Spécial (F)estival(s)
du 30 juin au 14 septembre
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Jeune homme sans vocation, sans ambition, rompu aux petits jobs, Jack part avec Anna dans les Alpes pour garder un hôtel de luxe… Appartenance raconte son périple — de la neige alpine jusqu’à la fournaise d’un coin perdu en Espagne, en passant par Paris — et le lent déclin de son couple suite à la bouleversante apparition de la jeune Thérèse. Bref, une vie (ou plutôt une survie) triste et misérable, dans des bicoques de fortune et peuplée d’âmes en peine. Le style de Ron Butlin est sec, rapide, sans concession. Proche de la violence des romans de ses comparses écossais, l’ouvrage flirte aussi avec le no future d’un McCarthy et rappelle parfois le magnifique Puerto Escondido de Pino Cacucci. Ron Butlin raconte le dérapage, l’impossibilité de vivre et d’appartenir, l’errance. Les protagonistes vont jusqu’au bout de ce qu’ils peuvent dans l’espoir d’y trouver quelque chose. Un très beau roman, vif et oppressant.
JB
Editées concomitamment à la sortie du film de Sam Raimi, en 2002, soit quarante ans après la parution du premier comic strip des aventures de l’homme-araignée, les Intégrales de Spider-Man sont un must pour tous les fans de Peter Parker — et pour qui a grandi dans les années 70 en dévorant les Strange, Spidey et autres Nova. Aussi régressives qu’indispensables, ces sublimes rééditions brochées permettent aux fans de se replonger avec délice et nostalgie dans les (més)aventures d’un adolescent timoré devenu justicier arachnéen à l’insu de son plein gré — piqué par une araignée radioactive et de ne pas avoir pu sauver son oncle, Spider-man voit le jour — ; et aux néophytes de découvrir les origines du tisseur masqué et de ses plus féroces ennemis — le Bouffon Vert en tête (de citrouille). Mais aussi de se (re)familiariser avec les coups de crayons légendaires des dessinateurs qui se sont succédé aux chevalets de la créature de Stan Lee, de Steve Ditko à Jack Kirby, sans oublier l’immense John Romita.
HS
Végétaline habite au sommet de la tour appartenant à sa mère, la terrible Madame De Brillance, PDG du groupe Sun Soleil. Végétaline est archi-protégée et sort rarement de sa chambre. La dénommée Codette va entrer par hasard dans sa vie et jouer le rôle du grain de sable : dès la première rencontre, c’est le coup de foudre entre les deux jeunes femmes, qui ne peuvent désormais plus se passer l’une de l’autre. Cela n’est évidemment pas du goût de la possessive Madame De Brillance. En utilisant les ressorts et les codes de bien des contes de fée, Lisa Mandel signe une œuvre comme elle seule en a le secret. Ce récit survolté, totalement délirant, riche en scènes d’action décalées, est porteur d’une grande tendresse et de réflexions sur l’éveil au sentiment amoureux et la surprotection parentale particulièrement bienvenues. En bref : une BD inclassable à lire d’urgence !
BH
Magnifique travail éditorial de deux indépendants réunis pour une BD politique, ou plus exactement un manhwa, équivalent coréen du manga japonais. Apparition de l’auteur sous forme d’icône masquée dans des coins de vignettes pour souligner la douleur de son implication, quasi-absence de décors pour mieux montrer l’éternité de la violence masculine, insertion de photographies historiques, éclatements des cadres, simplicité des traits et clins d’œil à Tezuka : le style graphique acquiert une force plastique au service de la raison. En contant le sort de ces milliers de femmes victimes des viols collectifs officialisés au sein de l’armée japonaise, Jung Kyung-a éclaire un pan enfoui de la mémoire de l’humanité. Les Halmuny (grand-mère en coréen) survivantes reprennent enfin la parole et font désormais tout pour que pareille horreur soit reconnue par l’Etat japonais. Puisse cet ouvrage diffuser la légitimité de leur combat.
LD
Après avoir occupé le devant de la scène à la fin des années 90, le cinéma danois s’était fait ces derniers temps plus discret. La réalisatrice du très remarqué Open Hearts est en passe d’inverser la tendance, en se taillant une (trop ?) belle renommée au plan international, raflant en l’occurrence moult prix dans divers festivals. Force est de constater qu’elle possède en effet deux des dominantes du cinéma danois : la virtuosité et la direction d’acteurs. After the wedding n’échappe point à la règle. Le film met ainsi en valeur la puissance de jeu de Mads Mikelsen, que l’on avait quitté dans Casino Royale en chiffré givré, torturant, en guise de bizutage, la nouvelle mouture bondienne. Bier plonge derechef avec ce nouvel opus dans les méandres de la perversion humaine, consciencieusement dissimulée sous les apparences les plus respectables.
EV
Le parcours hors norme de Damien Odoul, souvent cité dans ces colonnes, apporte incontestablement au cinéma français, engoncé aujourd’hui dans un rapport inextricable à la production, un souffle d’une fraîcheur immensément revigorante. Envers et contre tous, Odoul continue de réaliser, produire, avec une liberté rare, empruntant des chemins cinématographiques inspirés, détaché de toute forme de morale crasse. Il y a bien dans ses œuvres un vent libertaire hérité des années 70. Accompagné de Matthieu Amalric, compagnon de réalisation à part entière dans ce nouvel opus, il dessine une quête érotique, humaine et drôle, perverse et jouissive, en croisant au cœur d’un Paris estival, dans les brasseries aux terrasses grandes ouvertes, de nombreuses jeunes femmes se prêtant au jeu de la confidence sensuelle, et plus si affinité.
EV
Bien étrange pièce dans la cinématographie d’Alain Resnais,longtemps boudée, Je t’aime, je t’aime mérite pour sa sortie en DVD une certaine forme de réhabilitation. Son échec en salle est sans doute inhérent à son passage à la trappe lors d’un festival de Cannes bruyamment annulé en mai 68, ainsi qu’une distribution, quelques mois plus tard, absolument confidentielle. Après ce film, Resnais ne tournera plus pendant plusieurs années. Cet opus s’inscrit pourtant dans un courant de réalisations hexagonales, de la fin des années 60 au début des années 70, fleurtant avec le genre fantastique, à l’instar de certains films de son ami Chris Marker ou de Louis Malle. Une œuvre expérimentale qui reprend à son compte les thèmes chers à Resnais, de la difficulté du couple, malgré une réelle propension au bonheur, au poids de la société et de ses dérives dictatoriales.
