Ventilo n°293
du 8 au 21 février
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L’hiver précoce rend-il morose ? La pluie précipite-t-elle le moral dans les chaussettes ? Vous l’aurez constaté ces derniers temps auprès de votre entourage ou en vous levant le matin, la déprime nous guette. Les anciens auront tôt fait de conclure au changement de saison toujours délicat à encaisser, n’en restent pas moins visibles les inexplicables cernes sous les yeux et le manque de sourires aux lèvres. Pas d’argent, pas d’ami, pas de soleil ? Métro, boulot, Lexo ? Quel est le chemin de la descente aux enfers qui a conduit cette famille de libraires marseillais au suicide collectif la semaine dernière à Saint-Just ? L’émotion que cet acte a suscitée traduit-elle seulement une peine partagée ou bien une réelle empathie ? Alors que 10 000 personnes mettent fin à leurs jours en France chaque année, vingt fois plus tentent de le faire. Déprimant, non ? Et encore, on se dispense de faire la liste des choses qui font pleurer. Ventilo n’a que douze pages cette semaine, Tokio Hotel annule des concerts en France, Maurice Béjart est mort, Michel Sardou pas encore… Mais que fait la police ? Pardon, la peau lisse ? Ah oui, elle essaie d’éviter les mini-motos. La jeunesse se morfond, la Star Ac’ n’a jamais autant chialé (un signe fort), les vieux dépérissent et, entre les deux, le reste se décourage. Que la positive attitude nous paraît loin… Au moins, Raffarien faisait rire. Mauvais, Fillon, blasé par l’omniprésence du Président, symbolise toute la résignation qui semble s’être abattue sur les Français (cf. la « petite phrase » lâchée au sortir d’une interview sur Europe 1 à propos de ses absences répétées sur les fronts sociaux : « Une fois sur deux, j’ai envie d’y aller moi-même mais c’est trop tard… Et puis souvent le problème, c’est que lui ne veut pas ! »). Sans se l’avouer, le pays est en guerre sur de plus en plus de fronts, et se prépare à en engager de nouveaux. La planète tousse, les ressources se font rares, les catastrophes naturelles se succèdent et l’on ne peut que constater les dégâts. Les comptes sont à découvert, les loyers explosent, se soigner coûte un bras et manger cinq fruits et légumes par jour aussi (ben oui, pas de bras, pas de fruits et légumes). Arthur et Dany Boon font un tabac – malgré son prix - dans Le dîner de cons (no comment…), Patrick Le Lay a eu un Emmy Award (ça ne s’invente pas), Didier Barbelivien revient et les femmes de Wisteria Lane restent désespérément dans leurs foyers. Mais heureusement, Marseille garde son sourire (jaune). Jean-Noël « Monsieur Propre » Guérini va nettoyer la ville en six mois, l’OM va se qualifier pour les huitièmes de finale de la Ligue des Champions, Luc Besson va (re)dynamiser la culture de par chez nous via un multiplexe dont il a le secret (bien gardé, alors) à la Joliette, et Plus belle la vie va continuer à déchirer l’audimat. Plus belle la vie ?
Texte : LP (avec CC et HS)
Illustration : dB
Après une période de controverse, le Grand Théâtre de Provence ouvre ses portes samedi à Aix-en-Provence.
Dédié à la musique, le projet divise — jusqu’au sein même de la mairie. Le chantier engagé en 2005 déchaîne les passions dès son ouverture. Jacques Salord, délégué à la vie culturelle à la mairie d’Aix-en-Provence se dit « très en retrait de ce projet prohibitif ». Le motif avancé ? Le coût : « Ce projet a englouti 70 millions d’euros et pour une telle somme il me semble que l’on aurait pu faire autre chose. Maryse Joissains s’est engagée auprès des élus pour obtenir le soutien du Conseil Général sans l’avoir obtenu. L’apport aurait dû constituer 20 % du budget. Ce qui signifie qu’il est désormais entièrement à la charge du contribuable. » Les critiques commencent par la question de la situation géographique, le GTP étant « situé près d’une voie de chemin de fer, on constate un surcoût de 15 % par rapport au budget initial de 2001 pour une question d’étanchéité sonore », explique Jacques Salord. Ce qui motive les critiques issues du tissu associatif aixois, c’est bien la question du financement et ses répercussions sur les autres structures vouées à la culture. Inauguré par la Ministre de la Culture Christine Albanel en juin 2007, le Grand Théâtre pose la question des choix culturels du Pays d’Aix dans un contexte électoral qui s’annonce houleux. Dans une ville où 50 000 habitants ont moins de vingt-cinq ans, les « contre » reprochent un choix tourné résolument du côté d’une culture « de prestige », au détriment d’autres propositions musicales et artistiques.
Responsable de la programmation, Dominique Bluzet (directeur des théâtres du Jeu de Paume à Aix et du Gymnase à Marseille) insiste lui sur « une aventure collective ». Rappelant la collaboration d’Angelin Preljocaj ou l’accueil du Festival d’Art Lyrique dans « une salle conçue pour la musique lyrique et la danse, les qualités acoustiques ne permettant pas pour les musiques actuelles de trouver leur place. » Martelant que « le Festival et le ballet Preljocaj sont des aventures de dimension européenne et mondiale » et que « le problème des musiques actuelles, c’est qu’elles ne sont pas portées aujourd’hui par une personne ayant le charisme suffisant pour proposer une aventure fédérative. » Tout en reconnaissant que « les musiques actuelles sont un enjeu majeur de la culture. » Entre récitals ou musique de chambre, le choix d’une soirée slam, programmée pour janvier 2008, constitue « un signe fort montrant que toutes les formes artistiques ont leur place. » Dominique Bluzet affirme également vouloir « travailler sur un terrain social de manière beaucoup plus militante, pour donner accès à tous. Cette saison est un moment de découverte pour le public et les artistes. La saison 2008-2009 est placée sur des engagements militants plus forts, ce sera lisible artistiquement, financièrement, culturellement et politiquement. » En espérant que le public, tous les publics, s’y retrouve(nt).
Texte : Bénédicte Jouve
Photo : Tomaso Macchi Cassia
Grand Théatre de Provence (380 avenue Max Juvénal, Aix-en-Provence).
Rens. 04 42 91 69 69 / www.legrandtheatre.net
Le Huis Clos de Michel Raskine se déroule dans un hangar glauque à la lumière blafarde que projettent des néons agressifs. Une sirène stridente et menaçante annonce la venue des personnages dans ce lieu oppressant. Le lâche arrive en tête, suivi de l’aguicheuse assassine dans son manteau de fourrure vulgaire. Le trio devient complet quand une femme d’apparence inquiétante fait son entrée. Ses paroles sont dures et destructrices. Son physique colle au mieux à son rôle : elle est d’une maigreur saisissante, crâne rasé et blouson en cuir rouge pour allure. Le spectateur est happé. Anxieux, il frissonne devant ce qui se passe sous ses yeux. Les trois pantins aux vies abîmées s’empoignent, se collent, se resserrent, se cognent. Des chaises volent, tombent. C’est vivant. Mais on ne peut pas tuer les morts. Alors il reste les mots. Glaciaux, ils balaient tout sur leur passage. C’est fort et excessivement bien joué. On en ressort sonné, avec l’impression étrange d’avoir compris une terrible vérité.
