Archives par mois
janvier 2009

[28 jan 2009] Guibert et Lefèvre - Le photographe – Intégrale (Dupuis)

Millefeuille-Guibert-et-lef.jpgDidier Lefèvre s’engage en 1984 avec MSF. En 1986, alors reporter photo, il entame une longue marche au cœur de ces paysages enneigés, rocailleux, arides et magnifiques de l’Afghanistan. Avec une troupe de médecins téméraires et profondément humains, il va ainsi parcourir un pays engagé dans une guerre stupide — pléonasme — et constater, impuissant, les ravages occasionnés. Ce récit, Guibert s’en est emparé. Comme il s’est emparé des images de cette histoire. Il en a fait une BD qui n’en est pas vraiment une, un album de photos qui n’en est pas vraiment un. Un chef d’œuvre, assurément. Dupuis ressort en intégrale ce succès de librairie agrémenté, pour les vingt ans de la collection Aire Libre, d’un carnet d’illustrations du « Photographe » en grand format. Une excellente initiative !

LV

[28 jan 2009] Catel & Bocquet - Kiki de Montparnasse (Casterman)

Millefeuille-Kiki.jpgParu une première fois en mars 2007, cet album est ressorti dans une nouvelle édition fin octobre 2008. Quelle que soit la version lue, force est de constater que cette bande dessinée est un bel hommage à une figure incontournable de l’art du XXe siècle : Alice Prin, plus connue sous le surnom de Kiki de Montparnasse. Amante et muse de plusieurs artistes essentiels, en particulier du photographe et cinéaste Man Ray, elle fut une sorte d’aimant créatif. José-Louis Bocquet et Catel embrassent dans son ensemble la vie de cette femme singulière, profondément libre, qui en fascina plus d’un et en dérangea beaucoup d’autres. Ample mais bien rythmée par un découpage en chapitres, vive et élégante, leur biographie rend compte avec brio de la force de caractère et de la beauté de cette femme toujours surprenante.

BH

[28 jan 2009] Deadwood : saison 3 - (USA – 2006) de David Milch (Paramount)

DVD-deadwood-saison3.jpgMieux vaut tard que jamais : presque trois ans après la diffusion du dernier épisode de cette série-western complètement barrée, injustement annulée après trois saisons jubilatoires, rapport à une sombre histoire de licenciement dans les bureaux de HBO, Paramount édite enfin le dernier rodéo de cette crapule d’Al Swearengen — qu’on adorait détester. Série « contemporaine » dans sa façon de composer, frontalement et radicalement, à l’instar de The shield ou The Sopranos, avec les corps en présence — ça jure, ça tue, ça baise, ça ne choque personne —, Deadwood enthousiasmait aussi par son dispositif panoptique, cher à Michel Foucault, où « tout le monde peut surveiller et punir tout le monde.» Quelque part entre Impitoyable et Desperate housewives, un grand show vient de tirer une dernière balle et sa révérence. Ruez-vous vers cet or.

HS

[28 jan 2009] Last House on Dead End Street - (USA – 1973) de Roger Watkins (Neo Publishing)

DVD-Last-house.jpgLast House on Dead End Street fut, à sa sortie, associé à La Colline a des yeux de Wes Craven dans les doubles programmes « Grind house » alors en vogue dans les milieux underground des 70’s. L’époque bénie des Satan’s Sadists, des Vampyros Lesbos, des I Drink Your Blood a donc accouché une fois de plus d’une œuvre inqualifiable et unique. Dire que Last House… ne correspond à aucun autre film existant est à peine un euphémisme. Roger Watkins, réalisateur sulfureux, Verhoeven du pauvre, en prise à une surconsommation de drogues (l’essentiel du budget de production), pousse une vision nihiliste et sale des relations humaines jusqu’à l’horreur. Ajoutons à cela une bonne grosse dose de gore et de bizarreries en tous genres et on obtient un OFNI d’entre les OFNIS. Pour amateurs de sensations fortes.

LV

[28 jan 2009] L’autre - (France - 1h37) de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, avec Dominique Blanc, Cyril Gueï, Peter Bonke…

Le silence de l’amer

cine-l-autre.jpgLes premières images sont saisissantes. Dans ces plans aériens et nocturnes d’une autoroute, des petits points rouges et blancs se déplacent, tracent des lignes, des courbes. Dans ces voitures, ce pourrait être vous, ou moi, ou vous et moi… Mais non, ce sera Anne-Marie, quarante-sept ans, assistante sociale divorcée qui décide de se séparer de son amant tout en conservant avec lui une relation amicale plutôt ambiguë. Refusant d’admettre que son ex-amoureux est à nouveau en couple, elle tombe progressivement dans les affres d’une jalousie psychotique, faite au départ de petits riens, mais qui finit par empoisonner sa vie. Adaptation du roman L’occupation d’Annie Ernaux (dont on vantera un jour le génie), le film est certainement l’une des plus belles réussites de ce début d’année. Sur le nuancier des fêlures internes, Dominique Blanc — auréolée pour l’occasion du Prix de la meilleure actrice à la Mostra de Venise — promène son corps las et son regard vif. Elle alterne à merveille douceur et apathie et fait preuve d’une parfaite justesse qui rend palpable et touchant ce désordre affectif certes assez commun. Le film brille aussi par l’intelligence de sa mise en scène qui dépeint parfaitement une certaine modernité froide de la banlieue parisienne ; la caméra joue avec les miroirs, les vitres et les reflets, comme si elle cherchait, à l’image de son personnage principal, à creuser la surface d’une réalité trop lisse pour être vraie. Le film se clôt comme il a commencé : vues aériennes de petits points rouges et blancs ; ce pourrait être vous, ce pourrait être moi…

nas/im

[28 jan 2009] King Guillaume - (France - 1h30) de et avec Pierre-François Martin-Laval, avec Florence Foresti, Pierre Richard…

Sa majesté m’ignore

cine-king-guillaume.jpgKing Guillaume fait partie de ces films pétris d’une foule de bonnes intentions que le critique bienveillant aurait sincèrement voulu aimer. Pourtant, au bout d’une heure et demie d’un spectacle plus que poussif, force est de constater que le dernier film de PEF foire allègrement la totalité de son programme comique, ce qui n’est pas rien quand on dispose de cartouches aussi royales que Terry Jones et Pierre Richard au générique. Car ce King-là est sans doute mort de n’avoir pas su dépasser ses riches influences (des Monty Python au burlesque lunaire d’un Tati) pour avancer une vraie proposition cinématographique. Résultat : cette histoire d’île peuplée de pleutres bras cassés, cédée à un bon bougre et à sa femme, finit par dissoudre tout son potentiel absurde dans une suite de gags au mieux convenus, au pire d’un vide sidéral. Pour réussir son pari, il aurait peut-être fallu que PEF accepte, comme dans la scène inaugurale, de laisser s’ébattre ces corps comiques disparates et de confronter leurs vitesses, quitte à créer un déséquilibre salutaire. Au lieu de ça, son King Guillaume ressemble au quartier résidentiel dans lequel vit le couple du film : il respire la sécurité et le confort, ce qui n’est jamais bon signe quand il s’agit d’humour. Reste alors Pierre Richard, immense acteur de cinéma, seul être capable d’incarner tragique et burlesque dans un même mouvement de cils. Personne d’autre que lui ne peut prétendre à une aussi belle simplicité. Quand à PEF et Foresti, ils ont encore du pain sur la planche.

