être, accéder au sésame qui permettrait de respirer enfin un air de liberté. Des vies se mêlent et s’entremêlent, sur fond de terreur et d’espoir mélangés. Descendre la Canebière devient toute une épopée, tout comme la simple visite du quartier, celui du théâtre du Gymnase. Du théâtre de la vie aux feux de la rampe, il n’y a qu’un pas. Dans une langue très poétique, Sara Vidal livre un ouvrage poignant, tendre et dur à la fois. En un mot : humain.
PA
Une ville dans le Nebraska. Trois hommes descendent d’un train et se rendent à l’hôtel le plus proche. Parmi eux, Svante Jønasson, un Suédois censé avoir été tailleur à New York, est rapidement persuadé que l’hôtel fut le lieu de plusieurs meurtres et que lui-même ne survivra pas à cette nuit… froide comme la mort.
Christophe Gaultier adapte librement le roman de Stephen Crane Blue Hotel. Le récit se déroule en une nuit et prend essentiellement la forme d’un huis clos. S’il ne se passe presque rien au cours de ces 96 pages, Gaultier parvient néanmoins à les rendre passionnantes, notamment parce qu’elles véhiculent une tension permanente : le drame peut surgir à tout moment, au détour de chaque page. Le dessin brillant, tout en retenue et totalement expressif, colle parfaitement à l’atmosphère délétère de l’histoire.
BH
Sathalchimie
La créatrice Fred Sathal assène à Marseille plusieurs coups d’aiguille magique : du Musée de la Mode au FRAC (sans omettre de faire une petite génuflexion devant l’installation de l’Ancien Presbytère), on ne saurait se faire prier pour devenir les ouailles de cette prêtresse de la Haute Couture, qui accède ici à l’autel des saints plasticiens — comme en témoigne sa bible récemment parue aux éditions Images en manœuvres.
On ne peut échapper à la griffe bienveillante de Fred Sathal : sans fioritures, chaleureuse et mutine, elle vous claque la bise et vous tutoie d’emblée. Aussi simple que ses parures sont foisonnantes (et cependant tout aussi mystérieuse), la belle à la silhouette d’ado et à la voix grave collectionne les cordes à son arc et décoche des flèches pleines de grâce. En expérimentant de nombreux terrains, « je vais au plus près de ce que j’ai envie de répandre », affirme-t-elle, avec le souci de « dévoiler l’endroit et l’envers, sans rien cacher. » Elle accepte une certaine filiation avec Louise Bourgeois et Rebecca Horn, sans fausse modestie, car elle ressent sa valeur de plasticienne et assume de s’inscrire dans un itinéraire transversal. Son vocabulaire protéiforme a comme première langue la pure poésie et possède une grammaire sans exception.
Sathal Créatures — état des lieux de ses vingt ans de stylisme — que le Musée de la Mode lui offre comme un écrin sur deux étages, fait à juste titre la fierté de son conservateur, Sylvie Richoux, et prouve que les achats du musée (quinze pièces marquant un soutien de longue date) servent la judicieuse politique de fidélité à une créatrice marseillaise désormais mondialement reconnue. Besogneuse, Fred a toujours procédé par intuitions : elle accumule et récupère des matières, assemble des croquis et des polaroïds, note et colle dans ses cahiers de recherches (de précieux petits « grimoires ») tous les fils conducteurs qui tisseront ses modèles. L’araignée du soir maîtrise les teintures artisanales et devient elle-même mannequin de sa première garde-robe : performance remarquable et remarquée ! Elle enchaînera les défilés tout en conservant son exigence de mise en scène et de perfectionnisme. « La photographie fait partie du cheminement de mon travail » et les clichés (entre autres ceux de Patricia Giudicelli) accentuent les narrations que transportent les vêtements au sein d’un décor souvent onirique. Peau d’âne aurait aimé se glisser dans des manteaux cumulant les saisons, chausser des baskets uniques en leur genre, se décoincer dans une robe courte en cotte de mailles peinte ou en agneau sérigraphié et couvrir son chef du diadème aux dents de vache… Après avoir, en 1998, réalisé les 120 costumes de la comédie musicale Notre Dame de Paris, le besoin de créer hors limites ne se tarira jamais.
Cette rétrospective avant l’heure permet de capter des ambiances d’atelier en ébullition constante. Un regret de taille tout de même : que les chapeaux soient tous derrière une vitrine et non pas dans mon dressing.
Autant machine à coudre qu’à écrire
Faiseuse d’images mentales, de vidéos, d’installations en suspension et d’illustrations sonores, Fred nous emmène dans son antre et réussit à faire scintiller l’aube d’un art contemporain saluant à nouveau le bel ouvrage, par l’intermédiaire du FRAC. Les Epées Aiguilles (produites lors de sa résidence au CIAV de Meisenthal) sont des prouesses techniques qui valurent aux artisans verriers de Moselle beaucoup de pugnacité pour parvenir à ce que chacun perce son chas. Ces piques évoquent origines et combats : l’exemplaire en verre poli présente des facettes, tel un silex taillé. La Cabane Céleste, sorte de matrice ou de fleur « paillettivore », suture le puzzle d’un rituel en mouvement. L’Arbre de vie est un verger de lianes enchantées — évoquant par endroits les réalisations de Jean-Michel Othoniel. L’artiste coud sa mythologie personnelle, mais sait aussi habilement tricoter de petits miracles, comme quand elle rassemble de façon inédite la ville et la région (en juxtaposant Jean-Claude Gaudin et Michel Vauzelle sur le même carton d’invitation) ou motive en douceur une équipe de petites mains qui ne chôment pas. La synergie et la sensualité imprègnent sans cesse l’espace : les Franges de fétiches, rideaux hauts en couleurs, sont quasi inaccessibles et le visiteur n’a plus alors qu’à fantasmer leurs caresses. Les détrempes successives des étoffes accessoirisées se moirent d’une ombre profonde. Un noir omniprésent pour mieux permettre à la magie blanche d’opérer… Depuis la Nuit des musées, la fée Sathal s’atèle, et ce pendant trois mois, à revêtir de blanc le magnolia situé au milieu de la cour intérieure (favorisant ainsi une vraie rencontre avec le public).