Texte : Marie Dufour
Photo : Michel Cavalca
Huis Clos était présenté au Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Pce) du 20 au 24/11.
Swedish way of life
Le principal inconvénient, quand on a réalisé un des « plus grands films de tous les temps », est certainement la pression qui s’instaure alors. Faire la suite et garder ce style « si personnel » au risque de se répéter ? Ou tout changer pour montrer l’étendue de son génie ? Autant de questions dont Roy Anderson, génial réalisateur de La chanson du deuxième étage, ne s’est pas embarrassé pour tourner ce Toi qui es vivant (le titre original). Monomaniaque, le Suédois a en effet UNE vision de l’humanité qui, en images, conserve un même aspect. A travers les centaines de pubs, essais et courts-métrages à son actif, il s’arrête toujours à l’identique, figé et contemplatif au-dessus de nos vies. Lourds et adipeux mais unis par leur situation moderne, les humains qu’observe Anderson sont avant tout des fantômes, conscients. Tels des blessés obèses attendant le trépas, traumatisés par l’absurdité contemporaine, ils peinent à se mouvoir au milieu de plans statiques que soulignent des perspectives de béton ou de formica se déclinant à l’infini. Ces teints blafards gigotent dans ce qui ressemble à une antichambre brumeuse : notre société. Légère déception : Anderson n’a pas su ici retrouver l’ampleur monumentale des scènes, le rythme lourd et surtout l’abstraction de son chef d’œuvre précédent, préparé pendant vingt ans jusqu’à devenir un puzzle parfait de métaphores définitives et millimétrées. Au final, Nous, les vivants ne restera certainement que comme l’un des plus grands films scandinaves.
EG
Bouts de souffle
Prenons un peu de temps et écartons-nous brièvement du rythme effréné, voire anarchique, des sorties, histoire d’appréhender un film comme l’une des pièces de l’édifice bâti soigneusement par son auteur. Après tout, ça fait (un peu) partie de notre boulot. D’abord, Souffle n’est pas la récréation annuelle du cinéphile orientaliste, ni la version hiver 2007 de la collection Kim Ki-duk. Pour peu que l’on ait été attentif à l’évolution du travail du Coréen, son quatorzième film (déjà) a des allures de respiration ludique dans une œuvre empreinte d’un certain sadisme amoureux. Il marque aussi un réel apaisement de son style symboliste et mutique. L’histoire brasse d’ailleurs la plupart des obsessions visuelles de l’auteur de L’île, à une exception près : l’emprisonnement, les scansions saisonnières ou le corps souffrant de la femme constituent ici autant de variations sur un thème déjà connu. Il semble bien que Kim Ki-duk ait voulu livrer un simulacre amusé de son œuvre, refusant toutes formes de psychologie narrative pour regarder évoluer son propre cinéma. Qu’il ait endossé lui-même le rôle d’un directeur de prison voyeur, mimant les scènes de parloir devant un écran de surveillance est, à ce titre, particulièrement significatif. Souffle n’est donc pas l’étape la plus brillante de l’œuvre de Kim Ki-duk, mais sa valeur réside dans le contrepoint qu’il offre aux précédents opus. Un éclairage aérien, décalé et non dénué de noirceur. Car l’amour selon Kim Ki-duk, même vécu à travers le prisme vif et coloré d’un Souffle, rime avec solitude, frustration et étouffement. C’est même la condition de sa beauté.
Romain Carlioz
Alice au pays de la ligne Maginot
Malheur à moi de tomber sur cette interview radio : en multipliant les références littéraires et cinématographiques sur un ton méprisant, Serge Bozon a le don de dissuader toute personne intéressée d’aller voir son film. Plus encore, les premières minutes de La France laissent craindre le pire : imitant les petits budgets de la Nouvelle Vague, le film commence dans une approximation où rien ne fonctionne : rythme, jeu, lumière… Difficile alors d’embarquer dans cette histoire où, en trois plans, Sylvie Testud — la femme éplorée — se retrouve avec dix acteurs déguisés en soldats de la première guerre pour rejoindre le front. Cependant, assez vite, ce décalage revendiqué nous éloigne de toute réalité et devient le principal atout de la pellicule en nous nous plongeant dans un no man’s land troublant. Voyage initiatique ponctué d’épreuves, les errements du bataillon 80 tirent alors vers une Odyssée impalpable où Pénélope chercherait son Ulysse à travers un Voyage au bout de la nuit. Les repères, court-circuités, nous dégagent de tout ancrage historique et transforment ce début poussif en un rêve poétique. Le tout ponctué de ballades poppy que nos poilus, devenus bardes-Beatles, chantonnent mélancoliquement, à notre grand étonnement. La peur, la bonté et l’infamie sont au programme de cette classe de vie où peu à peu, l’humain se révèle barré mais touchant, à l’image des maladresses de fabrication. Empruntant d’abord le Chemin des Dames pour ensuite se foutre de la guerre de quatorze comme de l’an quarante, ce conte laisse finalement la trace durable d’un songe nocturne agité, empli de riches rencontres et d’une morale que l’on aurait oubliée.
EG
Depuis six ans déjà, le GMEM développe des séances électroacoustiques qui privilégient l’écoute des nouvelles formes de créations sonores. Et si l’on ouvrait nos oreilles…
On l’a tous fait un jour, pour triper sur un Pink Floyd ou se relaxer sur de la musique new age. Au concert d’Amon Tobin, à Gardanne, un voisin m’avait refilé l’astuce alors que je m’ennuyais ferme depuis quinze minutes… Autechre, enfin, en plongeant tout le monde dans le noir au Cabaret Aléatoire, avait radicalisé le principe : fermer les yeux. Quand il n’y a plus rien à voir, c’est fou tout ce que l’on entend ! Le festival Trans’électroacoustique prolonge ce constat pour la sixième année consécutive, à l’opposé de nos pratiques habituelles : rester debout et entassés, le regard très occupé par rien (un ordi portable ou un gars concentré sur des outils), en résistant à des sons que nos oreilles tentent de traduire en musique. Chaises longues, son en quadriphonie, extinction des feux : alors que les jambes se déplient dans le silence nocturne encore entrecoupé des quelques blousons que l’on dézippe, le concert peut commencer. Des voix s’élèvent et se souviennent, hésitantes. Parfois une musique les entoure et leur donne une densité, un contexte. Ainsi sollicité, notre cerveau déambule et associe les bribes qui s’additionnent en suscitant une foule d’histoires dont on oublie vite de trouver le sens. Il ne s’agit là que d’un guide à pensées, un aiguilleur de rêves plus vrai que nature. Alors que le montage joue avec les nuances et les intentions, profitant de notre sensibilité nouvelle, une stéréo de lourdes respirations m’indique l’état méditatif de mes voisins. Bien que la satisfaction fut générale à la suite de ces cinquante minutes de transport imaginaire, il n’en reste pas loin que la moitié de la salle s’était endormie !