H.V. Bakshi

[28 jan 2009] 2009 : l’actualité ciné à venir

Avant-premières

Parce que l’actualité cinématographique s’annonce incroyablement riche, la rédaction a sélectionné, en toute subjectivité bien sûr, les films dont tout le monde parlera dans les six prochains mois. Ou pas.

cine-avant-premiere.jpg

Tout comme la Chandeleur qui tombe invariablement en février, Claude Chabrol, le cinéaste le plus prolifique de sa génération, se rappellera à notre bon souvenir avec sa livraison annuelle, l’alléchant Bellamy où l’on trouvera, pour la première fois chez monsieur Claude, malgré 4458 films à son actif (et pas mal de passifs), « Gégé » Depardieu. Le même jour, Mickey Rourke, un autre monstre sacré (ment ravagé par la boxe et le Botox®) reprendra du service avec The Wrestler de Darren Aronofsky. A l’instar du dernier Rocky, il s’agira moins d’un docu sur le catch que de l’étude d’un corps déformé et meurtri. Le mois de mars verra le retour très attendu de Gus Van Sant (Milk) qui a délaissé ses ados psychotiques pour Harvey Milk, le premier politicien à avoir défendu la cause gay aux USA, incarné à l’écran par le grand Sean Penn. John Woo sera également de la partie avec son premier film chinois depuis des lustres, Les trois royaumes, annoncé comme la réponse à la bouse médiévalo-numérique Le seigneur des anneaux. Le cinéma d’animation, avec un grand A et le maître du genre, Hayao Miyazaki, fera également feu de tout bois avec Ponyo sur la falaise, ou l’histoire d’une princesse crevette qui rêve de devenir humaine afin de vivre son amour pour un petit garçon — quoi que prenne Miyazaki, je veux la même chose ! En avril, si tout comme moi vous avez un super héros qui sommeille en vous, vous ne vous découvrirez pas d’un fil(m) et courrez voir, bonne nouvelle, Watchmen, l’adaptation du comics culte d’Alan Moore et Dave Gibbons. Mauvaise nouvelle, c’est le tâcheron Zach Snyder (300) qui s’en est chargé. Mai, enfin, et son point d’orgue cannois, nous promet une belle quinzaine étoilée avec les projections, excusez du peu, du Star Trek de J.J. Abrams avec plein de pyjamas spatiaux et de gens bizarres comme les Klingons, du dernier Tarantino, Inglorious basterds, et son cating XXL, ou du nouveau Johnnie To, Vengance, avec — ceci n’est pas une coquille — Johnny Hallyday en flic taiseux et pas content. Prévus également, Les étreintes brisées de Pedro Almodovar avec Pénélope Cruz, et l’incontournable mais irrégulier Christophe Honoré qui fermera la (dernière) marche de Cannes avec Chiara Mastroianni, Marina Foïs et Marie-Christine Barrault pour Non ma fille, tu n’iras pas danser. Tout un programme…

Henri Seard

[28 jan 2009] Anthony Joseph & Spasm Band – Bird head son (Heavenly Sweetness/Naïve)

Galette-Anthony-Joseph.jpgProgrammés l’an dernier au Cabaret Aléatoire dans le cadre du festival Bol de Funk, Anthony Joseph et son Spasm Band (six musiciens) pourraient bien rencontrer un large succès avec ce deuxième album, distribué décemment dans nos contrées. Originaire de Trinidad mais installé en Angleterre depuis vingt ans, ce digne émule de Gil Scott-Heron réalise ici un sans-faute, une plongée au cœur des musiques noires (soul, funk, afro-beat, free-jazz…) sur fond de poèmes déclamés avec une énergie monstre. Un parfait condensé de culture black, érudit et accessible à tous.

PLX

[28 jan 2009] Sammy Decoster - Tucumcari (Barclay/Universal)

Galette-sammy-Decoster.jpgIl y a d’abord cette pochette incroyable sur laquelle Sammy Decoster semble nous prévenir, le regard et le cheveu noir, un chien à ses pieds, qu’il n’est pas là pour se marrer. Il y a ensuite ce premier album au drôle de nom — Tucumcari, hérité d’un village du Nouveau-Mexique — qui annonce la couleur, bistre, et la tonalité musicale, les grands espaces. Il y a enfin ces douze titres incroyablement épais, denses, maîtrisés qui convoquent, l’air du grand Ouest et de rien, Johnny Cash, Elvis Presley — son idole —, The Gun Club et Alain Bashung. Dépaysement joyeusement garanti.

HS

[28 jan 2009] Alela Diane - To be still (Fargo / La Baleine)

Galette-Alela-Diane2.jpgAutant vous l’avouer : la première écoute du dernier album de la nouvelle muse folk se révèle assez décevante. Pourtant, ses miniatures musicales sont toujours aussi raffinées et sa voix toujours aussi caressante. Que peut-on alors reprocher à To be still ? Peut-être son absence de surprise, cette impression de sillonner des paysages, certes magnifiques, mais déjà aperçus. Malgré ces réserves initiales, les écoutes suivantes révèlent lentement leur charme, et on finit inévitablement, presque malgré nous, par succomber au charme discret de ces petits trésors mélodiques.

nas/im

[28 jan 2009] NLF3 – Ride on a brand new time (Prohibited/Differ-Ant)

GALETTE-NLF3.jpgIl y a quelques années, on appelait ça du « post-rock » : une musique affranchie, à la grande liberté d’exécution, façonnée par des musiciens issus du rock. Aujourd’hui, certains pensent que d’Animal Collective à Gang Gang Dance, la scène « tribaliste » a pris le relais dans le registre de l’expérimentation circonscrite au milieu indie… Qu’importe. Dans le genre, NLF3 est sans doute ce qu’il se fait de mieux en France : les instrumentaux érudits du trio parisien pétillent ici comme autant de bulles multicolores. En concert début mai à l’occasion du festival B-Side.

