Ventilo n°257
du 10 au 23 mars
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Avec ce drôle de patronyme — « bon rétablissement » — échappé d’une carte de vœux accrochée à un bouquet de fleurs offert à un ami hospitalisé, Get well soon, alias Konstantin Gropper, ne vous dit (pour l’instant) probablement rien. Pourtant, ce jeune Berlinois diplômé en philosophie vient de sortir le plus grand disque de pop anglaise de l’année, ça ne s’invente pas, et devrait logiquement figurer dans tous les classements et autres bilans de fin d’année. Mûri trois années durant, ce premier opus monumental, vertigineux et lyrique, chasse sur les terres de Radiohead, The Divine Comedy, The Go Team ou Elbow, tout en évitant le piège de la redite. Et offre, en somme, la bande-son rêvée — cauchemars inclus — et officielle de toutes les convalescences.
HS
Dès les premières mesures de l’album, on sait qu’on a affaire à un disque majeur. Quelque part entre les comptines country de Lee Hazelwood, les prêches profanes de Nick Cave et l’osmose que dégageait The Band, l’ambiance créée par les cinq New-Yorkais évoque un certain middle-west rock’n’roll où ne s’aventurent plus guère de musiciens. Oubliez un temps la brillance pop des éternels couplets/refrains : les chansons ici s’étirent, épousent les formes sinueuses d’un long chemin poussiéreux que nous parcourons ravis malgré la noirceur presque romantique de certains paysages. The Walkmen réussissent ainsi à créer des saveurs nouvelles avec des recettes qui ne le sont pas forcément. Ce qui relève par moments de la magie.
nas/im
Il y a trente ans, Jacques Brel disparaissait. Telle commémoration étant par nature vendeuse, la maison qui gère aujourd’hui ses droits vous refile en tête de gondole, c’est de bonne guerre, ses « cent plus belles chansons » et du DVD compilatoire, coffrets déjà sortis mais remaquillés pour l’occasion. Bon. Le plus intéressant dans cette période de crise où seuls les plus cotés s’en sortent, c’est qu’elle engendre son lot de rééditions. Le présent objet se distingue haut la main en exhumant les cinq premiers 33-tours du Grand Jacques, celui d’avant Dutronc et Higelin, dans un format vinyle (180g) ou CD (digipack), ces enregistrements étant tous remastérisés à partir des bandes originales. Un petit pan d’Histoire qui a le mérite de ne pas vous prendre pour des idiots.
PLX
Après avoir été l’un des fondamentaux de la révolution électronique dans les années 90, le label anglais Warp s’affirme au fil du temps comme l’un des plus importants de son époque, tous styles confondus. Encore un disque essentiel donc, novateur, isolé, extra-terrestre. Vous aviez aimé Battles ? Vous allez adorer Pivot, un trio australien qui pulvérise par sa beauté le disque publié par ces derniers sur… Warp. Soit une odyssée sonique puisant dans le math-rock et l’electronica, la rigueur et la déconstruction, la science et les étoiles. On pourrait vainement décrire cela comme un croisement entre Autechre, Trans Am et John Carpenter, que ce serait déjà une injure au champ des possibles de cette musique instrumentale à l’infini pouvoir d’évocation. Brillant.
PLX
Maniacx
Crazy sounds with the aliens (Booster Prod/PIAS)
Puppetmastaz
The take over (Discograph)
La guerre est déclarée, les marionnettes veulent prendre le pouvoir. En leur possession, un nouvel outil de propagande à base de hip-hop et boucles électro : The take over, pur produit d’une résidence sous forme de putsch des Berlinois il y a tout juste un an à la Friche… Voilà sûrement pourquoi la contamination a touché le nouvel opus des Maniacx, sur lequel s’incrustent les Puppetmastaz. Originaires de Toulon, ils étaient dans l’œil du cyclone. Ce qui ne les empêche pas sur Crazy sounds with the aliens d’affirmer cet attrait pour le hip-hop white-trash et hédoniste pressenti sur un premier album qui nous avait scotchés. Tout comme les Beastie Boys, c’est terriblement efficace, dansant et fun… On ne vit qu’une fois, dit-on.
dB
Kali Sultana est à Titi Robin ce que Salammbô était à Flaubert : une figure imaginaire de la muse universelle, une certaine idée de l’éternelle femme. Entre le romancier et le guitariste manouche, il y a ce même souci du décor et de l’ambiance, cette large palette chromatique — presque olfactive — qui donne corps aux mots et aux notes. De l’ouverture à l’épilogue du disque, de l’Inde du Nord à l’Andalousie, on aura traversé tant de paysages et ressenti des émotions si diverses qu’il nous semble qu’une vie entière pourrait se résumer en quelques mouvements musicaux. Lové au creux de ces arabesques, l’auditeur se fait confident, pendu aux cordes de Titi Robin, et jouit à son tour de cette insaisissable splendeur.
nas/im
Clare n’écoute pas la radio, ne regarde pas la télé et n’achète pas de disques. Clare se fout de tout ça, car elle vit depuis toujours dans la B.O. d’un film de Blake Edwards — comme l’atteste cet album miraculeux. Ainsi étanche aux productions bling-bling du R’n’B, au boucan du rock à guitares ou aux sirènes électro, The movie ressuscite l’époque où la musique classique, la pop et le jazz s’envoyaient en l’air via une grande partouze organisée par Henry Mancini, Burt Bacharach et Van Dyke Parks. Exposé ainsi, The movie pourrait passer pour un exercice de style désuet et vain, dans la lignée des fatigants Pink Martini. C’est au contraire l’écrin musical idéal qui vérifie l’adage selon lequel ce qui n’est pas à la mode ne peut être démodé. CQFD.
HS
Tout commence par un bruit de larsen. Ensuite c’est une lente montée instrumentale et bruitiste où se croisent guitares distordues, batterie cheap et basse hypnotique. L’ambiance s’installe durant les quatorze minutes du morceau ; le format pop explose, laissant à l’auditeur des débris mélodiques qui semblent s’agiter librement dans un fatras musical qui, malgré son chaos apparent, captive notre attention. Des expérimentations de Can aux délires chimiques du Velvet, les aventureux Américains d’Oneida semblent avoir parfaitement révisé leurs classiques noisy pour nous offrir aujourd’hui un tel album, qui réussit en trois morceaux à nous dépeindre une superbe et terrifiante urbanité rock. Ici, l’art des bruits est à son apogée.
nas/im
Joakim – My best remixes (Tigersushi/Discograph)
sebastiAn – Remixes (Ed Banger/Because)
A quoi reconnaît-on un bon remix ? 1/ Il dépasse la qualité de l’original ou le transfigure. 2/ Il impose la patte de celui qui le réalise. Si Joakim et sebastiAn ne font pas mouche à tous les coups, ces deux producteurs électro figurent parmi les plus cotés de la scène parisienne. En témoignent ces deux compilations de relectures, tant pour des artistes « underground » que « mainstream » (chacun bénéficiant du même traitement). Joakim, en livrant des versions à la fois barrées et accessibles, organiques et synthétiques, prouve qu’il reste l’un des producteurs les plus doués de sa génération. Quant à sebastiAn, prochain fer de lance de l’écurie Ed Banger, il défragmente tout ce qu’il touche, se montrant à la fois plus violent et funky que Justice.
PLX
Depuis bientôt dix ans, à longueur d’albums aussi luxuriants et tordus que Black sheep boys ou Down the river of golden dreams, Okkervil river redessine dans un relatif mais honteux anonymat les contours de l’americana, entre pop de chambre (noire) et folk hanté (par les fantômes de Van Zandt et Hardin). Composée des chutes du précédent opus, la dernière livraison des Texans, The stage names, assume ici sa passion pour ce qu’on appelle souvent du bout des lèvres le classic-rock — de Bruce Springsteen à Tom Petty en passant par les Waterboys. Déroutant dans un premier temps, The stand ins, emporté par des rafales de trompettes et un tourbillon d’arrangements déjantés, s’avère au final de bonne tenue — car au milieu coule une très belle rivière.