Texte : Emmanuel Germond
Photo : Claire Lamure
Le festival Trans’électroacoustique était présenté par et au GMEM.
Séances supplémentaires au MAC les 29 et 30. Rens. 04 96 20 60 10

Pura Fe’ > le 29 au Cri du Port
C’est une grande dame que le Cri du Port invite cette semaine, dérogeant quelque peu à sa programmation (plutôt jazz) mais s’inscrivant pleinement dans la première édition de son nouveau rendez-vous thématique – Feuilles d’automne, qui s’intéresse ici à la guitare. Pura Fe’, Amérindienne de son état, chante et joue le blues avec ce que son patronyme indique (la « foi pure »), à tel point qu’Eric Bibb, qui était de passage l’an dernier au même endroit, lui a lui-même conseillé de venir à Marseille. Repérée par la fondation Music Maker, connue pour sauver de l’oubli quelques vieilles gloires oubliées du Delta, la dame a ensuite été rattrapée par le label Dixiefrog, qui lui a permis de rencontrer le guitariste Danny Godinez (à ses côtés sur scène comme en studio) et surtout l’amour de sa vie… Elle possède une voix déchirante, joue de son intrument au bottleneck sur les genoux, exsude la spiritualité. C’est très… pur.
Hold the rain (Dixiefrog/Harmonia Mundi) www.purafe.com
Osaka Monaurail > le 30 au Hush Hush
Les Japonais ont toujours été fascinés par l’Occident. Dans bien des domaines, ils ont souvent cherché à reproduire l’objet de leur culte, et à force de travail, parfois, à le dépasser. Cet état de fait est d’autant plus troublant pour ce qui relève de la culture pop, depuis son avènement dans les années 60. Pour Osaka Monaurail, le mètre étalon, c’est James Brown. Le funkateer ultime, celui qui définit les bases du « rare groove » avec ses JB’s à la fin de cette décennie. Enorme au Japon, où il poursuit sa quête depuis quinze ans, Osaka Monaurail reproduit avec une sidérante maestria les canons édictés par le Godfather of soul, jusque dans ses moindres détails : matériel et costumes vintage, tournée avec Marva Whitney, et ce chanteur, Nakata Ryo, qui se prend pour le parrain en personne (voix, gestuelle)… C’est Dj C qui organise, de surcroît dans un petit club, là où ce genre de groupe peut donner tout ce qu’il a sous le coude.
Reality for the people (Unique/La Baleine) www.osakamonaurail.com
Puppetmastaz > les 30 et 1er au Cabaret Aléatoire
On avait des doutes, mais elles ont réussi leur coup. Après avoir infiltré les ondes de Radio Grenouille, puis séquestré Philippe Foulquié (directeur de la Friche) vendredi dernier lors de leur putsch, les Puppetmastaz nous ont contraint, pour la première fois dans l’histoire du journal, de faire la « une » (systématiquement dédiée aux graphistes et photographes). Vu qu’on n’est pas du genre à se laisser faire, nous avons quand même pu éviter de mettre leurs affreuses trombines en couverture, juste avant impression… Nous craignons des représailles. Notre chance : les avoir vues en concert il y a quelques mois, au Théâtre du Jeu de Paume. Elles savent qu’on les kiffe. Car sur scène, les Puppetmastaz assurent un show à nul autre pareil (celui-ci sera exclusif), invitent Yoda de Star Wars, se mettent le public dans la poche, et surtout, elles ont un flow qui déchire. Croyez-le ou non, 50 Cent, à côté, c’est un pantin.
Clones live in Berlin (Vicious Circle/Discograph) www.puppetmastaz.com
Magyd Cherfi > le 1er à l’Affranchi
En 1998, pour tomber la chemise, fallait vraiment être motivé. C’était l’époque de la Coupe du Monde, et le même hymne revenait systématiquement en boîte : imaginez un peu le tableau, ces corps trempés qui vous frôlent après s’être enfilé dix pintes, sous la lumière des strobos, le bruit et l’odeur… l’envie d’un ventilateur. Un petit pas de danse ? Je crois que ça va pas être possible. Depuis, Zebda, qui n’a jamais vraiment renoué avec ce succès, a eu la bonne idée de se séparer. Une bonne idée, car les collègues ont grandi : Mouss et Hakim ont récemment présenté Origines Contrôlées, un projet qui exhume quarante ans de chansons enregistrées par la communauté algérienne en France, et Magyd Cherfi a livré deux albums qui témoignent de sa volonté de dire les choses « mieux », mais aussi deux livres, dont le dernier est édité chez Acte Sud. Magyd est aujourd’hui une plume, à considérer comme tel.
Pas en vivant avec son chien (Barclay) www.magydcherfi.com
Volcano the Bear > le 4 au MAC
L’ovni du mois. Un truc totalement improbable, avant-gardiste, mystérieux. Ils sont présentés comme un quatuor, mais apparaissent à trois sur les photos de presse. Ils utilisent tout ce qui leur tombe sous la main, des instruments divers, des objets, de l’électronique. Ils composent et ils improvisent, façonnent de longues pièces tour à tour planantes ou bruitistes, et d’autres plus courtes. Ils piochent dans la musique concrète ou le folklore traditionnel, déconstruisent pour mieux bâtir, ils font dans tous les cas ce qu’ils veulent, absolument tout ce qu’ils veulent. Les Anglais de Volcano the Bear (quel nom !) pourront toujours évoquer quelques souvenirs (la deuxième partie du double Tago Mago de Can), on se gardera bien de faire les malins à leur sujet. On ne sait pas, on ne sait plus, on est perdus. C’est au MAC et avec le GRIM, c’est sans doute de l’Art, et peut-être du cochon, mais seuls ceux qui s’y rendront sauront.
Amidst the noise and twigs (Beta-Lactam Ring Records) www.brainwashed.com/vtb
PLX
Philippe, le boss de la Machine à Coudre, nous a quitté dans la nuit de jeudi à vendredi dernier. Depuis plus de dix ans, la salle qu’il animait avec Claire avait acquis une âme unique. Et c’est sûrement par sa faute que vous recevez chaque semaine notre newsletter[1], car c’est là-bas que je me suis découvert une relation particulière à la musique. Ce lieu qui fut (et reste) ma deuxième maison depuis mon installation à Noailles… Il fallait quand même être fou pour ouvrir une salle dans ce quartier que beaucoup évitent consciencieusement. Mais Philippe n’en avait cure… Pendant des années, avec Claire, ils ont porté ce lieu, underground, alternatif s’il faut des étiquettes, où l’on pouvait aussi bien écouter du flamenco (le vrai, le gitan, avec Antonio Negro) que du jazzcore (avec les Sabot qui reviennent chaque année d’Europe de l’Est) en passant par les bricolages de Scott Taylor qui nous envoutait avec son accordéon, sa trompette et son piano pour enfant. Salle incontournable aussi pour la scène punk-rock, même quand on ne parlait pas encore de renouveau rock dans la presse, même au creux de la vague, où nous étions parfois à peine une vingtaine à un concert. Et si cette scène a une telle vitalité aujourd’hui (les associations Relax-o-matic, Chavana, Lollipop & co), c’est bien grâce à la Machine… Si je dois garder une image, un souvenir partagé avec Philippe, ce fut ce concert de Servo à la Maison Hantée pour une Fête de la Musique : on s’est retrouvés devant, ivres de musique, et on est tombés dans les bras l’un de l’autre à la fin du set, hébétés par la claque prise ce soir-là. Depuis que Philippe était en retrait pour cause de maladie, Claire, épaulée par le fidèle J2P, portait la Machine. Celle-ci n’a pas perdu son âme, bien au contraire, et demeure un lieu incontournable sur Marseille. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à Philippe est de continuer à s’y rendre, pour que cette salle vive.
