Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Entre mal de père et mal de mer
Avec Vers toi terre promise, la plume de Jean-Claude Grumberg et la mise en scène de Charles Tordjmann nous plongent dans l’après-guerre 39-45 pour une « tragédie dentaire » sur l’humain, l’histoire et les religions.
Charles et Clara Spodek ont perdu leurs deux filles, une en déportation, envolée en fumée dans une Pologne glacée, et l’autre, recluse dans un couvent, qui ne répond plus à leurs multiples lettres.
Leur douleur se mêle à celle de leurs patients, qui ont vécu eux aussi cette guerre et ses atrocités. Charles soigne les maux de dents pendant que Clara pleure dans la salle d’attente avec les clients.
Pour retrouver le repos de l’âme et le bonheur d’une autre vie, un seul échappatoire synonyme d’espoir, et peut-être de futur : un aller simple vers Israël.
On les accompagne, debout sur le pont d’un bateau en route vers cette terre promise avec en musique de fond, le chant chrétien des carmélites mélangé à un chant juif ; avant l’appel à la prière du muezzin : bienvenue en terre arabe !
Cette tragédie, où le malheur des autres permet de relativiser le sien, nous fait sourire, pleurer puis nous interroge sur le retour à la réalité des survivants de la Shoah, mais aussi sur la foi — Charles dit « je crois que je ne crois pas. »
Traitée avec justesse et humour grâce aux talents combinés de Jean-Claude Grumberg et Charles Tordjmann, cette pièce pleine de poésie laisse entendre qu’il y a une vie après la (les) mort(s). Formidable.
Texte : Pascale Arnichand
Photo : Christine Sibran
Vers toi terre promise était présenté au Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Provence) du 14 au 22/11.
Golden Julien
A l’occasion de son concert à Marseille, nous sommes allés à la rencontre du trublion arty du télé-crochet. Alors, pour ou contre Julien Doré ?
Julien Doré dans Ventilo. On entend déjà les critiques : « Vous n’allez quand même pas rentrer dans ce jeu-là ! Et puis franchement, vous avez écouté son disque ? » Nous sommes entièrement d’accord. D’ailleurs, nous l’avons clairement signifié à l’intéressé : Ersatz, l’album du lauréat 2007 de la Nouvelle Star, qui justifie tous les espoirs placés en lui et la tournée qui nous occupe, est un disque inoffensif, joli mais assez vain dans sa tentative de conciliation underground/mainstream, pop-culture/variété. Faire la promo de cet… ersatz n’est assurément pas l’objet. L’objet ? C’est le mec. Le premier à avoir détourné les codes de l’interprétation face à un public pour qui Hélène Ségara et Matt Pokora sont des monuments. Le premier à avoir introduit la notion de culture dans le télé-crochet — citer Herman Düne ou Marcel Duchamp en prime-time, ça désoriente un tantinet. Mais aussi, l’étudiant aux Beaux Arts qui gagne un temps sa vie en déplaçant des plaques de plâtre, avant de les essuyer parce qu’il se tape miss météo. Ou encore, le bluesman explosé de Dig Up Elvis, un groupe de rock indé à des années-lumière du casting impeccable de son album solo. Bref : un météore. Et tout le problème des météores, pour ceux qui ne veulent adopter qu’un seul point de vue, c’est qu’ils ne brillent jamais longtemps.
Figures imposées : les limites
Il y a quelques mois, Julien Doré a fait la une de Technikart, un magazine qui se place comme l’Actuel de sa génération (si tant est que cela soit transposable à nos années bling-bling). Manque de bol, la bible des branchés l’a copieusement allumé : Julien ferait plus attention à son image qu’à ses idées. A côté de ça, Julien a fait la une des Inrocks, et certainement de Télé 7 Jours, ce qui revient au même : on s’en fout. Mais cela traduit une chose : le garçon est partout, le garçon divise. Et marque donc un point, en combinant une couverture médiatique optimale à un buzz né de la discorde, puisque c’est bien connu, les artistes qui divisent sont aussi les plus intéressants… On a donc voulu en savoir plus en allant taper la discute avec lui, par téléphone, avant son concert à Marseille. Un poil nerveux, un peu brouillon, il a tâché de répondre à nos questions. Sur son disque (« Si j’avais voulu faire fermer la gueule à tout le monde, j’aurai fait un album de reprises ! »), sur Dig Up Elvis (« Evidemment que le groupe continue ! »), sur son intronisation dans le show-biz (« Y’a simplement un truc très affectif avec eux »), sur son avenir (« J’ai pas envie de penser à long terme parce que suis terrorisé par la suite ») et même sur son duo avec Carla Bruni dans Taratata (« Mais t’es complètement fou ! Je suis super fier ! Bien sûr que j’ai fait ça pour faire chier le monde ! »). Résultat des courses : on se retrouve avec une interview de quinze mille signes, traversée de quelques fulgurances mais souvent creuse, complètement parasitée par le contexte. Faut-il en vouloir à Julien ? Bien sûr que non. « Golden » Julien est né par accident en faisant le zouave sur un plateau de télé. On lui demande de faire sa Lolita, son Katerine ? Il réplique avec un disque « respectable », ballades romantiques à mille lieues du grand écart que l’on attendait de lui. On lui demande de justifier ses choix ? Il tacle en pointant le basculement de la critique dans le star-system, et nous pond un discours sur les vertus de celle-ci dans l’art contemporain… Bref : il se protège (et jusqu’à désamorcer les critiques en amont : ses deux singles explicites, ses interventions avec Louise Bourgoin). On ne saurait décemment lui en vouloir, une année seulement après son grand saut dans le vide. « L’idée, c’est aussi de se prendre des gifles ! Quand je touche la bite à Nikos Aliagas en arrivant sur le plateau de la Star Ac’, je ne pense pas à contrôler mon geste ! » S’il n’est pas évident de déraper dans un milieu où tout est millimétré, il ne l’est pas plus de contrôler tout ce que l’on voudrait faire passer…
Bouche pute ?
« J’avais envie de m’amuser des codes de la télé, donc j’y suis rentré pleinement (…) Quand je vais sur un plateau, je le fais de la même manière que quand j’écris une chanson, il n’y a pas de rupture. Il n’y en avait déjà pas quand Gainsbourg allait à Sacrée Soirée, donc certainement pas aujourd’hui où tout s’est accéléré : ce n’est pas dans un monde comme celui-là que je vais devoir justifier mes interventions. » Une évidence : Julien Doré a du talent, mais son nouvel eldorado colle mal avec ses ambitions artistiques. Il pense vite et bien, mais sa bouche a manifestement encore du mal à suivre. Il assume tout et c’est la moindre des choses, mais le discours du personnage prend encore le pas sur celui de la personne… Peu importe. Julien est vivant, perfectible, perméable. Comme sa marionnette dans les Guignols, il se cherche, car il n’est pas évident d’amener de l’intelligence dans le système, de la crédibilité dans le prêt-à-consommer. Avec lui, les codes de la télé-réalité ont changé. On en reparle dans une ou deux saisons…
PLX
Le 28 au Dock des Suds avec Hugh Coltman, 20h30. Rens. 04 91 06 33 94
www.juliendoreofficiel.com et www.myspace.com/digupelvis
Perceuses et percus
Créé par Alain Huteau, Playblick marrie les dimensions théâtrale et musicale pour proposer un voyage instrumental à travers les musiques du monde.