HS
Le réalisateur de L’homme qui venait d’ailleurs a su tisser au fil des films une œuvre subtile, intelligente et forte, peu éditée en DVD, mais d’une grande richesse cinématographique. Potemkine, jeune structure déjà citée dans ces colonnes, nous offre l’occasion de découvrir l’un de ses opus les moins connus, l’excellent Walkabout — La randonnée en v.f — film iconoclaste s’il en est. D’une part, parce qu’il se démarque nettement de l’œuvre du cinéaste, ensuite parce qu’il représente sans doute l’une des premières œuvres sur la culture aborigène. Deux enfants et un jeune aborigène se rencontrent dans le désert australien, s’accompagnant alors pour l’une des plus belles quêtes initiatiques de l’histoire du cinéma. Le réalisateur anglais signe donc l’un des rares films abordant la richesse de cette culture décimée par ses pairs…
EV
Après une édition brillante consacrée aux Black Panthers, Arte remet le couvert et nous offre deux des documentaires politiques les plus excitants consacrés à la vie politique américaine des années 60. Les auteurs abordent en l’occurrence dans Primary la campagne des deux sénateurs JFK et Hubert Humphrey, dans un style cinématographique quasi-révolutionnaire, qui nous permet de plonger au cœur de l’engagement politique — en particulier les questions raciales particulièrement brûlantes auxquelles est confronté Kennedy —, tout en maintenant une part subtile de fiction, de mise en scène. L’usage contemporain de l’image filmée, sous une forme tronquée de reportage, était née. Ces deux films allaient révolutionner l’approche télévisuelle de la captation de l’Histoire, et ouvrir des voies aujourd’hui balisées.
EV
Carlotta reprend les droits de ce chef d’œuvre de Peter Brook et nous offre un coffret de toute beauté sur l’une de ces pièces majeures de l’histoire du cinéma. Influencé par le formidable roman de William Golding, Peter Brook signe un film juste, cruel et lucide, le plus beau jamais réalisé sur le monde de l’enfance. Durant la dernière guerre mondiale, un avion transportant des enfants s’écrase sur une île déserte, paradisiaque. Ces derniers vont devoir s’organiser pour survivre. Ils développent au fur et à mesure des jours une petite société dont l’équilibre va peu à peu vaciller pour laisser place à un modèle tribal et violent, attaché à un chef charismatique. Un portrait à la symbolique évidente qui se nourrit d’un sens de la réalisation magistral, ainsi que d’une photographie prodigieuse. A voir et revoir…
EV
Le film de blaxploitation se trouve déjà, au milieu des années 70, bien mal en point : si la production est toujours aussi intense, la qualité est de moins en moins au rendez-vous. Mais Dynamite Jones — Cléopâtra Jones dans la v.o. — va momentanément changer la donne. Emmené par l’incroyable Tamara Dobson, ce film rabaisse James Bond au rang de petit joueur. En effet, l’inaction relative de l’agent secret britannique est ici remplacée par le caractère et la verve épicés de l’espionne de Harlem. Dynamite n’hésite jamais, électrisant littéralement tout ce qui se trouve sur son chemin, que ce soit avec son humour fumeux ou son corps de rêve. D’ailleurs, on finit même par avoir l’impression, lors des scènes de baston, que les noirs réapprennent aux Chinois à faire du Kung-fu. Black is black, définitivement…
LV
Professeur de littérature à la Sorbonne, Jérôme Lafargue mène une existence tranquille dans son bel appartement parisien avec la même femme depuis trente ans. Il visite son père vieillissant et attend des nouvelles de son fils ; ses étudiants se succèdent et se ressemblent… Jusqu’à sa rencontre avec un certain Launer, grain de sable qui va enrayer les rouages de sa petite vie bien construite. Via le journal intime de Jérôme, le lecteur voyage entre l’Autriche de 1940, le Munich de 68 et le Paris d’aujourd’hui, se laissant guider avec plaisir dans les méandres de la vie de ces hommes. Il est toujours difficile de ne devoir choisir qu’un seul roman parmi la profusion de la rentrée littéraire : ce premier opus du cinéaste Eugène Green — sensible, intelligemment construit, dont l’écriture, parfois surprenante, nous séduit et nous emmène loin — pourrait être le bon. C’est en tout cas une vraie réussite.
NC
Ouvrier perdu au fond de la Tchécoslovaquie pendant l’occupation allemande, Emile devient au fil des pages champion olympique, recordman du monde toutes distances, héros national et outil de propagande du communisme. Le pays s’ouvre à la démocratie et la course pourrait s’arrêter-là. Pas vraiment, car la trêve est courte et le futur ex-coco se retrouve une nouvelle fois, et malgré lui, pris à parti… Emile se fiche du style, il aime l’effort brut, se surpasser, dérouter, la foule en liesse, la victoire. Par-dessus tout, Emile déteste voir le dos de ses adversaires. Voici l’histoire d’un coureur atypique, machine de course, demi-dieu généreux et modeste, personnage singulier et attachant. L’écriture d’Echenoz est à l’image de la course : rythmée, cadencée par des petites foulées qui s’enchaînent mécaniquement, ne laissant d’autre choix au lecteur que de poursuivre le parcours avec délectation.
YB
Deux frères et leur cousin souhaitent davantage que ce que leur offre leur morne vie quotidienne à la campagne. Ils se mettent alors à dealer et se retrouvent rapidement dans le collimateur des policiers. Pris en chasse par ces derniers, Pline raconte comment ils en sont arrivés là. S’il n’en est pas à sa première bande dessinée, Fred Bernard est surtout connu pour ses histoires pour enfants mises en images par François Roca (Jésus Betz, L’Indien de la Tour Eiffel…). Il signe ici un récit mené la rage au ventre, mais très carré : spontanéité et maîtrise, trait lâché et élégance cohabitent de manière surprenante. Fred Bernard n’hésite pas à enchanter son récit par des partis pris poétiques comme le recours à des animaux qui prennent en charge certains dialogues. Œuvre vive et étonnante, Little Odyssée est l’une des très bonnes surprises de la rentrée.
BH
L’existence de la petite Anna et de sa grenouille Froga est indissociable de celle de leurs amis : René le chat, Bubu le chien, Christophe le ver de terre… La bande de copains se retrouve chaque jour, mais ne cesse de se chamailler. En deux tomes, Anouk Ricard a réussi à créer un univers enfantin inoubliable, poétique et drôle, tendre et teinté d’une pointe de la cruauté propre aux enfants. Quel que soit l’âge du lecteur, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de ces aventures simples et décalées, où il est question de sortir de son trou un ver de terre bloqué là car il a mangé trop de frites ou, encore, d’aller photographier un yéti ! Le dessin d’Anouk Ricard, avec ses rondeurs et ses couleurs en aplats, contribue à donner pleinement sa saveur à cette série incontournable.
BH
Les Rencontres d’Averroès, ques aco ?
« Loin des fractures consenties et des guerres entre les cultures et les civilisations, supposées inexpiables, les Rencontres d’Averroès favorisent l’expression d’une pensée ouverte et critique sur la Méditerranée du XXIe siècle. » (Thierry Fabre)
Le coup d’envoi a été donné il y a quinze ans par Thierry Fabre, qui officie alors à l’Institut du Monde Arabe à Paris, et Jean-Marie Borzeix de France Culture. Objectif ? Donner à voir et à entendre, côte à côte, les interactions entre les cultures qui constituent l’espace méditerranéen. Le lieu ? Marseille, qui constitue de par son héritage et sa position géographique, une porte sur la Méditerranée. L’Espace Culture produit et coordonne l’événement depuis sa création. Marseille est devenue le lieu de l’expression et de l’étude des fractures de l’Europe à propos de l’enjeu méditerranéen. Le programme « Sous le signe d’Averroès » s’est développé alors dans toute la région. « Cela permet aux gens qui connaissaient les Rencontres d’avoir une entrée artistique en amont des tables rondes et de faire découvrir les Rencontres à un public en dehors de Marseille. De plus, les Rencontres sont accessibles sur la web-radio de France Culture », explique France Irrman. Le programme « Sous le signe d’Averroès » date de 2001 : concerts, rencontres dans les librairies ou projections. Quant au développement du programme « Averroès Junior », qui existe depuis trois ans, il constitue un enjeu important : aller au-devant du jeune public et rendre accessibles les thématiques d’Averroès. Au menu : pour les lycéens, une sortie au cinéma pour voir des films avec un invité, pour les collégiens, des séances de documentaire ou des ateliers musicaux. En primaire et en classe de sixième, des rencontres littéraires sont organisées avec des écrivains autour d’un roman jeunesse. L’idée du programme Junior selon France Irrmann, c’est « de revenir aux thèmes fondamentaux, la notion de Méditerranée, d’identité, Averroès ou la femme. »
BJ
Tables rondes, les 7 et 8/11 au Parc Chanot.