EV
Une strip-teaseuse, un inspecteur des impôts, un voleur d’oiseaux exotiques et un homme mystérieux sont liés par une boîte de strip-tease, l’Exotica, où les uns et les autres vont se croiser et se déchirer. Histoire d’amour contrariée mais aussi exercice de style alambiqué dont la manière virtuose et artificielle de relier les fils du récit avait séduit à sa sortie critiques et cinéphiles les plus exigeants, Exotica fait aujourd’hui figure de référence dans l’œuvre d’Egoyan. Comme dans chacun de ses films, le cinéaste arménien, nous révèle couche après couche — illustré ici avec l’effeuillage de Christina — les failles et les motivations des personnages, les tenants et aboutissants du drame qui se joue. Ce que cachent les images et les non-dits, voilà ce qui intéresse et qu’interroge le réalisateur depuis Family viewing. Un chef d’œuvre sensuel et hypnotique à (re)découvrir.
HS
Film essentiel, chef d’œuvre sémillant, fondateur du mouvement lettriste, Le traité de bave et d’éternité est l’un des piliers de ce mouvement d’avant-garde, qui a offert à la création du XXe siècle ses plus belles pages. Il y a là un glissement de terrain fondamental entre la matière sonore et visuelle. Cette dernière se perd dans une forme de reproduction en mouvement — qui n’est pas sans être digne d’intérêt, au demeurant —, alors que la bande son s’octroie le devant de l’image. Cette asynchronie ne laissera pas les cinéastes de la Nouvelle Vague indifférents, à commencer par Godard ou Rohmer, qui voyait dans ce film « le respectueux désir de solliciter les choses telles qu’elles sont, comme une inquiétude que tout ayant été détruit ou mis en question, il ne restât plus à l’Art rien dont il fit sa substance. »
EV
Issu de la seconde génération techno de Detroit (il prend son envol au début des 90’s), Carl Craig est l’un des rares producteurs et dj’s de cette époque à avoir conservé une telle aura aujourd’hui. Si ses projets sous pseudos divers, ses albums et son label (Planet E) sont cités en référence, il continue surtout d’affoler les playlists du moment avec ses remixes, véritables bombes à fragmentation. Ce double CD mixé célèbre donc vingt ans de carrière en réunissant ces derniers, des inédits, des « anthems » reliftés pour l’occase, et l’ensemble se montre d’une homogénéité effarante. Partant du principe que les seules Sessions enregistrées jusque-là sur le label !K7 étaient celles de Kruder & Dorfmeister, il y a tout juste dix ans, on peut légitimement appréhender ce disque à sa juste mesure : un monument de la techno.
PLX
Il aura donc fallu (putain) six ans pour qu’Alain Bashung donne une suite au noir, monumental, symphonique et expérimental L’imprudence. Aussi attendu que redouté — comment aller plus haut ? —, ce quatorzième album est une vraie merveille, une gifle magistrale, un chef-d’œuvre à poser tout en haut d’une pile déjà vertigineuse. Après l’expérience expressionniste du précédent opus, où la psalmodie le disputait à l’injonction, le crooner se réconcilie avec la lumière, les grands espaces, le chant et les guitares folk — de Matt Ward, Joseph d’Anvers ou Gaëtan Roussel. Autrement dit, avec ce Bleu pétrole, à la source intarissable et aux idées de génie, le sépulcral Bashung rejoint le Panthéon des monstres sacrés de la musique, celui de Frank Sinatra, Johnny Cash et Serge Gainsbourg. De son vivant, ce qui vaut tout l’or (noir) du monde.
HS
Le problème avec les surdoués, c’est qu’ils peuvent se permettre à peu près tout et n’importe quoi, et le résultat sera toujours bien meilleur que ce à quoi peuvent prétendre les pauvres tâcherons de la plume. Adam Green en est exaspérant, on dirait que le génie lui vient par inadvertance, presque par négligence. Et pourtant, son dernier album possède beaucoup de choses qui auraient pu rendre son écoute rédhibitoire : une orchestration mielleuse, une grandiloquence surjouée et, surtout, des emprunts vocaux à quelques icônes de la culture pop américaine. Malgré cette posture, mi-parodique, mi-nostalgique, on reconnaît bien derrière chaque morceau l’empreinte personnelle et subtile de son auteur. Quand la beauté se cache derrière un masque, elle n’en est que plus attirante.
nas/im
Quant il s’agit de mettre son nez dans la disco, James Murphy s’en fout plein les narines. La récente compilation mixée du boss de DFA pour Fabric (le club londonien) en avait attesté : « monsieur » LCD Soundsystem connaît son sujet. Sa dernière trouvaille se nomme Andrew Butler, un New-Yorkais organisateur de soirées gay, converti à la production pour les besoins d’un projet herculéen par son ambition : synthétiser tout ce qui a construit sa culture musicale, de la new-wave à la house en passant donc par la disco (italo y compris). Au beau milieu de cette orgie, l’androgyne Antony (sans ses Johnsons) illumine de sa voix la moitié du disque, et ça culmine sur le single Blind, l’un des temps forts du moment. C’est donc très réussi, ça plaira aux lecteurs de Têtu, moins à mon copain Damien (mais c’est juste un copain, hein…).
PLX
Déjà croisée au Canada, chez Arcade fire et ses petits frères montréalais — de Frog eyes à The Besnard Lakes —, cette pop exaltée, effervescente, psychédélique et en surchauffe se joue aussi intra-muros, chez l’Oncle Sam, la fleur au fusil et la pupille dilatée. Et plus précisément en Oklahoma, l’Etat en forme de manche de poêle d’où viennent les membres d’Evangelicals qui, heureusement pour nous, ont oublié de chanter comme des casseroles. Enroulés à la va comme je te pousse sur des tapis mélodiques, où l’on peut bien évidemment fumer la moquette, ces chants en canon (de rouge), entre cris du Malin et chorales divines, entraînent l’auditeur dans un maelström sonore où se télescopent Danny Elfman, Brian Wilson, Of Montreal et Pink Floyd. Méfiez-vous des hosties de ces évangélistes-là, elles sont au LSD.