PLX

[28 jan 2009] The Bronx - III (White Drungs/Wichita)

GaletteThe-Bronx.jpgManifestement, nous ne retrouverons plus l’urgence de son album inaugural, furie punk-rock qui mit tout le monde d’accord en 2003. Qu’importe, le groupe californien mise tout sur les compos, bien écrites, finalement assez pêchues et toujours très mélodiques : on reste dans la catégorie supérieure… Pour le reste, on pourra retrouver prochainement ces musiciens protéiformes aux côtés de Bad Religion, avec lesquels ils partagent une vision similaire du punk-rock, ou encore à l’écran où ils interprèteront du Black Flag dans un film sur The Germs… Qui dit mieux ?

dB

[28 jan 2009] Larkin Grimm - Parplar (Young God records/Differ-Ant)

Galette-LarkinGrimm.jpgNe jamais se fier à la pochette. Celle du troisième opus de Larkin Grimm, ornementée de caméléons et autres lézards peu ragoûtants, ne présageait rien de bon. Mauvaise intuition, puisque Parplar — mot inventé par la chanteuse des Appalaches pour signifier l’orgasme — une fois délesté de ses oripeaux reptiliens s’avère en effet extatique et parfait de bout en bout. Alternant folk psychédélique (l’hallucinant Parplar), mélopées boisées (They were wrong, façon Vashti Bunyan) et cavalcades à la Morricone (Ride that cyclone), le Grimm était presque parfait. La faute aux reptiles.

HS

[28 jan 2009] Tim Exile – Listening tree (Warp/Discograph)

GALETTE-Tim-Exile.jpgSi 2008 aura été une année extraordinaire pour Warp (Jamie Lidell, Flying Lotus, Pivot, Gang Gang Dance…), 2009 s’annonce sous les meilleurs auspices, alors même que le label anglais s’apprête à fêter ses vingt ans d’activisme. La première sortie de l’année confirme en effet que Warp ne sort quasiment plus que des disques à part, où l’avant-garde n’a jamais semblé aussi séduisante : Tim Exile, jeune Anglais installé à Berlin, tente ici le grand écart entre la pop martiale de Depeche Mode et les structures rythmiques épileptiques d’Aphex Twin. Encore une réussite.

PLX

[28 jan 2009] Surf me up ! - Deluxe Longbox (Naïve)

galette-surf-me-up.jpgSurf me up ! - Deluxe Longbox (Naïve)
Si pour beaucoup d’entre nous la surf music se résume à une certaine légèreté adolescente californienne des 60’s, ce coffret tente de nous donner de ces riffs de guitares ensoleillés une vision bien plus large. On retrouve bien évidemment sur le premier disque quelques incontournables de l’âge d’or surf, mais les deux autres CD du coffret couvrent une période rarement explorée ; des 80’s à aujourd’hui. Malgré quelques égarements, cette compilation possède surtout le mérite de vouloir décloisonner un style trop souvent réduit à sa simple expression nostalgique.

nas/im

[27 jan 2009] Geoffroy Mathieu – Dos à la mer à la Compagnie

La Méditerranée selon Saint Mathieu

Avec un diaporama photographique et sonore comme pièce principale, Geoffroy Mathieu explore les possibles ressemblances entre des villes du pourtour méditerranéen (Beyrouth, Marseille, Alger, Valence, Tripoli, Gênes) dos à la mer, en cherchant ainsi à éviter les écueils de la représentation des ports.

Expo-dos-a-la-mer-Alger.jpgC’est le regard tourné vers l’intérieur des villes, et plus précisément sur des quartiers proches des centres et bien souvent en mutation, ces « zones de poésies anarchiques » selon les propres termes du photographe, que s’élabore la construction d’une réalité de son sujet. La ville comme espace architectural ne semble pouvoir ici être assimilée à une quantité de constructions (elle se transforme continuellement, comme le montrent les multiples photos de chantiers) ni à une réalité objective ; elle naît davantage de la perception des configurations spatiales. Elle se construit par « touches », « par des vues, des gestes, des visages, des objets », mais aussi par des couleurs, des textures. Si notre œil peut chercher à identifier la ville dans laquelle une image a été prise, cette quête perd de son sens au fur et à mesure que nous nous immergeons dans l’expérience visuelle et sonore proposée par le diaporama. L’œil focalise davantage son attention sur la façon dont la présence des habitants se manifeste à même les constructions urbaines, sur la manière dont la ville exprime les usages de ses habitants. Mathieu explore l’ambivalence des constructions : elles participent à la fois d’une simple fonction et d’une forme de vie, et possèdent également une autonomie quant à leurs niveaux de significations plastiques. En écho à son sujet, il explore le point de basculement du statut documentaire de l’image vers sa dimension poétique, les possibles passages entre une esthétique de la référence et de l’informativité et une esthétique de l’expression et de l’autonomie des formes visuelles. Ainsi, ces images se détachent d’une représentation stable de telle ou telle ville particulière pour manifester le paysage urbain méditerranéen saisi comme terrain d’intervention, comme rapport existentiel de l’homme à un milieu dans lequel l’artiste introduit un rythme singulier — d’un point de vue esthétique, social et politique.

Elodie Guida

Geoffroy Mathieu – Dos à la mer, jusqu’au 7/02 à la Compagnie (19 rue de Pressencé, 1er).
Rens. 04 91 90 04 26 / www.la-compagnie.org

[27 jan 2009] Festival Gamerz à d’Aix-en-Provence

Aix sort le grand jeu

Dans un bol, mélangez deux doses de jeux vidéo, une dose d’art contemporain, une tasse de nouvelles technologies et un zeste d’innovation ; fouettez le tout et vous obtiendrez un festival d’art contemporain ludique et déjanté, Gamerz.

expo-gamerz.jpgVenus des quatre coins de l’Europe, les artistes ont mêlé dans leurs œuvres les arts numériques et contemporains, créant des installations principalement interactives. Le visiteur devient acteur, en expérimentant et en jouant avec les œuvres. Ainsi, grâce à un casque d’immersion 3D, on s’enferme virtuellement dans une salle d’isolement psychiatrique, avant de tuer les monstres de Quake par les plus délicates des caresses, le traditionnel joystick ayant été remplacé par un sweetpad, que le joueur devra manipuler tendrement pour se déplacer. On découvre aussi comment certains peuvent générer de l’argent rien qu’en jouant.
Tourné en dérision, prenant une autre dimension, le jeu vidéo devient ici un médium de la création contemporaine, un véritable moyen d’expression. En opérant cette transformation, l’artiste livre un discours critique sur une société devenue agressive et régie par l’argent.
Plusieurs soirées « événements » tout aussi novatrices viennent compléter les expositions : un film interactif dont la trame narrative est décidée par le spectateur via téléphone portable ou encore, en clôture, un concert-performance joyeux et décalé de Confipop à partir de jeux d’ordinateurs, de gameboys ou de jouets modifiés.

