Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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Pintes de bière en série, whisky, cocaïne, sévices corporels, hooliganisme… Danny s’inflige tout avec plaisir et brûle la vie par les deux bouts. Les lendemains ne sont pas difficiles pour lui, mais pour son nouveau collègue Brian, qui s’épanouit quant à lui dans la discrétion, la famille et la méritocratie. Au-delà de la quête du père qui transparaît en filigrane (l’un vient de le perdre et le redécouvre dans ses carnets, l’autre le recherche parmi quelques chefs de cuisine), le nouveau roman d’Irvine Welsh parle d’Ecosse. Son rejet et son attirance pour cette « nation » transpirent de sa description des villes, des pubs et de ses endroits les plus sombres. Welsh déplace les limites de l’acceptable et les codes de la normalité, nous renvoyant à notre propre noirceur. Sur un rythme un peu punk, fantasmé et gothique, ses personnages semblent toujours sur un fil tendu.
EP
Un Sud-Coréen, technicien dans le bâtiment, relate de manière autobiographique son expérience de plusieurs mois sur un chantier nord-coréen, dessinant en filigrane un véritable documentaire sur le pays le plus fermé au monde, la dernière grande dictature communiste de la planète. Choc, incrédulité face à l’absurdité du système, et, entre les cases, le désarroi. Le récit BD est entrecoupé de pages détaillant de manière objective les situations décrites : douanes zélées et soupçonneuses, désastre économique, culte du chef, relations internationales tendues. Un panorama glaçant se dessine au-delà de l’humour indéfectible pratiqué par l’auteur, et ce paradoxe de la situation d’un homme en voyage dans ce qui fut un jour un seul pays. « J’ai voulu dans ce livre dépasser les idéologies et les systèmes politiques pour montrer des hommes. »
BJ
Vaut-il mieux aller dans une fête foraine avec ses enfants ou leur montrer La Nuit des morts vivants de George Romero ? Quelles conséquences peuvent avoir quelques railleries à propos du fils d’un actionnaire important de son éditeur ? Que faire pour remédier à des douleurs régulières dans les testicules ? Voilà quelques-unes des questions abordées dans le deuxième tome de cette série d’autofiction dans laquelle Jean-Christophe Chauzy se met en scène — avec parfois l’aide de Barrois et de Lindingre pour le scénario. Série légère à l’humour volontiers ironique et mordant, Petite nature n’est sans doute pas l’œuvre la plus forte de Chauzy, mais elle séduit par son sens de l’autodérision et sa mise en image dynamique qui privilégie un trait jeté et une mise en couleurs brute et assez inventive.
BH
Depuis deux ans, parallèlement à la série classique hélas abandonnée par Tome et Janry et reprise par les pathétiques Morvan et Munuera, Dupuis sort des « one shot grands formats » consacrés au plus fameux des grooms de la BD. Après Vehlmann, Le Gall ou encore Yann, c’est Emile Bravo qui s’y colle. Et, contrairement aux autres volumes, Le Journal d’un ingénu convainc immédiatement. Hommage sensible à Jijé et au Franquin des débuts (pour le graphisme et l’esprit), frais, bien écrit et dialogué, bourré de clins d’œil (notamment à Hergé), ce Spirou-là nous fait faire un bond dans le temps. La sensation de découvrir le personnage pour la première fois, l’impression d’avoir entre les mains le numéro un d’une série dont le devenir est incertain ne nous lâche pas. Et c’est tant mieux, parce que du coup on a envie de tout relire.
LV
A perfect place est un plaisant court-métrage dont les influences mêlent le polar noir et les ambiances à la Frères Cohen avec comme point de départ : deux hommes, un corps et une possibilité. Cependant, l’attrait de ce coffret CD/DVD réside plus dans la musique du film. Mike Patton compose et interprète une B.O dans le style dont il a le secret : inclassable. Se donnant une totale liberté dans la lignée de son projet Fantomas (The director’s cut) qui reprenait à sa sauce des génériques de film, A perfect place part dans tous les sens. Charleston, samba, jazz, twist, opéra, ou ambiance angoissante à la Rosemary’s baby, tout y passe (ou presque) et s’intègre parfaitement au film. D’où la question : est-ce la musique du film ou l’inverse ?
dB
Peut-on réellement parler ici de courts-métrages au sens strict du terme ? Sans doute pas. La réalisatrice nous habitue depuis quelques années à promener son regard et sa caméra sur ces petits évènements qui lui paraissent être de premier plan. D’où une poignée d’essais audiovisuels, de réflexions filmées, de prototypes cinématographiques, pour reprendre une expression qui lui est chère, sur une ribambelle de sujets. Varda filme l’amour en Iran, aux pieds des Mosquées, puis s’échappe au cœur d’un Cuba fraîchement castriste. Elle nous convie alors à cette douce flânerie le long des châteaux de la Loire, photographiant à merveille les jardins, et nous renvoie à Oakland lors des manifestations des Black Panthers. Une danse dont elle seule a le secret.
EV
Quiconque a voyagé en Afrique noire connaît l’importance du théâtre dans la vie culturelle du continent. Cette manifestation artistique francophone est l’une des branches de l’expression orale, ciment de toute société africaine. Ce coffret permet de réunir une toute petite partie des créations théâtrales majeures, dans lesquelles sont abordés de nombreux thèmes : la vie des sans-papiers arrivant en Europe avec l’exemple de deux jeunes Guinéens, la situation politique en Côte d’Ivoire, la condition de la femme, la corruption politique, l’abandon des valeurs humaines au profit du prestige factice… Bref, tout un ensemble de sujets pertinemment abordés par, et le plus souvent pour, les Africains, du Sénégal au Cameroun, de la Guinée au Burkina Faso. Un second volume sera très prochainement disponible.
EV
Adapté d’un récit de Stevenson, Le Récupérateur de cadavres prouve une fois encore la formidable capacité de Robert Wise à passer d’un registre à l’autre. Le réalisateur du Jour où la Terre s’arrêta parvient à créer une atmosphère étonnante, quasi en huis clos. Une ambiance lourde où les rapports humains, retors, ne tiennent que de l’aliénation. Nécessité forcée de liens entre la science et ses transgressions. Ceux qui transgressent (les médecins) dépendent des cadavres, de la mort et de ceux qui les fournissent. Le progrès et l’humanisme aux mains de profiteurs scabreux… Tel est le sujet de ce film qui donnera naissance à un excellent remake 80’s : Le Docteur et les assassins. On retrouve par ailleurs et avec grand plaisir deux géants du cinéma fantastique : Boris Karloff (dont la performance en cocher/fossoyeur est impressionnante) et Bela Lugosi. Ce qui ne gâche rien à l’affaire, au contraire.