Autant machine à coudre qu’à écrire, elle plante sa plume dans « un format pratique à trimballer dans son sac », superbe monographie (également intitulée Sathal Créatures chez Images en manœuvres) relatant chronologiquement — en 27 chapitres, soit le nombre de ses collections — les détails d’une démarche qui accueille tous les heureux accidents possibles et ne laisse pourtant rien au hasard. Des descriptions verbalisées avec justesse mentionnent toujours les multiples collaborateurs. Ses prédispositions pour une quête ludique en partage et l’amour de l’objet-livre seront quant à elles illustrées par le carnet d’activités, réalisé conjointement par les trois structures participant à ces manifestations.
Au fait, Clochette peut aller se rhabiller… Mais que tous ceux qui continuent à croire aux pays imaginaires soient remerciés !
M. Nanquette-Quérette
Sathal Créatures : jusqu’au 31/10 au Musée de la Mode (11, La Canebière, 1er). Rens. 04 96 17 06 00.
Mon antre : jusqu’au 29/08 au FRAC (1 place Francis Chirat, 2e). Rens. 04 91 91 27 55.
A suivre, Ensorcelée : du 1/06 au 10/07 à l’Ancien presbytère / Association Art’cessible, (1 place des Etats-Unis, 6e). Rens. 06 88 16 21 11.
En librairie : Sathal Créatures (éd. Images en Manœuvre)
L’association Fées d’Hiver présente la 3e édition de la Biennale d’Arts Numériques, poétiquement baptisée Les Féeries nocturnes, du 20 au 31/05 à Embrun. L’occasion de découvrir les travaux des résidents de l’association et d’apporter un éclairage artistique sur l’ère du « tout technologique ». Les travaux des artistes présentés révèlent au public l’apport des nouvelles technologies dans le large champ des arts visuels et du spectacle vivant. Une trentaine d’installations et de performances auront lieu sur 11 lieux différents pendant 10 jours. Performances sonores et installations, jazz-électro, installations de cocons lumineux en plein air mais aussi lectures poétiques.
Rens. www.feesdhiver.fr
La Maison du Japon en Méditerranée organise la 6e édition du Printemps du Japon du 15/05 au 7/06. L’occasion de découvrir la culture nippone au travers de 32 évènements organisés dans treize lieux à Aix-en-Provence et dans six communes du Pays d’Aix. Les spectateurs pourront s’initier aux particularités du Japon traditionnel mais aussi actuel, autour de quatre thèmes majeurs — la jeunesse, l’art, la réflexion et le mouvement — au travers de spectacles, d’expositions et d’ateliers.
Rens.www.mdjm.org
Pour le premier film d’Ariane Ascaride Ceux qui aiment la France, dont le tournage commence en juillet à Marseille, Caminando Productions recherche des figurants : des enfants âgés de 8 à 14 ans, de toutes origines et disponibles au mois de juillet. Pour participer au casting, envoyez des photos récentes et vos coordonnées par mail à dvcasting@gmail.com.
La compagnie de théâtre de rue T. Public association d’idées recherche pour sa nouvelle création, Le Défilé de Marques, des hommes ou des femmes de 18 à 81 ans. Jouant avec le langage de la marchandisation publicitaire, le spectacle épingle le milieu de la mode en utilisant un langage corporel où chaque identité singulière fait partie d’un collectif. L’expérience artistique commencera par un casting au Point de Bascule, à la Maison des Associations, à la Friche Belle de Mai puis au Musée de la Mode. Lors des rencontres régulières avec les participants, un travail s’effectuera avec chaque personne autour de ce qui l’a marquée dans son histoire et/ou de son quotidien. En 2010, plusieurs défilés-spectacles seront présentés gratuitement en rue et/ou en intérieur. Le projet est accompagné d’un travail photographique autour de l’identité, du parcours et de la mémoire des participants.
Rens. T. Public Association d’idées : 04 91 65 20 89 / contact@public.org
Massimo for ever
Le Merlan reprend son vagabondage en investissant pendant une semaine le territoire en friche du Mucem. En portant le regard du spectateur vers la mer, le spectaculaire du décor tente de concilier les rencontres à travers le titre générique : « Parlez-moi d’amour ».
Une semaine avec le Merlan, c’est à coup sûr un moment de détente et un sourire qui porte jusqu’au bout de la nuit, parce que Nathalie Marteau aime plus que tout le regard des gens heureux. « Parlez-moi d’amour » interpelle le public sur une question qui nous travaille au quotidien. En portant la problématique vers l’extérieur et au regard de tous, la question de l’intime et de ce que l’on cache trop souvent devient un débat public et une occasion de se regarder dans les yeux pour aborder l’éternel recommencement de la tragédie amoureuse. Du théâtre à la performance, des arts plastiques au passage de la chorégraphie, le corps nous interroge et prend la parole pour mieux dénouer des choses du passé, des points de tension, des deuils non surmontés. Refaire surface, c’est aller vers l’autre, partager ses soucis et surtout ne pas en avoir honte. Quoi de mieux qu’un repas au milieu des autres, à la manière d’un entracte où le corps se relâche et se laisse aller vers l’inconcevable — une confidence ? Parmi les artistes invités, on attend évidemment les retrouvailles avec Massimo Furlan qui a tenu en haleine une poignée de spectateurs dans l’enceinte immense du Stade Vélodrome avec la performance Numéro 10, une tragédie sur le France/Allemagne de 1982, où Massimo reprenait seul, sur la pelouse, les trajectoires de Michel Platini au cours d’un match inoubliable. Dans nos souvenirs les plus anciens, ce n’est pas le score qui compte, mais ce que la mémoire retient des sentiments éprouvés. « Parlez-moi d’amour » est un travail sur ce qui a été pour mieux envisager l’avenir sous un autre angle.