HS
Aussi brillantes, inventives, décalées et dérangeantes soient-elles, les séries américaines, louées chaque semaine dans ces colonnes, ne doivent pourtant pas nous faire oublier que, de l’autre côté de la Manche, pléthore de feuilletons barbants (comme EastEnders à la sauce Plus Belle la vie), de sitcoms typically British — donc absurdes — et de séries géniales rythment le quotidien cathodique de la Perfide Albion. Epicentre du renouveau de la fiction UK, après l’âge d’or — Chapeau melon et bottes de cuir, Amicalement vôtre et autres Prisonnier — et vingt ans de vaches maigres, le carton international d’Absolutely fabulous, porté par ses héroïnes complètement barges, a redonné au milieu des années 90 un second souffle à un paysage audiovisuel sinistré, entraînant dans son sillage une nouvelle génération de trublions — comme les prêtes barrés de Father Ted ou le bibliothécaire misanthrope de Black Books. Mais c’est véritablement avec l’éclosion « couillonnesque » de Ricky Gervais que l’Angleterre a compris qu’elle n’aurait plus jamais rien à envier à tous les Seinfeld de la Terre. Homme à tout faire de The office, Ricky a depuis la belle vie, puisque sa série drôlement vacharde sur le monde du travail a été adaptée aux USA avec succès et Steve Carrell — 40 ans, toujours puceau. Tandis qu’il continue d’accomplir ses méfaits drolatiques dans la série Extras, mise en abîme sur les coulisses du showbiz, où tout Hollywood se bat pour apparaître en tant que « guest star », d’Orlando Bloom à Ben Stiller, en passant par Samuel L. Jackson. Le volet comédie refermé, je vous parlerai la semaine prochaine des « dramédies » et de la sexy Lisa Faulkner, d’Ash & Scribs, qui a érigé le port de la barrette dans les cheveux au rang d’aphrodisiaque. A suivre…
HS

Le palanquin des larmes
C’est officiel. La torche olympique a entamé le 24 mars sa longue course depuis la ville d’Olympie en Grèce. Dans un climat pour le moins tendu lié à l’ouverture des J.O. de 2008 — boycott or not boycott des jeux ? — trois membres de Reporters Sans Frontières ont déployé une banderole « Boycottez le pays qui piétine les droits de l’homme » pendant le discours officiel du représentant chinois. Difficile de faire l’impasse ces jours-ci sur la situation au Tibet, les manifestations des Tibétains, les révoltes écrasées dans la violence par la police chinoise. Pourquoi ? Comment ? Parce que des journalistes travaillent et relaient ces informations. Le cliché Rouletabille a la peau dure, le prestige lié au métier de journaliste persistant au-delà de la réalité. L’exercice de la fonction ne se résume évidemment pas à des déambulations exotiques reposantes, pas plus qu’à une prise de risques systématique. Mais tout de même. Le Tibet est interdit à la presse depuis le début des émeutes, les autorités chinoises restreignant méthodiquement l’accès aux journalistes étrangers, alors que depuis le 1er janvier 2007, en prévision des jeux, les journalistes pouvaient se déplacer librement en Chine. Routes barrées et cordons de policiers, sous prétexte « d’assurer la sécurité » sont désormais le lot quotidien des journalistes occidentaux en Chine. Une paranoïa orchestrée à la chinoise avec une mainmise sur tous les médias du pays et une restriction aux étrangers. Mais quid des autochtones ? La Chine rafle placidement la palme du nombre de journalistes emprisonnés, et le serveur You Tube est interdit et bloqué depuis le 15 mars par le gouvernement chinois. Une censure motivée par l’hébergement de plusieurs séquences témoignant de la violence de la répression à l’encontre des manifestants. Au classement mondial de la liberté de la presse par Reporters Sans Frontières, la Chine occupe la 163e place (sur 169). Et la prise de position de la France dans cette affaire est loin d’être limpide. Bernard Kouchner, Ministre des Affaires étrangères ne se prononce pas en faveur du boycott des Jeux, c’est le moins qu’on puisse dire. Expliquant que « l’hostilité face à nos amis chinois ne sera pas payante », l’humanitaire en costume trois pièces condamne les violences, mais préconise le dialogue. Quant à Nicolas Sarkozy, après un silence inquiétant (qui ne lui ressemble pas), il appelle à la retenue et à la fin des violences au Tibet, se déclarant prêt à la reprise du dialogue dans un message au président chinois Hu Jintao (on imagine avec délectation un incisif « Casse-toi, pauv’c… », mais Nico n’est jamais là où on l’attend). Mais enfin, avancer que le travail de journaliste en Chine est un métier à risque n’est pas un scoop et la Chine, c’est loin, me direz-vous. Et ici, on peut dormir tranquille, ou pas ? Pas sûr. La France n’arrive qu’en 31e position au classement RSF. Pas de panique. Il doit y avoir quelque chose de bien à la télé, ça nous détendra. Tiens, pourquoi pas la cérémonie d’ouverture des Jeux ?
Bénédicte Jouve
Pour plus d’information : www.rsf.org
Dr Butten et Mr Buffo
Le Théâtre de Fos accueillait récemment le clown Buffo : un spectacle en forme de florilège pour fêter les trente ans d’existence de cette antithèse de Ronald Mac Donald.
Fils spirituel de Grock1, Buffo n’est pas un clown « facile » et son monde navigue aisément du cocasse un peu noir (l’humour yiddish hérité des origines ashkénazes de son créateur) à une tendresse un poil morbide. Buffo a son propre langage (savoureux salmigondis de sons et de mots mâchés, éructations et gimmick maison) et semble errer, seul être vivant dans un monde peuplé d’objets aux apparences et aux destinations toujours trompeuses. Malgré son nez rouge (discret), son fard blanc, ses multiples instruments de musique et ses « pompes » démesurées, ce clown-là appartient à une race à part. A l’instar de son géniteur Howard Butten, qui cumule les talents — clown, ventriloque, romancier à succès2) et docteur en psychologie clinique spécialisé dans l’autisme3 — comme d’autres les revenus de sénateur et de maire. Son slogan à lui semble être « travailler plus pour travailler mieux », tellement ses trois vies professionnelles semblent se nourrir les unes les autres. Cultivant le paradoxe, cet Américain plutôt chauvin partage son temps entre la France et New-York qui, comme chacun le sait, ne se situe pas aux Etats-Unis mais à New-York. Provocant et sincère, il affirme n’avoir « jamais aimé les clowns ». Alors pour ceux qui haïssent « le monde merveilleux du cirque » et à qui « la poésie intemporelle des mimes » file de l’urticaire géant, ne loupez surtout pas la prochaine apparition du grand Buffo et de son poulet en plastique chantant. Un véritable « spectacle tout seul » pour paraphraser Philippe Caubère, une heure d’immersion dans le bocal de cet ovni et au bout du compte, un voyage aussi drolatique qu’angoissant.
LC
Tout Buffo était présenté au Théâtre de Fos le 15/03.
De bonne guerre
A la Baleine qui dit « Vagues », la série contée Résistances met en scène les histoires sensibles d’illustres inconnus imaginés du siècle passé. Retour sur un deuxième épisode sensationnel.
Alors que les médias béatifient le dernier poilu, ce deuxième récit plonge (à l’instar de son prédécesseur, centré sur les mutineries des soldats de 1917) dans l’ignoble boucherie de 14-18 et donne à voir les traumatismes engendrés par ce stade suprême du capitalisme. Dans cet épisode, François Godard se fait marxien en donnant aux individus toute leur chair : les comptes familiaux et les comptes des monuments aux morts (rendus lugubres par un éclairage bleu-blanc-rouge verdâtre) sont autant d’occasions de conter le cynisme des puissants, et, surtout, la dignité des humbles. Ces derniers se retrouvent dans la gaie atmosphère de l’été 36, celui des premiers congés payés, de l’espoir du Front Populaire : Godard fait naître des sensations colorées, gustatives et olfactives dans un espace onirique propice au réveil des utopies. Trop fort lorsqu’il passe du chanté du répertoire d’époque au parlé de son histoire. Parfaitement maître d’un espace scénique placé hors du temps par la force du récit et par la musique de L’inquiétant suspendu, le conteur nous tient en haleine de bout en bout… Vivement la suite, sur fond de guerre d’Espagne, parce que ce n’est pas parce qu’on l’a perdue qu’on ne va pas être fiers des nôtres !