Texte : Stefan / Live in Marseille
Photo : Pirlouiiiiit
Philippe Jazarin a été incinéré lundi 26 novembre au crématorium d’Aubagne, où de nombreux amis lui ont rendu un dernier hommage. Plusieurs témoignages de soutien sont parvenus à la rédaction, qui s’associe au chagrin de sa famille et de ses proches. Annie Viglielmo, l’une de ses plus proches amies, avait pu « l’interviewer » début octobre : ils savaient tous les deux que le temps était compté… Philippe évoque dans cet entretien (www.meltingtalks.com) les grandes lignes de son parcours personnel et professionnel depuis son arrivée à Marseille, à l’âge de dix ans. C’est sans doute avec les oreilles que l’on perçoit les plus belles choses.
[1] www.liveinmarseille.com
A la galerie des Grands Bains Douches, Marie Thébault expose, aux côtés d’Antoine Deschamps et de Yannick Papailhau, des dessins passionnants qui nous font pénétrer dans les limbes du rêve et de l’imaginaire.
Lorsqu’on arrive dans la petite salle consacrée aux œuvres de Marie Thébault, d’étranges créatures, mi-humaines, mi-animales, nous interpellent. Ces êtres insondables, parfois isolés de tout autre contexte signifiant et parfois associés à d’autres éléments, participent à la création d’un véritable univers. Jamais surpeuplé, il ménage des blancs et des silences, laissant notre œil naviguer librement en suivant les jeux de regards entre les créatures, les correspondances entre les formes et les figures. La planéité du support fonctionne comme une scène où des personnages se montrent, apparaissent, surgissent. Présences obsédantes, ils peuvent être remis en scène par l’artiste, comme le loup. Les acteurs se répondent, en ayant du sens à la fois isolément et dans leurs rapports aux autres. C’est alors que des liens étranges se tissent, comme dans Psychopompe, où la trompe d’un éléphant semble être accrochée à la tête d’une dame, à moins que celle-ci soit dotée d’un étrange chapeau qui trouve son prolongement naturel dans la trompe du pachyderme. La peinture, associée au dessin, ouvre encore une autre dimension. Jamais simple ornement, elle se diffuse dans cet univers en créant des formes aux contours plus flous, qui peuvent aussi représenter des êtres énigmatiques. Un jeu expressif se crée entre la forme, la narration et la figure. S’il n’y a pas à proprement parler une histoire préconçue qui s’y joue, les créatures sollicitent différentes interprétations sur le motif de leur existence en fonction de l’imaginaire collectif et privé qui s’y rattache. Les pièces de Marie Thébault nous font découvrir les strates de rêve et d’imaginaire qui composent avec le réel, en mettant en œuvre ce qu’on pourrait appeler une archéologie des profondeurs.
Elodie Guida
Jusqu’au 2/12 à la galerie des Grands Bains Douches de la Plaine (35 rue de la Bibliothèque, 1er). Rens. 04 91 47 87 92
Adoptée à l’unanimité par l’O.N.U. en 1989, la Convention relative aux droits de l’enfant représente une avancée considérable dans la prise en compte des droits de l’enfant dans le monde. Une date-clé que le Conseil général propose de célébrer avec la sixième édition de Fête tes droits, rendez-vous réunissant une quarantaine d’associations à l’Hôtel du Département pour un après-midi festif d’animations, ateliers, jeux et spectacles. Ce mercredi de 9h à 17h, les minots pourront ainsi s’initier à la danse orientale, au cirque ou aux arts plastiques, en apprendre un peu plus sur Le monde fascinant des Abeilles avec l’association La nature racontée ou encore parader avec le marionnettes géantes du Bouldegom’ Théâtre… En fin d’après-midi, dès 18h, un débat sur le thème de l’enfant à l’ère numérique viendra ponctuer la journée : des spécialistes feront le point sur cette génération du tout au numérique, l’utilisation responsable des nouvelles technologies et la gestion des dérives qu’elles entraînent par tous ceux qui encadrent l’enfant, des enseignants aux parents en passant par les éducateurs. Rens. 04 91 21 37 52 / www.cg13.fr
Entamé il y a deux semaines et ingénieusement intitulé « Ma Terre Dolorosa », le nouveau cycle proposé par Echange et Diffusion des Savoirs appréhende la relation de l’homme avec la nature : une série de conférences fort à propos en ces temps « d’écologisation » de la société. Ce jeudi à l’Hôtel du Département (décidément…), Hervé le Treut interviendra ainsi sur les changements climatiques futurs et leur possible prévision par des modèles météorologiques (Le jour d’après en version réaliste), démontrant que le diagnostic scientifique demande à s’articuler avec la prise de mesures rapides, qui relèvent d’un débat politique et citoyen. Dont acte ? Rens. 04 96 11 24 50
Même si le fait de ne consacrer qu’un jour par an à la lutte contre le sida nous agace un peu, force est de reconnaître l’utilité d’une telle journée, qui met en lumière une maladie faisant encore des ravages dans le monde entier. Samedi à l’Alcazar, des personnalités engagées dans cette lutte — médecins, journalistes, scénaristes, comédiens… (notamment l’équipe de la série Plus belle la vie) — témoigneront de leurs motivations et de leur façon de s’impliquer. En parallèle, une animation autour de la campagne de AIDES « Si j’étais séropositif… » permettra aux militants marseillais d’y participer en alimentant une exposition/performance en lien avec la galerie virtuelle du site www.sijetaisseropositif.com. Rens. 04 91 14 56 31
Connu pour son marché bigarré mais aussi, hélas, pour ses rues insalubres, le quartier Noailles est devenu une plateforme sociale et économique pour les nouveaux arrivants, qui y bénéficient d’une certaine qualité de vie (réseau de transport, densité commerciale, sociabilité particulière…). Une réalité que menace aujourd’hui la « reconquête du centre-ville » menée par la municipalité. Que représente aujourd’hui Noailles ? Comment ses habitants vivent-ils le quartier ? Telles sont, entre autres, les questions abordées par l’anthropologue Marie Sengel et le photographe Franck Pourcel dans l’ouvrage De gré ou de force, Noailles à l’heure de la réhabilitation, paru chez l’éditeur marseillais P’tits Papiers. Mardi 4, ils seront au Daki Ling à l’invitation de l’association Un Centre Ville Pour Tous pour débattre des enjeux et du devenir de la réhabilitation du centre. Une expo de quatre jours présentant l’ouvrage y sera inaugurée, avant de s’installer à la librairie Païdos dès le 13 jusqu’à la fin du mois. Rens. 08 73 79 74 00
Il est des disques dont on n’attend rien, des groupes qu’on glisse dans son lecteur sur les conseils d’un ami, et qui vous scotchent littéralement. Ainsi du premier opus hallucinant des Parisiens complètement barrés de Stanley Kubi. Furieuse, exigeante et d’une efficacité incroyable, la musique du sextet, ornementée d’une trompette en guise de fil rouge, vous rend tout simplement heureux et donne envie d’emmerder votre voisin en faisant péter les watts. Car, pour faire court, Music by, c’est Frank Zappa qui fait un bœuf (fou) avec Love, c’est Mike Patton qui pige (plus rien) chez Calexico, ou encore la rencontre des Dead Kennedys et Infectious Grooves — c’est dire comme le sextet place la barre haut, tout en classe et érudition. Le plus grand de tous les temps ? Pas encore, mais de tout l’étang, assurément.