Texte : Karim Grandi-Baupain
Photo : Sophie Ballmer
« Parlez-moi d’amour » : du 27/05 au 6/06 au Fort Saint-Jean (voir programmation détaillée dans les agendas). Rens. 04 91 11 19 20 / www.merlan.org
A cordes et à cris
Puisant dans le réservoir cinématographique, explorant les replis de notre mémoire collective musicale, à la fois saltimbanques et poètes, les virtuoses du Quatuor transcendent les générations, dans une mise en scène échevelée.
Ils arborent fracs à queue de pie et chemises immaculées, ont le cou étranglé par des nœuds papillons noirs, dans la plus pure tradition du « sérieux » de cette musique de chambre qu’ils vont s’amuser à détourner. Tout y passe : du Brassens à Michael Jackson (l’inoubliable Thriller revisité par les quatre compères, pelvis déchaînés et mains entre les jambes compris, vaut à lui seul le déplacement), ces quatre-là sont à couper le souffle. Sur la scène, un alto, deux violons et un violoncelle : un bref passage débridé pour batterie et guitare électrique, mais pour l’essentiel… que de la corde ! Ce quartette-là a plus d’une corde à son art. Certes, la métaphore est facile. Et pourtant… Combien de musiciens peuvent prétendre à cette virtuosité-là et en même temps transmettre une telle adrénaline ? Jimmy Hendrix se déchaînait sur sa guitare avec les dents, le Quatuor fait de même, armé de peignes en guise d’archets. Ils chantent, dansent, miment sur une scène dépouillée, que seule la création lumières de Philippe Quillet vient sublimer : halo bleuté pour un jazz burlesque, lueur jaune et sourde pour une ambiance sacrée. Ramassant leurs vestes au-dessus de leurs têtes, tenant leurs violons face à eux comme une croix, ils livrent une parodie de Pieta. Une musique médiévale modulée, une chanson de geste parodiée, et nous voilà propulsés dans un Moyen-Age burlesque. En rang d’oignons sur le devant de la scène, yeux arrondis et mains derrière le dos, en position de récitants, ils jouent aux Choristes. Un karaoké s’improvise : les spectateurs se servent du balcon pour taper le rythme avec les musiciens, ceux des premiers rangs sont presque debout. Sur l’écran, les textes sont savamment détournés. On rit à s’en décrocher la mâchoire, on en redemande, emportés dans cet univers passionné et exaltant. On manque de superlatifs pour qualifier cet espace magique, ubuesque, en un mot, magnifique !
Texte : Bénédicte Jouve
Photo : Didier Pallages
Corps à Cordes était présenté du 12 au 19/05 au Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Provence)
Dense avec elle
D’une exceptionnelle densité, la soirée proposée par Marseille Objectif Danse autour de Simone Forti s’est fait l’écho du parcours singulier de ce monstre sacré de la danse contemporaine américaine.
C’est un monument, mieux, un temple. Aujourd’hui âgée de 74 ans, Simone Forti a commencé à danser à Los Angeles avec Anna Halprin dans les années cinquante. Après un détour par la Judson Church dans les années soixante, elle s’échappe dans les galeries d’art new-yorkaises où elle performe avec Yvonne Rainer, Bob Morris et Trisha Brown, avant d’orienter son travail sur le mouvement animal et le taï chi dans les années soixante-dix. Aujourd’hui encore dans l’action, elle est toujours en recherche, jamais lassée de sa quête du sensible, qu’elle explore partout : dans les mots, dans le corps, dans le monde.
Varié, presque trop riche, didactique sans lourdeur, le programme proposait lecture, rencontre, performances et projections pour permettre au spectateur de s’imprégner de son univers.
Via une lecture à quatre voix de ses textes poétiques (Oh ! Tongue, 2003), la musicalité de la langue anglaise nous enchante, sans que l’on parvienne à en saisir pleinement le propos.
S’ensuit alors une performance dansée, longue, douce, qui donne le ton. Assistée de la danseuse Claire Filmon, fidèle compagne de route, Simone Forti développe ainsi des sortes de « miniatures » qui glissent les unes sur les autres. Quelque chose de précis dans la qualité du geste rappelle une mélopée suave. L’énergie, fluide, d’une douceur presque enveloppante, crée des paysages, des vallons poétiques sans lyrisme exacerbé. Simplement. Naturellement.
Au début très présente, la parole se raréfie pour s’intensifier en se déposant dans la chair, en s’incarnant. Une intimité se crée alors avec un public qui retient son souffle, de façon presque religieuse, pour partager ces fragiles instants de sacré.
Explorant « l’état de danse », à la recherche du simple plaisir de la sensation, la danse de Simone Forti se défait des fioritures pour devenir une poésie partagée.
Texte : Joanna Selvidès
Photo : Sarah Swenson
La soirée autour de Simone Forti était présentée le 5/05 à Montévidéo
En équilibre comme l’air
La deuxième édition de Cirk’en Mai, organisée par le Théâtre des Salins et le Théâtre Le Sémaphore, nous a offert un moment précieux avec la toupie russe du Cirque Trottola, Volchok — ballet de ballots de chiffons pour un porteur, une voltigeuse et un jongleur.