LV
Ce n’est pas un hasard si chacune des sorties Tigersushi a été chroniquée dans ces colonnes : chacune à leur façon si singulière, elles témoignent du fait qu’il est encore possible de rêver à une musique meilleure en France. Et celle-ci pourrait bien casser la baraque. C’est d’ailleurs son ambition : le quintuor parisien a mis les bouchées doubles sur ce deuxième album gargantuesque, produit une fois encore par les doigts de fée de Joakim, boss dudit label, héros national. On se ballade entre des chansons qui empruntent à la new-wave et à la disco, à l’indie-rock et au r’n’b, sans jamais verser complètement dans l’un ou dans l’autre, et l’on se perd. Ce groupe est un grand groupe, il est français. Une clôture en or pour le festival B-Side.
PLX
Comme l’a dit Lavoisier, un ami chimiste, « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Une maxime définitive que les MGMT — prononcez « Management » — ont repris à leur compte au-delà du raisonnable sur un premier album labyrinthique et impressionnant. Du haut de leurs 22 ans, Vanwyngarden et Goldwasser, deux étudiants new-yorkais en arts plastiques — ceci expliquant les déflagrations musicales causées par ces dix petites bombes à retardement —, dépouillent la pop (vintage) de Prince, T. Rex et Bowie dans tous les sens, tout en chassant (en espadrilles) sur les terres des Flaming Lips ou Of Montreal. Oracular spectacular n’aura peut-être pas le succès de Myth of the near future, mais rend déjà l’album des « pouêt, pouêt » bien fade.
HS
Marcel Kanche est peut-être le secret le mieux gardé de la chanson française. Cet artisan des mots, qui en est déjà à son sixième album, mériterait la même déférence que l’on accorde à Bashung et à quelques rares génies de la plume. Chez lui, l’instrumentation est minimale, toujours au service de l’ambiance - soyeuse et profonde - et de sa voix éraillée dont l’onirisme poétique évoque à bien des égards la désolation romantique de Léonard Cohen. A la fin du disque, une étrange sensation nous étreint. Il n’y a plus rien à dire, à ajouter. Les ressources du langage ont été épuisées. La beauté ne passe plus par les mots. Reste le silence et les souvenirs. Comme un rêve. Ce Dog songe est un ravissement.
nas/im
Midnight Juggernauts – Dystopia (Siberia/Capitol)
Foals – Antidotes (Transgressive/WEA)
Parce qu’elles surfent désormais sur une tendance qu’elles ont contribué à faire naître (le crossover indie/dance dans ce qu’il a de plus racoleur), les compilations Kitsuné sont de plus en plus pourries. Mais l’avantage, c’est qu’en signant tout et n’importe quoi, on finit parfois par tomber sur des perles. Ces deux groupes révélés par le fameux prescripteur de tendances livrent donc deux premiers albums quasi-parfaits. Contrairement à Justice, les Midnight Juggernauts (Australie) savent écrire de vraies chansons : ce sont les Daft avec des influences psyché, glam. Quant à Foals (Angleterre), ils sonnent comme le meilleur de Bloc Party avec les cuivres afro d’Antibalas (invités). Equation forcément gagnante. En rotation lourde cet été.
PLX
Adulé dans les 80’s, où il n’aligna que des classiques — Purple rain, Parade, Sign ‘o’ the times —, raillé la décennie suivante pour avoir changé de noms comme de chemises — TAFKAP, Love symbol —, le « nain pourpre de Minneapolis » traverse désormais ce nouveau siècle en père peinard. De concerts exceptionnels en disques ronronnants, Prince n’a plus rien à prouver, comme l’atteste Controversy, délicieuse compilation où un aréopage d’artistes fans du génie à talonnettes (D’Angelo, Soulwax, Hefner) lui rend hommage. Si l’exercice de relecture ne s’avère pas toujours à la hauteur du gnome, saluons le choix des titres — face B ou extraits des albums les moins connus. Un parti pris heureux qui correspond définitivement au fait du Prince.
HS
Le nom du groupe est moche, la pochette est pire encore : pas de quoi sortir du lot lorsque l’on reçoit plus d’une vingtaine de disques par semaine. C’est la signature Jarring Effects qui nous résout à écouter cet album, tant le label lyonnais s’est toujours montré cohérent dans sa démarche artistique. Fumuj nous sert donc un concentré à base d’electro, dub et hip-hop qui se singularise par le côté « live » et organique de ce second album. A savoir : basse, guitare, claviers, batterie et platines, là où d’autres se contentent d’un laptop. Ce projet tient au final toutes ses promesses face à un objectif dancefloor, et ne demande donc qu’à s’émanciper sur scène. Où, d’après les échos, Fumuj fait des merveilles.
dB
Aux dernières nouvelles, le studio californien Hyde Street n’a toujours pas fermé ses portes malgré le passage d’une grosse dépression charriée par les rois de la gaudriole que sont Mark Kozelek, maître es mélancolie de Red House Painters, et Alan Sparhawk, farceur en chef de Low. Réunis sous la bannière trouée et léthargique de Retribution Gospel Choir, nos joyeux drilles, avec l’aide de potes recrutés à la kermesse du rire de Frisco, façon Neil Young & the Crazy Horse, ont décidé de nous remonter le moral en écrivant la bande-son des J.O. de la torpeur. Avec, au programme, saut en langueur, lancer (raté) du marteau et marathon arrêté. Si l’important est de participer, méfiez-vous quand même de Low qui dort, elle gagne toujours à la fin.
HS
Strange breaks & Mr Thing - (BBE Records / Pias)
This is Dj’s choice - (Unique Records / La baleine)
Il y a plusieurs manières d’aborder les rivages de la funk music. Pour certains, c’est une musique qui vaut surtout pour son histoire et son glorieux passé dont on pourra sans cesse compiler les trésors les plus obscurs. C’est le cas de Mr Thing, dont la belle sélection mixée, très 70’s, ravira les amateurs en leur proposant des versions rares de morceaux assez connus. Pour d’autres, la musique, c’est comme les langues : lorsqu’on ne les exerce plus, elles finissent par mourir. Soulinus et Pun ont donc opté pour une sélection de groupes actuels qui conjuguent la sensuelle syncope funk au présent. Le résultat est plaisant même si quelques artistes semblent produire un groove au kilomètre plutôt inoffensif.
nas/im
Dix ans que les deux géniteurs de Sepultura ne se parlaient plus ! Brouillés par une histoire de gonzesse, les deux frères Cavalera tentaient de sauver la mise avec leurs projets respectifs : un Sepultura décapité pour Igor, un Soulfly à géométrie variable pour Max. C’est donc avec curiosité et appréhension que l’on attendait Cavalera Conspiracy, le projet qui scelle leurs retrouvailles. L’objet, à la hauteur du casting, déroule en treize titres un trash patiné à l’ancienne (double grosse caisse, solos, voix gutturale), super produit (Max Cavalera et Logan Mader aux manettes), d’où suinte un pur concentré d’adrénaline. Et puisqu’on parle de casting, on retrouve un Français à la basse, Joe Duplantier (Gojira), qui finit de rendre ce disque attachant.