Lauren Laubenberger

Festival Gamerz, jusqu’au 6/02 à l’Espace Sextius, à la Galerie Susini et à la Galerie de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence.
Confipop : le 6/02 à l’Espace Sextius.
Rens. www.festival-gamerz.com

[27 jan 2009] François Cervantès et la Cie L’Entreprise

Le défricheur

A l’occasion d’une résidence de sa compagnie L’Entreprise — qui ne connaît décidément pas la crise — à la Friche initiée par le Théâtre Massalia, notre journaliste a rencontré François Cervantès et tenté d’établir la difficile cartographie d’un cœur qui bat.

FRANCOIS_CERVANTES.jpgL’homme est petit, trapu, solide, bien ancré dans la terre. Sa terre / mer. De ses racines méditerranéennes — des origines espagnoles, une enfance passée au Maroc —, il a gardé le désir pour la mer. Il y a quinze ans, il a choisi Marseille, « le port, au bord de la Méditerranée, avec autant de communautés différentes ; mélange de drames et de comédies. » Au bord de la Méditerranée, au bord du monde. Il veut vivre les mêmes climats que ces gens aux âges différents, aux métiers différents, en partageant leurs préoccupations : sur la mort, sur l’amour, sur l’exigence, sur les questions que les êtres humains peuvent se poser, mais surtout sur un même territoire. Les quinze ans de tournée de l’Entreprise, sa compagnie créée il y a vingt-cinq ans, ont fait que la troupe se sentait sans pays, sans territoire, avec une localisation géographique incertaine (les hôtels). Il dit que la lumière d’ici influence beaucoup son travail.
Les choses sont toutes mélangées, les contours semblent flous. Son discours est émaillé de nuances, comme la palette du peintre dont il aime à se référer.
François Cervantès parle de l’échange. Du partage. Comme si parler de lui, c’était avant tout parler des autres, de sa relation aux autres. « Quand j’écris seul, je ne suis pas seul, je suis tellement tendu vers d’autres qui ne sont pas là. » Ecrire est une histoire de solitude, mais il cherche à être à côté. On sent que l’homme est entre plusieurs mondes. Quand on lui demande de parler de sa trajectoire personnelle, il répond de façon plus ou moins consciente en « plus », en « moins », peut-être parce que la vie est un continuum.

Paradoxes

Malgré son nom, L’Entreprise, sa compagnie ne convient guère aux schèmes capitalistes, à nos modèles économiques. C’est plus une histoire de meute. Il parle de ses compagnons de route ; et je ne sais plus si c’est parce qu’il évoque le Canada, où il a écrit Une île il y a vingt-cinq ans, que je m’imagine un décor de neige, avec une meute de loups qui avance inexorablement à travers les intempéries. La force du groupe. Et François, en bon chef de meute, devise sur les responsabilités de chacun, sans répartition des territoires, de ces choses impalpables mais réelles, ces choses à partager, qu’on ne peut pas rationaliser — « parce que la vie n’est pas raisonnable. » Sa dernière création — Le dernier quatuor d’un homme sourd — s’intéresse d’ailleurs au quatuor, à la difficile entreprise d’être une seule voix à plusieurs.
Il confesse aussi avoir de plus en plus de mal à dire à ces gens qui accompagnent son aventure qu’il les aime ; à leur dire et à se le dire. Peut-être surtout que ça l’intéresse moins, il se demande si ce n’est pas le moment de « partager aussi ses morts ». L’optimisme l’ennuie, mais il utilise sans cesse le mot « magnifique ». L’homme est paradoxal.
De ses acteurs encore, il en parle, il refuse de les asservir à la fiction, il veut leur faire aller à la rencontre de. Un peu comme le jeu de masques qu’il utilise toujours, mais différemment : « Avant, je donnais la raison aux masques, mais maintenant je donnerais raison aux acteurs. Les acteurs ont envie d’aller vers les masques, mais surtout les masques ont envie d’aller vers les corps. Le corps re-goûte à la chair, il retrouve des bras, des organes, un cœur. » Cervantès veut emmener les acteurs vers l’écriture, pas vers l’interprétation.

Voyage au bout de la nuit

L’homme est géographe : il parle de ses positions, des positions des autres. De son écriture sur le fil du rasoir, de l’auteur toujours « à côté » des ses acteurs : « Les mots n’ont pas à se mettre à la place d’un costume, d’un corps. Il faut laisser ces éléments parler, que chacun tienne sa place. Ce n’est pas rien, le langage, mais ce n’est pas tout. L’ostéopathe avec qui on a travaillé (ndlr : pour Ne respirez plus, créé à l’occasion de la manifestation « Le corps transparent » en décembre au Merlan) demandait aux acteurs de ressentir du bonheur pendant une IRM. Il y avait toujours quatre à vingt secondes avant que le corps ne se relâche : la langue est toujours à côté des sensations. » Et les acteurs aux côtés du public.
Justement, pour lui, le public, c’est une rencontre poétique : « On sait qu’il est là, dans le noir, dans l’obscurité, qui se tait. » Et de citer Marguerite Duras : « Les films d’amour sont toujours ratés parce que l’amour est impossible, mais c’est dans cette impossibilité que vient l’amour. » Il y a comme un échec fondamental dans la relation à l’autre, mais ce n’est pas du tout une raison pour abandonner ladite relation. Il enchaîne alors avec la maison de théâtre, du rythme et des effets, quand plusieurs créations se travaillent, se jouent en même temps, des choses qui se déversent les unes dans les autres, de ce qui génère les vraies relations avec le public. Il parle de l’explorer. François Cervantès a décidément de plus en plus des allures de défricheur.
Chercher ce qui est enfoui en nous : c’est là qu’il donne le meilleur de lui-même, fidèle d’une certaine façon à cette exigence envers soi et les autres qu’il évoquait au début de l’entretien.
« C’est bouleversant cette lumière. Les rapports personnels, c’est de nuit à nuit, quand on arrive à partager nos nuits — ah ben oui, c’est vrai, on joue la nuit au théâtre. Parce que l’intérieur de quelqu’un, c’est la nuit… Il y a des choses inconnues, c’est peut-être ça l’écriture, ce sont des lueurs, mais il s’agit de faire rentrer la lumière sans la crever. »

Texte : Joanna Selvidès
Photos : Christophe Raynaud de Lage

L’Entreprise présente plusieurs pièces de son répertoire jusqu’au 14/03 à la Friche la Belle de Mai, salle Seita :
Une île, jusqu’au 31/01.
Le dernier quatuor d’un homme sourd, du 3 au 21/02.
La table du fond et Silence, du 24/02 au 14/03.
Programmation : Théâtre Massalia : 04 95 04 96 06.