LD
Résistances 2 : Amélie 1936 était présenté les 21 & 22 à la Baleine qui dit « Vagues ».
Prochain épisode, Résistances 3 : Tristan 1938, les 28 & 29.

Elephant People
_ Création par la Cie Ouvre le chien
Partant du principe qu’« on est toujours le monstre de quelqu’un », Renaud Cojo compose un spectacle hybride qui tient autant du Rocky Horror Picture Show que du cabaret. Autour du personnage fondateur de John Merrick — campé par John Hurt dans l’Elephant Man de David Lynch — la pièce présente un panel d’êtres « monstrueux ». Avec Daniel Keene pour le texte et The Married Monk pour la musique (live), Cojo compose un opéra pop déjanté et dérangeant où se croisent les parcours de « monstres » célèbres : femme à barbe, homme-éléphant, frères siamois… Sous forme de dialogues parlés et chantés, la pièce met en scène un talk-show télévisé en train de se tourner. Là où les différences visibles suscitent tout à la fois effroi, dégoût et mépris, Keene appuie là où ça dérange, nous renvoyant à notre fascination obscène pour l’étrange(r). Et si le dernier avatar de la fascination pour la monstruosité se logeait tout simplement dans la boîte à images qui trône dans nos salons ?
_Les 27 & 28 au Théâtre du Merlan
Stand up
_One man show de et par Tomer Sisley
Trente ans et des poussières, un sourire à se damner, des yeux pétillant de malice, un joli sens de la répartie et une définition de l’humour à laquelle on ne peut qu’adhérer — « C’est encore plus simple que ce que disait Desproges (ndlr : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui »). On peut rire de tout à partir du moment où c’est drôle » — : Tomer Sisley a tout pour nous plaire. Outre sa double origine sémite (musulman par son père, juif par sa mère), qui lui permet de faire feu de tout bois (« Si je devais respecter les interdits de mes deux religions, le seul truc que j’aurais le droit de faire, c’est de boire un verre d’eau le mercredi soir au coucher du soleil ! »), ce fils spirituel des grands comiques noirs américains (Richard Pryor, Eddy Murphy), nourri aux parodies des Inconnus puis des Nuls, fan de Timsit et de l’impertinent Dupontel, a plus d’une corde à son arc. Son célibat, le cul, les mecs qui démarrent, la pub… Pendant plus d’une heure, l’homme décoche ses flèches en jouant avec le public. Qui, en toute logique, en redemande.
_Le 27 à l’Espace Julien
Debout !
_One man show de et par Christophe Alévêque
« N’oublions jamais que c’est la tortue qui a gagné. Et moi, ça m’arrange. » A elle seule, cette petite phrase résume sans doute la philosophie de Christophe Alévêque. Dans son spectacle Debout !, l’humoriste cathodique se moque de tout et de tout le monde, des femmes (« Va faire prendre la pilule à une chèvre, surtout si elle est amoureuse. Déjà qu’avec les femmes on a mis 2 000 ans… ») à la religion (cette « vague rumeur persistante »), en passant par les chiens (« vessies à poils »), la paranoïa ambiante ou les politiques de tous bords. Car ce qui fait la force du bonhomme, c’est son analyse grinçante de notre époque (« T’es d’humeur moyenne, comme le siècle… Tu positives quand même, parce que t’es con ») et de notre lamentable classe politique, qui lui permet d’enchaîner humour potache et provocations, jeux de mots désopilants et saillies spirituelles. Et même s’il en fait parfois trop, gageons que l’actualité saura donner un nouvel élan à son spectacle anti-politiquement correct et méchamment jouissif.
_Le 29 à l’Espace Julien
Monsieur Armand dit Garrincha
_ Monologue de Serge Valletti par la Cie Tanit Théâtre
Ou l’improbable aventure d’un fan de football devenu patron de bar, rêvant sa vie en grand footballeur de derrière son comptoir. Galéjades, racontars… Ça déblatère et ça pécore comme au zinc. Monsieur Armand est une pièce vernaculaire, renvoyant à une action de football sur un terrain — feintes, passes, divagations et développements qui rebondissent aussi vite qu’un ballon rond —, dont le texte s’avère aussi accidenté que le parcours de son auteur, Serge Valletti, ancien chanteur rescapé des sixties qui s’essaie au théâtre comme on tâte le terrain, avec bonhomie et sans rien à perdre. Trente ans de créations poétiques et de soli monologués au comptoir, des pièces qui se jouent sur un tas de charbon ou à la lueur de la bougie pour deux spectateurs… Chez ce Monsieur Armand, mis en scène par Eric Louviot, cela donne une errance fantasmée qui rejoint la fable. Le rire et le tragique se télescopent, dans une création douce-amère comme le souvenir, possible comme un fait-divers, invraisemblable et fantasque comme les projections de l’enfance.
_Du 1er au 5/04 à la Friche du Panier (programmation : Théâtre de Lenche)
CC/BJ
Si elle n’a pas l’heur de connaître le même succès que le Téléthon, l’opération Sidaction n’en demeure pas moins primordiale pour sensibiliser un « grand public » à qui on ne rappelle jamais assez les ravages du VIH. Ce week-end, les plus grands médias audiovisuels se mobilisent pour faire appel à la générosité du public. Ceux qui n’ont pas les moyens de donner (et les autres aussi, bien sûr) peuvent néanmoins faire un geste en offrant un peu de leur temps. En effet, afin de limiter les coûts du dispositif, l’équipe de Sidaction lance un appel à bénévoles pour assurer le standard du 110 sur le plateau Neuf Cégétel vendredi de 8h à 20h et samedi de 20h à 23h. A votre bon cœur ! Inscriptions via le site Internet www.sidaction.org/benevoles
Journée Ecran Noir ce mercredi aux cinémas César et Variétés. Protestant contre les taxes locales et des conditions de maintien d’activité de plus en plus difficiles, les deux cinémas d’art et d’essai du centre ville interpellent les collectivités locales par une journée de grève. Petit rappel : en septembre 2007, le cinéma Le Capitole situé sur la Canebière a fermé, générant une perte sèche de 300 000 spectateurs. Forts de leurs 90 % de réabonnement et de leurs 350 000 spectateurs par an, les cinémas lancent un appel au secours et en appellent à la compréhension du public marseillais.