dB
V/A – Rools for rules (Bear Entertainment/La Baleine)
V/A – Computer incarnations for world peace II (Sonar Kollektiv/Nocturne)
Avant que Frank Dubosc ne vienne opportunément faire le pitre, générant des émissions TV stupides ou des produits soudainement placés en tête de gondole, la disco avait fait un retour fracassant via l’underground. Ces dernières années, on a donc redécouvert ses ramifications les plus pointues (cosmic, italo, punk), et une nouvelle génération de producteurs lui a donné un joli coup de jeune. La compilation Rools for rules, mixée sur deux CD’s, est une fantastique entrée en matière pour ceux qui auraient raté ce revival. On y croise la crème : Lindstrom, The Emperor Machine, Prins Thomas, Todd Terje, Steve Kotey, Idjut Boys… Plus organique et nettement moins club, Computer incarnations… vaut également le détour.
PLX
Tout le monde déguste
Patrimoine immatériel ou pas, la gastronomie fait partie de la richesse culturelle d’un pays. Ne parle-t-on pas d’ailleurs d’« art culinaire » ? Dans un décor post-industriel avec vue sur rails, les grandes Tables de la Friche donnent tout son sens à cette affirmation.
4 septembre 2006 : après des années de disette, la Friche inaugure enfin son restaurant. A deux pas des baraques Algeco multicolores qui abritent plusieurs de ses structures, les Grandes Tables se posent et s’imposent avec pour credo la « Cuisine du quotidien et de l’extraordinaire ». Difficile de mieux résumer l’esprit qui habite cet espace de 400 m2 au décor de tôle et de béton, à la fois sobre et chaleureux : revisitée chaque jour selon les envies du Chef et les produits de saison, la carte s’adapte aussi bien aux besoins quotidiens des salariés du site — en proposant des petits plats cuisinés de frais et des « grignotages » à des prix abordables — qu’aux exigences des plus fins gourmets, qui peuvent y découvrir les « nouvelles écritures de la cuisine » par le biais de résidences de grands Chefs. C’est là toute la particularité du lieu, qui accueille les créateurs du goût comme les scènes artistiques hébergent pour un temps des compagnies théâtrales ou chorégraphiques. De fait, les Grandes Tables proposent une programmation « culturelle », qui accompagne celle de la Friche (l’accueil des apéros de Radio Grenouille par exemple), mais reflète également les aspirations de son équipe : travailler la notion de diversité avec exigence et inventivité, faire découvrir de nouvelles saveurs, mais aussi des parcours de vie. En témoigne la « brigade d’Amateurs », constituée de personnalités venant de tous horizons (Italie, Inde, Bénin, France…), illustres inconnus qui ont fait de leurs cuisines des écrins pour donner libre cours à leurs envies, leurs talents, leurs expérimentations. Parce que « le renouveau artistique de la cuisine est aussi lié à la pratique amateur », chacun s’emparera du piano à tour de rôle dès le 8 mai pour faire partager au plus grand nombre (le restaurant compte 200 couverts) leurs recettes « comme à la maison ». Les mois à venir seront marqués par de multiples autres manifestations, à commencer ce jeudi 24 avril par la proposition poétique et savoureuse du Conservatoire des Cuisines Méditerranéennes autour des saveurs de la mer : un menu unique à base de poissons bleus (ces espèces peu chères que l’on trouve en abondance en Méditerranée : loups, daurades, muges…) et d’huile d’olive. Suivront la Cooksound Party orchestrée par Laurent Kouby (le 15 mai, rendez-vous au prochain numéro), le Festival des vins animés initié par les frères Rohel (créateurs de vins naturels) ou encore une semaine sous le signe du… Néolithique. Autant de propositions qui attestent de la créativité et du dynamisme d’un lieu ouvert sur le monde.
CC
Les Grandes Tables de la Friche, Friche la Belle de Mai, 41 rue Jobin/12 rue François Simon, 3e. Rens. 04 95 04 95 85 / www.tablesdelafriche.com
HBO aime bien les séances chez le psy. Remise au goût du jour chez Les Soprano, avec les échanges mythiques entre le Docteur Jennifer Melfi et Tony Soprano, épicentre de la très belle série Tell me you love me, où trois couples transfèrent leurs problèmes de la chambre à (dé)coucher au divin divan, et désormais trame narrative de In treatment, la psychothérapie se porte bien, merci pour elle. Contrairement à l’analyste Paul Weston (campé par Gabriel Byrne), la cinquantaine séduisante, à l’altruisme et l’empathie dévorants. Car acteur passif d’une vie sociale que l’on imagine inexistante et d’une vie privée que l’on devine contrariée, Weston ne se (dé)réalise plus qu’au travers des vies rêvées des anges déchus qui hantent son cabinet. Le lundi, Laura, une infirmière au cœur d’artichaut, tente désespérément de valider le transfert amoureux qui s’est opéré avec son séduisant psychothérapeute. Le lendemain, Alex, soldat arrogant de retour d’Irak, cherche à se donner bonne conscience en légitimant ses exactions patriotiques et des réponses à la guerre qu’a déclarée « W ». Le mercredi, Sophie, une gymnaste qui s’est brisé les deux bras dans un accident, essaye de prendre son mal en patience, sans l’avoir vraiment identifié. Le jour d’après, c’est au tour de Jake et Amy de venir se déchirer à propos d’une grossesse partiellement désirée. Le vendredi, enfin, vaguement groggy après quatre jours de confidences en tous genres, Weston se rend à son tour chez sa psy, son « contrôle », dans le jargon médical, qui lui sert de soupape humaine (après crise de foi) ou, littéralement, de garde-fou. Cette petite musique, à la mélodie délicieusement névrotique, se (re)joue chaque semaine — sur la base de quarante-cinq épisodes. Soit un format original et un concept révolutionnaire, que seule HBO pouvait se permettre, et qui offre tous les soirs de la semaine, un peu comme Plus belle la vie, mais en beaucoup mieux, un nouvel épisode/une nouvelle thérapie aux accros de la chaîne câblée. Chaque épisode de trente minutes correspondant à une séance d’analyse, toujours avec les mêmes personnages et dans le même ordre, le téléspectateur fainéant ou sélectif peut regarder uniquement les épisodes de son personnage préféré — mais ce serait rater l’histoire dans son ensemble, les tenants et aboutissants d’un show gonflé, jamais gonflant. Série vertigineuse, fascinante, (im)pudique, dérangeante, soapisante et théâtrale (avec son unité de lieu et de temps), In treatment, en ce qu’elle donne à voir et entendre, est définitivement plus violente que tous les 24 et Prison break de la sphère cathodique. Bonne(s) consultation(s)…
Henri Seard
« Dans ce métier, on pense cuisine, on vit cuisine, on dort cuisine. Souvent je rêve à des goûts, des amalgames, des associations. »
Gérald Passédat (L’Expansion, supplément Tendances, avril 2008)
« Carrasso devra me marcher dessus pour me reprendre la place. »
Steve Mandanda (So Foot, Avril 2008)
« Un lundi de 1969, on a créé le cercle Guy Môquet de l’Estaque en étant intimement persuadés que la Révolution surviendrait dès le mercredi. Et je crois que, quelque part, on a toujours le sentiment de vivre un interminable mardi. »
Gérard Meylan (Marseille L’Hebdo, 9/04)
« Je me fous d’être apprécié de l’élite marseillaise. Je ne suis pas un petit-bourgeois. »
Robert Guédiguian (L’Express, 16/04)
« On vient de voir ce qu’il y a de plus laid dans la vie politique : des élus de droite ont trahi leur électorat, leurs principes, leurs engagements, le suffrage universel. »
Renaud Muselier, suite à la nomination du PS Eugène Caselli à la tête de Marseille Provence Métropole (La Provence, 18/04)
« Il a pour lui et contre lui le fait d’être une star : il récolte les lauriers quand ça va, mais il est la cible prioritaire quand ça déraille. Comme il n’a jamais refusé ce rôle, il assume. »
Pape Diouf, à propos de Djibril Cissé (Le Journal du Dimanche, 20/04)
“Certains n’ont pas compris qu’il fallait trahir tout le temps.”