Trottola est un cirque différent, qui livre des petits instants de vie sous l’angle de la poésie. D’emblée, rouge parquet et toile de chapiteau plantent le décor, soit deux entrées en piste dont les rideaux en cartons usagés menacent de s’effondrer à chaque instant. Sur fond de musique de kermesse, de dimanche après-midi compassé, ils entrent, timides, dans l’arène. Epaules hautes à cause d’une veste trop petite, vestige de l’enfance, Bonaventure Gacon, œil brillant et barbe rousse, précède ses deux comparses, la petite flamme rouge Titoune et le jongleur émacié Mads Rosenbeck. La scène pourrait être un quai de gare pour voyageurs du présent. Les bagages, énormes ballots de chiffons, tombent du ciel. On commence par en attraper un, on le troque contre un équilibre pour finalement s’y accrocher, s’y incruster jusqu’à devenir soi-même bagage. Titoune fait penser à ces voyageurs clandestins prêts à tout pour se faire embarquer : elle s’agrippe fermement au sac de Gacon, se cache sur son dos ou sa tête. Le temps de la rencontre, on arrête de penser, vite dépassé par l’onde de choc, le Volchok, la folie d’une musique live bien barrée. La piste se fait bac à sable pour rencontres impromptues, à deux ou trois, au sol ou dans les airs. On se chamaille, on se fout dehors, on s’aime quand même un peu, beaucoup, on est tout seul à plusieurs. Un ballet, une assiette, une échelle… : tout est prétexte à la poésie, le cirque arrive et repart aussitôt. On applaudit autant l’ingéniosité et les prouesses de jonglerie ou de voltige que des petits évènements sensibles, comme cette robe qui nous fait frissonner en valsant toute seule en équilibre. Ça tient à un fil, parfois à rien — à l’instar de cette avancée vers le grand vide que Titoune accomplit sur une échelle en équilibre sur un balai. Parlant autant aux yeux, aux oreilles qu’au cœur, Volchok se passe de commentaires, de mots pour dire ce que racontent déjà les corps. Une création pleine de grands maintenant.
Texte : Coline Trouvé
Photo : Philippe Laurena?on
Volchok était présenté du 12 au 16/05 au Théâtre des Salins (Martigues)
(titre) Sortie de garage
(chapo) La première édition du French Connection Festival donne l’opportunité à la scène garage-rock locale de se faire entendre par un plus large public. Les autres groupes d’envergure internationale assurent pas mal aussi.
Le garage-rock ? Un style musical né vers le milieu des années 60, se démarquant alors de la production rock « classique » par un son résolument sale, produit avec les moyens du bord, évoquant inévitablement celui d’un groupe répétant entre les murs d’un… garage. On lui accolera aussi, rétrospectivement, l’étiquette de « punk sixties » tant il fut à l’origine de la révolution de 77, elle aussi marquée par le minimalisme et la fureur… Quarante ans plus tard, le « garage » est plus que jamais d’actualité : tous les groupes à succès du « revival rock » (White Stripes, Libertines, Hives…) ont pillé sans vergogne le répertoire de leurs aînés (Sonics, Trashmen et autres groupes issus des compilations Nuggets), et les jeunes pousses se multiplient ici et là. A Marseille, et bien que la presse spécialisée n’en fasse que peu l’écho, il existe bel et bien une scène — qui n’a pas attendu que les projecteurs viennent à nouveau éclairer le… garage pour faire ce qu’elle avait à faire. Une scène avec ses codes, ses assos, ses points de chute (la Machine à Coudre, le Lollipop Music Store, les fêtes de Sud Side…) et bien sûr, ses groupes. Des pionniers (Cowboys From Outerspace) aux petits derniers qui assurent le renouvellement du public (The Aggravation, Les Jolis, The Dolipranes…) en passant par les groupes qui ont façonné l’image du label Lollipop (Gasolheads, Hatepinks, Neurotic Swingers), le garage-rock marseillais n’a jamais été une galéjade. Comme partout ailleurs, il sévit dans l’underground. Mais parce qu’il bénéficie aujourd’hui d’une histoire et d’une réelle consistance, il lui fallait passer à l’étage supérieur. Le grenier ? Non : le Cabaret Aléatoire, salle de tous les possibles, tant par sa programmation que par sa jauge. Le défi est aujourd’hui relevé par un seul homme : Pascal Escobar (ça ne s’invente pas…), échappé de l’association Ratakans qui a beaucoup compté dans la genèse de cette scène. Guitariste émérite (il sévit désormais dans Ich Bin Dead avec sa copine), il s’est également frotté à l’édition sur ce même créneau rock (en montant Corde Raide) avant de penser à un événement qui pourrait toucher un plus large public. C’est là tout l’intérêt de French Connection : donner une visibilité à ces groupes, à côté desquels beaucoup passent parce qu’ils ne fréquentent pas les petites salles, les réseaux alternatifs. Et ceux-là mêmes seraient surpris de voir que ces groupes n’ont parfois rien à envier à d’autres bien plus connus… Bien sûr, les têtes d’affiche ne se contenteront pas de jouer le rôle de hameçon : elles présentent un large éventail des tendances « garage », qu’il soit de facture classique (The Flaming Stars), nourri à la soul (les fantastiques Barcelonais de Tokyo Sex Destruction), à la mythologie rock’n’roll (les excellents Cowboys phocéens) ou joué par des… Finlandaises (The Micragirls). A Marseille, il y avait une place à prendre pour un tel festival. Il ne tient plus qu’à vous de lui donner l’assise qu’il mérite.
PLX
Festival French Connection #1, les 22 et 23 au Cabaret Aléatoire.
Le 22 : The Flaming Stars, The Micragirls, A-Phones, Ich Bin Dead…
Le 23 : Tokyo Sex Destruction, Cowboys From Outerspace, Les Arondes, Les Jolis…
Un Casio du ciel
Attention coup de foudre : deux jeunes Aixoises apparaissent dans le champ de la pop moderne avec un charme aussi up-to-date que délicieusement suranné. Andromakers ? Bientôt sur toutes les lèvres.