Déjà la septième édition pour Le Dire des Femmes, festival de la création au féminin proposé par le Théâtre du Petit Matin. Trois jours durant, Nicole Yanni et son équipe se proposent de créer un espace d’invention, de visibilité et d’échanges pour les femmes artistes, encore souvent mal loties dans bien des domaines, y compris la culture. Dès jeudi, trois artistes par soir présenteront entre vingt et trente minutes de leur création pour un patchwork pluridisciplinaire des plus alléchants. Danse (avec la singulière Barbara Sarreau qui revient d’Afrique avec un nouveau spectacle dans ses bagages), théâtre (avec l’étonnant Strip tease de la compagnie Jeux de Rôles ou le superbe monologue de Serge Valletti Et puis quand le jour s’est levé, je me suis endormie, interprété par Sophie Guillemant), musique, voire tout cela à la fois (cf. la création transdisciplinaire Lou, par le Collectif Entre là)… Il y en a pour tous les goûts (voir programmation détaillée en pages Agenda). Rens. 04 91 48 98 59
Littérature au Pharo ce samedi : pour la septième année consécutive, le Figaro Magazine — qui fête cette année ses trente printemps — organise La Fête du Livre, réunissant une soixantaine d’auteurs (parmi lesquels, Christophe Bourseiller, Jacques Expert, Patrick Grainville, Julia Kristeva, Yann Queffélec, Patrick Rambaud, Eric Zemmour…), qui se tiendront à la disposition du public avec une séance de signature et un espace rencontre. Romans, essais, biographies, BD ou humour… chacun y trouvera lecture à son goût.
Ça défile à Martigues ce week-end. Le Carnaval contemporain de Martigues envahit les rues sur deux kilomètres ce dimanche à partir de 15h. Evènement populaire, culturel et transgénérationnel, chapeauté par la Compagnie Madame Olivier, le Carnaval propose d’associer les publics via des ateliers artistiques de création de chars. En prélude au défilé, des spectacles auront lieu samedi pendant l’après-midi. A 18h, les compagnies Générik Vapeur et Artonik présenteront ainsi une création spécifique qui se terminera par un apéro musical. Rens. 04 42 44 36 75
Trompettes de la renommée…
Le problème avec les bandes-annonces, c’est qu’elles en disent trop, ou trop peu. Pour J’ai toujours rêvé d’être un gangster, les annonceurs ont joué le jeu de la séduction : un noir & blanc très esthétisant, une compilation de scènes comico-absurdes, une musique irrésistible, et une voix-off commentant le tout avec le recul nécessaire pour emporter notre adhésion. En deux minutes, l’efficacité est garantie, le rire assuré et l’envie de voir le film, certaine. Malgré cet appétissant hors-d’œuvre, le plat servi par Samuel Benchetrit s’avère quelque peu indigeste. Pourtant, on retrouve dans le film tout ce qui nous a plu dans la bande-annonce. Mais même en cherchant bien, on n’y trouve rien de plus. Les personnages défilent — du braqueur sans arme à la jolie serveuse, des kidnappeurs amateurs à l’adolescente suicidaire, des chanteurs fatigués aux septuagénaires qui se retrouvent pour un dernier hold-up —, la musique s’égraine, les plans se succèdent, mais le récit ne prend pas. Spectateurs impuissants de ce défilé d’images et de personnages, nous attendons, déçus, qu’une histoire nous soit contée. La caméra tourne à vide et les tranches de vie de ces pitoyables gangsters tournent bien vite au sketch, au clip, bref à une parodie de cinéma drôle et branché. On sent pourtant chez Benchetrit l’envie de bien faire, c’est-à-dire de nous faire rire, mais l’ambition reste ici un vœu pieux. Les références au cinéma muet, au burlesque, et plus près de nous aux premiers films de Jarmusch agissent seulement comme de vaines citations, comme ce que fait un élève empêtré convoquant un auteur ou une œuvre qui lui évitera le ridicule lors d’une interrogation. Trop de plans inutiles, trop de musique, trop de longueurs : on a vraiment du mal à sauver quelque chose de ce puzzle cinématographique au casting alléchant. C’est certain : la prochaine fois que j’irai au cinéma, je ne regarderai plus les bandes-annonces des films à venir.
nas/im
Branlette espagnole
Le cinéma espagnol est-il surestimé ou, plus prosaïquement, fait-il chier ? Question hautement délicate et d’une mauvaise foi évidente que l’on est en droit de se poser au sortir de ce Wudonit1 raté, qui ne fait que reproduire les codes du genre quand il ne verse pas dans la simple caricature. En effet, hormis l’institutionnel Almodovar et quelques disciples barrés — Bigas Luna (Jambon, Jambon) ou Julio Medem (Lucia y el sexo) —, la nouvelle génération du cinéma ibérique nous les brise menu. D’Amenabar (et ses prétentieux Tesis, Ouvre les yeux) à Del Toro (et son barnum mystico-horrifique, Labyrinthe de Pan, L’échine du diable) en passant par De La Iglesia qui bouffe à tous les râteliers (pour un Crime farpait délirant, combien de croûtes ?), le constat est pour le moins déceptif. Et qu’on ne reverra pas à la hausse tant ce Crimes à Oxford, drôle d’objet filmique, donne à voir tout ce qu’il ne faut pas faire lorsqu’on s’attaque à une histoire de crime parfait/jeu de pistes façon Agatha Christie. Sans en révéler la substantifique moelle, ni la fin grotesque — le scénariste Jorge Guerricaechevarria, un nom à donner le tournis à tous les fans de Scrabble®, n’a pu l’écrire qu’imbibé de cerveza —, le film s’avère pompeux (plans-séquences inconséquents comme dans les Fincher des mauvais jours), gênant (trop d’emprunts-hommages à Hitchcock, de L’homme qui en savait trop à La corde) et, au final, ridicule (il y a plus de coupables potentiels et de rebondissements que dans un épisode de Scoubidou). Il y aura certainement des gens qui sortiront enthousiasmés de ce Cluedo® de l’Eurovision, fans des Histoires extraordinaires de Pierre Bellemare ou lecteurs du Nouveau détective. Les autres se rabattront sur Un cadavre au dessert, chef-d’œuvre de 1976 de Robert Moore, qu’il sera difficile de surpasser.