Frédéric Daumas le dit tout net : « Il faut que la culture sorte des lieux identifiés culturellement pour aller à la rencontre du public. » Voilà le principe posé. Et voilà pourquoi nous nous retrouvons ce soir-là chez Cabus et Raulot, une entreprise de matériel électrique jouxtant la bretelle de l’autoroute Est, aussi peu esthétique que fonctionnelle. Le spectacle se déroule dans la salle de réunion de l’entreprise, la moquette grise au sol et les fauteuils en acier tubulaires faisant pendant à la scène.
Les trois percussionnistes incarnent des globe-trotters en tribulation, explorant les différents instruments. Le voyage devient ainsi prétexte à la découverte et au jeu — valises et accessoires scéniques détournés en instruments. L’histoire du spectacle, c’est aussi celle d’une rencontre, initiée par Mécènes du Sud (un regroupement d’entreprises soutenant financièrement la création artistique contemporaine), entre l’ensemble Symblêma Percussions et l’entreprise qui l’accueille. Fort du titre de lauréat 2007 de Mécènes du Sud, Playblick regroupe à la fois un projet artistique et pédagogique. Le musicien, jouant avec les codes du théâtre (déplacements sur la scène, incarnation d’un personnage), va au-delà d’une proposition purement musicale. Et le projet pédagogique réside avant tout dans la dimension d’initiation. L’exploration musicale proprement dite a commencé avec les salariés de l’entreprise dans le cadre des ateliers d’Euroméditerranée1. Encadrés par des musiciens, les salariés ont participé à un atelier d’initiation au rythme avec un défi à la clé : une proposition de détournement d’objets de leur quotidien professionnel en instruments de musique (morceaux de polystyrène, tuyaux en plastique, couvercles de poubelle)… Le résultat, c’est une intervention musicale en prélude à Playblick, où musiciens professionnels et ceux d’un soir, partagent côte à côte leur savoir faire en public.
Bénédicte Jouve
Playblick était joué les 13 & 14/11.
La nuit du chasseur
David Eugène Edwards est l’un des secrets les mieux gardés de la planète rock. Avec son projet Woven Hand, il revient prêcher la bonne parole à Toulon.
Assis au milieu de la scène, David Eugène Edwards prie. Ses premiers mots après le concert sont pour Dieu. Il remerciera le public plus tard. Cette image marquante clôturait le concert exceptionnel que Woven Hand nous a offert en 2007 à l’Espace Doun (Rognes). Elle résume bien la musique du groupe et sa présence scénique. Des mélodies hantées, portées une voix sombre et profonde qui transforme la moindre chanson en un sermon rock’n’roll. L’ancien leader de 16 Horsepower livre en concert le meilleur de lui-même. Il partage avec Nick Cave cette religiosité, ce penchant presque mystique, ce sens du divin et de la prédication qu’il a dû, même inconsciemment, emprunter aux premiers chanteurs de soul. D’ailleurs, si Woven Hand possède l’apparat du rock’n’roll, c’est plutôt avec des musiques plus anciennes et originellement noires qu’il flirte le plus souvent — blues en tête. Rassurez-vous, le concert ne se résumera pas à ces douze mesures réglementaires parsemées d’accords rudimentaires : il sera ici question de larsen, d’éclairs électriques, de ces grandes montées instrumentales et vocales qui ne laisseront derrière elles que les débris sonores d’une exaltation bruitiste. Presque muets, dans une béatitude contemplative, nous assisterons à ce petit miracle, conscients d’avoir vécu un moment rare. La noirceur apparente de l’ambiance ainsi créée contraste avec la lumière qui se dégage de cette musique, et aussi avec la blondeur presque angélique de David Eugène Edwards qui, bizarrement, semble assez timide lorsqu’il parle entre les morceaux. Fidèle à une certaine éthique et esthétique musicale, son dernier disque1) ressemble au précédent ; on peut parier qu’il en sera de même pour son concert. Joignez vos mains, levez la tête : in Woven Hand we trust !
Texte : nas/im
Photo : Pirlouiiiit
Le 10 décembre à l’Omega Live de Toulon, 20h30.
www.wovenhand.com
Mâle au cœur
Vingt-cinq ans après ses débuts et être Tombé pour la France, Etienne Daho est toujours debout : L’invitation, son dixième opus, est une pure merveille de pop orchestrale, tandis que son Obsession Tour, façon « Big band », affiche complet depuis un an. A quelques jours de son concert au Pasino, Ventilo fait le point sur le dandy cool à la maturité flamboyante.
« Ce nouvel album, tout comme la plupart des précédents, est une radiographie des sentiments amoureux. La musique est une drogue, l’état amoureux aussi. Les deux vont plutôt bien ensemble. Je n’arrive même pas à voir à partir de quoi d’autre on pourrait faire des chansons. » Ainsi parlait, après quatre années d’éclipse, le plus stupéfiant et enamouré des chanteurs français à la sortie de L’invitation. Quatre longues années durant lesquelles le Rennais à la voix de velours en profita pour être nommé officier des « Arts et Lettres », collaborer avec Marianne Faithfull, Jane Birkin, Coralie Clément, ou produire l’album d’Elli Medeiros, la muse éternelle. Et, surtout, fêter les vingt ans de Pop Satori — pierre angulaire qui fit coulisser la pop made in France des années 60 vers les années 00, où rien ne sera plus comme avant — via un concert mémorable à L’Olympia, accompagné des TV on the Radio. C’est ainsi, Daho, tel un sphinx pop et contemporain, renaît toujours de ses cendres. Laissé pour mort, médiatiquement parlant, en 1988, après l’incontrôlable « Dahomania », l’ex-choriste des Stinky toys met tout le monde d’accord en sortant trois ans plus tard l’énorme Paris ailleurs. Laissé pour mort en 1992, suite à une rumeur le prétendant décédé du sida, il ressuscite en 1996 avec l’hédoniste et électro Eden. Laissé pour mort, artistiquement parlant, en 2003, après l’échec commercial de Réévolution, le petit frère de Brigitte Fontaine lance à l’automne 2007 une Invitation exceptionnelle, son meilleur album à ce jour. Avis partagé par les professionnels de la profession qui ont décerné en mars dernier une Victoire de la Musique en forme d’album de l’année. Une année 2008, qui aura également été marquée par un délicieux et délicat tribute, Tombé pour Daho, avec Biolay, Dalcan, Doriand, Darc, etc. ; ainsi qu’un statut de président du jury du fameux Prix Constantin, récompensant chaque année l’album d’un artiste révélé au cours de l’année. Daho à l’honneur et passeur. L’histoire d’une vie (martienne).
Henri Seard
Le 5/12 au Pasino (21 avenue de l’Europe, Aix-en-Provence). Rens. 04 42 59 69 00.
Dans les bacs : L’invitation (EMI/Virgin)
Coming Soon > le 28 au Poste à Galène
Tiens, ils jouent le même soir que Julien Doré. Drôle de hasard : voilà exactement le genre de chose que le vainqueur de la Nouvelle Star aurait pu faire s’il s’était focalisé sur son groupe, Dig Up Elvis, plutôt que sur son projet solo. Des gamins de province (Annecy) qui partagent les mêmes influences (les Moldy Peaches, la scène anti-folk américaine, K Records…) et en ont fait un excellent premier disque, sorti en début d’année. C’est bricolé mais très bien écrit, classique mais rafraîchissant, ce sont les nouveaux Herman Düne. Julien, bouge-toi le cul, c’est par là que ça se passe.