Un élu UMP, suite au vote contre un banal rapport présenté par Eugène Caselli le jour de son élection à la tête de MPM (La Provence, 18/04)
Deux pièces de Joël Pommerat sont données à Marseille : Je tremble et Le Petit Chaperon Rouge. Deux œuvres mises en scène par leur auteur, qui évoquent quelque chose de l’ordre de la peur du monde et du désir de l’inconnu. Des pièces exigeantes qui prennent en otage des spectateurs assistant, parfois dans un noir presque total, à « une réflexion sur le monde et le spectaculaire le plus primaire, l’expérience d’une certaine immoralité. »
Vous collaborez de manière régulière et fidèle avec les mêmes acteurs et un théâtre en particulier, c’est primordial pour vous ?
Il existe un travail de longue haleine avec Dominique Goudal, la directrice du Théâtre de Brétigny-sur-Orge. A partir de 1995, cinq ans après la création de la compagnie, ce lieu a apporté un soutien régulier et fidèle. Cela a été un abri spirituellement parlant, mais aussi financièrement lorsque nous avons traversé des périodes difficiles. Chaque spectacle a été joué là-bas et c’est aussi pour moi un carrefour d’autres interventions : des ateliers d’écriture, des lectures, des courts-métrages. Le travail s’est organisé effectivement autour de rencontres avec une équipe envers laquelle je me suis senti à l’aise pour travailler dans la durée.
D’où vient le nom de la compagnie, Louis Brouillard ?
Il correspond à cet exercice obligé de nommer la structure à laquelle on appartient. Et je souhaitais un nom qui représente une personne imaginaire, un parrain, sans autre existence que dans ma tête. Quant au nom de Brouillard, il reflète peut-être certains principes esthétiques et poétiques de mon travail, c’est-à-dire l’indétermination.
Quel est le lien entre les deux pièces présentées à Marseille ?
L’une s’adresse à un public d’adultes et l’autre à des enfants, ou « pour tout public » comme on dit, mais le lien, c’est peut-être le conte. Dans Je tremble, il y a un maître de cérémonie, un conteur, qui s’adresse directement au public. Puis les personnages en chair et en os interviennent. L’incarnation se fait, mais on reste dans l’espace du conte, même avec des histoires touchant à la réalité sociale et au monde d’aujourd’hui. Et le Petit Chaperon Rouge est une histoire racontée elle aussi, avec de multiples versions, car c’est un récit très connu.
Quelle est la relation avec la peur, apparemment très présente dans ces œuvres ?
C’est la relation avec des émotions et des états primaires fondamentaux. Selon moi, la peur a à voir avec la condition humaine en général. L’être humain est placé dans un monde dont il ne connaît pas les contours, assigné à une condition dont il ignore l’origine et la finalité, installé dans une spéculation liée à cette méconnaissance. Cela peut placer chaque individu dans l’état d’un personnage immergé dans une forêt dont il ne connaît pas les limites. Cet état, cette relation au monde est proche de l’inquiétude, de l’angoisse. Mais il y a aussi quelque chose de merveilleux dans cette incertitude : la place pour l’imaginaire et la création. Le travail sur Le Petit Chaperon Rouge peut s’inscrire éventuellement dans un mythe familial : l’histoire de ma mère, alors qu’elle était petite fille, parcourant chaque jour six kilomètres à pied, seule dans la campagne, pour se rendre à l’école. Mais c’est évidemment après coup que l’on réalise cela. La primauté est d’accomplir le travail d’écriture et de mise en scène, d’aller au bout d’un sujet qui m’habite. J’ai tout simplement obéi à ma fascination pour ce sujet.
Vous publiez les textes de vos pièces, mais vous avez déclaré récemment que « le théâtre n’est pas de la littérature mise en scène. » Quel rapport entretenez-vous avec l’écriture et le théâtre ?
Le théâtre, c’est mon monde, l’espace où j’ai pris le temps de m’immerger dans la création. C’est un tout autre espace que celui de la littérature, même si ce sont des mots, même s’ils sont fixés car oui, les textes sont publiés. J’essaie de comprendre le théâtre jusqu’au bout : je ne me soucie que de l’écriture théâtrale, même si j’ai pris le temps de m’interroger sur le cinéma. Je ne veux pas me disperser, mais approfondir cette recherche.
Vous avez également déclaré : « Je ne veux pas être dans le commentaire de mon travail »…
Effectivement, je considère que chacun doit faire son travail. Je m’occupe de produire des œuvres puis de les soumettre au regard des autres. J’accepte et je revendique le droit d’être critiqué, mais je ne souhaite pas être dans la justification de mon travail. Il y a cette tendance-là, dans l’art en général, dont il faut sortir, cette tendance à devoir ou vouloir justifier sa production. Un spectacle, cela se justifie en soi ; on reçoit ou pas quelque chose et c’est tout.