HS
Au pays des merveilles, il est des fées que l’on ignore. De Björk à Cat Power, on pensait tout connaître de ces chanteuses aux voix sensuelles capables d’un coup de timbre magique de nous transporter au pays des rêves : jalousement gardée, la liste de nos idoles féminines semblait définitivement close. Seulement voilà, il y a des disques comme celui-ci, qui se glisse entre vos mains et caresse vos sens, qui réveille en vous ces sentiments que vous croyiez éteints et vous font aimer le présent comme votre premier amour. Avec son arsenal de cordes et de chœurs, il n’y a que peu de chances que vous puissiez résister à ce quatuor originaire de Brighton. Entre lyrisme et onirisme, faites de la place dans vos discothèques : Bat for Lashes s’installe dans nos vies pour une petite éternité.
nas/im
Ces jours-ci, les médias spécialisés français parlent beaucoup d’Henrik Schwarz comme du chantre d’un certain renouveau deep-house, sans doute du fait de ses connections avec le label Innervisions. Si sa musique se prête aussi bien à une séance en club qu’à une écoute domestique, il ne faudrait pas le réduire à ça : ce Berlinois fait de la house avec des influences noires, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Deuxième constat : après sa contribution à la série de compilations Dj-Kicks, inégale car justement trop ouverte sur ses influences, l’homme trouve enfin ici une parfaite carte de visite. Sur laquelle on peut lire : « Je suis Dj, producteur, remixeur, j’ai voyagé tout autour du globe et j’aime beaucoup mon métier. » On y ajoutera au verso, encore secoué par ce très beau disque au format presque révolutionnaire, qu’il a beaucoup de talent.
PLX
Avec Marseille pour port d’attache, la Compagnie Rassegna nous propose un joli panorama des musiques méditerranéennes, et nous emporte avec elle au gré de ses escales mélodiques espagnoles, corses, napolitaines ou oranaises. Bien plus qu’une gentille collection de sonorités typiques et ancestrales, ce troisième album du groupe dessine les contours d’une identité musicale commune à toutes les régions du bassin méditerranéen. Tour à tour festive et mélancolique, cette musique semble être à l’image de ses habitants : colorée, généreuse et parfois excessive. Rendre les musiques traditionnelles accessibles sans en effacer les spécificités, voici le joli pari qu’a tenté, et réussi, le collectif marseillais. Quand la Méditerranée devient mère, ses enfants chantent ensemble les mêmes complaintes.
nas/im
On pourrait comparer ce disque à un grand chapeau, où un magicien nébuleux aurait mis les meilleurs ingrédients musicaux psychédéliques et barrés du début des années 70. Puis il aurait mixé le contenu pour en faire cadeau à des Islandais, en manque d’écoute d’un enregistrement tel que le The end of an ear de Robert Wyatt. Le ton est donné. On flotte, on fume sans bouger de son fauteuil. Imprévisible, discret, magistral par moments, cet album s’écoute et se réécoute sans que l’on s’en rende compte. Et à chaque nouvelle écoute, on n’a pas l’impression d’avoir entendu les mêmes notes la fois précédente… Du neuf avec du vieux, qui sonne comme du vieux qu’on n’a jamais vraiment entendu auparavant. Surnaturel ! Comme quoi dans le grand Nord des geysers, il n’y a, Dieu merci, pas que Björk…
LV
En pleine période post-néoréaliste, à savoir la fin des années 60, Antonioni signe un film rude, d’une beauté pure et blafarde, balayé par cette éternelle solitude chère au cinéaste. Le cri est la déambulation d’un homme, ses errances, ancrées dans la réalité tant économique que sociale de l’époque. Aldo, ouvrier, se sépare de sa compagne et part sur les routes avec sa fille. Le film sera une série de rencontres amoureuses désolées, dont Aldo semble lui-même étranger. Plus qu’un homme fragilisé, c’est l’image d’un pays qui se dessine à l’écran. Un pays qui, selon Antonioni, ne savait plus, une décade après la guerre, où trouver ses repères, ses marques. Le silence du film vient se mêler aux paysages particulièrement déserts dans lesquels évoluent les personnages. Une œuvre maîtresse.
EV
Pour un premier film particulièrement fauché, Nicola Sornaga est parvenu à pondre un petit chef d’œuvre huluberlu que Malavida, dont le catalogue devient décidément de plus en plus incontournable, a eu la bonne idée de faire vivre en DVD, suite à une sortie salle discrète, en l’agrémentant de multiples bonus. Un opus qui devient ainsi l’une des bonnes nouvelles de cette fin d’année. Le dernier des immobiles est un film résolument drôle et rageusement poétique. Il met en scène, le terme est juste, Matthieu Messagier, cloué sur un fauteuil roulant depuis trente ans, et qui laisse tout au long du film transparaître son génie méconnu. Une fiction documentaire, donc, absolument inclassable dans la production cinématographique hexagonale contemporaine, et donc forcément très attachante.
EV
L’édition de ce petit film en DVD est une excellente chose (même si ça provient de chez TF1 Vidéo…). En effet, Bashing traite d’un point d’histoire contemporaine plutôt méconnu ici. Dans le conflit avec l’Irak, le Japon a rapidement pris position auprès des Etats-Unis. Il y a donc eu, comme pour les autres pays, des otages nippons. Mais, quand en France ou plus généralement en Occident, on célèbre logiquement la libération des détenus, au Japon on les conspue car on n’admet pas que, par honneur, ils ne soient pas morts pour la patrie. Bashing évoque, de manière très réaliste et très sobre, le retour difficile au pays de ces êtres-là et de la rude mise au ban qui s’ensuit. Un sujet inédit et engagé pour un portrait poignant et saisissant. LV
Christophe Donner est un artiste multiple qui entretient depuis toujours un rapport très étroit avec le cinéma, en qualité de technicien d’abord, de cinéaste ensuite. Même si c’est son œuvre écrite qui l’a fait connaître du grand public, tout comme ses grands coups de gueule contre le Renaudot, ses films entretiennent parallèlement un lien très aigu avec son travail écrit. BQHL compile ici quatre courts de Christophe Donner, qui ont quasiment tous une relation forte avec les livres précédemment écrits, que ce soit Giton ou Ma vie tropicale. Préfiguration d’un souvenir, Juste avant Bir- Hakeim, Narcisse russe et Anatomie d’un miracle composent donc ce DVD riche en bonus, et suffisamment soigné par cet excellent éditeur, ce qui permettra au spectateur de pénétrer au mieux l’univers artistique de ce réalisateur trop rare.