New grids (Kitchen/Pias) www.myspace.com/comingsoon
Plume > le 28 au Nomad’Café
Elle était en after du récent concert d’Arthur H, mais nous sommes partis avant le début de son set comme des malpropres. Séance de rattrapage obligatoire sur YouTube : on y découvre une jeune femme qui s’est inventé à elle seule un univers, petites chansons qui swinguent gentiment avec trois bouts de ficelle (un clavier, une guitare et une pédale d’effets pour « boucler » sa voix), un peu comme Anaïs, la déconne en moins, l’esthétique bio en plus. Plume fête aujourd’hui la sortie de son premier album enregistré au Nomad’Café : retenez son nom, c’est moins léger que ça en a l’air.
Même pas peur (autoproduction) www.myspace.com/plumemusik
Kaly Live Dub > le 29 à l’Escale St-Michel (Aubagne)
Il y a quelques années, le reggae français opérait sa seule révolution notable : des musiciens plongèrent dans le dub en renouvelant durablement ses fondations (exit le travail de studio, place aux instruments). Parmi les quelques excellents groupes qui émergèrent, Kaly Live Dub ne fut pas le moindre, et il continue aujourd’hui d’évoluer en suivant une tendance lourde : la « dark side of the dub », prônée par High Tone, Ez3kiel et plus généralement le label lyonnais Jarring Effects. Une musique plus électronique, plus sombre, plus noisy : les rastas aussi ont leurs ténèbres.
Fragments (Dub Dragon/Pias) www.myspace.com/kalylivedub
Puppetmastaz > le 2 au Cabaret Aléatoire
Elles reviennent ! Et l’annoncent avec leur nouvel album, The takeover, « la prise de pouvoir ». Tout le monde se souvient du putsch qu’elles avaient fomenté l’hiver dernier à la Friche, à l’occasion d’une résidence relayée par Radio Grenouille. Il est d’ailleurs troublant de constater que, de Kermit à Wizard en passant par Lapeno, vedette de la géniale émission Télé Poils sur MTV, les grenouilles se sont immiscées durablement dans l’univers tout-puissant de la télé… Si en plus les Puppetz se mettent à faire du rap, et mieux que nombre de leurs congénères humains, on est proches du chaos…
The takeover (Discograph) www.puppetmastaz.com
Giant Sand > le 3 à l’Espace Doun (Rognes)
C’est un mythe que l’association Bouche à Oreille, qui gère la programmation musicale de l’Espace Doun, invite aujourd’hui entre ses murs. D’ailleurs, on ne voit pas qui serait mieux placé pour accueillir ce groupe dans le coin, tant la petite équipe fait un travail considérable sur le créneau folk-rock/indie US. Pour ceux qui ne connaissent pas encore, donc, Giant Sand est un groupe culte de Tucson (Arizona), pilier de « l’americana », en activité depuis plus de vingt ans. Mené par Howe Gelb, sa musique est à l’image des grands espaces où elle est née : solaire, hors du temps. Un must.
Provisions (Yep Roc) www.giantsand.com
The Black Angels > le 4 au Cabaret Aléatoire
Attention, musique de drogués. Ces « anges noirs » nous viennent du Texas, la patrie de The 13th Floor Elevators, groupe précurseur de l’ère psyché, avec qui ils partagent cette même propension à mettre en sons un mauvais trip sous acide. Dans le genre, on connaissait The Brian Jonestown Massacre, The Warlocks ou Black Moutain, des groupes d’aujourd’hui qui façonnent un rock massif et lysergique, sombre et référencé (de Syd Barrett au Velvet en passant par Hawkwind). Tout aussi terrifiants, les six Texans devraient faire trembler les murs du Cabaret : grosse claque en perspective.
Directions to see a ghost (Light In The Attic/Pias) www.theblackangels.com
Svinkels > le 5 à l’Usine (Istres)
« Le Dirty Centre, ce serait un pays entre la France et les Etats-Unis, dont le président serait Snoop et où tous les soirs à 20h il y aurait Turbo. » Voilà qui pose les bases du troisième et nouvel album de ces cramés du rap français : un pied dans le « dirty south » (déclinaison électronique du rap US), un autre dans la « France d’en bar » (cette culture franchouillarde et avinée qui a fait leur succès). La nouveauté ? Ils le défendent sur scène avec un groupe de rock fusion, Dj Pone étant parti se concentrer sur Birdy Nam Nam. Bref : ils ont les textes, le son, l’attitude. On plaint TTC.
Dirty Centre (At(h)ome) www.svinkels.com
Brighter Days > le 6 à l’Espace Julien
Le nouveau projet de Julien Lourau et Jeff Sharel, plutôt collectif (un bassiste, un chanteur et divers invités). Lourau ayant été l’un des premiers jazzmen français de la jeune génération à s’intéresser aux sons électro, sa rencontre avec Sharel, artisan et globe-trotter du groove (il collabore depuis longtemps avec Dj Oïl), était programmée. Le résultat, né de longues jams au club Le Cithéa (Paris), est conforme à ce que l’on attendait : groovy et organique, solaire et sympathique, mais sans surprises notables pour qui a un peu le nez dans le future-jazz depuis dix ans. C’est notre cas.
Brighter Days (Comet/Modulor) www.myspace.com/forbrighterdays
Jungle Brothers > le 6 au Cabaret Aléatoire
On vous dressait il y a un mois le portrait d’Ahamada Smis (cf. Ventilo #231), « slammer » marseillais à l’univers métis, pétri de bonnes vibrations qui l’amènent à mener de front mille et un projets. Dont le festival Hip Hop Culture, qui fête ici sa seconde édition en programmant un mythe : les Jungle Brothers, piliers du collectif new-yorkais Native Tongue (De La Soul, A Tribe Called Quest…) et d’un rap « positif » aux accents jazz. Un événement en soi, à côté duquel se produiront quelques valeurs sûres mais forcément méconnues de la scène africaine (Gabon, Comores, Cameroun).
www.myspace.com/junglebrothers1
Fujiya & Miyagi > le 10 au Poste à Galène
On termine en annonçant, avec un peu d’avance (on est fans…), le concert de cette formation qui, comme son nom ne l’indique pas forcément, n’est ni japonaise, ni un duo. Mais plutôt le projet de trois Anglais (auxquels s’est adjoint il y a peu un batteur) qui ont trouvé un heureux compromis entre la science métronomique du krautrock, le funk « blanc » de certains groupes du début des 80’s (A Certain Ratio, Tom Tom Club…), la légèreté de la pop et le « talkover » (cette façon de chanter proche du parler). Leurs chansons sont des miniatures de groove irrésistibles : foncez les découvrir.