FRANCOIS_CERVANTES-pieces.jpg

Les spectacles

Une île

Dans un espace-temps aux contours indéfinis, douze personnages, naufragés « depuis le départ de la jeune femme » vont explorer un « ailleurs » silencieux — métaphore de la mort, mais pas seulement… Sur le thème évocateur de l’île, François Cervantès nous entraîne dans un univers onirique, admirablement servi par les masques, les acteurs et la fabuleuse mise en corps et en mots du texte de l’auteur-metteur en scène. Au final, une troublante perte de repères, via une écriture toujours en voyage.
_Jusqu’au 31/01

Le dernier quatuor d’un homme sourd
« Un quatuor est une des formations musicales les plus difficiles et les plus exigeantes : c’est le plus petit orchestre possible. Il demande à chaque interprète de tenir pleinement son rôle tout en étant entièrement avec les autres. » Ecrit en 1985 à quatre mains (avec Francine Ruel), le texte interroge notre rapport à l’autre et le travail d’équipe : les concessions, la mise en œuvre des exigences personnelles et collectives, les rêves entravés et l’intimité révélée, comme une métaphore à petite échelle de la vie en société.
_Du 3 au 21/02

La table du fond et Silence
Deux pièces qui se suivent et entrent en résonance, mais que l’on peut voir indépendamment. Pour La table du fond, Cervantès a passé quelques temps dans une classe de quatrième d’un collège de Trappes, mettant face à face l’école et le théâtre, les élèves et les artistes, afin de mieux comprendre le processus d’apprentissage. Nourri par les réflexions et les questions des ados rencontrés pendant la tournée de la première création, Silence poursuit cette exploration du monde de l’éducation à travers la confrontation d’une mère et de son fils auquel le collège sert d’échappatoire.
_Du 24/02 au 14/03

[27 jan 2009] Brèves 235

Pour sa trentième édition, le salon Métierama fait les choses en grand. Durant trois jours, mille professionnels seront à la disposition des collégiens et lycéens pour les informer sur les métiers et les filières. Plus de deux mille métiers sont représentés dans des domaines divers : armée, social, santé, bâtiment et travaux publics, hôtellerie, culture, banque, etc. Pour ceux qui rêvent d’ajouter à leur curriculum une expérience par-delà les frontières hexagonales, le salon propose également une information détaillée sur les pays de la Commission européenne. Comment étudier et travailler en Europe, ou simplement comment faire le bon choix après le bac ? La réponse est peut-être au Métierama. Du 29 au 31/01 au parc Chanot. Rens.www.metierama.com

Attention, certains théâtres marseillais rejoignent jeudi 29 le mouvement de grève national. La journée d’action vise à mobiliser pour l’emploi, les salaires et la défense du service public. Les syndicats appellent à la grève dans différents secteurs : fonction publique, éducation, transports, les services publics. Les rideaux ne se lèveront donc pas au Théâtre du Merlan, aux Bancs Publics et au Théâtre de Lenche en signe de solidarité. Le public est invité à reporter ses réservations sur les représentations des 30 et 31. Quant à la rencontre avec l’équipe artistique de L’anthologie du théâtre d’objet au Lenche, elle est reportée au mercredi après la représentation. Rens. Merlan : 04 91 11 19 20 / Lenche : 04 91 91 52 22 / Bancs Publics : 04 91 64 60 00

La France rêvée de Sarkozy 1er défilera le jeudi 29 janvier. Le collectif de La Choucroute Garnie a mis sur pied un défilé à l’allure de galéjade organisée, avec déguisements et bande sonore, en complément (très) personnel au mouvement de grève national. Le cortège partira à dix heures de la place Charles de Gaulle, ce jeudi.
Rens.www.lachoucroutegarnie44.blogspot.com

Pour se regarder dans les yeux, on a dit les yeux, un drôle de petit objet a fait son apparition : le Philtre. Inventé par Boris Nordmann, ce kit optique ressemble tout bêtement à un mini-disque compact et s’utilise à deux. Face-à-face, ce miroir permet à chacun de se voir avec les yeux de la personne en face à la place des siens. Et l’auteur ne s’arrête pas là puisqu’il propose des happening liés à son invention. Le prochain rendez-vous est fixé au vendredi 30 janvier à 20h20, à l’initiative de l’ensemble de musique Cantatrix Sopranica, à la Magalone, (245 bis, bd.Michelet, 8e). Rens. www.lephiltre.com

[27 jan 2009] Ursule à la Cartonnerie (Friche la Belle de Mai)

La vierge se marie

Avec Ursule, la peur de l’estuaire d’Howard Barker, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano nous invitent à une cérémonie troublante. Où il sera question d’un prince païen, d’une jeune vierge à la chevelure blonde, d’un château au bord d’un estuaire et d’un mariage au déroulement imprévisible…

Ursule.jpgQuand l’homo erectus débarque aussi nu que le premier des hommes sur les rives d’un couvent de jeunes vierges, c’est pour mettre à l’épreuve l’identité et la foi de chacune.
Ursule est une sorte de conte de fée à l’envers et dans lequel il est bon de se méfier des apparences et des effets de miroirs — une vierge peut en cacher une autre.
L’héroïne ne semble pas vouloir succomber au prince, mais affirme plutôt sa foi extrême dans le Christ. Placide, la mère supérieure du couvent, en jupe de secrétaire et talons hauts, ne parviendra pas à mener son équipage jusqu’au bout du voyage.
Avec ce deuxième volet du triptyque Les Suppliantes issu d’un travail de recherches et d’expérimentations sur la tragédie, la compagnie Du Zieu dans les Bleus s’intéresse surtout à la parole tragique, le « dire en tant qu’acte » et on comprend dès lors son choix ingénieux pour Barker. On se délecte de la manière intelligente dont chacun des acteurs a su s’approprier cet écrit chaotique : la violence des mots d’Ursule résonne dans la Cartonnerie, le prince Lucas affirme sa nonchalance avec une belle authenticité tandis que la voix enchanteresse de Placide se désagrège au fil de la tragédie.
On regrettera toutefois quelque peu que cette parole dénaturalisante, parfois vulgaire, ne fasse pas exploser un univers théâtral quelquefois rigide et esthétisant.
On attendra donc avec impatience la prochaine édition du triptyque des Suppliantes, Victoria, tragédie inédite que Felix Jousserand est en train d’écrire spécialement pour sa création la saison prochaine.

Texte : Coline Trouvé
Photo : Compagnie du zieu dans les bleus - Jeff Garraud

Ursule, jusqu’au 31/01 à la Cartonnerie (Friche la Belle de Mai). Programmation : Théâtre Massalia - 04 95 04 95 70

[27 jan 2009] Notre Dallas présentée au Théâtre du Gyptis

Notre univers (im)pitoyable

Dans Notre Dallas, jouée au théâtre du Gyptis, Charles-Eric Petit revisite de manière originale la série culte. Et pas seulement pour nous rappeler l’issue du combat entre Bobby Ewing et Jean-René dit JR.