EV
L’arrivée des fêtes de fin d’année est souvent l’occasion pour les marchands du temple d’un vol en règle qui consiste à noyer les stands des Fnac et consort de piles de coffrets tous aussi inintéressants les uns que les autres. Ou comment profiter de ce raz-de-marée consumériste pour recycler à coup sûr les invendus. La Fox, habituellement peu encline à donner dans la qualité, fait ici un travail plus qu’honnête en offrant dans le même coffret trois films rares du mythique crooner du New Jersey, alias the Voice, Frank Sinatra. Car en dehors du Rat Pack, cette bande de potes mémorables dont faisaient partie Sinatra et Dean Martin, il y eu une vie au cinéma pour ce génie vocal, généralement au cœur de nombreux polars, dont l’apogée restera le film de Preminger, L’homme au bras d’or.
EV
Dans le New Delhi d’avril 2004, en pleine campagne électorale, Subhadra se soucie peu de savoir si Sonia Gandhi deviendra ou non le prochain Premier ministre du pays. A cinquante-deux ans, mariée depuis trente, pleine et charnue, elle s’interroge sur celui qui la suit depuis des mois. Cédera-t-elle à sa séduction ? Dans cette ville tentaculaire et téméraire qui ne s’épargne aucun contraste, Subhadra voit le monde se creuser d’une rainure en son milieu : elle commence seulement à comprendre qu’elle n’a pas encore vécu. Alors que sa belle-mère veut l’emmener au pèlerinage de renoncement à la vie matérielle des femmes ménopausées, elle ressent la vie comme une tentation. Une femme morte depuis longtemps devient vivante, faisant face à la peur, au doute et à une liberté soudain devenue effrayante : Indian Tango dégage une atmosphère envoûtante. Servi par une éloquence rageuse, le dernier roman d’Ananda Devi est un hymne assourdissant au chant des sens.
JB
Comment construire sa présence au monde ? Hector ne sait plus, ne l’a jamais su, et dès la première page du livre, envisage le suicide. Jusqu’alors, pour donner un sens à son existence, il collectionnait toutes sortes d’objets : badges de campagnes électorales, cloches en savon, dictons croates, premières pages de romans, étiquettes de melons, boules de rampes d’escaliers… Puis Hector rate son suicide, tire un trait sur son passé, rencontre Brigitte, l’aime, l’épouse, l’admire en silence, jusqu’à ce qu’il découvre dans le potentiel érotique de sa femme un inépuisable réservoir d’envie de vivre. Pour son troisième roman, le pétillant David Foenkinos nous entraîne avec un humour délectable dans un étrange voyage sur place qui prend, au fil d’une écriture délicate et toute en « pertin(u)ances », des allures de conte initiatique. Une ode fantaisiste et drolatique autour des thèmes de la muse universelle et de l’inspiration créatrice.
SV
Kafka Tamura, quinze ans, fuit pour échapper à une malédiction et retrouver sa mère, suite à une terrible prophétie œdipienne orchestrée par son père. Fuir le parricide, éviter l’inceste, voilà la quête du jeune Tokyoïte. Sur l’autre rive, un vieil homme, Nakata, victime d’un mystérieux coma qui a frappé un groupe d’enfants après la guerre et lui a fait perdre ses capacités intellectuelles. Un simple d’esprit, un idiot qui parle aux chats. Ces deux destins parallèle finissent par se croiser, bercés par le songe et la magie de Murakami. Doublé d’une originale galerie de portraits, Kafka sur le rivage est un roman d’initiation où Haruki Murakami mêle avec adresse le réel, le surnaturel et les traditions japonaises, dans un style particulier fait de réflexions — entre poésie, philosophie et psychanalyse — sur l’amour, la vie, l’au-delà… Le rythme s’intensifie au fil du roman, devenant d’une intensité remarquable à l’approche du dénouement.
JB
Pascal Rabaté n’en finit pas de nous surprendre. Après avoir magistralement adapté le roman d’Alexis Tolstoï dans la série Ibicus, le voilà qui s’attaque au roman pour enfants de Dick King-Smith. Comme savent brillamment le faire les auteurs britanniques, ce dernier part d’une idée absurde et la suit jusqu’au bout, en exploitant tous les aspects les plus intéressants. Ici, un enfant hérite d’un grand oncle américain qu’il ne connaît pas. L’objet de l’héritage ? Un perroquet ! Mais voilà, élevé par un linguiste, celui-ci parle comme vous et moi, répond au téléphone, joue aux échecs… Pascal Rabaté joue pleinement la carte de la fantaisie et du décalage. Côté dessin, le trait, dynamique, privilégie les contours, tandis que la mise en couleur convoque surtout des aplats. Le tout œuvre dans un même sens : divertir absurdement et joyeusement. Force est de constater que cela fonctionne très bien.
BH
Comme son titre original — Without a trace — l’indique, FBI : portés disparus suit les enquêtes d’une unité spéciale, sise à New York, chargée de retrouver des personnes disparues dans la nature — de la jungle urbaine. Le générique terminé, le chronomètre, à l’instar de 24, la tachycardie en moins, s’enclenche, car au bout de soixante-douze heures, les chances de remettre la main sur l’évaporé(e) deviennent minimes. Puis l’équipe, composée entre autres de la blonde mais intelligente Samantha Spade et dirigée par le bourru mais perspicace Jack Malone, entre en scène. Derniers lieux hantés par le/la disparu(e), portrait psychologique, interrogatoires des proches, relevé de tout ce qu’on peut relever, rien n’est laissé au hasard, chaque parcelle de la vie de la victime est passée au crible. S’inspirant de la méthode des « profilers », l’équipe de Malone ne rentre plus dans la tête des kidnappeurs, trop has been, mais dans celle des victimes, plus cool, afin de retracer les derniers faits et gestes d’icelles; et de se poser les bonnes questions : s’agit-il d’un enlèvement, d’une fugue, d’un crime ? ? ? « Formula show » par excellence — tous les épisodes sont construits selon un modèle narratif quasi immuable (comme Columbo ou, plus près de nous, Les Experts, produite, tout comme FBI, par Jerry Bruckheimer) —, la série n’en demeure pas moins captivante et pleine d’audace, aux intrigues imprévisibles et complexes, où les scénaristes n’hésitent pas à traiter des sujets aussi sensibles que le patriotisme, la drogue, le proxénétisme, la maltraitance ou la pédophilie, faisant de chaque épisode l’occasion de mettre en lumière les maux les plus sombres de la société contemporaine.