Lightbulbs (Grönland/Pias) www.myspace.com/fujiyaandmiyagi
PLX

Cellule de crise
Le fait divers anime toutes les discussions d’après-match. Santos « Libertad » Mirasierra est toujours détenu dans une prison madrilène après la charge policière contre les supporters marseillais dans la tribune du stade de l’Atletico Madrid. Pour décrocher une banderole déployée par les Ultras, les matraqueurs assermentés ont frappé tout ce qui bougeait. Plus costaud que le président de l’Handi-fan club de l’OM molesté, il a donné de sa personne pour repousser l’assaut en alliant le geste à la parole. Il en a fait les frais. Il risque aujourd’hui une peine démesurée de huit ans de prison dans les geôles espagnoles. Légitime indignation du petit monde du football et de la presse locale. Légitime mais somme toute disproportionnée. Cette histoire alimente depuis deux mois un feuilleton digne d’un scénario de Plus belle la vie. « Pauvre Santos, quelle injustice ! » s’écrierait Roland derrière son comptoir en carton pâte. Imaginons quelques dialogues que l’on aimerait voir s’échanger dans cette série populaire sur le service public :
– Si Santos doit se coltiner trois autres prisonniers dans sa basse fosse madrilène, il doit pas dormir sur ses deux oreilles !
– T’as raison, Roland, à voir l’état des prisons françaises, soi-disant cinquième puissance mondiale, celui des pénitenciers ibériques doit lui rappeler Cayenne !
– Et t’as lu le journal ce matin ? Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe vient de remettre un rapport sur les prisons et les centres de rétention pour sans-papiers en France. Il nous assassine ! Je te lis des passages : « Le commissaire appelle le gouvernement à “répondre immédiatement aux conditions inacceptables de détention des détenus contraints de vivre dans des cellules surpeuplées et souvent vétustes. »
– Il y va pas de main morte, le commissaire !
– Attends, écoute la suite sur les sans-papiers : « La pression engendrée par une politique du chiffre pousse les forces de l’ordre à procéder à “de plus en plus d’interpellations avec des méthodes parfois contestables”, comme des contrôles “au faciès”, ou des arrestations dans l’enceinte d’écoles et de préfectures. “Il est à craindre que les services administratifs appliquent la loi d’une manière de plus en plus mécanique et sous un angle plus répressif ne leur permettant souvent plus de mesurer la réalité des situations humaines derrière chaque dossier.” »
– Bravo les petits ! Si je comprends bien, Santos, il est mieux en Espagne, peuchère !
– Non, il a pas à aller en prison, c’est tout ! S’il est condamné, on peut juste espérer qu’il bénéficiera d’une peine alternative comme le bracelet électronique ou la semi-liberté comme Rouillan.
– Jean-Marc Rouillan, le gars d’Action directe ? Mais il est retourné en taule ! Il bossait pour la maison d’édition Agone à Marseille, et les soirs et les week-end, il retournait dans sa cellule. Mais pour avoir donné une interview à l’Express, le juge d’application des peines l’a remis entre quatre murs. (silence)
– Les juges, ils ont pas un boulot facile, hein ?
– Pour que 534 d’entre eux signent une pétition dénonçant l’incohérence des politiques pénales du ministre de la justice, c’est rare ! (re-silence)
– Allez, bois un coup mon vieux, on va pas se laisser abattre pour si peu…
– T’as vu Zubar encore l’autre soir, il a peur de mettre la tête…
Victor Léo
111 artistes, 1 111 œuvres au prix unique de 111 euros, telle est la proposition de Vœux d’artistes, qui se mobilise depuis treize ans pour les enfants atteints de cancer ou de leucémie sous bannière « Des couleurs contre la douleur ». Cette jolie initiative (qui se déroule également à Paris, Lyon et Toulouse) a permis l’an passé à l’association de faire un don de 55 000 euros pour améliorer le confort des jeunes patients de la Timone. Idéale pour commencer une collection à bas prix et faire sa B.A. simultanément. L’expo-vente s’ouvrira le 13 avec un vernissage pour s’achever le 23, à la Maison de l’artisanat et des métiers d’arts (21 cours d’Estienne d’Orves). Rens. http://www.vdart.fr/
Face au désastre économique actuel, la moindre initiative se doit d’être saluée. Applaudissons donc des deux mains la Maison des Jeunes et de la Culture du Pays d’Aubagne, qui a décidé, afin de perpétuer sa mission de démocratisation de la culture et de « ne pas être complice de la crise, parce que la culture n’est pas une marchandise » de diminuer les tarifs d’entrée à l’Escale. Désormais, tous les spectacles reviendront à 8 €, là où il fallait auparavant débourser entre 10 et 13 €. Chapeau !
Inauguré il y a tout juste vingt ans, le Trophée Massilia est devenu le Massilia Gym Cup et s’est imposé comme un rendez-vous international. Du 21 au 23 le Palais des Sports accueillera moult spectacles et démonstrations (gym masculine, acrosport, aérobic, trampoline) et s’offre également la participation du Cirque du Soleil pour le gala final du dimanche. Les compétitions par équipe alterneront avec des démonstrations. Notons que cette édition recevra des invitées prestigieuses, comme la championne olympique Nastia Lukin et la championne d’Europe Tatiana Nabieva. De plus, durant toute la semaine et sous l’égide du Conseil général, l’opération « Gym 13 » sensibilisera les élèves aux disciplines gymniques, encadrés par des moniteurs.
Rens. 04 91 71 32 60 / www.mgymc.com
Alors que le monde dans lequel nous vivons va de plus en plus vite, L’alternative Positive, nous invite à faire une pause, histoire d’observer, de questionner et de s’ouvrir à l’autre le temps d’un festival : Entre tradition et modernité. Dix jours durant, dans le cadre de la 11e semaine de la Solidarité Internationale, cette manifestation résolument po-si-ti-ve et originale offrira un programme itinérant de rencontres (Histoire del’œil), expositions (Art Cade), projections (Prado) et spectacles (Baleine qui dit « Vagues ») qui interrogent sur « les dangers de l’homogénéisation des cultures ». Soit une invitation à considérer le passé, questionner le présent et se tourner vers l’avenir pour réfléchir ensemble au monde dans lequel nous souhaitons vivre.
Du 13 au 22. Programmation détaillée dans l’agenda.
Rens. 04 91 53 08 55 / www.alternative-positive.org
Tueur à gage retraité de la CIA, William Gasper vit seul et dort à la belle étoile le long d’un gros container qu’il loue non loin de la Montagne de la Lune, dans le désert du Nevada. Ce randonneur d’un genre particulier, expert en survie extrême, arpente « la Lune », boit aux minces filets des sources et contemple chaque instant qui passe dans la solitude volontaire la plus profonde. Seuls ses souvenirs de soldat de dix-huit ans, pourchassé par les Nord-Coréens et les Chinois dans les montagnes enneigées de l’Asie du sud-est, parsèment ses randonnées. Jusqu’à ce qu’un homme se lance à ses trousses… Tour à tour western et roman policier, jouant avec un fantastique onirique, L’homme qui marchait sur la Lune nous entraîne dans une silencieuse méditation sur le vide, les délicates notions de bien et de mal, la juste place de l’homme dans son environnement et l’infinie fragilité de l’un comme de l’autre.
JB
Elle joue de la contrebasse, instrument habituellement masculin. On la suit bien volontiers dans les vibrations de l’âme de son outil de travail. Elle n’oublie pas qu’elle est communiste — un brin libertaire, certes —, qu’elle a grandi à Aix dans un milieu prolo et s’est confrontée dès le Conservatoire à la morgue des bourges. Jouer de la « grand-mère » apparaît dès lors comme un bras d’honneur aux parangons de la vertu artistique. Les voies de l’improvisation croisent les chemins du classique et du free-jazz, rejoignant les quêtes d’un John Cage ou d’un Anthony Braxton. Si elle joue sur la même basse depuis quarante ans, Joëlle Léandre n’en oublie pas pour autant d’enseigner l’improvisation et la composition dans le monde entier. Cette internationaliste de la grande quatre cordes s’est livrée à Frank Médioni (Monsieur Jazz à FIP) pour composer cet autoportrait touchant et sans concession.