Notre-Dallas.jpgQuelle drôle d’idée que de mettre en scène Dallas aujourd’hui ! Pourquoi un tel projet ? Parce que la pièce s’interroge sur la fonction du feuilleton dans la culture de masse ; et c’est tombé sur Dallas. Parce que Dallas est un phénomène social, un objet télévisuel considérable attaché à des références collectives. Parce que Dallas est une épopée familiale, nourrie de tensions internes et de la rivalité entre deux frères. Parce que Dallas est une fenêtre sur notre monde, un miroir pour chacun, une manière de s’identifier à des modèles. Parce que Dallas est une grande fresque tragique, désuète dans la forme, toujours d’actualité dans le fond.
Justement, au fond de la scène, quand le rideau se lève, on découvre un groupe de musiciens qui va jouer en direct. Rapidement, on s’aperçoit qu’ils sont aussi comédiens. Les instruments sont les principaux éléments du décor. On vient pour du théâtre et on nous propose un concert, ou bien les deux. D’ailleurs les deux se mêlent intimement, dans une succession de saynètes offrant une occupation très mobile de l’espace, entrecoupées de chansons puisant dans toutes les gammes du répertoire US et émises par Radio Dallas 88.8 ; manière de nous présenter en deux heures les 357 épisodes de la série. Radio Dallas, c’est aussi une vraie radio, un confessionnal, un conseiller conjugal, à qui chacun confie ses péchés, ses complots, ses mensonges, son désespoir, ses secrets. Finalement, Notre Dallas, c’est une belle plume au service d’un projet original, des comédiens énergiques et multi-tâches, des chansons live, des changements de rythme et d’ambiance incessants, bref les ingrédients d’une bonne recette pour devenir une pièce culte.

Texte : Yves Bouyx
Photo : C.Meroni _ Ey3

Notre Dallas était présentée du 20 au 24/01 au Théâtre du Gyptis.

[27 jan 2009] Le jour se lève, Léopold ! présenté au Théâtre du Gymnase

Léopold position

Valletti crée à grands traits une comédie où, durant une nuit, neuf destins vont se croiser jusqu’au drame final. Une fable à la gouaille solide et savoureuse, insolente comme le boulevard, profonde comme la tragédie.

le-jour-se-leve-leopold.jpgCela se passe par une nuit étrange au bord de la mer, où les mots font écho aux maux de l’âme et du corps. Neuf personnages se rencontrent, vrais blessés ou seulement accidentés par la vie. Un malade grabataire est désespérément amoureux d’une femme à la jambe blessée, un marié fuit sa nuit de noces, un tenancier de buvette « parle » à un chien imaginaire pour tromper sa solitude. L’auteur aime les couples, les paires, ratées ou improbables : on est complices dans le forfait commis en tandem, on joue un numéro de music-hall en duo, on fuit son épouse, on danse au son du juke-box, on parle seul comme si l’on était deux. On jette les mots comme autant de bouteilles à la mer. Car cela parle sec chez l’ami Valletti ; ça bavarde, ça pécore, ça roucoule et ça jacasse. Les protagonistes se cherchent et/ou se ratent. Tout est prétexte à une tchatche jubilatoire et empressée ou carrément désenchantée. Chez Valletti, pour le plaisir de dire, la réflexion profonde se mêle sans complexe à la brève de comptoir. Et le cri désespéré du mal de vivre jaillit sans prévenir pour rejoindre la désillusion profonde : « C’est la démocratie, chacun fait comme il veut, sauf tout le monde ! » Plus morale qu’il n’y paraît, cette saga nocturne douce-amère a la couleur d’une anecdote et la fin abrupte d’une tragédie. On meurt et on meurt seul, même accompagné, face à une dernière aventure puisque « y a bien que pour mourir que l’expérience sert à rien. »

Texte : Bénédicte Jouve
Photo : Christine Sibran

Le jour se lève, Léopold ! était présenté du 16 au 24/01 au Théâtre du Gymnase.

[27 jan 2009] Entity présenté au Pavillon Noir

La machine infernale

Petit précis de perfection du mouvement formel, Entity porte aussi des enjeux de sens a contrario d’une danse qui nous emmène dans un monde de performances.

entity.jpgProdige de la danse contemporaine anglaise, Wayne McGregor n’est pas seulement né à l’ère de la reproductibilité technique, mais aussi dans le monde cybernétique. Il s’intéresse à ce qui pense la danse, non pas du point de vue philosophique mais du point de vue cognitif. Trouver des solutions originales à des problèmes chorégraphiques, voilà ce qui guide sa recherche. L’exercice en devient cérébral, technologique et performant : les dix danseurs, de véritables pointures si l’on ose dire, sont en fait des athlètes de haut niveau. Les formes s’amoncellent dans un perpétuel mouvement dansé, sans trame narrative, nous abreuvant ainsi d’images de corps, dans un dispositif abstrait évoquant un hippodrome puis un gymnase grâce aux trois panneaux délimitant le terrain, un peu comme des panneaux publicitaires autour d’une pelouse.
Entity n’est qu’un reflet de notre monde où la puissance s’allie à la virtuosité. Rien n’a le temps de se déposer. Les regards des danseurs sont étranges, trop forcés parfois, ou trop absents. Nulle émotion ne naît de cette virtuosité bouclée, constituée en système autonome, comme une piscine ou un terrain de sport où les athlètes choisissent d’entrer ou non mais sont irrémédiablement happés par la matrice qui ne les fait exister qu’en elle, pas en dehors.
Alors que Jules Etienne Marey cherchait la fixité dans l’image, il a inventé un procédé qui a permis au cinéma d’exister. Il s’agit peut-être ici du même paradoxe : Wayne McGregor nous livre une pièce technologique avec des outils uniquement humains. Et, de façon inattendue, ce sont les vidéos qui nous livrent autre chose, permettant une respiration et dévoilant peut-être l’intention du chorégraphe : les images du lévrier de Marey, mais surtout la neige de cendres qui étoile l’écran, évoquent pour certains les images de la guerre, quand les fours crématoires allant bon train (!) répandaient les cendres des victimes des camps d’extermination.
Nulle émotion donc, mais matière à réflexion : jusqu’où, jusqu’à quand, jusqu’à quoi ?

Joanna Selvidès

Entity était présenté au Pavillon Noir (Aix-en-Provence) du 15 au 18/01.

[27 jan 2009] Keziah Jones au Dock des Suds

Afrodisiaque

Passons sur la promo de son album, le concert affiche complet. Et risquons-nous à cette thèse : Keziah Jones est-il le futur de la musique africaine ?