Propos recueillis par Bénédicte Jouve
Photo : Ramon Senera
Je tremble, les 5 et 6/05 au Théâtre du Merlan. Rens. 04 91 11 19 20
Le Petit Chaperon Rouge, du 5 au 7/05 au Théâtre Massalia. Rens. 04 95 04 95 70

La cantatrice chauve
_Comédie d’Eugène Ionesco
En 1948, Ionesco a une révélation en découvrant la méthode Assimil. Le manuel d’anglais met en effet en scène des personnages so british dont le langage tourne à vide dans un quotidien dérisoire. Les Smith et les Martin — héros pathétiques d’un monde ridicule — sont nés : avec La cantatrice chauve, Ionesco invente « l’effondrement du réel ». Constatant que « la langue développée et les situations exposées par Ionesco sont devenues un modèle pour notre monde contemporain où pseudo-langages, faux sujets, oppositions factices et ennui profond sont les marques du fonctionnement de ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui, en particulier les cadres dirigeants, les top managers ou les hommes politiques », Daniel Beloin revient, trente après l’avoir mis une première fois en scène, au chef-d’œuvre du théâtre de l’absurde. Pour mettre en adéquation le texte avec l’époque contemporaine, le directeur du Théâtre National de Nice mise sur une distribution de premier choix, qui donne un coup de neuf à la pièce.
_Jusqu’au 29/04 au Gymnase
Gaff Aff
_ Cirque métamorphosé par Dimitri de Perrot et Martin Zimmermann
Conjuguant la performance musicale et l’interprétation scénique, ce duo livre une création singulière. Marin Zimmermann, chorégraphe, artiste de cirque et interprète protéiforme, se tient seul, face aux spectateurs. Une chorégraphie étrange s’installe peu à peu sur une scène aménagée en un immense tourne-disque, où se tient aussi le musicien qui officie derrière ses platines. Dimitri de Perrot, compositeur et musicien-platiniste rythme l’expression visuelle de Martin Zimmermann. Un mécanisme poétique se met en place, où les deux langages se mêlent pour mieux se compléter. Pas de langue, pas de mots : la musique et la chorégraphie composent un univers sonore et corporel où le personnage devient homme-marionnette, évoluant et faisant corps avec la musique, jouée en direct. Un langage universel, au carrefour du cinéma muet, du music-hall, du cirque et des arts plastiques. Pour résumer, laissons la parole aux artistes : « Nous aimons nous abandonner entièrement à un univers visuel et sonore, à un langage corporel excluant toute communication verbale. »
_Jusqu’au 26/04 au Merlan
Triptyque Brecht
_Par la Cie Théâtre Provisoire
Un temps fort sous forme de rencontre avec trois textes emblématiques est dédié à celui qui écrivait que « le théâtre peut beaucoup, là ou du moins il y a suffisamment de vie. » Des pièces féroces, mettant à nu les contradictions et les servitudes de la condition humaine. Rédigée par l’auteur alors qu’il est réfugié en Suède pour fuir le nazisme, l’épique La bonne âme du Se-Tchouan relate un drame que l’on pourrait trouver sous toutes les latitudes. La langue brechtienne — ici accompagnée par un trio musical sur scène — révèle les plis des mouvements les plus noirs de l’âme humaine. La noce chez les petits-bourgeois est un cri désespéré contre l’intolérance, en réaction au culte du frileux et du conventionnel, d’une Allemagne toute prête à accueillir le nazisme. Une dernière pièce mystère (montée à la fin de l’année) amplifie encore d’un ton la dissonance. Trois pièces, trois moments-clé de l’œuvre d’un homme de son siècle, antibourgeois virulent, nihiliste convaincu, marxiste affirmé, dont l’écriture et l’humour noir sont intemporels.
_Jusqu’au 17/05 à la Minoterie
Une étoile pour Noël
_Monologue par la Cie Repères
Noël, c’est le nouveau nom donné à Nabil par la grand-mère de son ami Jean-Luc. Fils de mineur, Nabil rêve d’intégration et de réussite : Noël sera donc Premier ministre, conformément aux vœux de son géniteur. Sous-titré L’ignominie de la bonté, parce que « la violence part souvent d’un bon sentiment », Une étoile pour Noël raconte donc le parcours de Nabil/Noël dans « une société qui prétend offrir une place qu’elle-même n’est pas prête à donner », où chacun, sous couvert d’altruisme, détruit les autres et où tout le monde n’a pas le droit au même rêve. Seul sur scène, Nasser Djemaï interprète avec énergie tous les personnages qui ont marqué sa vie, livrant une galerie de portraits tout en finesse. Tenant autant du one man show « à la Caubère » que de la fable contemporaine critique du monde occidental, Une étoile pour Noël nous plonge avec humour et tendresse dans les affres de la condition d’émigré au « pays des droits de l’homme ». Indispensable en ces temps troublés où l’identité nationale est brandie par le gouvernement comme un étendard.
_Du 24 au 26/04 au Gyptis
CC/BJ
Ensemble, c’est tout ?
La Galerie Montgrand et les Ateliers d’artistes de la Ville de Marseille accueillent la sélection France Sud de la treizième édition de la Biennale des Jeunes Créateurs d’Europe et de la Méditerranée, qui aura lieu le mois prochain à Bari en Italie.

Il est parfois bien difficile d’écrire sur des expositions collectives lorsqu’il n’y a pas à proprement parler de thème, ni d’interrogation, ni de médium qui réunit les nombreuses œuvres présentées. S’agit-il de juger la qualité de l’exposition dans son ensemble qui réunit à première vue des propositions hétérogènes ou la pertinence des œuvres prises isolément ? Cette question se pose ici avec d’autant plus de force qu’il s’agit d’une biennale internationale (qui regroupe des artistes sélectionnés dans 22 pays du pourtour méditerranéen) dont nous n’avons qu’un petit aperçu seulement, puisque sont présentés à Marseille les artistes sélectionnés par les quatre membres français de la Biennale : Marseille et la région PACA, le Pays d’Aix, Toulon Provence Méditerranée et Montpellier. On pourrait donc analyser les enjeux de cette biennale — artistiques, culturels, sociaux — dédiée à la jeune création… au risque de ne pas parler des œuvres. En même temps, le fonctionnement et l’inscription d’une œuvre dans une exposition, elle-même intégrée dans un réseau plus vaste d’échanges et de confrontations (la biennale), en conditionnent fortement la réception et l’évaluation. A Bari, de nouvelles confrontations entre les œuvres seront sûrement mobilisées, et le paysage artistique méditerranéen en sortira grandi et modifié. Une perception locale est à intégrer dans une perception globale, et inversement. S’agit-il donc ici, de juger la pertinence de la manifestation (la biennale), de l’exposition à Marseille (sélection France Sud), ou encore les différentes œuvres perçues comme des entités autonomes ?