Pour nous, tout est parti d’une démo. Trois titres. Deux filles. Une évidence : la lumière filtre. Il y a d’abord Electricity, petite comptine pop catapultée dans les astres avec trois bouts de ficelle, comme un écho à la B.O de Virgin Suicides, nantie d’une mélodie désarmante. Et puis Upper lower et Spider on the wall, qui poursuivent cette entreprise de séduction immédiate sur un mode plus apaisé, avec boîtes à rythme de fortune, glockenspiel et claviers Casiotone. Très important, les claviers Casiotone : leurs sonorités d’instruments-jouets ravivent une foultitude de souvenirs, et sont le fondement même du projet artistique réunissant Nadège Teri et Lucille Hochet. Il y a trois mois, personne ne les connaissait. Depuis, elles gravissent les échelons du concours CQFD des Inrocks, et sont programmées avant la fin du mois sur les festivals B-side (Marseille) et Villette Sonique (Paris). Pourquoi tant d’amour ? La musique d’Andromakers est d’une limpidité absolue : elle fait jaillir l’émotion de quelques motifs essentiels, qui en appellent à la mélancolie ou à la joie sans surjouer, avec une naïveté qui nous renvoie à l’univers à la fois fantastique et enfantin d’un Michel Gondry. Quand on leur parle d’ailleurs de leurs modèles, Nadège et Lucille éludent : si leur dernier coup de cœur est bien de cette trempe (Bat for Lashes), elles vont puiser leurs influences dans ce qui les entourent — dans un ressenti plus que chez un artiste. Il y a chez ces deux filles une complémentarité évidente, et pas seulement musicalement. Elles se sont trouvé à la marge, un peu sauvages, mais mues par un désir commun. C’était il y a cinq ans, dans un groupe de… metal. L’une tenait la guitare et l’autre la basse, après des années de formation classique… Difficile à concevoir aujourd’hui, tant ce nouveau projet — monté l’été dernier — ferait fondre les cœurs les plus endurcis. Car Andromakers est le fruit d’une complicité qui part de cette même partie du corps humain, la seule qui puisse révéler le talent qui sommeille en chacun de nous. Le leur est proportionnel au sentiment de bonheur diffus qui émane de leurs synthés Casio : il est énorme.
Texte : PLX
Photo : Sebastien B
Le 29 à l’Embobineuse avec NLF3, Hypo & EDH et Lu&nl.
Rens. www.myspace.com/andromakers
Cut Chemist > le 20 au Cabaret Aléatoire
La dernière fois qu’il est venu à Marseille, c’était au Moulin avec Dj Shadow : deux des meilleurs dj’s hip-hop du monde, réunis pour un mix-événement à quatre mains. Mais mieux encore, c’est sa venue précédente, en solo et déjà au Cabaret Aléatoire, qui avait marqué les mémoires : une prestation ahurissante, aussi festive que techniquement irréprochable, marquée par un amour indéfectible pour toutes les musiques. Ce Californien est un tueur. Vous êtes la cible.
The audience’s listening (Warner) www.cutchemist.com
Psychic TV/PTV3 > le 22 au Poste à Galène
Attention : du culte ! Après les Legendary Pink Dots, une autre légende de l’underground est invitée au Poste. Quelques points communs : la génération (formation et heure de gloire dans les 80’s), le psychédélisme et un goût prononcé pour les marges. De ce côté-là, Genesis P Orridge, père de l’indus avec Throbbing Gristle, a placé la barre haut : ce sexagénaire transformiste a érigé au rang d’art la « pandrogynie ». Bête de sexe, de scène, de foire ? A vous de voir.
Mr Alien Brain vs The Skinwalkers (Sweet Nothing/Cargo) www.genesisp-orridge.com
Miss Kittin & The Hacker > le 22 à l’Espace Julien
Ils furent parmi les rois de l’électroclash, cette gentille imposture qui revisitait l’électro pure et dure des 80’s sous un angle sexy. Sur scène, il envoyait la sauce, elle aguichait. Et puis ils ont eu l’intelligence de saborder leur affaire avant qu’elle ne tourne au vinaigre, partant chacun de leur côté explorer leurs racines techno et new-wave (brillamment). Leur retour en tandem est donc totalement justifié. L’album est bon. On ne doute absolument pas du live.
Two (Nobody’s Bizzness/Module) http://misskittinandthehacker.com
Mahjongg + Rainbow Arabia > le 27 à la Bergerie
L’un des plateaux les plus attendus du festival B-side. Programmé à Montévidéo l’an passé, Mahjongg est un collectif chicagoan art-rock, très porté sur la transe percussive, et donc digne héritier du travail réalisé par David Byrne et Brian Eno au tout début des 80’s. Rainbow Arabia, formé par un couple californien, explore pour sa part les sonorités arabisantes sur fond d’électro-pop assez psyché dans l’esprit. Franchement, on ne sait plus où on habite. Et alors ?
Kontpab (K Records) et The Basta Ep (Manimal Vinyl) www.lesitedelabergerie.com
Lightning Bolt > le 27 à Montévidéo
Féroce, primal, vivant. Tel est Lightning Bolt, un duo américain basse/batterie qui, en quinze ans d’existence, a quasiment acquis le statut de groupe culte. Imaginez la scène : un batteur/chanteur à la frappe sauvage, dont l’attitude contraste avec celle de son bassiste, à la technique parfaite, les deux jouant leur noisy-rock à même la fosse — avec les gens autour. A ce stade, ce n’est plus un concert, c’est une performance. Qui aurait eu sa place à l’Embobineuse…
http://laserbeast.com
NLF3 + Hypo & EDH… > le 29 à l’Embobineuse
En l’espace de cinq jours, le festival B-side va donc enchaîner les concerts mémorables — car comment pourrait-il en être autrement avec un tel programme ? La « tête d’affiche » se nomme ce soir NLF3 : un trio parisien qui navigue dans des sphères proches de Tortoise ou Animal Collective (ça situe…), inclassable, brillant. A ses côtés, beaucoup de filles, privilégiant les machines avec douceur : EDH, et les révélations locales Lu&nl et Andromakers (voir ci-dessus).
Ride on a brand new time (Prohibited) www.myspace.com/nlf3
La Méthode > le 29 à l’Affranchi
Faute grave : on ne les a pas encore vus sur scène. Il faut bien le dire, le hip-hop marseillais nous a tellement saoulés après IAM que dès qu’un « nouveau » groupe se pointe, on trace. Mais celui-ci, qui a déjà gagné quelques tremplins, est d’une autre espèce. Le premier album qu’il sort aujourd’hui est tout simplement la réponse phocéenne au Saïan Supa Crew. C’est fun, et techniquement, les quatre mc’s en jettent. Concert gratuit de présentation de l’objet : foncez.