Sous le signe d’Averroès, jusqu’au 9/11 à Marseille, Apt, Arles, Avignon, La Garde, Martigues, Port-de-Bouc…
Rens. www.rencontresaverroes.net / www.espaceculture.net
L’interview - France Irrmann
C’est l’événement philosophique de la rentrée, voire de l’année : pour leur quinzième édition, les Rencontres d’Averroès proposent de faire le point sur les relations entre les civilisations occidentale et islamique et le rôle central qu’y joue la Méditerranée, mettant à l’honneur la question des héritages culturels. France Irrmann, responsable du pôle événement de l’Espace Culture, organisatrice et coordinatrice des Rencontres, nous en dit plus.
Y a-t-il un lien entre la thématique de cette édition — « Entre Islam et Occident, la Méditerranée ? » — et le but de la manifestation — « Penser la Méditerranée des deux rives » ?
Notre problématique générale n’est pas sur le thème « Orient et Occident », mais concerne les problématiques de l’espace méditerranéen, auxquelles on réfléchit avec une pluralité de points de vue et non pas avec une vision eurocentrée, qui constitue déjà notre quotidien à la télé, dans les journaux, et qui est notre héritage aussi. Penser la Méditerranée des deux rives, c’est donc sortir de l’ethnocentrisme : réunir devant un grand public des chercheurs qui ne viennent pas seulement d’Europe mais aussi de la rive sud et qui, forcément, n’ont pas le même rapport aux choses, parce qu’ils n’ont pas la même formation, le même background culturel… Ce qui ne signifie pas qu’ils sont en désaccord, mais plutôt dans la complémentarité. Après, avoir des points de vue contradictoires — sans être trop tranchés parce que sinon on n’arrive pas à débattre —, ça permet d’aller plus loin. Mais on cherche surtout à avoir des points de vue qui amènent un autre éclairage, pas forcément divergent, mais autre.
Cette année, la figure d’Averroès semble très présente dans la thématique des Rencontres. Est-ce volontaire ou le fruit d’un heureux hasard ?
C’est un peu lié au quinzième anniversaire des Rencontres, mais aussi à l’Année européenne du dialogue entre les cultures. Revenir sur la figure d’Averroès nous semblait important. C’est notamment ce qu’on a fait à Arles en projetant Le destin en présence d’Alain de Libera, qui est un grand médiéviste, spécialiste d’Averroès et en quelque sorte le « parrain » des Rencontres, puisqu’il était là dès la première année. Entre-temps, une polémique a agité le monde universitaire avant l’été autour d’un ouvrage de Gouguenheim remettant en cause l’apport de la civilisation islamique dans l’Europe1 ; polémique alimentée par des propos de Benoît XVI autour du fait que l’Europe serait rationnelle, donc chrétienne. Le thème était déjà choisi, mais faire venir De Libera a remis la figure d’Averroès au devant de notre programme. Il nous paraissait important de resituer toutes ces choses.
Justement, le public est-il averti ? Connaît-il son Averroès ?
L’objectif des Rencontres, c’est le partage de la connaissance ; les tables rondes ne sont pas faites pour les spécialistes, mais pour le grand public. Concrètement, on demande donc aux chercheurs invités d’avoir un discours accessible sans être caricatural. Ils ont entre cinq et dix minutes pour exposer leur pensée par rapport au thème de la table ronde. Après, la parole circule, les animateurs relancent le débat en veillant à ce que les concepts ou les personnages historiques qui ne semblent pas totalement accessibles soient explicités, recontextualisés. Mais on ne revient pas forcément sur la figure d’Averroès, ni sur tout ce qui a été exposé au fil des années. D’autant que si le public est varié (enseignants, retraités, lycéens, étudiants…) et a tendance à rajeunir, on compte beaucoup de fidèles, qui se sont formés à ces problématiques méditerranéennes, notamment grâce à l’immense travail bibliographique réalisé par la Librairie Regard, qui propose une table d’ouvrages chaque année pendant les Rencontres.
Les Rencontres semblent suivre toujours le même schéma, en commençant par aborder l’aspect historique de la problématique, puis en la traitant à l’aune d’autres notions (politique, sociale, économique…). Le fait religieux sera-t-il cette année au centre des débats ?
Il y a toujours une progression qui répond aux trois temps de Braudel2. La première table ronde est historique, souvent moins polémique que les autres ; elle permet de poser le sujet, de donner un bagage, de savoir sur quoi l’on se fonde. Dans les autres tables rondes, où il sera plus question de problèmes d’actualité et de perspectives, il sera fait référence à cette histoire, ainsi qu’à d’autres notions, mais sans que ce soit fermé. Rien n’est figé : on ne décide pas de traiter chaque sujet en suivant les trois temps de Braudel puis en abordant systématiquement ses aspects politiques, sociaux, etc. Le lien se fait naturellement au cours des tables rondes, des axes se dégagent, suivant les intervenants. Après, il y a toujours des particularités liées au thème abordé. Cette édition abordera donc forcément la dimension religieuse, notamment dans la troisième table ronde autour du djihadisme, avec l’intervention de Nadia Yacine3. Même si ce n’est pas annoncé en tant que tel : dans le titre, il est question de l’Islam en tant que civilisation et pas en tant que religion.
Dans le cadre du programme « Sous le signe d’Averroès », vous organisez une soirée chez les Winners, avec la projection du film Hors jeu. Cette association peut paraître insolite…
C’est lié à une opération intitulée « Lever de rideau » (ndlr : une place pour le stade Vélodrome = une place de théâtre offerte), au cours de laquelle on a fait la connaissance de ce club de supporters. Ils avaient déjà eu des expériences avec le monde culturel, en organisant des spectacles dans leur local. L’an passé, on a entamé une collaboration, en proposant une soirée chez eux. On a une certaine image des supporters de l’OM, comme eux ont une certaine image des « cultureux ». On veut dépasser ces a priori. Et eux aussi, ils tenaient à réitérer l’expérience de l’an passé. C’est un vrai échange, pas un alibi, ni un coup !
Comment les Rencontres d’Averroès s’inscrivent-elles dans le programme de Marseille Provence Capitale de la Culture 2013 ?
Lors de la présentation des Rencontres à la presse, Bernard Latarjet l’a assez bien dit : quand il a décidé de travailler sur cette dimension euro-méditerranéenne, il s’est nourri à la fois de ce qui avait été fait au cours des Rencontres d’Averroès et des autres projets de Thierry Fabre. La collaboration lui a toujours paru évidente et elle commence dès cette année avec une programmation en partenariat : un concert du Trio Chémirani au Parc Chanot. L’idée, c’est de travailler plus précisément sur deux axes : Averroès Junior et l’internationalisation des Rencontres. A savoir, encourager des initiatives similaires à la nôtre — comme les Rencontres ibn Rushd (le nom arabe d’Averroès), montées il y a deux ans à Alger — afin qu’elles se propagent autour de la Méditerranée. Ainsi, quand des gens sont intéressés, on les invite à assister aux Rencontres et on fait des réunions de travail pour les aider dans l’organisation, leur expliquer les contraintes et les fondamentaux : la dimension grand public et la dimension des deux rives.
Propos recueillis par Cynthia Cucchi
Petit lexique à l’usage des curieux
Mais au fait, qui était Averroès ? Quelle est la différence entre Islam et islam ? Et la Turquie dans tout ça ? Ventilo vous dévoile tout (ou presque) ce que vous avez toujours voulu savoir sur les dessous des Rencontres.
Averroès
Né à Cordoue en Espagne en 1126, Averroès, de son vrai nom Abu’l-Walid Muhammad ibn Rushd, est à la fois un philosophe, un théologien islamique, un juriste, un mathématicien et un médecin arabe du XIIe siècle. Sa vie mouvementée, partagée entre Cordoue, Marrakech et Fès, est relatée dans le très beau film de Youssef Chahine Le destin. Ses commentaires sur Aristote — auquel il a consacré presque toute sa vie — le rendront célèbre et ses doctrines philosophiques — selon lesquelles raison et foi doivent être radicalement séparées — soulèveront des débats passionnés dans le monde chrétien et lui vaudront une condamnation par la religion musulmane, qui lui reproche de déformer les préceptes de la foi.