HS

Christine Boutin, ministre du logement et de la ville, annonçait le 14 novembre 2007 : « J’entends pousser dès 2008 à la mobilisation des acteurs locaux dans les quartiers concernés (ndlr : zones urbaines sensibles), par un ambitieux projet de rénovation urbaine qui modifiera en profondeur le cadre de vie.[1] » La méthode : démolir pour reconstruire. Car pour les pouvoirs publics (et dans l’inconscient collectif), régler les problèmes des « banlieues » passe par la destruction de ses hideuses barres et autres tours — causes de tous les maux/mots. Si tel était le cas, toutes les zones à forte densité de population devraient souffrir des mêmes pathologies : insécurité, dégradation… Il faut pourtant se rendre dans la zone la plus peuplée au monde, en l’occurrence Hong-Kong, pour se rendre compte que promiscuité, mélange ethnique et social, et tours d’habitation sont loin d’avoir les conséquences qu’on leur prête. Il est vrai que la mixité sociale y est exemplaire. Moins que chez nous où, dans le neuvième arrondissement, La Rouvière, longtemps estampillée « plus grande cité d’Europe » avec ses barres de 2000 logements reste paisible, alors que celle de la Cayolle, constituée de petits modules de trois étages maximum, cristallise les tensions.
Afin de comprendre pourquoi nos pourtours sont bardées de béton, remettons la problématique en perspective. L’accroissement de la production industrielle après guerre nécessite une forte main d’œuvre dans les usines, recrutée dans les colonies du Maghreb et les campagnes de l’hexagone. Une France détruite se reconstruit. La périphérie des villes (Marseille notamment) est remplie de bidonvilles à résorber. Il faut ériger, et vite. Techniquement, de nouveaux processus accélèrent la construction (béton et éléments préfabriqués). Idéologiquement, les nouvelles théories d’urbanisme progressistes, initiées par la Charte d’Athènes[2], passent du concept à la réalisation [3]. Les immeubles se parent de nouvelles formes plastiques (contrairement à la pierre, le béton est moulé) et l’habitat devient fonctionnel et humain (sanitaires, eau chaude, chauffage collectif, vide-ordures, balcons, espaces verts…). C’est pour rendre hommage à la qualité architecturale des plus remarquables de ces édifices que fut créé le label Patrimoine du XXe siècle. Plusieurs groupes d’habitations à Marseille ont obtenu ce label [4], dont dernièrement Les Rosiers, dans le quatorzième arrondissement, qui fête ce week-end ses cinquante ans à l’initiative du centre social et de ses intervenants architectes, paysagistes et urbanistes[5]. Dans cette copropriété de 723 logements, il devient nécessaire de mettre en avant les qualités du bâti afin que ses occupants se sentent fiers de l’endroit où ils vivent et adhèrent au projet de réhabilitation en cours, au-delà de l’aspect « ghetto » dans lequel ils se sont laissés enfermer. Car, malgré une image déplorable et des dégradations rapides et récentes, les Rosiers restent, d’après l’urbaniste Nicolas Memain, « une merveille conceptuelle, une résille aérienne, la volonté d’un architecte qui voulait recréer, sur un modèle soviétique, des rues, non pas au sol, mais suspendues, à l’image des cinq grands blocs des Rosiers, qui ont deux véritables rues intérieures, au cinquième et au huitième étage. »
Les trente dernières années ont vu prospérer maisons individuelles et lotissements. Or, l’étalement de l’habitat est un non-sens écologique. Il nécessite de créer de la voirie (et ses réseaux d’eau et d’électricité) et encourage l’utilisation de la voiture. En outre, une maison est plus gourmande en calories qu’un immeuble (les occupants du bas chauffants partiellement ceux du haut). Construire en hauteur permet également de dégager de l’espace à vocation paysagère, et mutualiser les coûts. Le tout étant de respecter une mixité sociale par l’impulsion politique : ne plus construire d’immeubles HLM, mais disperser ces logements dans le bâti existant ou en devenir. Evidemment, cela passe par un changement des attitudes clientélistes. Actuellement, le logement social disponible dans les beaux quartiers se trouve généralement attribué en échange de « services » rendus. Lorsque l’on constate que la loi imposant 20 % de logements sociaux dans chaque commune n’est pas respectée… à trois ou dix étages, tout le monde aura sa part du ghettos.
Texte : Damien Bœuf
Illustration : Damien Boeuf, d’aprés une photo de Philippe Piron
[1] Discours intégral sur : www.ville.gouv.fr/pdf/ministere/discours-2007/observatoire-rapport-2007-discours-boutin.pdf
[2] Cent onze propositions urbaines fixent le cadre dogmatique de l’urbanisme moderne. Elles furent rédigées par Le Corbusier en guise de conclusion au Ciam 4 qui s’était tenu au cours de l’été 1933 sur un paquebot reliant Marseille à Athènes, puis publié en 1943.
[3] Néanmoins, d’après l’historien et critique d’architecture Jean-Pierre Le Dantec, ce volontarisme pensé par des architectes novateurs fut édulcoré par les pouvoirs politiques de l’époque : « Au vrai, la prolifération des grands ensembles fut plutôt l’effet, cautionné par les idées de l’urbanisme moderne, d’une volonté planificatrice caractérisant un milieu fort différent de celui des Congrès internationaux d’architecture moderne : celui des grands commis de l’Etat, enfin en mesure de développer leurs desseins pour le compte d’un pouvoir fort. »
[4] Liste des labellisations dans la région : www.culture.gouv.fr/paca/dossiers/xxeme_label/label_13.htm
[5] Les Rosiers 50 ans, 1957/2007… et après ? les 23 et 24 à Marseille 14e (voir prog détaillé sur www.marseille2013.org/les-rosiers)

Exilio
_Par la Cie Théâtre et Mémoires
1936 : à la suite d’un putsch militaire partiellement raté, la jeune République espagnole s’enfonce dans un conflit interne qui va durer trois ans et au terme duquel Franco prendra le pouvoir avec les conséquences que l’on sait. 2000 : aux Archives départementales, l’historien Jean-Jacques Jordi découvre une série de lettres adressées aux républicains espagnols réfugiés à Marseille en 1939 sur des bateaux hôpitaux et jamais parvenues à leurs destinataires. 2007 : l’auteur et metteuse en scène Sara Sonthonnax — dont le travail s’articule essentiellement autour de la mémoire — s’empare de ces lettres pour leur donner vie à travers Exilio, ou le destin de deux soldats plongés au cœur de la barbarie. Inspirée de la réalité, exprimant le chaos et les déchirures inhérents aux guerres civiles, cette nouvelle création de la compagnie Théâtre et Mémoires se veut pourtant une fiction, ni documentaire, ni historique. Une volonté traduite par l’interprétation musicale du texte et des improvisations à la guitare.