D’où notre parti pris : inutile de chercher l’art en dehors de ses singularités, dans une région abstraite. Mais si l’intérêt réside dans chaque œuvre singulière, celles-ci ne peuvent pas pour autant être considérées comme des entités autonomes et closes sur elles-mêmes. Des dialogues se créent entre les propositions, des lignes de force apparaissent, des différences s’affirment. En effet, une partie des œuvres présentées partent du réel en mobilisant sa charge affective, onirique ou imaginaire, en explorant dans le même temps les potentialités du médium utilisé — la photographie chez Minori Matsuoka, la vidéo chez Camille Boissière — ou encore la confrontation entre les matériaux physiques et tangibles mobilisés (Caroline Le Méhauté). L’œuvre de Pablo Garcia (composée de prises de vue photographiques et de textes officiels sur les Centres de Rétention Administrative) et celle de Jean-Adrien Arzilier proposent d’interroger le passage entre lieux physiques existants et lieux théoriques ou symboliques par lesquels ils sont pensés et conçus. Les vidéos d’Heidi Moriot, les photographies d’Alexandra Mercurio, jouent et déjouent les attentes du spectateur, en créant des troubles perceptifs, souvent comiques, burlesques ou absurdes. A côté de cela, Ballet métallique de Florent Caillol nous montre le corps de l’artiste tentant d’apprivoiser et de dresser une structure métallique, d’instituer un dialogue corporel étonnant avec cette étrange matière…
Ainsi, la sélection France Sud peut être appréhendée comme un espace d’expérimentation, de recherche et de rencontre où les pratiques artistiques, si elles se montrent et se pensent, s’exercent également… par une incessante remise en jeu du territoire de l’art.
Elodie Guida
Puglia 2008 : Prélude à Marseille. Jusqu’au 17/05 à la Galerie de l’ESBAM (40 rue Montgrand, 6e) et Ateliers d’artistes de la ville de Marseille (11-19 bd Boisson 4e).
Rens. http://www.espaceculture.net/07_bjcem/index_bjcem.htm
Voir Rousset et mourir
A Rousset, Les films du Delta axent leurs activités autour de la production et des manifestations culturelles. Avec Le cinéma e(s)t l’avenir de l’homme, l’équipe organisatrice nous propose le temps d’un week-end de nous interroger sur ces réels dangers qui nous menacent.
L’équinoxe de printemps ne marque pas seulement le retour des hirondelles, il est aussi le signe annonciateur d’une période faste en matière de manifestations cinématographiques. Parmi la ribambelle de festivals à venir, celui de Rousset ouvre en quelque sorte le bal, sous un thème très en vogue en pleine transition millénariste : quid de notre avenir, nous, les hommes, au cœur des tourmentes actuelles et des fléaux annoncés, du désastre écologique aux manipulations génétiques ? Et le cinéma de répondre à nos interrogations angoissées, nous plongeant dans une eschatologie chrétienne bien connue, un catastrophisme marqué du sceau de l’apocalypse. Rappelons ici que plusieurs croyances — mayas, messianiques — annoncent bel et bien une fin du monde pour 2012, qui viendra quelque peu, c’est ballot, gâcher nos festivités présidentielles. La structure multicarte roussetaine Les films du Delta propose donc pour l’occasion de se retrouver le temps d’un week-end devant une poignée de films très généralistes, dont le rôle est essentiellement d’introduire les débats organisés en compagnie d’une flopée de spécialistes. Une vérité qui dérange et le plus rare Demain un monde sans glace, la vie en sursis offriront ainsi une nouvelle occasion d’interroger chercheurs et militants, en l’occurrence du réseau Action Climat, sur le drame écologique latent. Le lendemain sera réservé au spectre de la manipulation génétique, passant par les OGM, avec la projection de deux blockbusters hollywoodiens : The island et Bienvenue à Gattaca. Quoi de plus sympathique que parler de fin du Monde dans la douceur de la campagne provençale en sirotant un pastaga…
Sellan
Le cinéma e(s)t l’avenir de l’homme, du 25 au 27/04 à Rousset. Rens. http://www.filmsdelta.com/
Double jeu
Il était une fois Funny games, ou deux énergumènes passablement dérangés, échappés d’Orange mécanique, qui prenaient en otage une famille et, dans un huis clos oppressant, se mettaient consciencieusement et méticuleusement, jusqu’à l’absurde et au bout de la nuit, à la torturer, aussi bien mentalement que physiquement… Si ce pitch vous parle (ou vous donne la nausée), c’est que vous avez déjà vu le film de Michael Haneke, qu’icelui a décidé de refaire à l’identique — mis à part le casting et la langue — de l’autre côté de l’Atlantique ; puisque, comme le dit le dicton, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Première dans toute l’histoire du cinéma — si l’on excepte la relecture de Psychose, plan par plan, de Gus Van Sant, mais il n’était pas l’auteur de l’original, donc ça compte pas —, cette décalque cinématographique reprend exactement, effet de miroir troublant, le scénario, les dialogues, les décors, le découpage et la mise en scène de Funny Games version tyrolienne. Cela posé, et après avoir dit, au hasard, que Naomi Watts sera toujours plus agréable à regarder que Suzanne Lothar, son pendant autrichien, on peut ensuite s’interroger sur les motivations profondes qui animent ce projet. En retournant peu ou prou le même film, en nous resservant le même propos autour de la dénonciation du spectacle de la violence, mais cette fois-ci sur le sol américain, époque Bush, il n’est pas interdit d’y voir un bras d’honneur d’Haneke l’Européen à l’entertainment US, au show must go on inhérent aux blockbusters. Car l’ambition d’Haneke, également philosophe et psychologue, est assurément plus complexe que celle des faiseurs hollywoodiens, dont on sort des thrillers heureux et apaisé, ravi du dénouement après quelques sueurs froides et bonds dans son fauteuil. Soit tout le contraire de Funny games qui se termine, après une longue agonie, sur des points de suspension… Ou le triomphe du malaise. Aussi, en maltraitant deux stars hollywodiennes, Tim Roth et Naomi Watts, habitués à la violence du cinéma US (Reservoir dogs, Pulp fiction, Les promesses de l’ombre, Le cercle), Haneke, tel un situationniste infiltré aux USA, s’amuse comme un petit fou à déconstruire ces icônes, à dynamiter les sacro-saints codes de la société du spectacle américaine qui n’en finit plus de consacrer la violence de There will be blood ou No country for old men. Alors, il était deux fois Funny games ? A vous de voir…
Henri Seard
Le ciel peut (toujours) attendre
Etrange paradoxe que celui de la comédie française contemporaine, incertaine et versatile au point d’en devenir totalement schizophrène et d’afficher ses atermoiements au fronton de nos cinémas de quartier. Depuis deux ans se succèdent à la chaîne des objets populaciers plus que populaires (Camping, Bienvenue chez les Chti’s ou Disco), lointains héritiers du comique « made in France » d’après-guerre ; et d’autres plus sophistiqués — ou du moins tentant de l’être — qui piochent volontiers dans le répertoire américain (Léo Mac Carey, Blake Edwards, etc.) leurs influences originelles. De Quatre étoiles à OSS 117 en passant par Après vous, les fortunes diverses ont au moins le mérite d’insuffler au genre un regain de légèreté qui contraste avec l’allure pataude des tiroirs-caisses surproduits pour meubler les dimanches soirs de TF1. Le cinéma de Tonie Marshall a toujours tendu vers cette forme raffinée de superficialité que maniaient à la perfection les grands classiques hollywoodiens. C’était la principale qualité de son Vénus Beauté, éloge de la transparence élevée au rang de figure de style, habile jeu de surfaces, anecdotique autant que séduisant. Autant dire que Passe-passe manque justement de cette simplicité-là, de cette innocence travaillée qui sauvait ses précédents opus. La machine bâtie par Marshall ronronne sans jamais s’emballer, à force d’incessants trajets en voiture, grossière ficelle narrative sur laquelle le film s’endort posément. D’anecdotique, le récit devient ennuyeux, déléguant au génie lunaire de Baer les derniers soubresauts de classe. Rien à dire et rien à faire : d’un bout à l’autre de la comédie, la mayonnaise ne prend pas.