Islam et islam
L’Islam (avec une majuscule), dont il sera question lors de ces Rencontres, désigne l’ensemble des peuples musulmans, la civilisation islamique dans son ensemble. L’islam (avec une minuscule) — qui signifie « soumission à un Dieu exempt de tout alter-ego » — désigne la religion dont le prophète est Mahomet. La distinction a son importance, d’autant que les Rencontres nous rappellent l’héritage arabo-andalou de l’Europe et que la deuxième table ronde évoquera l’existence d’un Islam laïc.
La Turquie
De par sa position géographique, politique et religieuse, le pays cristallise en quelque sorte la thématique de cette édition. Depuis les réformes d’Atatürk en 1922, la Turquie est en effet le seul Etat musulman laïc, sa Constitution prévoyant la relégation de la religion dans la sphère privée et son absence complète dans la vie publique. Deux soirées du programme « Sous le signe d’Averroès… » seront consacrées à la Turquie, avec notamment l’accueil de Cengiz Aktar, économiste turc et fervent défenseur de l’entrée de son pays dans l’Union européenne, à l’origine de la candidature d’Istanbul au titre de Capitale européenne de la culture, qui interviendra également au cours de la deuxième table ronde.
CC (avec BJ)
Adieu Ferdinand ?
Voilà maintenant bientôt trente ans, huit épisodes et plus d’une trentaine d’heures que Philippe Caubère nous sert avec brio sa vie sur un plateau. Notre journaliste était présent pour le dernier acte au Jeu de Paume : un bilan plus que positif.
Initiée avec Claudine et le théâtre où l’on put assister, ravis, au jaillissement de notre acteur-né hors du vagin maternel, la saga autobiographique de L’homme qui danse s’est achevée avec La Mort d’Avignon. L’action de cet ultime volet nous transporte en plein festival d’Avignon en 1979, année où notre narrateur vécut un fiasco dantesque dans le Lorenzaccio de Musset.
La visite est jubilatoire : où l’on croise Georges Wilson, Jean Vilar, Gérard Philippe, l’inénarrable Paul Puaux (1) et même, soyons fous, De Gaulle, Mauriac, Sartre… Sans oublier bien sûr — épilogue oblige — Ariane Mnouchkine en « vieille murène » et la figure de la mère, flanquée de son inévitable pendant : madame Colomer. Autant dire que pour les aficionados du « Molière de la Fare les Oliviers », ce dernier round est un vrai régal, standing ovation garantie. Un plaisir pourtant teinté d’une forme d’angoisse nostalgique particulièrement palpable en fin de représentation : Ferdinand Faure tirerait-il définitivement sa révérence (2) ?
Pour les autres, simples curieux ou accompagnants résignés, la perspective de passer deux à trois heures (sans entracte), assis face à un mec seul, sans décors ni costumes, pouvait justifier une certaine appréhension : n’allaient-ils pas s’emmerder ferme ? C’était compter sans le scalpel du docteur Caubère, véritable Frankenstein du virtuel. Décors et personnages apparaissent, pullulent, envahissent la scène, s’incarnent. Les indécis sont scotchés, le barnum foisonnant bat son plein, c’est la tour de Babel !
Deux heures et quart plus tard, chassant l’illusion, un homme seul vient saluer. Perplexité générale et chapeaux bas, l’artiste !
LC
(1) Ami et compagnon de route de Vilar, communiste, ancien résistant, administrateur et directeur pendant de nombreuses années du festival d’Avignon. Et grand fumeur de pipe, ce qui lui valut son surnom de Paul Pipe.
(2) A notre humble avis, pas de soucis, à l’instar de Molière, seules celles d’un cercueil pourraient lui faire quitter les planches.
L’épilogue à l’homme qui danse était présenté du 21 au 25 au Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Provence)
L’épopée russe
Au théâtre du Gymnase, du mime aux larmes (de rire), la troupe venant du froid a réchauffé les cœurs avec La famille Semianyki.
Dans un esprit de cirque tragi-comique, la dernière production de la troupe russe du Teatr Licedei de Saint-Petersbourg nous entraîne dans le tourbillon des facéties d’une famille déjantée. A tour de rôles, les quatre enfants titillent les nerfs de leurs parents à la limite du supportable, dans une gaieté contagieuse. Le fils, chef d’orchestre improvisé, nous entraîne dans un délire symphonique hilarant. Ces six Auguste aux cheveux en pétards qui s’embrassent, se chamaillent et se rabibochent sur un rocking-chair nous font rire et nous émeuvent dans un même élan.
Dans une sorte de démocratie participative, le spectateur répond au téléphone, se prend au jeu d’une bataille d’oreillers et harangue ses voisins à se lever. Il danse pratiquement avec la mère sur le point d’accoucher.
Le spectacle s’achève sur un final explosif, où public et acteurs fêtent, dans une grande simplicité, les retrouvailles d’une famille attachante.
Sans paroles mais dans une poésie très parlante, La famille Semianyki raconte avec générosité, énergie et créativité une histoire qui est aussi un peu la nôtre. Enthousiasmant !
Texte : Pascale Arnichand
Photo : Christophe Dechanel
La famille Semianyki était présenté au Théâtre du Gymnase du 14 au 25/10
L’enfance de l’art
En préfiguration à une biennale prévue dès l’automne prochain, le Théâtre Massalia et le Pôle Jeune Public TPM proposent, à la Friche bien sûr, mais aussi à Toulon sous le chapiteau de l’excellent Cirque Romanès, « l’événement artistique de l’Enfance et de la Jeunesse ».
En proposant à la fois spectacles, accueils et rencontres professionnelles, davantage en soirée qu’en temps scolaires — alors que les écoles demeurent les premiers relais des opérations labellisées Jeune Public —, cette préfiguration semble correspondre plus à une étude de faisabilité qu’à un réel souci d’accueillir des publics d’enfants. Signe des temps : dans un monde où les cieux institutionnels nous aideront quand nous nous serons aidés, il faut autant se soucier des moyens de production que ceux de la diffusion…
Pour ce qui est de la programmation, la séance de La nuit de François Cervantes fut fort agitée — ayant justement attiré un vrai public d’adolescents (exécrables). Cependant, si la précaution de la mention « en création » ne permet pas vraiment de le dire tout haut, on sort un peu déçu de ce que l’ingénieux directeur du Théâtre de Cuisine a fait de ces rêves d’adolescents — qu’on pensait d’ailleurs un peu plus fous (mais n’est-ce pas aussi le signe d’une génération en manque de parole ?).
Le public a pu ensuite apprécier avec un certain bonheur le one-man-show cinématographique du Marocain Mohamed Bari, multipliant expressions allusives et complices et opérant un habile déplacement « western » des coutumes de ce pays baigné de soleil, d’islam et d’autoritarisme politique. Parce qu’il nous parle de désir, avec ses tripes, avec sa mémoire vive, avec fraîcheur, Lost cactus, proposé par le théâtre belge de Galafronie, s’est révélé profondément authentique et efficace dans sa critique.
Dans la même soirée s’ensuivait une Valerie polonaise proposée par la compagnie Bialostocki Teatr Lalek. Dans ce théâtre de papier, les personnages, assez typiques de la farce médiévale, se cherchent, se fuient, s’attirent et se repoussent. Le spectacle fantastico-érotique, joué en polonais s’il vous plaît, et surtitré de temps à autre à bon escient, nous mène de péripéties en facéties, et on se laisse entraîner avec plaisir dans cet autre coin de la planète. Un spectacle du voyage par la langue, par la musique, par la douce folie de ses personnages et de l’intrigue — ou plutôt des intrigues, qui n’ont hélas pas été assez intrigantes pour la majeure partie du public ce soir-là.
Si la première partie de la Biennale découverte la semaine passée présentait surtout des spectacles destinés aux adolescents, reste encore à découvrir l’inventif Barbe Bleue portugais (La peur bleue), les marionnettistes de l’Ensemble allemand Materialtheater et leur ami Georges dans le garage, la création théâtrale et plastique 1/2+1/2 de la compagnie Skappa, ainsi que le Molière du spectacle jeune public 2008, L’hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains. Des spectacles nettement très jeune public, en journée : de quoi occuper avec tendresse nos premières vacances.