Les 99 points du acké (Saba/Mosaïc Music) www.myspace.com/lamethode13
Ariel Pink & Haunted Graffiti > le 29 au Théâtre Poquelin (Toulon)
Après le très classe Jeremy Jay il y a peu, l’équipe varoise du Midi Festival invite à nouveau un zébulon de la scène indie américaine. Au risque de se répéter (cf. B-side) : celle-ci regorge actuellement de talents. Proche d’Animal Collective, Ariel Pink fait de la pop un vaste terrain de jeux : ce anti-héros lo-fi sait à peu près tout faire. Un concert de choix avant la prochaine édition du festival, qui accueillera notamment Arto Lindsay, Mahjongg ou Skeleton$.
www.arielpink.com
Seun Kuti > le 29 à l’Espace Malraux (Six Fours)
Le débat est sans fin pour savoir qui, de Femi ou Seun, est le plus digne héritier de Fela Kuti, le père de ces deux-là, le père de l’afro-beat. Femi a vingt ans de carrière derrière lui, il a l’expérience. Mais Seun, son jeune frère, était déjà fourré dans les pieds de Fela quand celui-ci tournait avec son groupe, Egypt 80… que Seun a réactivé pour jouer ses propres compos. Quant au discours, il est toujours aussi politique. Le combat continue. Les fistons assurent.
Many things (Tôt ou Tard) www.myspace.com/seunkuti
Crystal Stilts > le 31 à la Machine à Coudre
On termine logiquement avec la clôture du festival B-side, qui ne s’est pas emmerdé en allant chercher, pour l’occasion, l’un des groupes rock les plus buzzés de ces derniers mois à New York. Et pour cause : en un seul disque, les Crystal Stilts ont ravivé la flamme du Velvet, mais aussi la face la plus sombre du garage psyché, voire de la surf-music. On pense aussi, côté anglais, à Jesus & Mary Chain, au shoegazing, bref, à du noisy, mais avec des chansons. Vénéneux.
Alight of night (Angular/La Baleine) www.myspace.com/crystalstilts
PLX
Briand cauchemar
Après Tokyo, Los Angeles et New York, Mathieu Brand fait une halte à la galerieofmarseille avec une expérience cauchemardesque, Bad Trip. On vous aura prévenus !
Il est des moments où l’art peut faire appel à nos plus bas instincts. L’installation de Mathieu Briand nous plonge d’emblée dans notre propre répertoire de représentations morbides. L’artiste joue avec nos penchants les plus inavouables : perversion, voyeurisme, sadisme… Son œuvre ne se résume pas à la manipulation mentale, elle reste avant tout politique. Entre imaginaire et réalité, la violence la plus insupportable n’est pas forcément la plus spectaculaire. Briand aime jouer avec l’ambivalence dont nous sommes faits, victime et bourreau en perpétuelle alternance. C’est parce qu’il nous pousse à faire le constat de cette ambiguïté que Bad Trip ne nous laisse pas indemnes, que cette prise de conscience se fasse pendant ou après avoir vu la pièce. La décharge que l’on nous demande de signer avant d’entrer contribue à nous mettre en tête qu’il va se passer quelque chose. A l’intérieur, les objets aussi anodins qu’un grille-pain ou une chaise font écho à des images mentales : celles de la torture, de la souffrance, des meurtrissures de la chair… Tout est dans la mise en condition, qui nous emmène là où nous ne serions peut-être pas allés seuls. L’ambiance, les battements de cœur en fond sonore et la lumière suscitent en nous une appréhension, qui n’est cependant jamais justifiée. Car il ne se passe rien à l’intérieur, tout est déjà fini. Ni victimes, ni bourreaux, nous voilà cantonnés à un rôle de témoins, et l’on est presque déçus, voire frustrés, que la réalité ne soit jamais à la hauteur de nos fantasmes. Rien n’est dit, tout est suggéré : à nous de fabriquer le scénario, et par conséquent le propos de la pièce, à partir des éléments que nous donne l’artiste. Quelque chose nous manipule pourtant chez Briand, nous poussant à la réflexion. En utilisant les mécanismes du cinéma et de l’inconscient collectif, l’évolution scénique de l’installation fonctionne parfaitement et c’est là que le malaise s’installe. Au spectateur de trouver une porte de sortie, à laquelle il accédera s’il sait se souvenir que la curiosité n’est pas un vilain défaut…
Céline Ghisleri
Mathieu Briand – Bad trip : jusqu’au 13/06 à la galerieofmarseille (8 rue du Chevalier Roze, 2e). Rens. 04 91 90 07 98 / www.galerieofmarseille.com
Attention : fragile !
A ciel ouvert, Sextant et Plus présente trois installations échappées de la collection du FRAC, confrontant le travail éminemment politique de Sophie Ristelhueber à l’œuvre résolument poétique de Michel Blazy.
La Friche semble le lieu « idéal » pour présenter trois œuvres que tout oppose a priori. Dans un espace restreint, Ristelhueber met en scène cinq tentes de réfugiés sur lesquelles sont inscrites des phrases extraites de résolutions onusiennes. Invité à déambuler d’une tente à l’autre sans jamais voir ce qui se passe à l’intérieur, le spectateur erre, impuissant, au milieu de la précarité, face à l’histoire, face aux traces, à ces fragments de réel que l’artiste a ramenés de pays en guerre. Le temps s’est arrêté, le spectateur se fait fantôme et tente de réanimer en vain un territoire laissé à l’abandon.