LD
Augustin est un enfant solitaire qui vit avec un père manifestement violent, une mère effacée et une grand-mère qui gère le domaine familial d’une main de fer. Cette dernière meurt brutalement en tombant dans un escalier : s’agit-il d’un accident ou d’un meurtre ? Augustin a assisté à la scène, mais il refuse d’en parler, surtout aux gendarmes, au risque de passer pour un meurtrier. Le duo Olivier Mau / Rémy Mabesoone s’est fait remarquer avec Achevé d’imprimer, un album sarcastique et sanglant. Ils reviennent avec une histoire tout aussi implacable et noire qui joue sur une tension permanente. Ils développent ainsi une atmosphère délétère qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page et son dénouement en forme de retour de bâton. Semi réaliste et en noir et blanc, le dessin de Mabesoone rend ce récit encore plus désespéré et marquant.
BH
Mamette est une personne âgée à la vie en apparence bien réglée, mais qui se laisse volontiers bousculer par l’imprévu et notamment par le dynamisme, les caprices, la mauvaise humeur et/ou les moqueries d’un petit garçon qu’elle garde régulièrement. Avec ce troisième tome, Nob continue de faire de Mamette une série brillante, hilarante, tendre et, mine de rien, un pertinent terrain d’observation des différentes générations et de leurs rapports entre elles. Il s’amuse ainsi à montrer les divergences, mais aussi les points communs qui existent entre une vieille dame et un enfant, soulignant notamment le sens de l’imagination — et le petit grain de folie ? qui peut les conduire à s’entendre comme larrons en foire. Cette série, qui tourne volontiers en dérision le côté passéiste de certaines personnes âgées, n’est en rien une ode à une vieillesse renfermée sur elle-même, bien au contraire !
BH
L’édition des films de Joseph Losey est trop rare pour ne pas être saluée comme il se doit. Le cinéaste a construit une œuvre magistrale, totalement empreinte de son parcours de vie — en l’occurrence ses rapports très étroits avec le communisme — qui le conduira à être « blacklisté » à Hollywood lors des années sombres du maccarthysme. The big night est sous bien des aspects un film profondément personnel. Œuvre noire qui interroge le passage à l’âge adulte, il suit le parcours de George La Main, jeune adolescent de seize ans recherchant coûte que coûte à prouver son statut d’homme. Lors d’une longue et sanglante nuit, il retrouve son père sauvagement battu par un journaliste sportif. Commence pour le jeune homme une quête initiatique, à la recherche de l’agresseur tout autant que de lui-même. Losey signe ainsi une grande page du film noir, dans la pure tradition hollywoodienne.
EV
Déjà cité dans ces colonnes, nous n’insisterons pas assez sur l’importance, pourtant sous-estimée, du mouvement Free Cinéma britannique dans l’Histoire du 7e Art, à qui les Leigh, Loach et consorts doivent presque tout. Une école expérimentale, novatrice, contestataire et sociale qui précède la sur-représentée Nouvelle Vague française. Un courant de la fin des années 50 qui a vu émerger outre-Manche des réalisateurs aussi brillants que Karel Reisz, Linsay Anderson ou Tony Richardson, à qui l’on doit l’une des œuvres phares du Free Cinéma, cette sublime Solitude du coureur de fond. Le film suit le parcours de Colin Smith, jeune délinquant placé en centre d’éducation pour vol. La pratique de la course à pied deviendra pour le jeune homme la seule voie de rêverie, la seule échappatoire à cette vie sociale chaotique, à ce mal de vivre le rongeant sans cesse.
EV
L’éditeur (très) indépendant K Films sort de son silence et revient sur le devant de la scène avec une poignée de nouveautés, dont cette étonnante édition du travail de José Bénazéraf vue par lui-même. Celui qui fit une courte apparition dans A bout de souffle de Godard enchaîna dans sa carrière de réalisateur film sur film, avec une fulgurance peu commune. Il eut souvent à subir les attaques de la censure, pour une œuvre dérangeante, mêlant très étrangement politique et érotisme. Il commente dans ce film ses propres images, alors jugées choquantes, pornographiques, anticléricales. Une œuvre qui laisse une odeur de soufre, nullement faite pour nous déplaire et qui mêle avec une hargne libertaire la représentation du sexe au langage philosophique — Spinoza s’invitant bien volontiers dans les partouzes. Un vrai cinéaste de la Nouvelle Vague.
EV
Chaque pays possédant son Ed Wood, la France se devait d’avoir le sien. L’heureux élu se nomme donc Jean Rollin. Ce spécialiste incontesté du nanar abstrait et con(con)ceptuel a aussi beaucoup œuvré dans le film de vampires — enfin, surtout de vampirettes à poil. Bien sûr, La Vampire nue, comme l’indique son titre, ne déroge pas à la règle et va même encore plus loin. Si c’était possible. Comparé aux autres « rollineries », La Vampire nue combine sans complexe — et avec un aplomb qui force le respect — la métaphysique extraterrestre, la parapsychologie, les mauvais comédiens, les striges, les cadrages foireux, les dialogues débiles et par-dessus tout une histoire où personne ne comprend rien, protagonistes y compris. En bonus, heureusement, une interview du réalisateur, du génie sans lampe, vient nous éclairer sur la signification de cette impressionnante bouffonnerie.
LV
Chez Warp, ils n’arrêtent jamais. C’est hallucinant : les petits précis d’avant-garde se succèdent au fil des sorties, quand bien même ils prennent un tour de plus en plus rock. On vous présentait Pivot dans le précédent numéro, et voici que déboule Gang Gang Dance, un groupe en activité depuis dix ans dans l’underground new-yorkais, mais peu connu en Europe. Ça va changer. Nommé en référence à la sainte patronne des malades mentaux (!), ce disque est un truc de fou furieux : une collision sonique entre électronique de pointe et art-rock, un rejeton bâtard de la scène tribaliste (Animal Collective, Liars, Yeasayer…), un manifeste qui nous renvoie aux grandes heures de la no-wave, quand tout restait encore à écrire. On n’a pas fini d’en faire le tour.
PLX
Acclamés, ici même, dans notre bilan musical de fin d’année 2007, avec le furieux et kaléidoscopique Hissing fauna, are you the destroyer, les frapadingues d’Of Montreal sont déjà de retour — mais étaient-ils vraiment partis ? — avec, si c’était possible, un nouvel opus encore plus barré. Reprenant la même recette (in)digeste aux ingrédients officiellement psychotropes, Skeletal lamping donne dans le patchwork improbable, le maelström force 12, la pièce (dé)montée, mais fout surtout les jetons. Car Kevin Barnes ne va pas mieux. Comme l’atteste, par exemple, Plastis wafers, morceau dédaléen faisant passer le triptyque poreux d’Abbey road — Golden slumbers/Carry that weight/The end — des Beatles pour une face B de Guy Béart. Définitivement flippant.