_Jusqu’au 24/11 au Gyptis
Exposition(s)
_Carte blanche à Thierry Thieû Niang
L’écrivain Argentin Julio Cortázar écrivait que « dans tout autoportrait, il faudrait avoir l’élégance de se retirer ». Partageant sa philosophie, le danseur et chorégraphe Thierry Thieû Niang a choisi de faire son portrait en creux, au travers de ce(ux) qu’il aime, défend et chorégraphie. Tel un commissaire d’exposition, il a réuni des artistes et des œuvres dans une « collection particulière » où l’on retrouve sa passion pour l’art contemporain, toutes disciplines confondues, et son amour pour les gens, avec qui il travaille inlassablement et fidèlement — comme le danseur Jean-Jacques Sanchez, le philosophe Mathias Youchenko ou la chorégraphe Geneviève Sorin. Mais on ira aussi de surprise en surprise, en découvrant des invités inattendus, voire insolites tels qu’Hubert Colas ou le clown Catherine Germain. Avant que le héros des trois jours ne s’expose lui-même, dans un solo, le bien nommé Exposition. Car, après tout, c’est quand même lui qui connaît le mieux le/son sujet.
_Du 21 au 23 au Théâtre des Salins (Martigues)
Moby incarcéré
_ Par la Cie Cahin Caha
Adaptation très libre de la fable métaphysique de Melville — qui, à travers la quête insensée du capitaine Achab, exprime la violente poursuite de l’homme contre lui-même et les dangers de la passion —, Moby incarcéré en épouse plus la forme que le fond. Pétrie de digressions, de parenthèses, d’improvisations et d’histoires intimes, la dernière création de Gulko, l’homme-orchestre à la tête du cirque « bâtard » Cahin Caha, se glisse dans les rêves d’un pauvre type, seul rescapé du naufrage d’un pétrolier, prisonnier condamné à purger sa peine dans un théâtre. Quand le public arrive, le directeur annonce le retard du spectacle Moby Dick. Seul sur un plateau dépouillé comme une cellule de prison, notre inadapté social va profiter de l’occasion pour confesser sa vérité. Son récit se mêle à celui de Moby Dick, les temps se brouillent, les personnages se confondent… Marionnettes, prouesses physiques, trucages vidéo et illusions entraînent alors le spectateur dans l’univers instable du prisonnier.
_Jusqu’au 25/11 au Théâtre Massalia (Cartonnerie de la Friche la Belle de Mai)
Les Bonimenteurs
_Par Jean-Marc Michelangeli & Didier Landucci
« Rien dans les mains, rien dans les poches et même pas peur, nous sommes les Bonimenteurs. » Déboulant sur scène sur un air italien des années 70, les deux Marseillais annoncent la couleur : sans accessoires ni décors, seulement armés d’un humour décapant, ils vont improviser pendant une heure vingt sur des thèmes proposés par le public. S’inspirant du traditionnel duo de l’Auguste et du clown blanc — avec Ducci dans le rôle du faux benêt dominé par Marco l’intello tyrannique —, le duo transforme ainsi le public en metteur en scène de ses fantaisies narratives. Si l’exercice est périlleux, nécessitant une imagination sans faille, une maîtrise souveraine de la scène et une grande technique de comédien, Jean-Marc Michelangeli & Didier Landucci s’en tirent à merveille, retombant toujours sur leurs pieds. Jouant avec les mots et jonglant avec tous les registres du rire, absurde en tête, ils livrent un impro-bable et savoureux numéro d’acrobaties zygomatiques, à déguster sans modération.
_Du 27/11 au 8/12 au Théâtre du Gymnase
CC/HS
Coup de foudre
Le retour à la réalisation de Francis Ford Coppola après dix ans de mutisme constituait sans doute l’évènement de cet automne cinématographique. La déception autant que les promesses de cet Homme sans âge sont donc à la hauteur de l’attente. Voilà d’abord un film totalement bancal qui frôle parfois le grotesque ésotérique avant de séduire par ses éclats baroques. Voilà surtout un film qui cherche tous azimuts et qui défriche un terrain d’expérimentation illimité. Que ce soit le patriarche Coppola qui nous le livre n’a au fond rien d’étonnant. Depuis Apocalypse Now, le cinéaste américain semble obsédé par la jeunesse, abordant le cinéma comme une cure de jouvence aux possibilités infinies. Le récit aventureux du professeur Dominic Matei, septuagénaire régénéré par un éclair, semblait taillé pour son style bigger than life. Cet Homme sans âge a donc les défauts des qualités de son réalisateur. Il est éperdument romanesque, rempli d’effets de manche « old school » (filtres colorés, surimpression, décadrage, nuit américaine, etc.) et maniériste à souhait. Le spectateur a le choix. Il peut rire de ces ambiances cheap ou s’amuser du savant nazi directement sorti d’une série Z des 50’s. Il perdrait alors de vue les pistes esthétiques les plus passionnantes entrevues depuis longtemps. Il manquerait quelques scènes saisissantes de maîtrise visuelle. Et il passerait à côté de la belle proposition du film : remonter le temps pour dessiner l’avenir du cinéma, nous promettre deux heures d’un rajeunissement fou, inventif et irraisonné. Pour cela, et parce qu’il augure d’une œuvre plus ambitieuse encore, L’Homme sans âge est un film précieux.
Romain Carlioz
Beau comme un camion
Seule face à la caméra, perdue au milieu de la prairie normande, une petit fille. Une voix-off commence le récit : « J’ai été faite contre un arbre. Mon père et ma mère se sont rencontrés en menant une vache au taureau…» Tout au long du film, cette voix ne nous quittera plus, elle nous contera le destin tragi-comique de Catherine Nicolle, enfant boulotte et solitaire, méprisée par une famille qui la rejette et l’humilie et dont le seul plaisir est de voir passer les camions sur la route nationale. Pour tous les routiers qu’elle orientera plus tard avec sa CB, elle s’inventera une nouvelle identité, Darling. Si le film s’inscrit dans la lignée d’un certain réalisme social propre au Nord de la France (La vie de Jésus avait ouvert la voie), il ne s’apitoie jamais sur le sort de ses personnages et, loin d’illustrer le déterminisme inhérent à ce genre d’histoire, il nous montre une jeune femme vigoureuse dont les accidents de parcours n’entament jamais sa foi en la vie même. C’est cette obstination, cette volonté farouche de placer la vie au-dessus de tout qui fait toute la beauté du film. Si le récit est sordide, Darling n’en est jamais lourd car il possède quelques passages comiques qui frôlent l’absurde et qui agissent en son sein comme de salvatrices respirations. Porter un tel personnage était un pari risqué, mais Océane Decaudain et Marina Foïs sont tout simplement parfaites. Si le tableau est sombre, et le portrait sauvage, Darling demeure toutefois un film étonnamment lumineux, un peu à la manière de l’œuvre de l’école flamande, qui savait faire ressortir de la masse noirâtre les plus beaux traits de leur sujet : Darling, c’est un peu Cosette peinte par Rembrandt.
nas/im