Les deux œuvres — moins dérangeantes — de Michel Blazy appellent davantage un regard poétique, léger. Plinthes et Spirale sont composées de lentilles et de coton, matériaux fragiles et périssables. L’artiste s’inscrit dans la droite lignée de la pensée de Vinci « Pittura è cosa mentale », principe qui sera repris dans les années 70 par les artistes de l’Art conceptuel et selon lequel l’idée prime sur la réalisation finale. A ce titre, après avoir expérimenté ses pièces en atelier et filmé leur évolution, Blazy vend ses recettes de fabrication aux différents acteurs du marché de l’art qui à leur tour réactualisent le concept initial dans une nouvelle mise en scène. L’œuvre appartient ensuite au temps, au hasard, se transformant en fonction des aléas de la matière et interrogeant les états de germination, de croissance et de décomposition comme métaphore d’une certaine condition humaine. Ici, la distance entre les deux artistes se fait plus mince. Rapprochons les davantage avec cette phrase de Blazy qui trouve une forte résonance dans le travail de Ristelhueber : « Ce qui m’intéresse se situe du côté de l’être vivant, dans sa fragilité aussi. » Les deux artistes nous parlent de précarité et de fragilité, de l’urgence à agir et de la nécessité de savoir poser son regard, le temps d’une apparition, le temps d’une œuvre… Deux univers en apparence si différents dialoguent ainsi le temps d’une échappée et font écho à cette phrase de Walter Benjamin dans son ouvrage consacré à Baudelaire : « Il n’est point de regard qui n’attende une réponse de l’être auquel il s’adresse. »
Texte : Nathalie Boisson
Photo : résolutions de Sophie Ristelhueber
Echap#1 : jusqu’au 13/06 à la Friche la Belle de Mai (41 rue Jobin, 3e).
Rens. 04 95 04 95 94 / www.sextantetplus.org/
Ex, mensonges et vidéo
Nouveau venu dans le paysage pas toujours passionnant du « docu-happening », Chris Waitt, dégaine de poussin mal réveillé et fringues d’ado attardé, réussit pourtant là où la quasi-totalité de ses coreligionnaires (de l’irritant Michael Moore au pas très classe Morgan Spurlock) avait fini par nous lasser à force d’asséner avec une grâce d’éléphant des vérités premières qui sont l’ennemi d’un bon documentaire. Parfait apéro pré-cannois, Toute l’Histoire de (s)es échecs sexuels (pour les miens, faudra repasser) est un film modeste dans ses enjeux, mais franchement hilarant, qui trouve dans son approche très radicale du genre une justesse de ton et une fraîcheur faisant plaisir à voir. Au départ, ce n’était pourtant pas gagné : sorte de Super size me du romantisme (Chris va taper à la porte de ses ex afin de comprendre pourquoi elles le larguent), le film semble emprunter des sentiers déjà bien balisés et on se dit que tout l’attirail déployé par le blondinet ne sert finalement qu’à produire une ode égotiste à sa gloire de nerd. Or, l’atour majeur de Waitt, c’est la sincérité avec laquelle il aborde son entreprise, là où Moore nous abreuve d’un cynisme triomphant. Il y croit mordicus à son projet, Chris, et se vautre dans un masochisme jouissif, passant par les pires humiliations avec une autodérision à toute épreuve et un humour dévastateur (mention spéciale à une séance SM douloureusement drôle). Débarrassé de tout appareil idéologique, le docu-guérilla prend alors une profondeur inattendue et, grâce à un montage qui joue habilement avec les limites de la fiction, nous montre sans en avoir l’air la douleur réelle du processus de deuil amoureux. Et si la chair est triste, hélas, l’apparente futilité de Chris s’avère bel et bien salutaire.
CR
Initiales J.J
Soyons honnêtes : de ce onzième (!) volet de la franchise Star Trek, sorte de western spatial en pyjama né au mitan des années 60, nous n’attendions rien de spécial. Seule la présence au générique, en qualité de réalisateur et producteur, de J.J. Abrams nous garantissait de passer un long moment pas trop chiant — pour les profanes que nous sommes. Hélas, 130 minutes de téléportations et d’explosions après, le constat est aussi cruel que les oreilles de Spock sont pointues : l’univers trekkien inventé il y a plus de quarante ans par Gene Roddenberry est officiellement fatigant et, plus embêtant, inoffensif. Pour autant, à condition de l’appréhender de manière ludique, le Star Trek de J.J. Abrams n’est pas non plus une bouse intergalactique un accident industriel. En effet, si frontalement le film remplit comme il se doit le cahier des charges — j’en veux pour preuves les feulements extatiques de mes voisins geeks —, entre reboot (relecture de la genèse des héros) maligne et science-fiction bling-bling (TOUT scintille, des panoplies teletubbiennes de Kirk et consorts jusqu’au lumineux USS Enterprise), c’est dans la transversalité qu’il s’épanouit vraiment, en marge de ses propres enjeux fictionnels et commerciaux. Au point d’obtenir, ô miracle, un bel objet pop portant la griffe du papa de Lost, Alias et Cloverfield, entre un impressionnant big bang intertextuel et un amusant jeu de miroir cathodique. Où sont convoqués, d’un côté, l’immarcescible Leonard Nimoy (le Spock originel), les neiges éternelles de L’Empire contre-attaque, la sitcom anglaise Spaced de Simon Pegg ou le patriotisme sacrificiel d’Armaggedon. Et de l’autre, les acteurs, au sens propre comme au figuré, du renouveau du petit écran US qui n’en finit plus de phagocyter le grand. De la bombasse verte Gaila/Rachel Nichols, découverte dans Alias, à Spock/Zachary Quinto, l’increvable Silar de Heroes, en passant par Winona/Jennifer Morrison, souffre douleur du Dr House, Abrams, lui même élevé à la télé, semble nous indiquer qu’un déplacement s’est opéré à Hollywood et envisage la série télévisée comme un laboratoire avancé du storytelling contemporain. « Longue vie et prospérité », comme on dit chez les Vulcains, à J.J. Abrams…
Henri Seard
Déjà mort…
Millenium, le film, pose la question de l’adaptation du best-seller et de son prolongement cinématographique. Pour celles et ceux qui lisent peu, le cinéma reste le meilleur moyen de découvrir le fil d’une histoire qui captive le plus grand nombre et devient une contagion en soi. Millenium, c’est le nom d’une revue où travaille le journaliste Mikael Blomkvist, spécialiste des affaires financières. Un jour, un homme d’une grande famille au passé trouble (des accointances avec les nazis) lui demande d’enquêter sur la disparition de sa petite fille. Le travail d’investigation devient un moteur de recherche au sens propre, par la grâce de Google et de Macintosh. Le corps réfléchit et pense, plus qu’il ne court. L’espace cinématographique devient un champ contrechamp avec l’écran et le clavier. Il y a un fort penchant autobiographique dans cette œuvre, l’auteur du livre, Stig Larsson, étant lui-même un ancien journaliste, décédé d’une crise cardiaque en 2004. Le corpus cinéma introduit une nouvelle façon de filmer le XXIe siècle par écran interposé et le personnage secondaire Lisbeth Salander, jeune fille perturbée, ne sert qu’à illustrer la reconstruction du puzzle. Internet est une source infinie où tout se lie dans le désordre et plus ça dure, plus on avance vers le but recherché : tenir le spectateur en haleine pendant deux bonnes heures. Ce qui pose problème, c’est la chorégraphie du corps dans l’espace cinéma. Ici, le passage de l’introspection à la course-poursuite est un copier-coller où la réalité du geste disparaît sous l’emprise du poids de l’œuvre. On n’ouvre pas les portes avec une clef, on ne prend jamais de douche. On passe au lit pour fumer une cigarette après la baise. On ne prend jamais le temps d’un petit-déjeuner et tout devient un gigantesque labyrinthe sur les affres du passé.