Texte : Joanna Selvidès
Photo : Valerie par Bogumi? Gudalewski
Préfiguration de la Biennale européenne Jeunes Publics. Jusqu’au 31/10 à la Friche la Belle de Mai et au Pôle Jeune Public Toulon-Provence-Méditerranée (Maison des Comoni, Le-Revest-les-Eaux, 83). Rens. 04 95 04 95 70 / www.theatremassalia.com
Fin de mois difficile
En ouverture de la saison, le directeur de la Criée, Jean Louis Benoit, livre une pièce à dimension historique et presque commémorative. Trop, peut-être…
Il n’est certes pas innocent de produire, quarante ans après, une pièce sur les évènements de mai 68 côté coulisses du pouvoir, surtout après le battage médiatique de ces derniers mois sur « l’anniversaire »… Mais foin de suspicion : intéressons-nous à ce De Gaulle en Mai, qui réunit cinq acteurs autour des textes rapportés par Foccart (l’homme de confiance du Général pendant plus de vingt ans), dans une mise en scène reposant sur le symbolique.
Chaque mouvement, chaque déplacement, chaque accessoire a en effet une portée métaphorique dont il est assez aisé de s’emparer : un premier geste de Pompidou qui s’appuie sur le fauteuil du président en guise de présage, de Gaulle regardant le pavé d’une barricade comme Hamlet son crâne…
On pourrait se réjouir de l’efficacité de la scénographie dressée, structurée dans une verticalité étouffante, comme des corps des acteurs, qui traduisent parfaitement l’évolution de la situation — de la tension nerveuse à l’agitation, en passant par l’affaissement découragé de l’excellent Dominique Compagnon.
Mais ce système cohérent, cette exploitation pertinente s’avèrent trop efficaces : Jean-Louis Benoit livre une pièce facile à digérer, mais tombe dans un excès de didactisme.
La danse légère — dont on pardonne volontiers la désynchronisation du quintette — n’arrive que trop tard sur la piste : on en rit parce qu’on évacue la tension nerveuse accumulée par les personnages, et à laquelle nous sommes rendus certes réceptifs, mais par ennui.
Aussi expérimentés soient-ils, les acteurs ne parviennent pas à faire vivre leurs personnages. Le rythme de parole un peu artificiel et sans évolution, le manque d’immédiateté dans le jeu, par ailleurs souvent excessif, l’élocution trop articulée — mais sans l’élégance des hommes publics de l’époque ORTF — vont dans le sens de la mise en scène : une pièce trop léchée, à laquelle on ne peut pas reprocher de manquer de sens, mais « sans partage du sensible », pour reprendre l’expression de Jacques Rancière.
De Gaulle en mai fait ainsi figure d’ancien combattant : d’un autre temps, d’un autre âge, désuet. Gageons que l’expérience nouvelle du dehors rendra La Criée moins… ronronnante.
Joanna Selvidès
De Gaulle en mai. Jusqu’au 31/10 au TNM La Criée.
Rens. 04 91 54 70 54 / www.theatre-lacriee.com
Jeune et joli
Deuxième édition pour le festival Tighten Up, qui s’est rapidement imposé sur la scène musicale marseillaise. Dans les prochains jours, il nous offre un bel échantillon de vibrations noires et syncopées.
Il fut un temps, pas si lointain, où l’on pouvait compter le nombre de salles marseillaises pouvant accueillir groupes et dj’s issus des mouvances hip-hop et électroniques sur les doigts d’une seule main, et encore, sans compter le pouce et l’index. Même remarque au sujet des activistes des nuits phocéennes : hormis Le Bijoutier et Dj Cab, Dj Paul et Dj Did, Dj C et sa bande, rares étaient ceux qui proposaient autre chose que d’épisodiques soirées ou concerts. L’arrivée d’une nouvelle génération d’organisateurs d’événements — certainement plus décomplexée que les précédentes — et l’émergence de nouveaux lieux de diffusion ont doté notre ville d’une belle dynamique musicale, même s’il existera toujours quelques réactionnaires pour qui « il ne se passe rien à Marseille ». Le festival Tighten Up en est le parfait exemple. Pour sa deuxième édition, la qualité des artistes programmés rivalise aisément avec des événements ayant une ancienneté et une expérience bien plus importantes. Funk, soul, hip-hop, abstract, afrobeat : toutes les nuances des pulsations urbaines sont ici représentées par quelques belles têtes d’affiche dont certaines effectuent ici leur première escale marseillaise. Si le concert Tribute to Otis Redding n’excite guère que la curiosité des nécrophages et le mix d’Andy Smith celle des naïfs de la première heure, on ne peut que fortement vous recommander les prestations de Dj Krush, des Dinner at the Thompson’s et d’Antibalas (voir ci-dessous). Sans oublier cet improbable groupe breton — le Badume’s Band — qui est l’un des rares en France à défendre sur scène le groove imparable de l’ethio-jazz1.
nas/im
Festival Tighten Up, du 5 au 10/11 au Cabaret Aléatoire (soirée d’ouverture au Planet Mundo Kfé).
Rens. www.myspace.com/tightenupfestival
DJ Krush
Certainement l’un des pionniers en matière d’abstract hip-hop, fer de lance de l’écurie Mo’Wax de la grande époque, cet esthète japonais ne fait jamais dans le spectaculaire. Sur les platines, son geste est précis, d’une subtilité déconcertante. Avec lui, la musique n’est pas affaire de rythme : ce sont l’ambiance, la profondeur et les timbres qui importent. Krush est à la « scratch music » ce que Satie était au classique : sa musique est faite de peu de choses et pourtant rien n’y manque.
Jeudi 6 au Cabaret Aléatoire
Dinner at the Thompson’s
Voici une nouvelle adresse incontournable pour tous les mélomanes gourmands : Dinner at the Thomson’s ! Ce duo franco-new-yorkais, auteur l’année dernière d’un superbe premier album, use d’une recette assez classique — musique soyeuse et voix féminine sensuelle —, mais réussit pourtant aisément à se détacher du tout venant acid-jazz en boostant sa production d’une irrésistible pulsation funky qui nous rappelle souvent le grand Prince. En espérant qu’il soit aussi à l’aise sur scène qu’en studio…
Vendredi 7 au Cabaret Aléatoire
Antibalas
Si leurs débuts ont été marqués par l’influence déterminante de l’afro-beat de Fela, les New-Yorkais d’Antibalas sont très loin d’être un copier/coller « tendance » des Nigeria 70. Si ses disques sont agréables, c’est vraiment sur scène que le groupe new-yorkais s’exprime le mieux. L’assise rythmique basse/batterie est lourde à souhait, les cuivres rugissent, et le groupe possède une telle énergie qu’il viendra très vite et très facilement à bout de l’habituelle froideur du grand Cabaret.
Lundi 10 au Cabaret Aléatoire
Des racines et des ailes
Un concert au Toursky, où il réunira tous ses proches collaborateurs et quelques autres, marque ce mois-ci une étape importante pour Ahamada Smis. Petit focus autour de ce Marseillais d’origine comorienne, à l’univers métis.