Henri Seard
Beaucoup de bruit pour rien
Parfois, pour mieux comprendre les mécanismes qui aboutissent à l’arrivée d’un film sur nos écrans, il vaut mieux poser le problème à l’envers. Soit, plutôt que d’expliquer pourquoi on ne trouve aucun intérêt au Limier de Kenneth Branagh, se demander comment aimer une telle kitscherie baroque ? Voilà d’abord un objet qui a tous les atours de la fausse bonne idée : rejouer le dernier film de Joseph L. Mankiewicz — pas le meilleur, soit dit en passant — en proposant à un des acteurs de l’original, Michael Caine en l’occurrence, de reprendre du service cette fois dans le rôle du cocu vengeur. Merci pour l’effet de miroir, sauf que le symbolisme franchement appuyé de la méthode s’avance avec une naïveté confondante. Et c’est un vrai problème, car si l’œuvre originale réfléchissait elle aussi sur le cinéma comme artifice ludique, grand théâtre des perversités, le travail de Mankiewicz était surtout l’expression d’un cynisme post-Cléopâtre à la fois lucide et réjouissant. Branagh est encore loin de cette subtilité-là, assénant son propos à force de surcadrages improbables et d’affligeants effets de montage. Finalement, son cinéma s’affiche comme un pur produit des 90’s et de leur idéologie dans ce qu’elle a de plus rance : l’imagerie chic et toc, la dictature du plan. Ce qui importe dans Le Limier, c’est moins le flux des images et des corps, leurs tensions réciproques, que la démonstration d’un certain savoir-faire dans la variation des cadrages. Un cinéma du morceau de bravoure où le seul enjeu de montage est de faire encore plus fort au plan suivant. De ce point de vue, Branagh réussit son pari. Le seul problème, c’est qu’il n’y a plus de spectateur assez motivé pour miser avec lui.
Romain Carlioz
« Les camions-poubelles se courent après, les équipes ont été doublées, certaines plages sont nettoyées deux fois par jour ! »
Un fonctionnaire ébahi, entre les deux tours (Le Canard enchaîné, 19/03)
« J’ai pris conscience que pour gagner une ville comme Marseille, on doit être en campagne pendant six ans. »
Jean-Noël Guérini (Le Canard enchaîné, 19/03)
« C’est une ville qui vient de la nuit des temps. Un grand territoire sans banlieue, avec une identité qui serait déjà là, avec ses calanques, la nature dans la ville. Il y a ici une spontanéité. Je ne crois pas que ce soit une ville de la préméditation. Il n’y a pas de stratégie urbaine volontariste. »
L’architecte Jean Nouvel (Marseille L’Hebdo, 20/03)
« Il y a un mois, j’ai dit à Fillon : je vais vous garder Marseille. Il n’a rien dit, mais je suis sûr qu’il a pensé que je faisais le mac. »
Renaud Muselier (Le Point, 20/03)
« On m’a toujours sous-estimé. C’est ma force. Parce que j’ai gardé un visage de gamin et que je souris facilement, tout le monde me prend pour un jeunot qui a la vie devant lui. Pourtant, j’ai dix ans d’études de médecine, je suis ceinture noire de karaté et je dirige une clinique où travaillent 200 personnes. »
Renaud Muselier, ceinture noire de cas raté (Le Point, 20/03)
« Pour le moment, la chance nous manque aussi un petit peu. »
Eric Gerets, chat noir à l’insu de son plein gré, (Sports.fr, 23/03)
Patchwork
Envie de découvrir de nouveaux espaces-temps colorés ? Direction les cinq peintres finalistes du huitième Prix Mourlot…
Le prix Mourlot, c’est d’abord et avant tout un prix de peinture. Cette année, 143 dossiers ont été envoyés, dix-sept ont été retenus et cinq artistes ont été sélectionnés pour exposer leurs toiles à la Galerie des Beaux-arts. Un seul a été élu : Christophe Boursault. Ce prix illustre le dynamisme et la vivacité d’un médium jugé encore récemment comme désuet. Malgré l’essor des technologies nouvelles (vidéo, numérique), de nombreux jeunes artistes n’ont de cesse de pratiquer la peinture et de l’adapter à l’évolution de l’époque contemporaine. Et c’est bien cela dont il est question ici — soutenir de jeunes peintres. Montrer l’effervescence des pratiques, susciter des expériences fortes chez l’observateur, dynamiser notre rapport à l’art, ouvrir les fenêtres. Mais pas n’importe lesquelles… Soit !
Partons à la rencontre des grandes toiles de Nicolas Pilard, assemblage hétéroclite d’objets, de formes, de couleurs. L’une d’entre elles retient davantage l’attention, intitulée Sur, composée d’objets plus en moins identifiables, en déséquilibre. Ils semblent avoir été fixés sur la toile juste avant de basculer et de s’engloutir dans la peinture, dans sa couleur, dans sa texture. Les objets ne sont pas disposés l’un derrière l’autre, mais s’ouvrent l’un sur l’autre. Changement d’univers avec l’assemblage de peintures proposé par Caroline Challan Belval qui, par leur traitement, leur chromatisme (gamme de bruns, de gris, de noirs) et leur dynamique (traces et coulées) entrent en relation étroite avec leur sujet, point de départ de la création : la fonderie d’Outreau. L’omniprésence des objets, des outils et des espaces de l’usine est évoquée par l’accumulation des peintures et la force des matériaux suggérée par la matière picturale et les touches de pinceau. Ascension déçue d’Elisabeth Fleury travaille le lieu de la peinture (où est-elle ? à quoi tient-elle ?), cette géographie incertaine qui résiste à toute tentative de délimitation, de définition, qui naît d’un rapport (de force). Sur un fond rose et blanc, tout en surface et en transparence, surgit une forme composée de deux masses colorées, deux matières picturales. Forme sur fond : réquisit minimal de la perception. Action minimale de peinture. La peinture tiendrait-elle dans ce geste : déposer des pigments colorés sur une surface plane ?
Elodie Guida
Jusqu’au 5/04 à la galerie de l’Ecole Supérieure des Beaux-arts de Marseille.
Rens. 04 91 90 68 90
L’art du détournement
Les musiques actuelles n’ont plus de secrets pour vous ? Vous pensez tout connaître de ses acteurs et de ses outils ? Le Micro Festival de Micro Musique, programmé par le génial Dubmood à l’Intermédiaire, risque de se jouer de vos certitudes. Rencontre avec un artiste — et une musique — pas comme les autres.