Keziah-Johnes.jpgPetite devinette : de Femi ou Seun, qui est l’héritier le plus plausible à Fela Kuti, grand maître de l’afro-beat ? Réponse : ni l’un ni l’autre. A moins de considérer la transe cuivrée des deux fistons comme quelque chose d’encore révolutionnaire, alors qu’elle ne fait que fidèlement retranscrire la recette du paternel, c’est en réalité Keziah Jones qui reste le mieux placé pour propulser musicalement (et enfin) le Continent noir vers le troisième millénaire. Certes, l’inventeur du « blufunk », apparu tel un ovni il y a déjà… dix-sept ans, ne semble à première vue pas équipé pour ce challenge : c’est un fils de bonne famille qui a étudié en Angleterre, et le spectre musical qu’il balaie ne se réduit pas à la seule pulsation afro telle que définie par Fela. D’un funk fusion qui a défini son style de guitariste (ou de percussionniste devrait-on dire) à la soul baignée d’accents ancestraux qu’il pratique aujourd’hui (et qui lui a valu de renouer avec le succès après un léger passage à vide), le Nigérian a choisi d’emprunter une voie « occidentale » pour se façonner une patte. Seulement voilà : il est l’un des derniers grands virtuoses à vouloir dresser un pont entre ses racines et le futur, à pouvoir proposer quelque chose de réellement neuf en matière de musique africaine — puisque celle-ci reste le fondement même de son art. En studio, son travail sur les chœurs est à ce titre sidérant : on y entend l’écho de tout un peuple, ou plutôt son âme, quelque chose d’inné qui aurait traversé les siècles pour trouver son expression dans ce corps longiligne, dont chaque mouvement suinte le rythme, chaque souffle exhale la spiritualité. Quelque temps avant sa mort, Keziah Jones avait eu le privilège de s’entretenir avec Fela1. Il en a gardé une vision, et ses deux derniers albums, quoique très personnels, sont des hommages à peine masqués au « Black President ». Alors bien sûr, l’auteur de Rhythm is love s’est pour l’instant montré un peu trop désinvolte pour reprendre dignement le flambeau : il laisse passer trois ou quatre ans entre chaque album, et son succès en France pourrait facilement l’inciter à vivre sur ses acquis, à laisser la production de ses albums à des pontes du r’n’b, à livrer des prestations millimétrées pour un public de bobos (ce sera certainement encore le cas cette fois-ci). Reste que le concert donné le 10 mai 2000 au Théâtre du Moulin, ici même, laissait présager autre chose : après une heure passée à jouer avec les nerfs du public, sans l’ombre d’un hit, il s’embarquait dans une longue jam afro-futuriste, avec pour seuls acolytes un batteur et un percussionniste. Ce soir-là, sans orchestre ni discours, Keziah Jones ne cherchait pas à reproduire les canons de l’afro-beat. Il était l’afro-beat.

PLX

Le 31 au Dock des Suds avec Krystle Warren en ouverture, 20h30. Complet.
Dans les bacs : Nigerian wood (Because)
www.keziahjones.com

  1. Le magazine Vibrations avait publié cette interview en 2003. []

[27 jan 2009] Festival Trans’électroacoustique, du 28/1 au 13/2 au GMEM

Les voyages immobiles

Programmation de choix pour la septième édition du festival Trans’électroacoustique.

TRANselectroacoustique.jpgLe principe est toujours le même : on s’installe confortablement dans les transats quatre étoiles mis à notre disposition par le GMEM, et on embarque sur le paquebot des musiques concrètes pour filer en direction de territoires abstraits… Cette année, les capitaines seront nombreux et la traversée plutôt longue mais très agréable (départ prévu le 28 janvier, accostage le 13 février) tant le menu proposé par la compagnie met l’eau à la bouche. A commencer par la large place consacrée à Natasha Barrett, compositrice britannique aux pièces remarquables et mémorables. Notons qu’Andréa Liberovici — avec une création sobrement nommée Frankenstein Cabaret — et eRikm se joindront aux festivités le temps d’un soir… Lassé d’écouter seulement les propositions des autres, Raphaël de Vivo, directeur du GMEM, s’associera de son côté à Jean-Louis Clot pour nous offrir Il faut que je te dise quelque chose, une étude que l’on est réellement curieux d’entendre. Daniel Teruggi, une autre pointure, proposera quant à lui une création sous forme de triptyque : Birds, Sounding Landscapes, Spaces of Mind. Mais le clou du festival restera l’hommage rendu à Karlheinz Stockhausen, en ouverture : deux superbes photographies sonores du maître (Kontakte et In Absentia — qui fait partie de la bande originale du film éponyme des Frères Quay) avec en bonus une dédicace tout en finesse du Brésilien Flo Menezes, Motus In Fine Velocior.

Lionel Vicari

Festival Trans’électroacoustique, du 28/1 au 13/2 au GMEM.
Rens. 04 96 20 60 10 / www.gmem.org

[27 jan 2009] Short Cuts 235

Mélissa Laveaux > le 28 à la Meson
Jusque dans nos chroniques disques, les chanteuses folk pullulent, c’est une épidémie. Aussi, quand l’une d’entre elles se distingue, on oublie volontiers d’aller chercher son antidote chez une Karen Dalton. Dernière pépite du bien nommé label No Format (Rocé, le solo piano de Gonzales…), Mélissa Laveaux doit sans doute à ses origines haïtiennes le feeling incroyable qui se dégage de ses chansons, ni tout à fait folk, ni tout à fait soul. Comme guidées par l’instinct.
Camphor and Copper (No Format) www.myspace.com/melissalaveaux

The Bombettes > le 30 au Poste à Galène

Le coup du revival « girls group », on nous l’a déjà fait en 2006 avec les Pipettes : influences 60’s, mélodies sucrées, chipies sapées à l’unisson… Gnan-gnan. Par chance, celles qui nous occupent ici viennent de Suède, le pays des Hives et des Cardigans, où la guimauve s’accommode fort bien d’une bonne lampée de Jack Daniels. Cinq filles biberonnées au punk, et loin d’être les seules : jetez une oreille sur Those Dancing Days, l’autre girl group suédois du moment.
www.myspace.com/thebombettes

Domingo + Ben’s Symphonic Orchestra > le 5 à l’Intermédiaire
Le carton du groupe Cocoon aurait-il donné des idées à certains ? Ce serait réduire à bien peu de choses le cas Domingo, mais les faits sont là : même formule folk intimiste avec la fille et le garçon qui en jettent sans en avoir l’air (une vraie pub pour Les Inrocks), même propension à vous donner des frissons avec trois fois que dalle. Une jolie découverte, couplée avec un autre projet parisien mésestimé mais précieux, Ben’s Symphonic Orchestra, nettement plus pop.
Domingo (Third Side) www.myspace.com/domingotheband