Karim Grandi-Baupain
Frais de Port
Ce ne fut pas vraiment une surprise pour ceux qui avaient assisté à la houleuse conférence de presse du 16 avril dernier : la semaine passée, nous apprenions l’annulation de l’édition 2009 du Festival de Marseille au Port autonome. A l’issue d’une réunion qui s’est tenue le 12 mai en présence de la directrice du festival Apolline Quintrand, les organisations syndicales des professions portuaires (dockers, marins, personnel du Port et, surtout, salariés de la réparation navale/UNM) se sont en effet prononcées à l’unanimité contre la tenue du grand raout estival dans le Hangar 15. Et pour cause : dans un contexte plus que difficile (mise en place de la réforme portuaire et, surtout, liquidation de l’Union Naval Marseille entraînant la perte d’environ 130 emplois, sans compter l’effectif des sous-traitants estimé à 300 emplois), l’incompréhension des travailleurs portuaires face à la tenue d’un festival sur « le lieu du crime » apparaît légitime. D’autant que si la Ville assure tout son soutien à la manifestation culturelle (généreusement subventionnée), elle fait peu de cas de l’UNM — les représentants de la Mairie auraient même brillé par leur absence à la table des négociations concernant la liquidation —, Jean-Claude Gaudin jugeant « lamentable que la CGT mette en péril une action culturelle majeure de notre ville. » Les représentants syndicaux regrettent quant à eux que « les intervenants du dossier (direction du Port, politiques…) renvoient dos à dos des gens de culture et des salariés » et fassent peser la responsabilité de cette annulation sur leurs épaules. Espérons que ce déplorable imbroglio aura au moins sensibilisé l’opinion publique (et les médias, étonnamment silencieux) sur la lutte qui se mène sur le Port (de l’angoisse).
Tout aussi légitime est l’inquiétude de l’équipe du festival de Marseille à quinze jours de son installation technique. Chassée il y a trois ans de la Vieille Charité, elle se démène — le mot est faible — depuis pour faire vivre une manifestation d’envergure internationale dont les retombées pour la ville (en termes d’image, d’économie et d’emplois, 150 intermittents étant concernés) ne sont plus à prouver. Si Frédéric Flamand se déclare prêt à accueillir à bras ouverts le festival dans l’enceinte du BNM, les riverains ne l’entendent pas de cette oreille : après avoir viré les Siestes électroniques d’Aires libres du Parc Borély et refusé au festival Marsatac de s’installer sur les plages du Prado, ils jettent désormais l’opprobre sur la proposition culturelle d’Apolline Quintrand. Il est vrai que des spectacles de danse contemporaine se terminant à 23h représentent de réelles nuisances sonores pour les populations alentour… Espérons que ce mauvais feuilleton pré-(f)estival trouve un happy end rapidement.
CC (avec HS)
La périphérie de Marseille, c’est quoi ? Des zones de non-droit, un concentré d’immigration, une vue imprenable sur la mer ? L’ouvrage photographique de Franck Pourcel porte un regard acéré sur ces endroits que l’on traverse trop rarement. En reprenant le protocole de la marche et de celui qui prend le temps de se fondre dans le décor, on découvre des hommes et de femmes, beaucoup de jeunes, qui acceptent la présence de l’objectif pour se révéler dans leur quotidien et l’histoire de leur vie. A la recherche de lieux qui rassemblent, là où le corps se défoule pour repousser la limite des murs et le manque d’infrastructures. Au crépuscule nous révèle que Marseille, ville de toutes les communautés, divise plutôt qu’elle ne rassemble. Il y a le problème de l’urbanisme et de ces quartiers inaccessibles, mais aussi un avenir fermé pour ces habitants tenus à l’écart de l’hyper centre, là où tout se décide.
KGB
On s’était préparé : depuis la sortie du premier opus il y a deux ans, petit miracle empruntant aussi bien à l’indie pop des années 90 qu’aux Beatles, on attendait de pied ferme les Rennais de Montgomery. On s’était préparé, mais sans doute pas assez et, surtout, pas à ça : étrange, dense, ambitieux, exigeant, mélodieux, expérimental, ce Stromboli est une pure merveille — quelque part entre Animal Collective et Radiohead — et, déjà, l’un des grands albums de l’année. Aussi, les Montgomery n’ont pas appelé leur album Stromboli par hasard : l’éruption est en marche…
HS
Chez DFA, on aime le disco. Le label de James Murphy (LCD Soundsystem) l’avait d’ailleurs prouvé via un dj-mix aux saveurs old-school pour Fabric : le bonhomme n’est pas new-yorkais pour rien, et semble aujourd’hui contaminer ses troupes. Comme lui, son pote The Juan MacLean est un ex-punk reconverti dans la musique de danse. Son premier album, malgré la présence du fantastique Give me every little thing, ne laissait pas présager celui qui déboule aujourd’hui. Plus abouti, plus immédiat, The future will come est bien la preuve que DFA est un label qui compte.
PLX