On a pour habitude de dire que le musicien « joue ». Pourtant, même en observant de près les acteurs des musiques urbaines, on a souvent du mal à percevoir la dimension ludique de leur pratique. Détachement ? Concentration ? On ne saurait expliquer pourquoi la joie enfantine de « jouer » a déserté à ce point les live-act et dj-set auxquels nous assistons régulièrement. Avec Dubmood, nous retrouvons enfin, conjugués au présent, la musique, le plaisir et le jeu. En effet, ce jeune artiste suédois, installé à Marseille depuis peu, utilise une Gameboy pour composer ses morceaux… Oui, vous avez bien lu : une Gameboy, cette petite console déjà ancienne qui a peut-être rythmé votre enfance ou votre adolescence. On appelle cela de la chipmusic, et Dubmood est certainement l’un des leaders de cette scène trop méconnue. Si la pratique nous paraît nouvelle, elle est pourtant née il y a plus de vingt ans à Gotebörg avec des petits génies de l’informatique primitive qui, à l’image des hackers informatiques, sont entrés au cœur de la Gameboy pour en détourner les fonctions. Ces remarques friseraient l’anecdote si les morceaux ainsi composés ne dépassaient le stade de la joyeuse, mais vaine, expérimentation. Au-delà de la surprise des moyens utilisés, ce qui nous frappe dans la musique de Dubmood, c’est son efficacité. Impossible de résister à ces assauts rythmiques qui se révèlent parfaitement jouissifs à l’heure tardive où nous ne percevons la musique qu’à travers notre corps. Impossible aussi de faire la différence entre ces bombes dancefloor, généralement orientées électro-techno et produites grâce à ce matériel vintage, et des morceaux produits à l’aide des derniers logiciels informatiques. L’UDCM ne s’y est pas trompée en le sélectionnant pour le prochain Printemps de Bourges dans la catégorie « révélation ». Voir Dubmood sur scène, c’est éprouver successivement de la surprise, de la stupéfaction, puis de l’admiration. On continue à se demander comment un appareil aussi rigide et limité qu’une Gameboy peut produire des sons aussi efficaces et actuels… Dans le paysage actuel uniformisé, Dubmood apparaît comme une sorte de Mc Giver de l’électronique, capable de sonner bien plus fort que Justice ou Simian Disco avec une boîte en plastique et deux fils. Rares sont les artistes à pouvoir associer la musique à une démarche originale et subversive. Si on a pu célébrer dans le scratch la transformation d’un instrument de lecture en un instrument de création1, ou dans l’acid-house la dénaturation d’un générateur de basses2, nous avions alors à faire à deux outils qui avaient un lien étroit avec la musique. Transformer une Gameboy en un instrument de musique relève d’une subversion bien plus radicale, bien plus profonde, qui rappelle le piano arrangé de Cage ou bien d’autres expériences contemporaines. Votre visite au festival de Micro Music ce week-end à l’Intermédiaire, où se produiront Dubmood et ses invités, dont Confipop et JDDJ3J (pour Je Deviens Dj en Trois Jours), risque de changer considérablement votre perception des pratiques musicales actuelles, dont la chipmusic représente certainement le courant le plus aventureux.
nas/im
Dubmood, avec Confipop le 27 et avec JDDJ3J le 28, à 21h à l’Intermédiaire
Les atours de Babel
Au Dock des Suds, Babel Med Music réunit professionnels et public afin de définir une nouvelle géopolitique musicale et nous donne rendez-vous avec le meilleur des mondes.
Le monde et ses paradoxes. L’ouverture culturelle et la découverte de nouveaux horizons musicaux ont permis à l’industrie du disque de reproduire un schéma existant déjà dans notre propre économie musicale. Plurielle, la musique a été le lieu d’une nouvelle forme de colonisation, la renommée grandissante de certaines figures incontournables masquant péniblement l’absence de visibilité d’une énorme partie de la création mondiale. Afin de maintenir l’indispensable diversité, renforcer les échanges entre les pays méditerranéens et faire de Marseille une place forte des « autres musiques », Babel Med Music propose une rencontre triangulaire entre artistes, public et professionnels. Ce festival protéiforme propose un espace d’exposition, de rencontres et de débats pour les professionnels, et trois soirs de concerts pour le public. La programmation fait, comme les années précédentes, la part belle à des artistes souvent peu connus. Des découvertes, des surprises, il y en a chaque année à Babel. On y vient pour un artiste et on en découvre d’autres, dont on ignorait jusqu’à l’existence. C’est même l’intérêt premier de ce festival : y trouver ce qu’on ne cherchait pas. Parmi les artistes auxquels nous serons attentifs cette année, le trompettiste libanais Ibrahim Maalouf, dont les accents jazz nous rappellent parfois l’immense Rabih Abou-Khalil, La Troba Kung-Fu et son énergique fusion catalane, les belles harmonies vocales des Marseillaises de La mal coiffée, ou le grand Maurice El Medioni, dont l’œuvre se nourrit de jazz, de sons d’Orient et de musiques latines. Ceci n’est qu’un échantillon subjectif de ce que nous réservent ces trois soirées regroupant près d’une trentaine de concerts. Plus convivial et aventureux que beaucoup d’autres événements liés aux musiques du monde, Babel Med Music mêle intelligemment la musique et son économie, la réflexion et la fête, l’éphémère et le durable. Elle est Babel, la vie ?
nas/im
Du 27 au 29 mars aux Dock des Suds. Rens. 04 91 99 00 00 / www.dock.des.suds.org
Joyeuses Pâques
En récital gratuit à Pont-Royal, Ahmad Jamal nous a offert un dimanche de week-end pascal comme on aimerait en passer plus souvent.
Master-classes à l’IMFP (l’école « jazz » de Salon) et récital dans un village de vacances provençal (!) marquent le passage dans le coin de celui que Miles Davis considérait comme son maître, sous l’égide de Jazz Up, qui a aussi offert la sublime Mina Agossi au public enchanté. Ahmad Jamal, ce fils d’ouvrier et de femme de ménage, cousin de Malcom X, pianiste précoce, a connu une carrière aux multiples rebondissements, mais fait toujours figure d’outsider dans le monde du jazz.
La recherche d’épure est bien au rendez-vous à Pont-Royal : les silences du piano sont autant d’espaces laissés aux virtuoses de la rythmique qui accompagnent le « monstre aux deux mains droites » — Idriss Muhammad à la batterie et James Cammack à la contrebasse —, ainsi que des passes magiques destinées à laisser s’envoler des chorus éternels. Alternant compositions de l’architecte et standards réappropriés (ah, ce Caravan avec juste quelques citations en intro et en coda, ce Poinciana toujours bienvenu depuis les 50’s…), le trio crée un vortex propice à l’envol des sens, échappant à tout jugement pour ne laisser que l’Art.
LD
Ahmad Jamal donnait un récital le 23 au Domaine de Pont-Royal.

Rodolphe Burger > le 27 au Cabaret Aléatoire
Il y a mille et une manières d’aborder une interview. Ne pas connaître le parcours d’un artiste, alors que celui-ci était leader de Kat Onoma, n’est pas nécessairement un problème si le bonhomme en question se révèle être un grand. Ainsi, lors de son dernier passage à Marseille, nous avions découvert Rodolphe Burger via Dernière Bande, son label farouchement indépendant. Un peu à l’instar d’un Bashung, avec qui il a d’ailleurs collaboré, Burger est une sorte d’alien de la « variété » française, quelqu’un qui expérimente et peut à la fois se permettre de sortir des disques d’un haut niveau d’exigence sur une major. Le nouveau ne déroge pas à la règle : une suite de chansons comme autant de climats, avec cette voix qui traîne sur des arrangements d’une richesse inouïe. Quelqu’un, enfin, capable de pondre un texte comme Ensemble (« tout n’est pas possible… ») mérite bien sûr votre considération.