HS
Si le revival folk nous permet de découvrir chaque semaine des songwriters talentueux, ce retour traîne aussi derrière lui son lot de partialité et d’injustice. Vic Chesnutt en est le parfait exemple, lui qui promène depuis longtemps sa guitare en bois et ses noires comptines sans jamais avoir connu le succès que son génie mérite. Ce disque permettra aux plus jeunes, et aux amnésiques, de se rappeler au bon souvenir de ce troublant conteur à la voix chaude et éraillée qui possède la subtilité d’un Will Oldham et la classe rock’n’roll d’un Johnny Cash. Premières notes, premières extases : ces mélodies, qu’un éclair électrique déchire parfois, nous offrent bien plus qu’un plaisir éphémère ; nous sommes ici au cœur de la matière.
nas/im
Cette atypique formation marseillaise (voir Ventilo #225) sort enfin son premier album. Une section rythmique évoluant entre finesse et brutalité, fondation même de cet édifice à la croisée du jazz et du rock, rappelle les innovations du big band free de Don Ellis : à la basse, Stéphane Diamantakiou est un monstre de groove, et François Rossi, batteur aperçu aux côtés de Punjab, PHM ou en solo, donne ici toute la mesure de son talent. Les guitares de Virgile Abela et Rémy Deck s’entrecroisent aux mille et un détours de compos inspirées par Frank Zappa ou The Ex. Les incursions de cuivres, samples et claviers en rajoutent dans les révérences à John Zorn. Quant au chant d’Emilie Lesbros, il est tour à tour rageur, rauque ou lyrique… Un premier essai transformé.
LD
Le Jamaïcain Winston McAnuff a bien failli faire partie de ces « laissés pour compte », arnaqué par le label Esoldun pour l’album One Love qui l’a fait connaître ici. Mais, nanti d’une énergie à toute épreuve, il s’est bâti une seconde carrière en France. Après deux albums à succès, réalisés par Camille Bazbaz et R.wan (de Java), il passe à l’étape supérieure avec Nostradamus, où l’ambiance reggae musette s’efface pour laisser parler son groupe jamaïcain d’origine. Rythmiques originales, textes intelligents et arrangement soignés de Clive Hunt : ces onze prophéties vont atteindre le cœur des plus « roots » d’entre nous. Le courant passe encore mieux sur scène, où il est accompagné sur sa nouvelle tournée par le légendaire Earl “China” Smith…
X-RAY
On ne rigole pas avec Constellation. Lorsque le respectable et exigeant label montréalais nous donne de ses nouvelles, on remercie le ciel — même s’il menace de nous tomber sur la tête depuis dix ans avec Godspeed you ! Black Emperor, Silver Mt. Zion ou Hanged up — pour cette nouvelle offrande. Ainsi de The dead science, mystérieux combo localisé du côté de Seattle qui, après avoir rendu folle la blogosphère via pléthore de titres hallucinants, influencés par Arcade Fire et The Fiery Furnaces, sort son véritable premier album. Cerise sur la galène, le trio, à géométrie variable — régulièrement accompagné sur scène par un orchestre de chambre (bordélique) —, foulera les planches du Poste en première partie des immarcescibles Swell. Immanquable.
HS
Recloose – Perfect timing (Sonar Kollektiv/Modulor)
V/A – Sonar Kollektiv 200 (Sonar Kollektiv/Modulor)
Parce qu’il est le label de Jazzanova, Sonar Kollektiv a souvent tendance à être associé à la vague nu-jazz, qu’il a pourtant dépassé depuis belle lurette. Mieux : depuis ses débuts, son catalogue témoigne d’une réelle ouverture d’esprit (des musiques noires à la techno en passant par le folk) tout en brillant par sa cohérence. La compilation qui sort aujourd’hui en guise de 200e référence est un modèle du genre : rien à jeter. On y retrouve notamment Recloose, projet d’un jeune surdoué américain repéré par Carl Craig au tout début de la décennie (son monstrueux premier album tech-jazz, Cardiology). Il rejoint ici le label avec un excellent troisième opus électro-funk. Surveillez le reste des sorties : le rythme est dément, la qualité suit…
PLX
Felipecha, c’est une fille, Charlotte Savary, et un garçon, Philippe Chevalier alias Felipe, qui se retrouvent pour tricoter douze titres doux et intimistes. Elle a été la voix féminine des groupes Clover et Wax Tailor, lui est un compositeur à l’esprit globe-trotter. Ensemble, ils ont bricolé une galette légère, à la fois contrastée et harmonieuse, et surtout jamais mièvre. La voix aérienne de Charlotte, sensuelle, envoûtante, vient se poser sur des textes délicats, parfois un peu désenchantés mais qui aèrent la tête et l’âme là où ça fait du bien. Quelque part entre chanson française et folk, ce duo distille une ironie douce et une émotion à fleur de peau qui réchauffent un peu plus en ces jours pluvieux.
VB
Ne pas se fier au nom du groupe, mais au titre de l’album. Aucune Brésilienne en vue : trois types et une chanteuse, piliers du club Nublu de Manhattan, épicentre actuel d’une certaine scène musicale ouverte à 360° (Forro in the Dark, Nublu Orchestra, Love Trio…), branchée au sens noble. Cette ouverture vers le monde, typique de la Grosse Pomme, est au cœur même de la musique de Brazilian Girls : une pop mutante sur laquelle une brune à la voix sucrée chante en cinq langues. Il y a deux ans, leur précédent album (Talk to La Bomb) évoluait quelque part entre Smoke City (pour les atmosphères vaporeuses) et Spektrum (pour le groove organique). Celui-ci est moins immédiat, plus calme, plus éclaté encore, mais il justifie le buzz croissant qui les entoure.
PLX
Après avoir fait rêver les amateurs de l’indépendance folk avec Adam Green au sein des Moldy Peaches, puis écrit quelques jolies plages pour la B.O du film Juno, Kimya Dawson s’adresse aujourd’hui aux tout-petits. Composé avec et pour des enfants, Alphabutt est une suite de comptines qui aidera le public de maternelle/primaire à apprendre l’alphabet (en anglais). Les chansons sont simples, l’imaginaire naïf, et l’on se surprend parfois à fredonner ces inoffensives ritournelles peuplées d’ours et de tigres qui ne nous sont a priori pas destinées. A la manière d’Anne Sylvestre, qui réussissait à faire le grand écart entre Les Fabulettes et des textes bien incisifs, l’égérie anti-folk américaine fait ici preuve d’une fraîcheur non feinte dont on profitera en famille.
nas/im
Antique et chic
Traditionnellement organisé autour de la Préfecture, le quartier des antiquaires se décline également en boutiques branchées ou originales et quelques bonnes tables. Petit tour d’horizon.