Une interview avec Ahamada Smis, c’est du pain béni. Nul besoin de le relancer, il vous meuble un entretien du tout début jusqu’à la fin : les questions sont subsidiaires. Au-delà du temps que cela fait gagner aux journalistes, et toute blague mise à part, voilà qui révèle surtout un trait essentiel de sa personnalité artistique : l’énergie avec laquelle il se lance dans mille et un projets, et donc le goût du travail, une vertu qui le pousse à faire tranquillement son chemin au sein de la scène musicale marseillaise, depuis dix ans. Aujourd’hui, son heure est peut-être en passe de sonner : il est programmé au Toursky en novembre, où Richard Martin lui-même interprètera certains de ses textes, lance la seconde édition de son festival Hip Hop Culture en décembre, sortira son premier véritable album (Etre) au printemps prochain, album qui sera suivi par une tournée en juin dans quatre pays d’Afrique. Sans parler des ateliers slam qu’il animera prochainement à l’Afriki Djigui Theatri, de la gestion de sa structure (Colombe Records) et de ses collaborations constantes avec des musiciens et artistes qui sont, en général, issus d’univers très différents… Ahamada Smis ? Un électron libre. Comme Stéphane Leborgne ou Cyril Benhamou, qui sont d’ailleurs des proches, il fait partie de ces musiciens marseillais à la croisée des chemins : parce que leur vision ne s’embarrasse pas des frontières lexicales, mais aussi parce que leurs racines le suggèrent. Comorien d’origine, arrivé à Marseille à l’âge de onze ans, Ahamada s’est très jeune penché sur cette question, essentielle. D’ailleurs, il sait déjà qu’en prélude à l’album qui suivra Etre, il partira sur les traces de ses racines bantoues dans plusieurs pays d’Afrique. Un retour aux sources nécessaire pour celui qui mélange « slam, hip-hop et… roots » (entendez par là musiques du monde) : « Comme un enfant métis, ma musique a diverses origines. Je suis le slammer comorien qui met du hip-hop dans les musiques du monde. En même temps, les gens m’ont collé cette étiquette de slammer, mais je suis plus un conteur. Avec du groove dans ma tête. » L’univers du bonhomme est en effet difficilement étiquetable : ni franchement hip-hop (dont il s’est toujours écarté des canons bling-bling et du discours de révolte), ni vraiment slam (la musique est trop prépondérante), ni totalement « world » (les racines africaines s’effacent ici derrière un groove acoustique aux accents jazz). De fait, Ahamada peut se fondre dans des projets très divers avec une belle aisance, quand ce n’est pas lui qui les lance (le festival Marseille Cosmopolite en 2006, le projet de tournée Nomades Slam l’année suivante, qui a depuis donné nom au groupe de musiciens qui l’accompagnent). Pour ce faire, une seule constante : il faut que le courant passe. « Je travaille avec des gens avec lesquels je me sens bien : ce sont les personnes qui comptent, plus que leur travail en particulier. » Le chemin qu’il emprunte est donc pavé de rencontres humaines, qui détermineront l’évolution de sa carrière artistique. C’est une façon peu commune et plutôt généreuse d’envisager celle-ci. Venant du garçon, le contraire eut été étonnant.
PLX
Le 14 au Théâtre Toursky avec les musiciens de Nomade Slam, Richard Martin, Miqueu Montanaro, Boss One…
Soirée slam de lancement des ateliers à l’Afriki Djigui Theatri, le 29/11
Festival Hip Hop Culture #2, le 2/12 au Balthazar et le 4/12 au Cabaret Aléatoire avec les Jungle Brothers
www.myspace.com/ahamadasmis
Un ovni sur la planète Classique
A tout juste vingt-trois ans, le violoniste serbe Nemanja Radulovic appartient à la jeune génération montante qui apporte fraîcheur et piquant au petit monde de la musique classique. Présentations.
Nemanja Radulovic fait partie de ces solistes à succès qui ont le « petit plus », et savent revisiter pleinement les classiques souvent rabâchés du répertoire. Charismatique et fort d’un jusqu’au-boutisme que l’on retrouve dans son jeu endiablé, le jeune Serbe tranche véritablement avec le cérémonial rencontré dans certaines salles de concert. Son look très décontracté, ses longs cheveux bouclés, parfois attachés en chignon, pourraient d’ailleurs faire croire qu’il est membre d’un groupe de rock… Son parcours ne sort pourtant pas des sentiers battus. Installé en France depuis 1999, il devient très tôt abonné aux premiers prix des concours internationaux : une Victoire de la Musique en 2005 dans la catégorie « révélation internationale », un titre de « Rising Star » 2006/2007. Des reconnaissances qui le conduiront aux quatre coins du globe, du Concertgebouw d’Amsterdam au Carnegie Hall, en solo ou sous la direction de chefs de renom. Le public est au rendez-vous et en redemande, séduit par son jeu fougueux et imprévisible. Virevoltant, Radulovic aime, en effet, jouer au funambule, avec le brin de folie et d’audace qui le caractérise. Sa virtuosité est bien réelle, mais laisse passer beaucoup d’émotions. Ses choix sur disque sont à son image : originaux et ambitieux. Le dernier met notamment à l’honneur les concerti de Mendelssohn, captés au cours du festival des Flâneries Musicales de Reims. Un enregistrement authentique dans lequel la musicalité et le brio de l’interprétation sont au premier plan. Pour le concert de Marseille, changement de décor. Nemanja Radulovic rejoindra ses compères du Quatuor Illico ainsi que Stanislas Kuchinsky, contrebassiste à l’Orchestre de Paris, pour former « les Trilles du Diable », du nom de la célèbre (et redoutée) partition de Giuseppe Tartini. Entre musique de chambre et orchestre, le concept en lui-même peut se révéler explosif.
Florence Michel
Le 13 à l’abbaye de St-Victor, 20h30.
Programme : oeuvres de Tartini, Kreisler, Schubert et Tchaïkovski.
Rens. 04 91 05 84 48
Passe ton Bach d’abord !
Rendre accessible une musique réputée élitiste, c’est le pari lancé par l’Orchestre Régional de Cannes qui était la semaine dernière en résidence dans les quartiers nord de Marseille.
Lorsqu’on entend parler « d’appropriation de l’expression artistique » et de « démocratisation de la culture », c’est très souvent à travers de beaux et vains discours qui exhibent leurs pompeuses expressions comme autant de coquilles vides. Afin de donner un sens à ces formules trop souvent galvaudées, le Conseil Régional PACA a eu la très bonne idée d’inviter l’Orchestre Régional de Cannes à se produire dans les lycées Victor Hugo et La Viste, ainsi qu’au cinéma l’Alhambra à St-Henri. On pourrait se contenter de louer l’initiative s’il ne s’agissait que de simples concerts où les musiciens jouent et le public écoute. Mais il faudra aller un peu plus loin et saluer la pertinence de ce projet, car Philippe Bender1 et ses quarante musiciens ont offert aux lycéens des répétitions commentées qui permettaient au public — jeune et le plus souvent novice — de poser des questions, d’interroger les musiciens sur les particularités de leur instrument, leur rôle dans l’orchestre, le rôle du chef d’orchestre, la relation entre le théâtre et les musiques classique et lyrique… Bref, tout ce qui reste d’ordinaire obscur et empêche d’une manière rédhibitoire certaines classes d’âges ou certains milieux sociaux d’avoir accès et de goûter à une musique devenue pour beaucoup trop élitiste. Au final, les gymnases, transformés pour l’occasion en salles de concert, étaient complets, peuplés par les élèves des lycées, leurs parents et les professeurs. Une vraie réussite, donc, surtout quand on sait que beaucoup de manifestations qui se déroulent dans les quartiers nord drainent souvent un public qui n’est pas forcément de proximité, et qu’au lieu de mobiliser le public local, ces évènements ne font que déplacer les cultureux du centre ville. Rares sont les initiatives institutionnelles qui parviennent à lier exigence musicale, visée pédagogique et dimension sociale ; grâce à elles, la « culture pour tous » n’est pas qu’une utopie. On est ici vraiment très loin du temps où la musique à l’école se résumait à une pauvre flûte en plastique…
Texte : nas/im
Photo : Elian Bachini
L’Orchestre Régional de Cannes PACA était en résidence dans les quartiers nord de Marseille du 21 au 23/10.
Volcano The Bear > le 29 à Montévidéo
On commence la quinzaine avec un ovni, qui avait fait son effet lors d’un passage au MAC en décembre 2007. Volcano The Bear (quel nom !) est un quatuor anglais qui confectionne depuis dix ans une musique totalement avant-gardiste, à la fois écrite et improvisée, à base d’électronique, d’objets divers et d’instruments, un fatras mystérieux qui tient autant du rituel ancestral que de l’expérience du bruit. Bref : ils n’obéissent à aucune règle, tant au niveau du format que de la matière sonore. Inclassable, donc intéressant. NB : seulement deux des membres seront présents sur cette date.
Amidst the noise and twigs (Beta-lactam Ring) www.myspace.com/volcanothebear
Los Chicros > les 31 et 1er à l’Intermédiaire
Second passage à l’Inter’ pour Los Chicros, formation pop parisienne qui compte parmi les toutes meilleures de l’hexagone (voir Ventilo #204). Comme Syd Matters ou Cyann & Ben, sa grande force réside dans sa capacité à faire le pont entre classicisme 60’s et références 90’s, à sa façon, sans jamais sonner « français ». Après avoir sorti récemment un maxi-vinyl dont une vingtaine d’exemplaires contenaient un ticket donnant accès à un concert privé chez soi (!), elle revient aujourd’hui avec un nouvel album conceptuel sous forme de zapping radio. En voilà une qui a de la suite dans les idées.