No sport (Capitol/EMI) www.rodolpheburger.com
Miqueu Montanaro & Ahamada Smis > le 28 aux Archives Départementales
Changement de registre avec la quatrième édition d’Arenc en Fête, manifestation initiée par Le Mur du Son (festival Métissons) avec les structures associatives, culturelles et scolaires du quartier d’Arenc. Si le manque de moyens ne nous contraignait pas à sortir des numéros à pagination aléatoire, ceci serait un excellent sujet « culture ». Seulement voilà, Marseille ne sait toujours pas ce que veut dire ce mot, et les Marseillais assument. Va pour cinq lignes. Le Mur du Son organise des ateliers artistiques avec des écoles primaires dudit secteur. Cette année, le multi-instrumentiste Miqueu Montanaro (connu pour travailler sur le répertoire des « nouvelles musiques traditionnelles ») s’est associé à Ahamada Smis (slammer marseillais aux aspirations métisses) pour accoucher avec les enfants d’une création qui donnera lieu à un concert-projection (date unique). Pour plus d’informations, ne pas hésiter à consulter la PQR.
www.lemurduson.org
The Married Monk : Elephant People > les 27 et 28 au Théâtre du Merlan
Monstre-toi : ce titre d’un album-concept de Jad Wio (1995), Renaud Cojo, sociologue venu au théâtre par la musique, vient d’en faire une pièce qui, justement, doit autant au théâtre qu’à la musique. Un théâtre des atrocités, qui élude la question soulevée par Lynch dans Elephant Man (le monstre est-il vraiment celui qu’on croit ?) pour la transposer à l’ère de l’exhibition généralisée (et si le monstre était l’avenir de l’homme ?). La preuve en images avec la femme à barbe, les frères siamois, Vincent Mc Doom (véridique) et bien d’autres, servis en direct par les « quatre fantastiques » de The Married Monk. Le groupe de Christian Quermalet, qui se fait trop rare (un album tous les quatre ans), sait tout faire : des ballades en apesanteur, des pop-songs nostalgiques, des bombes discoïdes en puissance, ou des instrumentaux qui servent ici à merveille le propos des comédiens. Les premiers échos sont excellents. Incontournable.
Elephant People (Ici d’ailleurs/Discograph) www.married-monk.com
Lefties Soul Connection > le 28 au Balthazar
Selecter the Punisher, très actif au cours de ces dernières semaines, les avait déjà fait venir au même endroit en novembre 2005. On n’y était pas. Qu’importe : inutile de faire une thèse en musicologie pour bien comprendre, en écoutant simplement « ça » sur une platine, que ces mecs-là doivent tout déchirer sur scène. Ces quatre Hollandais (comme quoi…) ont compris bien des choses quant à la manière de faire sonner leurs instruments, et faire tourner comme jamais cette formidable machine à groove. Il s’agit donc d’une n-ième formation funk « à la Meters », dotée d’une patine rugueuse à souhait, mais qui trouve sa singularité dans les liens étroits qu’elle entretient avec le hip-hop : il suffit d’écouter leur propre version d’Organ Donor (reprise et popularisée par Dj Shadow) pour s’en convaincre… Bref, si vous avez déjà pris votre Bol de funk et comptez bientôt remettre le couvert, voici un intermède de choix.
Skimming the skum (Melting Pot/Groove Attack) www.leftiessoulconnection.com
La Caution + Les Cautionneurs + La Goutte > le 28 à l’Affranchi
Vous l’aurez noté, la semaine est particulièrement chargée pour les amateurs de hip-hop : ça commence avec Dj Shadow & Cut Chemist pour finir avec Kid Koala (voir ci-contre), ces deux dates étant ponctuées par un plateau Institubes au Cabaret Aléatoire (samedi), la venue sur une même scène de Redman et Method Man (au Dock) et donc ce plateau très alléchant où l’on retrouve à la fois La Caution (les deux frangins qui ont donné vie à l’un des meilleurs projets hip-hop français de la décennie), son « crew » Les Cautionneurs (auteurs d’un très bon album l’an passé) et enfin La Goutte (les Marseillais qui montent sur un créneau similaire — très électro dans la forme). On ne vous fera pas l’affront de vous présenter le duo révélé au grand public par Ocean’s 12, qui ne servira pas ici de… caution aux Cautionneurs, puisqu’il viendra d’abord assurer la promo de son prochain album. Que l’on attend avec impatience.
Quinte Flush Royale (Kerozen/Wagram) www.la-caution.net
PLX
Si vous ne trouvez pas l’occasion de sortir cette semaine, ce ne sera certainement pas la faute des programmateurs marseillais. De mémoire de mélomane et de noctambule, rarement l’offre culturelle n’est apparue aussi riche que ces jours-ci. Pour se limiter aux musiques urbaines, Marseille accueille, en l’espace d’une semaine, les deux plus belles propositions que des artistes puissent nous faire en faisant tourner des disques sur des platines. Mercredi, le Moulin ouvre le bal en recevant Dj Shadow et Cut Chemist, qui partageront la scène pour un show à huit platines, n’utilisant exclusivement que des 45 tours ! La prestation de Cut Chemist au Cabaret Aléatoire il y a un an reste — et restera — longtemps dans nos mémoires : ludique, éclectique, dansante, virtuose, en deux mots, jouissive et indépassable. Et pourtant on attend tous, secrètement, que le show de mercredi nous emmène encore plus loin que le dj-set solo du fondateur de Jurassic 5. L’attente est justifiée lorsqu’on connaît le parcours de Dj Shadow, premier producteur électronique à avoir élevé le sampling au rang d’art majeur, auteur du classique des classiques Endtroducing, collectionneur de disques boulimique et éclectique, et fin technicien du scratch. Entre Chemist et Shadow, l’amour est consommé depuis longtemps. Ils partagent ce goût immodéré du jeu et du risque, nous contant au fil des disques une véritable histoire qui épouse toutes les formes qu’ont pu emprunter les musiques de danse depuis soixante ans. Pour continuer à voyager dans le temps et l’espace, il faudra se rendre mardi au Poste à Galène où le génial Kid Koala fera résonner ses platines. Comme ses deux compères californiens, ce jeune Canadien déverse sans le moindre effort un flot d’inventions et de richesses lorsqu’il est armé de quelques vinyles. Dépassant la simple performance technique, ses mixes racontent quelque chose, ils font sens. Ecouter Kid Koala, c’est s’apercevoir qu’en musique, le moyen importe peu ; seule compte l’émotion. L’entendre scratcher sur un morceau de jazz, c’est écouter un solo de trompette ou de sax, c’est oublier la fonction (le dj) pour ne retenir que l’essence (ici, le swing). Avec Kid Koala, vous êtes sûrs d’aller à l’essentiel. Entre les deux soirées, notre cœur et nos oreilles balancent. Une seule solution : être présent lors de ces deux shows1. C’est certain, nous ne le regretterons pas.
nas/im
Dj Shadow + Cut Chemist le 26 à 20h30 au Moulin.
Kid Koala le 1er à 20h30 au Poste à Galène.