Romain Carlioz
A la recherche du temps perdu
Dès le générique, on sent que Doillon a envie d’aller à l’essentiel ; les informations défilent, rapidement, le titre s’inscrit, et un carton annonce « Premier jour ». Le récit peut commencer. Sa mise en place est elle aussi immédiate, presque frontale. Devant une gare de province, une jolie jeune fille court après un jeune homme qui a tout du mauvais garçon : l’accent, les gestes et le survêtement de rigueur d’une racaille de province. Le décor est planté, les personnages sont là — presque stéréotypés — et comme toujours chez Doillon, ce sont les dialogues qui nous guident. Entre elle et lui, ce n’est pas une histoire d’amour qui se joue, mais plutôt un étrange rapport de fascination. Est-ce par désir, par vengeance, ou par goût d’un certain exotisme social que la belle Parisienne suit ce drôle de voyou picard ? Nous n’en saurons rien. Et c’est mieux ainsi. Les adeptes du « tout psychologique » en seront peut-être déçus, mais le film y gagne une part de mystère qui rend incongrues les situations les plus banales. Devant l’écran, comme face au regard noir et brillant de Camille (la très sensible Clémentine Beaugrand), nous demeurons séduits et songeurs. L’interprétation de Gérald Thomassin (le Petit criminel d’autrefois) joue aussi en faveur de la réussite du film : ce corps malingre, presque désarticulé, possède une vraie épaisseur, une réelle justesse qui manquait parfois à certaines œuvres du réalisateur. On dit souvent que le cinéma de Doillon — comme celui de Rohmer — est littéraire. Pourtant, Le premier venu est avant tout un film chorégraphique : les mouvements des personnages autour de la caméra, les lentes et magnifiques rotations d’appareil, ainsi que le récit en forme de chassé-croisé (amant/maîtresse, père/fils, policier/voyou…) lui offrent une dynamique rare, une sorte de fougue romanesque à laquelle Doillon ne nous avait guère habitués. Grâce à cet incessant mouvement qui traverse le film et à l’opacité qui entoure chaque personnage, Le premier venu ressemble à une quête dont nous ignorons l’objet. Si cela peut paraître vain, le geste n’en est que plus beau.
nas/im
L’année du Tigre
En une poignée de concerts solo, Mathieu Poulain a réussi le tour de force de nous faire oublier les vacances prolongées de son principal groupe, Nation All Dust. Et pourrait bien franchir un cap avec son beau projet d’obédience folk : Oh ! Tiger Mountain.
Vous connaissez ce visage. C’est celui du frontman de Nation All Dust, plus sérieux espoirs du rock indé à Marseille, trois ans que ça buzze (1). Vous connaissez ce visage, sauf que d’ordinaire il est loin d’être figé : au contraire. Mathieu Poulain est ce garçon chevaleresque et fringant qui prend littéralement possession de la scène une fois qu’il est monté dessus, tellement, tellement qu’on a longtemps eu envie de se prendre pour le jury de La nouvelle star. Lio : « T’es trop mignon quand tu moulines en claquant des talons, ça me rend toute chose, mais là j’étais pas dedans, t’a surjoué. Tu veux qu’on en parle dans ma loge après ta prestation ? » Philippe Manœuvre : « Alors moi j’adoooore ta rock’n’roll attitude, mais alors si tu veux sortir un jour un singôôôle, il va falloir changer de costard, les Hatepinks ont déjà les mêmes en mieux, enfin quoi j’veux diiiire ! » Dédé Manoukian : « Je kiffe ton romantisme exacerbé, seulement quand tu dédies des chansons au beau sexe, ça bloque l’ouverture de mes chacras. » Bilan des courses : trois « rouges ». Et puis les saisons ont passé, le temps a fait son œuvre, nous nous sommes ravisés. Lio parle trop. Manœuvre est totally has-been. Dédé a en général tout juste, mais il lui arrive parfois de se tromper. Et Mathieu ? Il avait sans doute compris une chose : ne surtout pas en faire moins, mais en faire mieux. Lorsque Alex, le second guitariste, est parti il y a quelques semaines rejoindre les musiciens de Phoebe Killdeer, Nation All Dust a brièvement pris la forme d’un power-trio : le cheveu long et le visage badigeonné de poussières d’étoiles, Mathieu devenait l’épicentre d’un combo à la formule resserrée, compacte, nerveuse, et ça lui allait bien. C’était bancal mais vivant, c’était juste, et l’on prenait soudainement conscience qu’il y a des gens qui sont faits pour ça, d’autres pas.