Radio transmission (Chicrodelic/Abeille Musique) www.chicrodelic.com
The Chap > le 4 à la Machine à Coudre
Le grand retour de l’asso In The Garage, à qui l’on doit l’excellent festival B-Side (prochaine édition au printemps 2009). Comme toujours, les filles ont le chic pour aller dénicher l’un des groupes les plus excitants du moment, de ceux qui fourmillent dans l’underground pop, loin des spotlights du showbiz. Basés à Londres mais de nationalités diverses, ces quatre spécimens (trois gars/une fille) se foutent bien des étiquettes pour abolir avec une franche énergie les barrières entre pop, electronica, r’n’b et post-punk. Ils excellent sur scène : l’un des moments forts de la quinzaine.
Mega breakfast (Lo Recordings/La Baleine) www.thechap.org
Alpha > le 4 au Poste à Galène
Comment survivre à un chef-d’œuvre ? Après la sortie du fort bien nommé Come from heaven (1997), les membres d’Alpha ont dû maintes fois se poser la question. Signés alors sur le label de Massive Attack, ils emmenaient le « trip-hop » vers des cimes que plus personne ne pourrait jamais atteindre, citant pour influences Burt Bacharach ou Michel Legrand. Leur réponse fut donc de faire la même chose… mais en moins bien. Pour le reste, on appréhende un peu le rendu scénique d’un duo réduit aujourd’hui à Corin Dingley (machines) et Wendy Stubbs (voix) : Alpha, ça reste de la musique de chambre…
The sky is mine (Don’t touch/La Baleine) www.myspace.com/alphastargazing
Arthur H > le 7 à l’Espace Julien
Il est l’un des plus singuliers francs-tireurs de la chanson française, créneau qu’il occupe à la marge depuis bientôt vingt ans. Pourtant, Arthur H avouait il y a quelques mois, en prélude à la sortie de son dernier album, qu’il cherchait désormais la reconnaissance du grand public. Crise de la quarantaine ? Son virage vers une esthétique mainstream, calqué sur le succès de Katerine avec Robots après tout, lui correspond mal : encore eut-il fallu que cela soit moins calculé, plus sincère. Il n’empêche que ses concerts, qui puisent bien sûr dans tout son répertoire, sont de grands moments.
L’homme du monde (Barclay) www.arthurh.net
Alela Diane > le 7 à l’Usine (Istres) et le 8 au Théâtre Lino Ventura (Nice)
En 2007, elle figurait en bonne place dans notre « top 10 » albums de fin d’année. Unanime, la rédaction s’enthousiasmait pour cette jolie Californienne au merveilleux timbre de voix, héritière d’une longue tradition folk dans son aspect le plus rudimentaire et pur, de Karen Dalton à Cat Power. Si la dame continue de promouvoir ce merveilleux disque tout au long du mois de novembre, sa véritable actu se situe ailleurs : au sein du projet Headless Heroes, concocté par deux producteurs autour de reprises de Vashti Bunyan, Daniel Johnston ou encore Nick Cave. On vous en reparle très vite.
The pirate’s gospel (Fargo) www.aleladiane.com
DuOud + Trio Chemirani & Haroun Teboul > le 7 à l’Auditorium du Parc Chanot
Au-delà des tables rondes, lectures, projections et autres rendez-vous proposés par les Rencontres d’Averroès (voir p. 4), quelques concerts viennent émailler le programme de cette quinzième édition. On retiendra en premier lieu celui qui réunit ces deux formations aux démarches similaires, puisque propulsant une certaine tradition orientale vers de nouveaux horizons : DuOud, le projet de Smadj (machines) et Medhi Haddab (oud), aux accents électro-jazz, et le Trio Chemirani, affaire de famille tournée autour du zarb (percussion iranienne), ici pour un set exceptionnel avec Haroun Teboul (oud).
www.rencontresaverroes.net
Second Sex > le 7 au Poste à Galène
Baby-rockers, la suite. Après les Naast, les Shades, les Plastiscines, il manquait encore ceux-là au palmarès du Poste. Evidemment, il s’agit désormais pour ces quatre-là, à peine majeurs, de prouver qu’ils ne sont pas qu’un phénomène de foire, fomenté par quelques rock-critics d’un autre âge. Leur album, enregistré en Suède avec le producteur des Hives, sort ces jours-ci : on peut l’écouter en intégralité sur leur page MySpace, et côté musique, ça fait son effet. Après, dès qu’ils chantent en français, soit une fois sur deux, Dick Rivers est dans la place. Vous, c’est une autre affaire.
Petite mort (Because) www.myspace.com/secondsex
Tricky > le 9 à l’Espace Julien
Avec Alpha (voir ci-contre), le revenant « trip-hop » du mois. Sauf que finalement, ces gens-là œuvraient bien au-delà des canons dictés par le genre, auquel ils se sont toujours défendu d’appartenir. Ainsi, Tricky n’a jamais caché son amour pour le rock, le blues ou le reggae, qui reviennent régulièrement dans son travail. Comme Alpha, il n’a jamais fait mieux que son premier album (Maxinquaye, 1995) tout en n’ayant pas à rougir de la suite, et reste assez difficile à appréhender pour ce qui est de la scène, où il est inconstant. Tout dépend de l’herbe et de l’humeur, pour faire court.
Knowle west boy (Domino/Pias) www.knowlewestboy.com
Sébastien Tellier > le 10 à l’Espace Julien
Disons-le : son concert au Cabaret Aléatoire, il y a quelques mois, ne nous a pas emballés. Ah si, il y avait le rappel au piano : La ritournelle (son classique impérissable), L’amour et la violence (beau comme du Christophe), La dolce vita (c’est effectivement du Christophe). A part ça, deux mecs aux synthés qui déroulent les boucles du dernier album, un peu vain dans sa tentative de réhabilitation d’une certaine forme de pop 80’s, mais surbuzzé eu égard à la personnalité du bonhomme – un vrai dandy, un vrai gentil. Sa prestation à l’Eurovision justifie-t-elle qu’on y mette le prix ?
Sexuality (Record Makers/Discograph) www.sebastientellier.com
PLX
Panier garni
Lové entre le Vieux Port et la Gare Saint-Charles, le légendaire quartier historique de Marseille est décidément en pleine mutation. Le dédale de ruelles s’enrichit de lieux de culture et de création ou de magasins à l’enseigne résolument branchée, sans oublier les restaurants qui pullulent. Coup de projecteur sur un coin emblématique : la place de Lenche et ses environs.
C’est un rectangle en pente douce, à quelques encablures du Vieux Port, offrant une vue imprenable sur les mâts de bateaux et Notre-Dame de la Garde. Le théâtre de Lenche est situé tout en haut, idéal pour une escapade culturelle en soirée. On pourra se restaurer dans l’un des nombreux établissements : un snack sur le pouce au Okezako, un bon plat de viande ou une salade au Caveau du Théâtre ou encore une assiette de pâtes au Montmartre, pour jouir de la vue. La Flambée offre un large choix de pizzas au feu de bois, tandis que le Lamparo, situé de l’autre côté de la place, propose un assortiment de spécialités marines ou de viandes à la plancha. En journée, on fait le plein de bons vins, de charcuterie et de fromage italiens : il suffit pour cela de remonter au début de la rue de l’Evêché, où Alain, qui officie à la Descente des Accoules, vous proposera un large choix de produits (voir ci-dessous). Un pas de côté dans la branchitude, au 14 de la rue Saint-Pons : le Baba of Marseille se distingue avec ses spécialités du sud-ouest et son espace d’exposition. A noter : la soirée voyance tous les premiers samedis du mois. Une étape obligée pour grignoter des biscuits artisanaux : Les navettes des Accoules, en descendant la place, rue Caisserie (voir ci-dessous). Toujours rue Caisserie, en face de la pizzeria Chez Angèle, l’enseigne Wild Style, pour les amateurs de deux roues (voir dessous). On continue dans le panel gastronomique en arpentant la rue Caisserie : étape indispensable pour les carnivores, la Paricha, un restaurant de viandes spécialisé dans le bœuf argentin. En flânant le long de la rue, on déboule sur la place des Augustines, idéale pour la pause après le shopping : à l’Effet Clochette, choix de glaces artisanales et de sandwichs. En face, le très bobo-chic Cup of Tea, un café-librairie qui offre un choix de thés du monde entier. On pourra souffler sur la jolie terrasse, en sortant du Savon de Marseille, qui rassemble une gamme de produits de toilette « branchouille » ou du Comptoir du Panier, situé rue de la Prison (voir ci-dessous). Ce petit magasin rassemble les collections de créateurs exclusivement marseillais, pour tous les goûts et toutes les bourses, pour les grand(es) et les petit(es) puisqu’on y déniche aussi des créations originales pour les minots.