My GGGeneration > tournée à partir du 6 dans la région
En théorie, c’est excitant : un projet crossover sur les années fastes du rock’n’roll (les vingt premières), entre le concert et la forme théâtrale, l’histoire (projection d’archives) et l’instantané. En théorie, parce qu’en pratique, s’attaquer à un tel sujet reste assez casse-gueule si l’on n’est pas issu du sérail, et plus proche de la cinquantaine que de l’âge dit… des possibles. La compagnie l’Atelier du Possible tiendra-t-elle sa promesse ? Réponse très bientôt.
www.atelierdupossible.fr

Kid Loco > le 7 au Cargo de Nuit (Arles)

On l’avait un peu perdu de vue après la fin de la « French Touch », dont il fut l’un des héros avec son inaugural et somptueux A grand love story (dix ans déjà). Dans l’ombre, comme au temps de ses années alterno, Kid Loco n’a pourtant pas chômé en produisant des remixes, des B.O et donc deux autres albums, plus pop. Le savoir-faire est intact, mais la question reste entière : ces disques, façonnés pour une écoute domestique, ont-ils une raison d’être sur scène ?
Party animals & disco biscuits (Le Village Vert) www.kidloco.com

Miossec & Yann Tiersen > le 7 à la Halle de Martigues

Les deux Bretons réunis sur un même plateau, ça en faisait rêver beaucoup. Nous, pas forcément : entre les chansons à boire de l’un et les compositions ronronnantes de l’autre, le coma était plus qu’une hypothèse. Seulement voilà : il s’agit là d’une création à quatre mains où les deux hommes promettent, avant la sortie d’un disque, « de ne pas faire de la chanson, pas du rock, pas de l’expérimental. » Des crêpes au Grand Marnier, peut-être ? C’est une hypothèse.
www.theatre-des-salins.fr

Festival Check The Rhyme > le 7 au Cabaret Aléatoire
Lords Of The Underground, Beatnuts, Alkaholiks, Paris, Jeru The Damaja : tel est le contenu du plateau 100 % hip-hop qui crée ces jours-ci l’événement via une tournée de quatre dates en France. On y retrouve quelques-uns des meilleurs représentants de la scène américaine des 90’s dans ce qu’elle avait de plus « funky », assez loin des clichés bling-bling qui l’ont depuis plombé. C’est donc du solide, en écho à un certain âge d’or qui semble aujourd’hui bien lointain…
www.cabaret-aleatoire.com

Stefano Di Battista > le 7 au Grand Théâtre de Provence

Côté musique, le GTP ne fait pas que dans le classique, et prend soin de garder une même exigence dès lors qu’il s’attaque à d’autres idiomes, comme le jazz. En témoigne la venue de Stefano Di Battista, l’un des meilleurs saxophonistes de sa génération, désormais signé sur la prestigieuse maison Blue Note. Son dernier album évoque le répertoire le plus groovy de cette dernière : il viendra le défendre avec des tueurs à gage, dont Baptiste Trotignon au Hammond B3.
Trouble shootin’ (Blue Note) www.stefanodibattista.eu

Mariée Sioux > le 7 au Poste à Galène
Si vous étiez au concert d’Alela Diane l’an dernier au Poste, vous avez sans doute en mémoire le souvenir de la jeune fille qui assurait sa première partie, une inconnue dont la musique atemporelle et boisée allait encore plus loin dans cette évocation du grand ouest américain… Et pour cause : Mariée Sioux, jolie poupée de sang indien, a grandi avec Alela Diane dans le Nevada. Le succès en France de cette dernière lui a ouvert des portes : un grand bol d’air pur.
Faces in the rocks (Grass Roots) www.myspace.com/marieesioux

La Nuit Rouge > le 7 au Dock des Suds
Généralement, on évite de vous envoyer dans des endroits où de jeunes gens en capuche viennent se griller les neurones, avec ou sans expédients, la musique (?) se suffisant à cet office. Mais comme il est rare que des pointures de la techno comme Michael Mayer, Vitalic ou Gui Boratto se retrouvent ici réunies sur un même dancefloor, juste à côté d’une horde de sauvageons gigotant sur du hardcore, on fera une exception, parce qu’il ne faut quand même pas tout confondre.
www.myspace.com/lanuitrouge

PLX

[27 jan 2009] Edito 235

Dieu sans bureau fixe

23 décembre 2008. Lassé par la vétusté de ses locaux, des conditions de travail déplorables ne lui permettant pas d’accueillir convenablement un public en grande difficulté sociale, financière et physique (près de 5000 personnes par an) et une énième inondation, le personnel du Planning familial des Bouches-du-Rhône décide de fermer ses portes.
7 janvier 2009. Il neige à Marseille. Qu’à cela ne tienne, l’association alerte les pouvoirs publics en tenant une permanence sur le trottoir devant ses locaux du 13 boulevard d’Athènes.
13 janvier. Les collectivités locales, convoquées en cellule de crise, s’engagent pour le relogement du Planning familial, sans qu’aucune solution concrète ne soit proposée.
27 janvier. Le Planning réinstalle ses bureaux de fortune dans la rue. Cette fois, le mouvement dépasse le simple cadre local pour prendre une ampleur nationale, répondant à une menace encore plus inquiétante : la disparition annoncée pour 2010 du financement des permanences par l’Etat, déjà amputé de 42 % cette année.
Alors que les services publics sont menacés plus que jamais par un Etat plus préoccupé par la santé de ses banques que celle de ses administrés, entraînant une mobilisation sociale qui s’annonce presque sans précédent, on ne peut que regretter l’iniquité d’un tel projet de loi. La pilule a d’autant plus de mal à passer que remettre en cause l’existence du Planning familial équivaut à une mise à mort de l’un des grands acquis sociaux post-68. Rappelons que le Planning, créé en 1956 afin de « lutter pour le droit des femmes et contre toute forme d’oppression », mais aussi de créer « un lieu de rencontre et de parole où le secret et l’anonymat sont respectés », avait trouvé un cadre légal avec la loi Veil en 1975 pour « offrir des conditions sanitaires décentes à l’interruption de grossesse volontaire pour des motifs non thérapeutiques et briser la loi du silence. »
Gageons que « ce petit truc merdique, perché au dernier étage d’un immeuble, où la puissance officie sous des airs de poussière et de banalité » (Claire Simon, in Ventilo # 231, à propos de son film Les bureaux de Dieu) a encore de beaux jours devant lui. Amen.

CC/BJ

Planning Familial des Bouches-du-Rhône : 13 boulevard d’Athènes, 1er .
Rens. 04 91 91 09 39 / 0 800 105 105 / www.leplanning13.org

    Newsletter

    Adresse email :  
    Inscription
    Désinscription
  • Ventilo en pdf

    Ventilo n°293
    du 8 au 21 février

    Téléchargez le journal et son agenda au format PDF

    couverture Ventilo

    • Chercher


    RSS

    rss-netvibes rss-yahoo rss-newsgator rss-google


    Afficher tous les flux, afin de choisir le thème qui vous intéresse.