Early works
Mathieu prend la lumière comme peu d’autres en France (dans ce registre), seulement voilà : son pote Guillaume (bassiste) se barre bientôt à Lille, où il vient de décrocher un super job. Petit problème : un groupe de rock à deux, c’est moyen. Que faire ? Eh bien… tout changer. Mais ne surtout pas arrêter, pas maintenant. C’est presque une question de survie : de son propre aveu, Mathieu ne sait faire « que » ça, il a besoin de jouer, de se retrouver sur scène. Et pour l’y avoir vu à maintes reprises, on veut bien le croire… Nation All Dust ? « Le groupe va devenir une sorte de collectif informel, toujours avec Guillaume, bien sûr, mais aussi avec des amis musiciens que l’on va intégrer au processus d’enregistrement, de façon très libre. Le but est de sortir du circuit traditionnel, en travaillant sur une plate-forme d’échanges — via Internet — qui permettrait d’écouter la musique de chacun des membres du collectif, et surtout de la retravailler à partir de la matière fournie… On a suffisamment de compos pour nourrir ce projet, mais aussi pour sortir une première compilation du groupe, façon early works. » Voilà pour les bases. Mais la grande nouveauté, c’est ce projet en solo qui voit Mathieu revenir quelques années en arrière, quand il jouait dans des bars anglais avec pour seul complice une guitare. Oh ! Tiger Mountain (en référence à un album de Brian Eno) est même une priorité pour celui qui se voit davantage en songwriter qu’en post-rocker monté sur ressorts. C’est lui, sans calcul ni artifices, qui s’essaie à creuser sur un format court le sillon fertile de quelques icônes d’un autre âge (Nico, Van Morrison, Bruce Springsteen, ce genre). Mathieu : « Ce sont des chansons de facture classique, il n’y a rien de réfléchi, ça sort comme ça. J’essaie de les faire du mieux que je peux, comme un artisan, avec un vrai souci de sobriété et de sincérité : là, je n’intellectualise plus la musique, comme ça peut parfois être le cas quand tu travailles en groupe. » En un mois, deux premières parties (pour Coming Soon et Gravenhurst) auront suffi à calmer tout le monde. Mathieu est à poil, mais parce qu’il a du talent, les oripeaux peuvent rester au vestiaire : sa voix est sublime, sa gestion de l’espace impressionne, et certaines de ses chansons filent déjà le frisson (sublime Or the drugs). Bref, en levant le voile sur la facette la plus intime de son travail, il révèle surtout la pleine étendue d’un potentiel que l’on pressentait fort, mais qui était parasité par un surplus de présence pour occuper le terrain (scénique, médiatique) avec son groupe : « Moins je fais de bruit, plus je suis obligé de faire juste, je n’ai plus à attirer l’attention. » C’est fou ce que la langue française recèle comme subtilités…
A l’américaine
Pourtant, c’est bien l’anglais que Mathieu a choisi d’utiliser pour écrire, comme pour coucher ses pensées sur sa page MySpace (il faut dire que faire une thèse, ça peut aider). Et ça n’a rien d’un hasard : sa culture musicale et littéraire est essentiellement anglo-saxonne. On touche là l’une des caractéristiques fortes du garçon, qui fait partie de ces (trop rares) personnes à avoir compris que leur langue natale ne pourrait jamais traduire, dans leur art, toute l’immensité du spectre émotionnel initialement déployé. Ecouter en anglais, lire en anglais, parce que c’est là que se trouvent les origines de ce qui le fait réagir — et qu’elles se passent d’une transcription qui en dénatureraient l’essence. Guillaume, son bassiste exilé à Lille (et leader de Quaisoir) : « A la limite, il n’a rien à foutre ici. Son accent est parfait, c’est un musicien hallucinant, un vrai boulimique de culture anglo-saxonne, extrêmement cultivé. J’ai l’impression que tout est facile pour lui. La première fois qu’on l’a vu sur scène, il devait avoir quatorze ans… Gros potentiel. Pour moi, plus qu’un rocker, Mathieu a toujours été un songwriter, très solaire, très humble dans sa démarche : avec Nation All Dust, c’est sa conception à l’américaine du show qui a pris le dessus, mais je pense qu’il ne s’est jamais posé la question de savoir comment il allait gérer ça. Il avait sans doute besoin de se recentrer sur lui, je trouve ça très bien, ça colle davantage à son univers. » Mathieu, planté devant nous avec une discrétion qui tranche avec la flamboyance dégagée sur les planches, ne renvoie effectivement pas l’image du mec qui se la raconte. Quelqu’un qui, lors d’un premier contact il y a quelques années, commence par vous parler musique avec un grand sourire collé jusqu’aux oreilles ne peut être foncièrement méchant. Ou alors beaucoup moins que Sinclair, à qui on laisse le mot de la fin : « Mathieu, c’est pas très funky ton nouveau trip lo-fi. » Sinclair, va donc prendre l’air de la montagne, tu n’as pas l’œil du tigre.
Texte : PLX
Photo : Loulou
www.myspace.com/ohtigermountain
(1) pleine page de présentation dans ces colonnes en mai 2005 (ouverture de Bloc Party)
That’s all Folk
Inauguré il y a quatre ans, Le Festival Faveurs de Printemps a rassemblé trois soirs durant une programmation d’obédience folk, un parti pris plutôt inhabituel à Hyères.
Folk. Le mot évoque l’image un peu floue d’un Dylan, d’une Joan Baez, d’un Nick Drake attachés à leur guitare, de voix fêlées ou nasillardes mais toujours sensibles, bref, l’émotion pure. « Le folk, c’est jouer sur l’émotion et la vibration, transmises par la voix, la mélodie et l’arrangement, sans fioritures », souligne Sylvain Besse, co-directeur de Tandem, structure en charge de la programmation du festival. Sur une petite place ombrée de platanes, une lanterne accrochée à une façade en pierres annonce le Théâtre Denis. Un petit théâtre à l’italienne, refuge de boiseries rouges, recelant une scène qui fait face à une petite jauge délimitée par les fauteuils capitonnés et un balcon. « C’est un cocon » sourit Sylvain Besse, « un lieu parfait pour une ambiance intimiste qui contribue à créer une relation de proximité avec les musiciens, un lien privilégié pour écouter cette musique-là. » L’écoute assise est un choix affirmé : on se cale dans les fauteuils, et on écoute. Ce soir-là, après la pop des Morning Favorites, ce sont les French Cowboy venus de Nantes. Assemblage traditionnel mais inventif de guitare, basse et batterie, les musiciens jouent face à une assemblée recueillie, une poignée d’aficionados de tous âges, certains accompagnés de leurs enfants qui se frottent les yeux. L’ambiance est à la fois familiale et rock. Pas de définition figée pour ce festival qui tient surtout « à faire écouter avec la tête une proposition artistique plus risquée, qui sort un peu des sentiers battus des formes rock, électro ou metal très écoutées en ce moment par ici. Il faut reconstruire une écoute pour des publics habitués à des formes musicales plus chargées et plus lourdes. » Du simple, de l’épuré. L’occasion de rassembler pendant un temps fort des têtes d’affiche comme Shannon Wright ou Syd Matters qui ont posé leurs valises au Festival en 2007 et 2006, mais aussi des inconnus du grand public. « Nous avons un public de fidèles, mais aussi des gens qui viennent pour découvrir, attirés par ce mélange », explique Sylvain. Contexte inhabituel et agréable, prix accessibles et souplesse au niveau de la programmation sont les atouts indéniables de ces Faveurs de Printemps qui n’ont certainement pas fini de bourgeonner.
Bénédicte Jouve
Le festival Faveurs de Printemps se déroulait du 10 au 12 avril au Théâtre Denis (Hyères). Rens. www.myspace.com/faveursdeprintemps