Planquées derrière le mastodonte architectural de la Préfecture de Marseille, un dédale de rues qui se croisent : la rue Sylvabelle, la rue Edmond Rostand et la rue Dragon. Une arche en fer forgé arc-boutée entre les deux trottoirs de la rue Edmond Rostand donne le ton en lettres capitales : Quartier des antiquaires. Posée il y a un an à l’initiative de l’association des commerçants de la rue Edmond Rostand, elle représente le passage officiel dans le coin des antiquaires. « C’est pour donner un atout supplémentaire au quartier », précise Thierry Hochberg, libraire. On peut flâner en remontant l’artère principale que constitue la rue Edmond Rostand, où il y en a pour tous les goûts : les arts premiers au Carnet de Voyages, les tableaux provençaux du XIXe et XXe siècles à la galerie Leoni, ou encore les cartes postales et les affiches anciennes chez Marseille Collections. L’association propose également une série de manifestations et d’animations toute l’année : défilés de voitures anciennes ou brocantes déclinées au long des quatre saisons, rassemblant des exposants venus de toute la région. En septembre dernier, une compagnie de théâtre a joué en plein air Cyrano de Bergerac dans la rue… Edmond Rostand (qui a vécu au numéro 14). On pourra faire le plein d’idées cadeaux pour Noël au Diable Méridien ou au Doma Nova (voir ci-contre). Pour déjeuner, on peut faire halte à La Table Ronde, une taverne bretonne située rue Sylvabelle : au menu, galettes à la farine de blé noir bio de Bretagne arrosées de cidre. Pour un autre type de cuisine (et d’ambiance), le Bistrot Saint Jacques, à l’angle de la rue du même nom et de la rue Edmond Rostand : il y souffle un petit air de brasserie à l’ancienne, dû au charme désuet de la devanture et du comptoir en zinc (c’est devenu rare). Les menus confirment : formule et plats du jour de dix à douze euros, plats à la carte autour de treize euros (lasagne, filet mignon, entrecôte…) et fondant au chocolat ou faisselle miel amande en dessert.
Bénédicte Jouve

Le Ferry Book
Ouvert depuis onze ans, l’endroit est un joyeux capharnaüm d’étagères de livres à perte de vue. « D’habitude, c’est rangé ! » précise le maître de céans, Thierry Hochberg. Ancien libraire spécialisé dans les ouvrages universitaires, il s’est reconverti dans cette formule un peu différente : on trouve dans son magasin des livres anciens ou épuisés, des raretés, des occasions. « J’ai une clientèle de curieux ou de passionnés venus dénicher un livre particulier. » Le lieu accueille également des soirées rencontre-dédicace avec des auteurs : « Je ne fonctionne qu’au coup de cœur ! », précise le propriétaire. Dernier en date ? Le touche-à-tout éclectique et auteur de polar Serge Scotto, venu apposer son autographe sur son dernier opus (aussi noir que déjanté). Le prochain ? L’ancien maire de Marseille Robert Vigouroux, qui, après avoir lâché le scalpel puis la politique, viendra le 29 novembre tenir le stylo.
Le Ferry Book, 6 rue Edmond Rostand, 6e.
Rens. 04 91 57 16 46.
Ouvert du lundi au samedi de 9h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h30
… Sur le gâteau
C’est une devanture colorée comme une boîte de bonbons agrémentée par des guirlandes de macarons dans la vitrine. A l’intérieur ce jour-là, une demi-douzaine de pitchouns officient sous la houlette d’une chef, remplissant avec entrain des petits moules de pâte colorée. L’endroit est occupé par une longue table en inox, une rangée de fours et des tables de préparation. Au fonds du local lumineux, le maestro, Jérôme Cellier. Issu d’une lignée de pâtissiers-chocolatiers-glaciers-confiseurs (excusez du peu !), il a également à son actif un passage dans la capitale british. Enseignant en Ecole hôtelière, il a décidé d’ouvrir sa propre structure car « j’ai été très bien formé, j’ai eu envie de transmettre à tous ce que l’on m’a donné. » On pourra ainsi réaliser de grands classiques de la pâtisserie, des desserts de fête, les dernières tendances (verrines et macarons) et des plats de résistance. Dégustation sur place, matériel et ingrédients fournis.
Sur le gâteau, les Ateliers culinaires de Jérôme Cellier,19, rue Saint Jacques, 6e.
Rens. 06 79 52 26 92/ www.cerisesurlegateau.fr
Horaires et tarifs variables, à consulter sur le site
Le Diable Méridien
On y trouve aussi bien des accessoires que de la maroquinerie ou de la papeterie. Des produits de papeterie devenus cultes comme ceux de Spalding & Bros cohabitent à côté de carnets à couverture souple en papier recyclé et des jeux de poche. Les fameux carnets de notes Moleskine (les préférés d’Hemingway !) s’empilent à côté des présentoirs de vêtements. Palme du décalé ? Les bavoirs premier âge estampillés « La lutte continue » avec un poing levé (à offrir d’urgence aux jeunes parents). Gadgets luxueux, serviettes et draps de bain mais aussi pendentifs émaillés, bracelets en argent et en cuir, ceintures ou sacs branchés et chics, portefeuilles et pochettes… On pourra donc y remplir son cabas de bonnes idées cadeaux pour les fêtes : les prix s’échelonnent de cinq à deux cent cinquante euros.
Le Diable Méridien, 2, rue Edmond Rostand, 6e.
Rens. 04 91 53 26 42
Du 10h30 à 19h tous les jours sauf dimanche
Doma Nova
Une grande vitrine annonce la couleur : résolument hivernale. Des lampes, des éléments des arts de la table, du petit mobilier, mais aussi de plus petits objets. A noter : les petits prix (bon plan !) Des objets de déco en bois ou en métal, importés spécialement d’Allemagne pour l’occasion : de petits rênes en métal délicieusement rétro, des pantins Pères Noël en bois peint, des angelots et des photophores, parfaits pour égayer une table de fête. Pour les aficionados, sachez que Marie-Caroline Garnie, la jeune et jolie propriétaire, est également ensemblière : vous pourrez discuter d’un chantier à votre domicile. Les dernières nouveautés à cet effet sont les cheminées écologiques murales, très design. Fonctionnant au bioéthanol liquide (essence de betterave ou de canne à sucre), elles sont non polluantes et peuvent aussi bien réchauffer le living que la terrasse.
Doma Nova, 9, rue Edmond Rostand / 24, rue Saint Jacques, 6e
Rens. 04 91 67 33 51
Caraïbou
Du Nord au Sud, du noir au blanc, du chaud au froid, du salé au sucré, les contraires s’attirent et les unions se savourent Chez Janet. Voyage gastronomique au pays des mélanges.
Découvrir que Chez Janet, Québec et Haïti ont singulièrement associé leurs gastronomies, peut plonger le gourmand dans une profonde perplexité. Un tel mélange est-il possible ? Afin d’en savoir plus sur cette affaire, nous poussons la porte de ce restaurant atypique.
Une devanture bleu azur aux airs caribéens, une décoration sobre, des murs blancs, une expo photos d’Haïti, des tableaux colorés, quelques souvenirs de voyage, des objets traditionnels vaudous, des plantes en masse pour le côté tropical, un jardin aromatique derrière la vitrine et des herbes à portée de main pour le cuistot… : le décor est planté. Janet est aux platines et distille sa petite sélection ; musique créole et québécoise s’enchaînent harmonieusement. Stéphane pianote derrière ses fourneaux, tout en accomplissant un grand écart entre le Canada et les tropiques, quelle souplesse !
La carte est originale, on en n’attendait pas moins d’une telle rencontre : des plats venus du froid se marient volontiers à des mets exotiques. Ici, le bison croise paisiblement les poissons de l’île de la Tortue, les épices côtoient le sirop d’érable, les bananes plantain poussent à côté des cheasecake, et la « Pisse de Caribou » coule au pied du bois bandé. Le choix n’est pas exhaustif, ce qui ne l’empêche nullement d’être délicat. On aimerait tout essayer, c’est déjà bon signe.