Escapade réalisée par Bénédicte Jouve & Henri Seard

Les Navettes des Accoules
La modestie de la devanture des lieux ne dit rien des trésors culinaires qu’ils recèlent. Tenue par l’inénarrable José Orsoni, cette biscuiterie sise en plein cœur du Panier fait en effet depuis quatre ans le bonheur des gourmands du quartier et des touristes du monde entier. « J’aime ce que je fais et je le fais très bien, se targue « Jo », vous ne trouverez pas de meilleures navettes dans la région, les autres ont perverti la recette dont le secret est l’œuf. » Si l’ami Jo égratigne gentiment ses concurrents de Saint-Victor, c’est moins pour pointer leurs faiblesses que pour mettre l’accent (corse) sur son savoir-faire, reconnu par la France d’en haut et médiatique : « Dès que Paris fait une émission sur le Panier, on vient me voir, j’ai grandi ici, je pourrais vous en raconter des vertes et des pas mûres. » Rendez-vous est déjà pris.
Les Navettes des Accoules, 68 rue caisserie, 2e.
Rens. 04 91 90 99 42/ www.les-navettes-des-accoules.fr
Ouvert du lundi au samedi de 9h30 à 19h
La Descente des Accoules
Planquée entre la Place de Lenche et l’Evêché, la cave à vins d’Alain Bartoli a pourtant fière allure. Ce dernier ne cache d’ailleurs pas son bonheur d’avoir repris, il y a sept mois, l’enseigne centenaire sise à deux pas du joli petit théâtre : « Depuis que je suis arrivé, le quartier me manifeste sa sympathie, cet endroit appartient à l’histoire du Panier, je suis ravi de m’inscrire dans cette tradition », s’enorgueillit l’heureux propriétaire. Encadrée par des fûts vieux de cent ans, le lieu fait, vous l’aurez compris, la part belle au vin (en vrac, bouteilles et BIB) et autres spiritueux liquides (bière, champagne), mais n’oublie pas le solide : des fromages italiens (ou auvergnats) à la charcuterie dans tous ses états, en passant par la tapenade maison, accompagnés de pain bio, il y a assurément à boire et à manger chez l’ami Bartoli.
La Descente des Accoules, 4 rue de l’évêché, 2e.
Rens. 04 91 90 76 33/ contact@cavedesaccoules.com
Ouvert du mardi au samedi de 9h à 13h et de 16h30 à 19h30
Le Comptoir du Panier
L’habit ne fait décidément pas le moine : établi rue de la Prison, derrière l’Hôtel de Ville, le repaire des jeunes créateurs marseillais est une jolie boutique accueillante à la décoration hautement textile. Créé il y a six ans par Céline Roueche, absente car en attente d’un heureux événement, le magasin est présentement tenu par la délicieuse et affable Véronique : « C’est ici, exclusivement, que se joue et se vend la création marseillaise. De Tcheka à La méchante sardine, d’Oputincon à Inari, le fleuron des créateurs est largement représenté. » Tout comme Les Pitchounes, la ligne pour enfants du Comptoir. Quant à la clientèle, fétichiste, elle n’est pas forcément locale : « En effet, ce sont plutôt les Américains, les Italiens, les Allemands, voire des Russes qui passent et reviennent à la boutique. » C’est écrit, nul n’est prophète en son pays…
Le Comptoir du Panier : 5 rue de la prison, 2e.
Rens. 04 91 91 29 65/ www.lecomptoirdupanier.com
Ouvert du mardi au samedi de 10h30 à 18h30
Wild Style
La devanture annonce la couleur : on entre ici dans un coin des States, très Born to be wild. Le lieu est à l’image de son art : sol métallisé, canapé « Cadillac » chiné, plaques minéralogiques et casques aux murs, pompe à essence siglée « Route 66 ». La star ? Le dax, décliné sous toutes ses coutures, pardon chromes. Philippe et Sofia, les maîtres des lieux, sont deux passionnés qui réparent, restaurent, vendent et customisent le fameux deux roues « inventé » outre-Atlantique dans les années soixante-dix. Ils proposent également des accessoires et on peut lamper un café ou un coca entre deux achats dans le bar installé au fonds du magasin. Pour le frisson « road-movie », surfez sur le site : les propriétaires organisent des expéditions motorisées dans la région. A vos dax, prêts, partez !
Wild Style, 27 rue Caisserie, 2e.
Rens. 04 91 90 75 48 / www.wild-style.eu
Du mardi au samedi, de 10h à 18h30
C’est vraiment très fin
Notre journaliste a troqué sa casquette de responsable musique pour celle d’apprenti gastronome. Il raconte par le menu son expérience au César Place, fine adresse de la cuisine moderne à Marseille.
C’est une amie, et pas des moindres, qui m’en parle en ces termes : « un restaurant de la Place aux Huiles, sur le Vieux Port, plutôt « nouvelle cuisine » dans l’esprit. Dans le menu de base, tu ne choisis que le plat principal : pour les entrées et les desserts, c’est le patron qui décide, tu ne sais pas ce que tu vas manger… Et la carte change toutes les semaines. » Bon, au moins, il y a du concept, et le concept, c’est très important pour les gens comme moi qui, par nature, s’enfilent tout ce qui peut ressembler à un jouet, sandwiches en forme de Tetris, saucisses taillées pour une partie de flipper : je l’invite. Arrivés sur place, grand bien nous fasse, nous optons pour la terrasse. Un coup d’œil à l’intérieur : design sobre, épuré, plutôt chic mais à mille lieux des restaurants « lounge » qui sont au moins aussi rédhibitoires que les compilations du même nom. Le jeune homme qui nous accueille nous met à l’aise : petit malin, va, ton sourire taquin en dit long sur les surprises que nous prépare le chef… Et m’entraîne illico vers la réserve à vin, bien que je n’y capte rien, c’en est à croire que j’ai une tête qui lui rappelle le Guide Michelin. Le vin est ici une affaire sérieuse : on vous en parle comme s’il était ton nouvel ami sur les deux prochaines heures, et nous optons pour un blanc, ou plutôt trois, tous impeccables, du sec au moelleux, c’est bon d’avoir des amis moelleux. Les entrées arrivent. Nouvelle cuisine oblige, elles sont aussi minuscules que recherchées. Ça commence avec un velouté de carottes à la cacahouète, servi dans une toute petite bouteille en verre, avec paille. Je m’apprête à le sniffer puis me ravise, nous sommes en place publique. La suite est à l’avenant, avec des intitulés dont la taille est inversement proportionnelle au contenu de votre assiette : tartare de saumon à la mangue & blinis aux œufs de poisson, magret de canard au gros sel & beurre de foie gras, salade de lactaires & allumette de fromage… C’est très bon. On passe au plat principal, préalablement choisi, donc : cuisse de canard à l’orange avec son gratin pour moi, carré de veau avec fanes de carottes pour elle, qui est du même avis que moi, oui, c’est très bon, et oui, c’est très joli. Le même serveur, pointant nos choix de gastronomes, nous fait un speech un peu moins long qu’à l’accoutumée. Je le raille : « c’est un peu court, jeune homme. » Il élude en observant que je suis certainement plus jeune, c’est vrai, je fais jeune, voilà qui s’appelle un service de qualité, je reviendrai. A quelques mètres, on peut distinguer le chef1 dans ses grandes œuvres : une large ouverture donne directement sur les cuisines, souci de transparence, de faire corps avec ses hôtes, superbe allégorie, je m’enflamme, la cuisine, c’est aussi de l’Art, et pas seulement du cochon. Je tâche de ne point manger comme ce rose mammifère, quand bientôt surgissent les desserts. Soupe d’agrumes au Grand Marnier avec son sorbet ananas, attendez je prend des notes, gelée de Passoa sans son petit dictionnaire, crumble de je-ne-sais-quoi et son moelleux au chocolat : cinq miniatures aussi exquises qu’éphémères, c’est un choix, car avec le menu au-dessus, le chef nous prenait en charge de A à Z, en insistant bien sur toutes les lettres de l’alphabet. Une prochaine fois, pour y goûter.
PLX
César Place, 21 Place aux Huiles (1er). Rens. 04 91 33 25 22
www.cesar-place.com