Le voyage commence et les breuvages nous conduisent d’abord au Nord : kir au sirop d’érable et eau bénite, une sacrée bonne bière. D’un bond, nous partons sous les tropiques goûter les bananes et ignames sauce hareng saur, et les grillots de Port-au-Prince. Puis nous plongeons dans un délire de saveurs au milieu d’une estouffade de bison à l’eau bénite et du poulet grillé à la créole, accompagné du mystérieux riz au djon-djon.
Outre cette carte insolite, le chef concocte des surprises à ses hôtes. Côté froid, un potage maison en guise d’introduction. Côté tropique, un trou normand exotique en deux temps : le sorbet salé juste après l’entrée, le rhum arrangé en guise de conclusion.
L’alcool aidant, nous entamons un grand débat au cours duquel la perplexité du départ fait place au dilemme. Entre les beans au lard marinés à l’eau bénite dans les étendues du grand nord ou un steak de cabri façon créole à l’ombre d’un cocotier, le choix est-il nécessairement symbole de liberté ? Bref, quelle sera notre prochaine destination de voyage ? En attendant le verdict, la réponse se trouve peut-être Chez Janet.
Yves Bouyx & Pascale Arnichand
Chez Janet. 40, rue Saint-Savournin, 1er.
Ouvert tous les jours sauf dimanche et lundi.
Rens. 04 91 42 04 80 / www.chez-janet.fr
Les instants décisifs
Mis à l’honneur par deux expositions commandées par Conseil Général, le photographe Bernard Plossu nous emmène à la rencontre de la population de notre région.
De la poésie découle des photographies de Bernard Plossu. Il en ressort aussi une grande sensibilité et un profond respect envers l’homme ; c’est en tout cas ce qui transparaît de ces deux expositions dédiées au célèbre photographe.
Aux Archives départementales Gaston Defferre, la commande de 1991, Marseille en autobus, se présente comme un carnet de route du photographe. Le bus est le moyen de transport le plus populaire, le lieu où l’on peut voir la vie de la ville, entendre ses bruits, sentir ses odeurs, « c’est un melting-pot de rencontres fortuites ». Il s’agit aussi d’un lieu chargé d’histoire, fait de rencontres éphémères, rendant la ville, selon Plossu, « à portée de rêveries, de tiroirs remplis de surprises et de nouveautés. » La narration et la sensibilité découlant de ces images attestent de toute la maestria de l’artiste, qui sait donner poésie et beauté à des images tout en se trouvant dans l’un des moyens de transport les plus impersonnels. Notre imagination mise en éveil, nous pouvons alors ressentir la vie dans ces photos : le bruit, le silence, la solitude, la joie, l’odeur du poisson sur le Vieux Port, le claquement d’un talon aiguille, le brouhaha d’une plage en plein été…
Si le thème traité à la galerie du Conseil général d’Aix-en-Provence s’avère différent, au final, ça reste une histoire de rencontres, la présentation de vies et de lieux différents dans une seule région. Je vous salue ethnies fera, par la suite, l’objet d’une tournée départementale jusqu’en 2011. Dans cette série, Bernard Plossu nous conte les différentes traditions religieuses dans les Bouches-du-Rhône : les dévotions, les prières, les superstitions, les porte-bonheur… Le photographe retrace l’ambiance de la foi et passe en revue les traditions juive, chrétienne, musulmane et bouddhiste. En grand humaniste, Plossu aura pris le temps de discuter longuement avec les communautés et de gagner leur confiance, afin de pouvoir photographier ces instants si intimes que sont les prières. Sans tricher et en utilisant une focale de cinquante millimètres pour se rapprocher au mieux de l’œil humain, Plossu fait appel à notre manière de regarder l’image. Dans ces deux expositions, l’espace intimiste et onirique de ses photos fait, dans tous les cas, appel à notre imaginaire : on s’y laisse bercer, on s’y laisse rêver….
Lauren Laubenberger
Marseille en autobus : jusqu’au 28/02/09 aux ABD Gaston Defferre (20 rue Mirès, 3e).
Rens. 04 91 08 61 00 / www.biblio13.fr
Je vous salue ethnies : jusqu’au 4/01/09 à la Galerie du Conseil Général (21 bis Cours Mirabeau, Aix-en-Provence). Rens. 04 42 93 03 67
Correspondense
L’exposition Amour réciproque, réalisée sur l’initiative de la galerie du Tableau, de Bernard Plasse et du Kunstlerhaus Frise à Hambourg, est le troisième et dernier volet d’une série d’expositions qui réunit artistes français et allemands. A découvrir absolument !
Si les parcours possibles entre les différentes œuvres présentées sont multiples, l’un d’eux retient particulièrement notre attention en faisant écho au titre de l’exposition : celui dans lequel se nouent des relations intimes entre les œuvres d’artistes français et allemands. Arrêtons-nous d’abord sur celles d’Erich Pick et d’Arnaud Vasseux, qui explorent, différemment, notre relation à l’espace et à l’architecture. Le premier interroge, par une attention portée à des constructions banales, la diversité des modes de perception et des modes de représentation. Le spectateur fait face à deux photos en trompe-l’œil, dont l’une montre d’étonnantes distorsions spatiales, nous amenant à nous interroger : l’image est-elle le résultat d’un calcul et d’un travail de retouche par l’ordinateur ou s’agit-il d’une reproduction d’une situation concrète ? Arnaud Vasseux crée quant à lui un espace sculptural étonnant. Ici aussi on s’interroge sur le processus de réalisation de l’œuvre et sur le rapport entre l’espace créé et son impact sur l’environnement. En travaillant avec du plâtre, l’artiste crée une forme qui s’étire entre deux piliers de la galerie et dont l’apparence diffère sensiblement selon notre placement dans l’espace. Cette œuvre dégage l’énergie du faire, les traces du geste, et la mise à l’épreuve du matériau, en donnant une impression de stabilité et de fragilité, de douceur et de rugosité, créant ainsi des sentiments ambivalents.
Des liens se tissent également entre l’œuvre de Leila Brett et celle de Torsten P. Bruch. Leur point de départ est la reprise d’un texte auquel on fait subir quelques transformations. L’acte d’appropriation des Mille et une nuit chez la première est davantage lié à un travail sur la matière langagière que sur la signification des mots : sur les mots en tant que formes et signes, sur les phrases en tant que combinaisons graphiques, sur les lignes en tant que traces. Leur ordonnance, gouvernée par une liberté de geste, crée des images qui fonctionnent visuellement comme du dessin. Le second réadapte quant à lui le conte Barbe-Bleue en se réappropriant à la fois le sens de l’histoire et son cadre visuel par la création d’une installation interactive. Il joue et déjoue les codes de la représentation théâtrale tout en interrogeant les rapports entre l’un et le multiple — entre la linéarité d’une même histoire et ses différents contextes d’apparition, entre l’artiste interprète et les différents rôles qu’il incarne. Il nous renvoie par là même à notre propre expérience d’acteur dans la société et dans laquelle il est difficile de dire si nous incarnons différents rôles ou si les différents rôles incarnent ce que nous sommes.
Elodie Guida
Amour réciproque : jusqu’au 22/11 à la Galerie de l’ESBAM (40 rue Montgrand, 6e).
Rens. 04 91 33 11 99